Le conflit en cours au Moyen-Orient a des coûts humains importants et met à l’épreuve la résilience de l’économie mondiale. La durée et l’ampleur du conflit demeurent incertaines, même si, au moment où la version finale des Perspectives est rédigée, des signes encourageants d’un règlement négocié peuvent être observés. Les effets économiques de ce conflit se feront probablement sentir pendant un certain temps, même après sa fin, compte tenu des mois qui seront nécessaires pour restaurer les infrastructures endommagées et les voies de transport et pour acheminer les produits dans le monde entier. Les prix de l’énergie et d’autres intrants agricoles et industriels essentiels produits dans les économies du golfe Persique ont fortement augmenté depuis février, et la production et les exportations ont été réduites, la probabilité de pénuries et de mesures visant à réduire la consommation d’énergie devenant plus élevée dans l’ensemble des pays à mesure que le conflit se prolonge. L’inflation globale a augmenté dans de nombreuses économies, ce qui a pesé sur les revenus réels des ménages. La confiance des consommateurs et des entreprises s’est dégradée et des signes de difficultés d’approvisionnement sont apparus. De nombreuses économies asiatiques comptent parmi les plus directement exposées à ces chocs, du fait de leur dépendance à l’égard des importations en provenance du Moyen-Orient, mais l’impact se fera sentir partout, en raison des interconnexions dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et de l’intégration des marchés mondiaux de l’énergie. La charge la plus lourde devrait peser sur les économies en développement importatrices de matières premières, car elles sont les moins à même d’attirer des ressources rares ou d’amortir les chocs subis par les ménages et les entreprises, ainsi que sur les économies du Golfe elles-mêmes.
Compte tenu de la situation exceptionnellement incertaine et de la dépendance des perspectives économiques à une résolution durable du conflit, ces Perspectives économiques présentent deux scénarios différents de l’évolution possible de l’économie mondiale au cours des dix-huit prochains mois. Ceux-ci dépendent en grande partie de l’évolution de la crise énergétique, du temps nécessaire pour parvenir à un règlement durable du conflit et des mesures prises par les pouvoirs publics pour répondre à cette crise. Ils mettent en évidence l’éventail des conséquences possibles. Les deux scénarios s’inscrivent dans un contexte qui se caractérise sinon par une forte dynamique sous-jacente de l’économie mondiale, la production étant stimulée par la vigueur des investissements, de la production et des échanges liés à l’IA, ainsi que par des conditions financières et budgétaires favorables. Le fait que les taux tarifaires effectifs des États-Unis soient inférieurs à ce qui avait été annoncé initialement a également réduit les obstacles à la croissance.
Le scénario ci-après intitulé « scénario de perturbations limitées dans le temps », dans lequel les perturbations liées au conflit sont conséquentes mais s’étendent sur une période relativement courte, repose sur des projections. Les prix de l’énergie sont supposés diminuer progressivement au cours du temps parallèlement aux prix des contrats à terme, des progrès étant réalisés pour arriver à un accord de paix négocié et durable. Dans ce scénario, la production et les échanges d’énergie dans les économies du Golfe retrouvent progressivement leurs niveaux d’avant le conflit à partir du troisième trimestre de 2026. Certaines économies pourraient connaître des pénuries d’énergie limitées, en particulier en Asie, mais le recours aux réserves stratégiques, au pétrole en transit ou stocké sur des pétroliers et à un léger approvisionnement d’appoint auprès de producteurs ne se situant pas dans le Golfe contribue à amortir le choc. La croissance du PIB mondial devrait ralentir, passant de 3.4 % en 2025 à 2.8 % en 2026, avant de remonter à 3.1 % en 2027. Les taux directeurs devraient rester globalement stables cette année dans la plupart des grandes économies, les tensions sous-jacentes sur les prix devant en règle générale rester contenues, avant de diminuer légèrement en 2027. L’orientation budgétaire devrait être globalement neutre dans la majorité des pays à court terme, les mesures d’assainissement prévues étant souvent compensées par des dépenses supplémentaires destinées à amortir l’impact des chocs des prix de l’énergie sur les ménages et les entreprises. Dans les pays du G20, l’inflation annuelle mesurée par les prix à la consommation devrait passer de 3.4 % en 2025 à 4.0 % en 2026, avant de reculer à 3.1 % en 2027 à mesure que les tensions sur les prix de l’énergie s’atténueront et que celles sur les prix des produits alimentaires culmineront. L’inflation sous‑jacente devrait revenir à un niveau proche de l’objectif dans de nombreuses économies d’ici la fin de 2027. Si un règlement durable est trouvé, avec des baisses des prix de l’énergie plus importantes que dans les contrats à terme à la fin du mois de mai, alors la croissance mondiale sera probablement légèrement plus élevée et les tensions inflationnistes moindres. Par exemple, une baisse supplémentaire de 10 % des prix du pétrole et du gaz et du coût des engrais à compter du second semestre de 2026 impliquerait une hausse de la croissance du PIB mondial de 0.1 point de pourcentage en 2027 et une réduction de l’inflation mondiale de 0.3 point.
Une analyse basée sur un modèle, désignée ci-après par « scénario de perturbations prolongées », met en évidence les coûts potentiels d’absence d’accord de paix pendant encore une bonne partie de l’année 2027. Les perturbations actuelles de la production et des exportations d’énergie dans les économies du Golfe sont supposées durer jusqu’au second semestre de 2027, avant de s’estomper progressivement par la suite. Dans ce scénario, la probabilité de pénuries importantes de produits énergétiques et d’intrants agricoles et industriels produits par les économies du Golfe est élevée, impliquant des effets négatifs durables sur la production potentielle en raison d’une efficience moindre et des investissements qui n’auront pas été réalisés. Les prix mondiaux de l’énergie et des engrais sont nettement plus élevés et sur une période longue par rapport au scénario de perturbations limitées dans le temps, les conditions financières sont nettement plus restrictives et la confiance des ménages et des entreprises est nettement plus faible. La croissance mondiale devrait nettement ralentir, pour s’établir à seulement 2.1 % en 2026 et 1.8 % en 2027, conduisant ainsi plusieurs économies à entrer en récession ou à s’en approcher, et faisant augmenter le chômage. L’inflation mondiale augmenterait, de 0.4 point de pourcentage supplémentaire en 2026 et de 1.3 point de pourcentage en 2027, les tensions à la hausse liées au niveau élevé des prix des matières premières étant partiellement compensées par le fléchissement de la demande finale. De nombreuses économies asiatiques seraient durement touchées dans ce scénario, en raison de leur forte exposition aux approvisionnements énergétiques en provenance du Moyen-Orient. Les taux d’intérêt directeurs devraient augmenter par rapport à leurs niveaux actuels en 2026, de 50 à 75 points de base dans la plupart des pays, pour permettre d’atténuer les tensions inflationnistes, et ces hausses devraient être progressivement annulées par des baisses en 2027 à mesure que les pressions réduisant la croissance s’intensifieront. Les tensions budgétaires s’accentuent en raison du ralentissement de l’économie et de la hausse des charges d’intérêts sur les nouvelles émissions de dette, ce qui peut limiter la marge de manœuvre disponible pour des mesures discrétionnaires visant à stabiliser l’activité.
De nombreux autres facteurs pourraient influer sur les perspectives dans un scénario comme dans l’autre. Des perturbations prolongées de l’approvisionnement en énergie et en produits énergétiques pourraient peser sur les investissements dans l’IA, les infrastructures clés étant tributaires de la disponibilité de l’énergie et de produits, comme les semi-conducteurs, qui dépendent d’intrants spécialisés en provenance des économies du Golfe. Un nouveau durcissement des restrictions nationales à l’exportation pour les produits essentiels dont l’offre est insuffisante ajouterait à l’incertitude liée à l’action publique et intensifierait l’impact de perturbations prolongées des approvisionnements et des pénuries d’énergie. La réévaluation des risques sur les marchés financiers pourrait également être plus importante que celle observée jusqu’à présent, ce qui accentuerait sensiblement les pressions qui s’exercent actuellement sur certaines institutions financières non bancaires fortement endettées, comme les fonds de crédit privé et les fonds de capital-investissement. La hausse des coûts des importations d’énergie pourrait creuser les déficits extérieurs des économies émergentes et en développement importatrices de matières premières, ce qui pèserait sur les réserves et les conditions de financement extérieur. À l’inverse, la poursuite de la résilience et de l’adaptabilité du secteur des entreprises observées récemment face aux chocs, et une visibilité croissante des gains de productivité potentiels liés aux technologies d’IA pourraient stimuler la croissance, en particulier en 2027. De nouvelles modifications des droits de douane américains pourraient renforcer ou réduire les échanges, l’incertitude liée à l’action publique et la croissance.
Compte tenu du niveau élevé d’incertitude, des politiques souples et agiles sont nécessaires pour garantir la stabilité macroéconomique. Les politiques publiques doivent également se concentrer sur les défis à moyen terme, en prenant notamment en compte la nécessité d’établir une trajectoire budgétaire crédible pour assurer la viabilité de la dette, de renforcer la sécurité énergétique, d’assurer une diminution durable des tensions commerciales et de renforcer les perspectives d’une croissance durable et résiliente.
Les banques centrales doivent rester vigilantes et attentives à l’évolution de l’équilibre des risques entourant les évolutions économiques et financières, afin de garantir que les tensions inflationnistes sous-jacentes soient durablement jugulées. Il est possible de faire abstraction de l’augmentation actuelle des prix mondiaux de l’énergie liée à l’offre, sous réserve que les anticipations d’inflation restent bien ancrées, mais un ajustement de la politique monétaire sera nécessaire si l’on observe des signes de généralisation des tensions sur les prix, comme dans le scénario de perturbations prolongées, ou des signes de modération importante de la croissance. Une communication claire est nécessaire pour garantir que les facteurs qui sous-tendent les décisions équilibrées des pouvoirs publics soient bien compris. En cas de durcissement sensible des conditions financières mondiales, il pourrait être nécessaire de renforcer les accords d’échange de devises et de réexaminer les plans actuels de certaines banques centrales prévoyant de réduire davantage leurs avoirs en obligations souveraines.
Les mesures des pouvoirs publics visant à amortir l’impact de la hausse des prix de l’énergie devraient être bien ciblées sur les ménages qui en ont le plus besoin et sur les entreprises viables et préserver les incitations à réduire la consommation énergétique et à diversifier les sources d’énergie. Ces mesures devraient également prévoir des dispositifs en vertu desquels elles prennent fin lorsque les prix de l’énergie diminuent. Les aides non ciblées et des mesures telles que les réductions d’impôt et le plafonnement des prix sont susceptibles d’avoir un coût budgétaire plus élevé et d’affaiblir les incitations à réduire la consommation d’énergie, retardant ainsi l’ajustement nécessaire de la demande d’énergie. De telles mesures seraient particulièrement coûteuses si l’impact du conflit au Moyen-Orient devait durer. Si la croissance fléchit sensiblement, comme dans le scénario de perturbations prolongées, la politique budgétaire devra prévoir les mesures de relance nécessaires pour limiter la baisse de la production, compte tenu des marges de manœuvre limitées dont dispose la politique monétaire à cette fin. La marge de manœuvre des pays est susceptible de varier en fonction de leur situation budgétaire actuelle, cette marge étant particulièrement limitée dans de nombreux pays émergents et en développement. Des choix judicieux devront être faits par les pouvoirs publics pour s’assurer que les éventuelles mesures de relance n’aggravent pas les déséquilibres sur les marchés de l’énergie et qu’elles n’accentuent pas les tensions inflationnistes.
Le fait qu’il soit potentiellement nécessaire de recourir à des mesures de relance supplémentaires dans le scénario de perturbations prolongées souligne à quel point il est important de redoubler d’efforts pour maîtriser et réaffecter les dépenses, améliorer l’efficience du secteur public et accroître les recettes afin d’assurer la viabilité de la dette à long terme et de préserver la capacité de réaction à des chocs importants. Le rythme et la composition de ces ajustements dépendront de l’évolution de la situation de chaque économie et des défis qui lui sont propres, mais ils devraient viser à préserver et à favoriser le potentiel de croissance dont dépend en définitive la réduction de la dette.
Il est nécessaire, pour préserver la stabilité financière, d’assurer une surveillance efficace, de mettre en œuvre une réglementation solide applicable aux intermédiaires financiers non bancaires (IFNB) et aux crypto-actifs, conformément aux recommandations approuvées au niveau international, et de combler les lacunes qui subsistent en matière de données sur de nombreux IFNB soumis à une réglementation moins stricte. Des cadres de tests de résistance renforcés sont également nécessaires pour mieux évaluer les risques liés à l’intensification des liens entre les banques et les IFNB, y compris des scénarios qui étudient les effets potentiels de perturbations durables au Moyen-Orient et d’évolutions marquées des valorisations liées à l’IA.
La vulnérabilité des économies aux futurs chocs d’approvisionnement énergétique peut être atténuée par des efforts visant à améliorer la diversification des approvisionnements énergétiques et à promouvoir l’efficacité énergétique, ce qui souligne l’importance de maintenir des signaux de prix clairs dans les mesures de soutien énergétique. À court terme, des mesures d’urgence de restriction de la demande et la coordination internationale des stocks stratégiques d’énergie peuvent contribuer à atténuer les effets négatifs des perturbations des approvisionnements.
Un dialogue constructif entre les pays est essentiel pour garantir une dissipation durable des tensions commerciales. Des accords visant à atténuer les tensions commerciales et à approfondir les relations commerciales amélioreraient la lisibilité de l’action publique, contribueraient à assurer le bon fonctionnement et l’ouverture des marchés mondiaux, et renforceraient les perspectives d’investissement, de productivité et de croissance de la production. Il convient de s’abstenir de toute nouvelle restriction des exportations en réaction aux perturbations de l’offre, ces restrictions ne faisant qu’aggraver les pénuries de produits et augmenter les prix.
L’intensification des efforts de réforme peut améliorer les fondements et les perspectives d’une croissance durable à moyen terme et renforcer la résilience. Les mesures visant à alléger le poids de la réglementation, à favoriser le développement des compétences et à promouvoir la mobilité de la main-d’œuvre et le taux d’activité sont particulièrement importantes. Collectivement, ces mesures améliorent les incitations à investir et la capacité des travailleurs et des marchés à s’adapter sans heurts aux évolutions structurelles des tâches et des emplois, notamment à celles qui résultent des nouvelles technologies numériques.