La sécurité économique est de plus en plus étroitement liée à la politique de la science, de la technologie et de l’industrie (STI). Alors que les pays cherchent à protéger leur stabilité et leur croissance économiques et à renforcer leur résilience, ils se tournent progressivement vers des instruments de politique STI pour développer les capacités nationales dans de nouveaux secteurs fondés sur la science et la technologie et s’attachent à améliorer leur compétitivité dans les secteurs industriels stratégiques, à gérer les flux internationaux de connaissances scientifiques et techniques, et à réduire les dépendances indues au sein des chaînes de valeur mondiales.
Ces objectifs remodèlent les politiques à l’échelle de l’ensemble de l’économie moderne, de l’intelligence artificielle et des technologies quantiques jusqu’aux semi-conducteurs, en passant par l’acier, la construction navale, l’infrastructure numérique, ou encore la gouvernance des données et la collaboration scientifique. Les politiques STI deviennent dès lors un élément central non seulement de la politique économique au sens large, mais aussi des relations internationales, dans un contexte géopolitique en mutation.
Bien que les enjeux de l’action publique varient selon les domaines de la science, de la technologie et de l’industrie, une question se pose : comment les pays peuvent-ils gérer les dépendances stratégiques et renforcer la résilience tout en préservant l’ouverture et la coopération internationale dont dépendent l’innovation et, in fine, la prospérité économique ?
Développer des capacités stratégiques dans les technologies de pointe
Peu de domaines illustrent mieux que les technologies de pointe le croisement entre la sécurité économique et les politiques STI. L’IA apparaît désormais non seulement comme une technologie générique, mais aussi comme une capacité stratégique ayant des incidences sur la productivité, la compétitivité économique et la sécurité nationale.
Cette évolution transparaît dans les volumes d’investissement. L’IA continue d’attirer une part croissante des investissements privés. En 2025, les entreprises spécialisées dans l’IA représentaient 61 % des investissements mondiaux de capital-risque, soit 276 milliards USD sur un total de 448 milliards USD, une part qui a plus que doublé par rapport à celle observée en 2022. Depuis 2023, les investissements ont visé en particulier les infrastructures et l’hébergement informatiques, qui ont attiré 123.9 milliards USD sur la seule année 2025. Au-delà des financements privés, les investissements publics soutenus dans la R-D sont de plus en plus considérés comme un outil stratégique pour faire progresser la cybersécurité, la défense et le renseignement stratégique.
Ensemble, ces investissements montrent que la concurrence dans le domaine de l’IA ne se limite pas aux modèles et aux applications. Elle s’étend également aux infrastructures et aux capacités de recherche nécessaires pour mettre au point et déployer la technologie.
Un schéma similaire se profile dans le domaine des technologies quantiques. Le paysage du quantique a connu un essor rapide au cours des dix dernières années, marqué par une multiplication des créations d’entreprises, des volumes d’investissements grandissants et une forte croissance de l’innovation dans les communications, l’informatique et les capteurs quantiques. Entre 2015 et 2023, le financement annuel de la R-D en matière de quantique a plus que quintuplé dans 19 pays de l’OCDE, ce qui témoigne d’une reconnaissance croissante de son potentiel de transformation de secteurs tels que les produits chimiques, les télécommunications et la défense.
Ces évolutions placent les pouvoirs publics face à des choix stratégiques. Alors que les chaînes de valeur mondiales des technologies de pointe comme l’IA et le quantique dépassent le cadre des frontières nationales, les pays doivent déterminer quelles capacités développer au niveau national, lesquelles acquérir auprès de fournisseurs internationaux de confiance, et comment structurer la collaboration transfrontière. L’objectif n’est pas simplement de livrer concurrence, mais de garantir un accès fiable aux technologies critiques, tout en préservant les avantages des connaissances, des investissements et de la coopération à l’échelle internationale.
Parvenir à un tel équilibre est une gageure. Les efforts déployés pour renforcer les capacités nationales et réduire les vulnérabilités peuvent certes favoriser la résilience, mais aussi fragmenter les écosystèmes d’innovation si l’on ne prête pas suffisamment attention aux interdépendances internationales.
Assurer l’accès aux intrants critiques et aux chaînes de valeur mondiales
Les capacités en matière de technologies de pointe dépendent de l’accès aux intrants et aux infrastructures qui leur sont nécessaires. Les minéraux critiques entrent dans la production des semi-conducteurs, tandis que les puces avancées ouvrent la voie à des progrès dans des domaines tels que l’intelligence artificielle. Par conséquent, la sécurité économique suppose non seulement d’investir dans les technologies émergentes, mais aussi de bien comprendre les phénomènes de concentration et de dépendance au sein de leurs chaînes de valeur.
Les semi-conducteurs offrent une illustration de l’ampleur du défi. Une cartographie des chaînes de valeur connexes montre que les intrants dont ils dépendent proviennent d’une poignée d’économies et que les Membres de l’OCDE sont confrontés à un nombre croissant de dépendances commerciales critiques. Elles s’élevaient à 49 entre 2020 et 2022, dont 60 % environ impliquaient la Chine, soit une hausse de 53 % par rapport à la période allant de 2012 à 2014. Quelque 90 % des capacités mondiales de fabrication de plaquettes sont concentrés dans cinq économies, tandis que plus de la moitié des puces logiques de pointe sont produites par une seule entreprise implantée au Taipei chinois.
Ces phénomènes de concentration ne signifient pas que les pays peuvent (ou devraient) chercher à produire chaque type d’intrant sur le territoire national. Ils soulignent en revanche l’importance de repérer les dépendances et de comprendre les vulnérabilités qui peuvent en découler et les moyens de maintenir des chaînes d’approvisionnement mondiales résilientes et fiables en période de perturbations ou de tensions géopolitiques.
Les semi-conducteurs en offrent un exemple probant, mais les dépendances s’observent dans l’ensemble de l’économie. Les tableaux internationaux des entrées-sorties et les indicateurs sur les échanges en valeur ajoutée de l’OCDE aident les pays à repérer les dépendances économiques et les possibles vulnérabilités. Des données récentes montrent que la demande nationale dans les pays de l’OCDE continue de dépendre dans une large mesure de la production en dehors de la zone OCDE.
De telles données peuvent aider les décideurs à opérer une distinction entre les interdépendances qui font partie intégrante de la production moderne et les phénomènes de concentration qui peuvent être à l’origine de vulnérabilités importantes. Elles peuvent aussi étayer la mise en place d’approches plus ciblées de la résilience en lieu et place d’efforts de grande ampleur susceptibles de nuire à l’intégration économique internationale.
Des secteurs stratégiques sous tension
Les préoccupations liées à la sécurité économique ne se limitent pas aux technologies de pointe et aux secteurs d’avenir. Elles s’étendent également à des secteurs historiques, à forte intensité capitalistique, tels que ceux de l’acier et de la construction navale qui sont considérés d’importance stratégique.
Le secteur de l’acier continue de jouer un rôle fondamental dans les économies modernes et représente entre 5 et 7 % de la production manufacturière dans les pays de l’OCDE. L’acier est un intrant essentiel à la construction, aux infrastructures, aux transports et aux systèmes énergétiques, ce qui pousse les pays à maintenir des capacités de production viables.
Pour autant, le secteur est soumis à des tensions croissantes. Les capacités mondiales de production d’acier devraient augmenter tout au long de 2027, bien que la croissance annuelle de la demande soit inférieure à 1 %. En conséquence, les excédents de capacité devraient dépasser 700 millions de tonnes d’ici à 2027, soit plus que la production cumulée des pays Membres de l’OCDE. Ils exercent une pression à la baisse sur les marges bénéficiaires, menacent la viabilité des entreprises, aggravent les tensions commerciales et contribuent au détournement des flux commerciaux.
Les analyses de l’OCDE montrent que les subventions qui faussent le jeu du marché ajoutent au problème en maintenant des capacités qui, à défaut, ne seraient pas nécessairement compétitives. Les entreprises sidérurgiques chinoises reçoivent en moyenne des aides publiques 15 fois supérieures à celles dont bénéficient les entreprises des pays de l’OCDE. Les pouvoirs publics sont donc au défi non seulement de préserver leurs capacités industrielles, mais aussi de s’attaquer aux conditions de marché et aux formes de soutien qui nuisent à la viabilité à long terme.
La construction navale suscite des préoccupations de même ordre. Le secteur sous-tend les échanges internationaux, soutient les capacités de défense et contribue à la production économique et à l’emploi. Il se caractérise en outre par une forte concentration : en 2025, environ deux tiers des commandes de navires ont été passées auprès de chantiers navals chinois.
Une analyse de l’OCDE montre que les aides publiques ont contribué à cette situation concurrentielle. Le montant total des subventions accordées au secteur mondial de la construction navale, y compris les aides et les réductions d’impôt sur le revenu, a atteint 1.5 milliard USD en 2023, contre 1.35 milliard USD en 2022; les entreprises chinoises ont reçu 1.3 milliard USD, soit 83 % du total.
Les secteurs de l’acier et de la construction navale illustrent donc un enjeu de sécurité économique plus large. Si les pouvoirs publics peuvent avoir des raisons légitimes de maintenir les capacités de secteurs revêtant une importance stratégique, les mesures prises à cet effet doivent également tenir compte des excédents de capacité, de la concentration de la production et des effets des aides qui faussent le jeu du marché. Les pays peuvent travailler de concert et adopter des approches communes qui contribueront à rétablir une discipline de marché et l’égalité des conditions de concurrence au niveau mondial.
Assurer l’accès aux infrastructures numériques et des flux de données dans des conditions de confiance
La sécurité économique dépend par ailleurs des infrastructures numériques. Les réseaux haut débit, les liaisons de communication internationales, les centres de données et les infrastructures infonuagiques constituent l’essentiel du socle sur lequel reposent les économies modernes. Les transactions financières, les systèmes de santé, la collaboration scientifique et les chaînes d’approvisionnement mondiales dépendent tous de réseaux numériques sûrs et fiables.
À mesure que les économies sont de plus en plus gourmandes en données et que l’adoption de l’IA s’accélère, les perturbations de la connectivité peuvent avoir des répercussions qui dépassent de loin le secteur du numérique. Par conséquent, les infrastructures numériques sont devenues des infrastructures critiques qui sous-tendent la croissance économique, l’innovation, la compétitivité et, in fine, la sécurité économique.
Les données qui transitent par ces infrastructures revêtent également une importance stratégique croissante. Le contrôle d’ensembles de données volumineux peut conférer des avantages concurrentiels, tandis que les données sur la population et la santé sont de plus en plus considérées comme des actifs stratégiques. Dans le même temps, les flux transfrontières de données sous-tendent les activités économiques à tous les niveaux, depuis les services numériques critiques et la recherche médicale, jusqu’aux systèmes statistiques, en passant par l’accès aux marchés mondiaux pour les entreprises de toutes tailles.
En conséquence, le champ de la réglementation des flux transfrontières de données s’étend progressivement. Si elle était essentiellement centrée par le passé sur les données à caractère personnel et la protection de la vie privée, elle couvre désormais un éventail de plus en plus large de types de données et est influencée par les préoccupations liées à la sécurité nationale, l’intelligence artificielle et la concurrence.
Début 2023, près de 100 mesures explicites en matière de localisation des données étaient en vigueur dans 40 pays, dont plus de la moitié avaient été prises au cours des dix dernières années. Plus des deux tiers alliaient des exigences de stockage sur le territoire national et une interdiction des flux, ce qui témoigne d’une évolution vers des approches de plus en plus restrictives de la gouvernance des flux transfrontières de données.
Ces évolutions compliquent les arbitrages que les pouvoirs publics doivent opérer. Les pays doivent protéger les données sensibles et assurer la sécurité et la fiabilité des infrastructures numériques. En revanche, les restrictions qui entravent inutilement les flux de données peuvent également limiter l’accès aux services, aux marchés, au savoir et à la collaboration scientifique internationale. Comme dans d’autres domaines de la sécurité économique, les pouvoirs publics sont au défi de renforcer la protection et la résilience sans créer de fragmentation évitable. La promotion de la libre circulation des données dans des conditions de confiance offre un cadre propre à faciliter ces arbitrages.
La sécurité de la recherche à l’ère du risque stratégique
La sécurité de la recherche est devenue une caractéristique distinctive du paysage des politiques STI. Elle recouvre des mesures visant à protéger la recherche à caractère sensible et réduire les risques d’ingérence étrangère.
Une sécurité insuffisante peut exposer la recherche à caractère sensible et les partenariats universitaires à l’ingérence étrangère et, par ricochet, compromettre la sécurité et saper la confiance. À l’inverse, une sécurité excessive comporte ses propres risques. Les mesures trop générales et mal ciblées peuvent nuire à la qualité de la recherche, freiner l’innovation et fragmenter la collaboration internationale à l’appui des défis mondiaux communs.
La multiplication des politiques en matière de sécurité de la recherche montre l’ampleur de cette évolution. En 2025, les pays ont fait état de quelque 250 mesures de ce type, soit près de 10 fois plus qu’en 2018, et le nombre de pays qui ont adopté ces mesures est passé de 12 à 41. Cette progression rapide marque un changement notable dans un paysage scientifique et technologique caractérisé de longue date par la collaboration internationale.
Le défi consiste à protéger les éléments sensibles sans compromettre les avantages de l’ouverture. Le cadre des « 3P » de l’OCDE recense trois grands objectifs de l’intervention des pouvoirs publics : la promotion des capacités stratégiques, la protection de la recherche à caractère sensible et la projection des intérêts nationaux à la faveur de la collaboration internationale. Trois principes directeurs complètent ces objectifs : proportionnalité, précision et partenariat. Ensemble, ils jettent les bases de la mise au point de mesures qui répondent aux risques réels tout en limitant les conséquences indésirables sur l’excellence et la collaboration scientifiques.
La coopération internationale demeure essentielle
Considérées dans leur ensemble, ces évolutions laissent entrevoir un virage plus global de la politique de la science, de la technologie et de l’industrie. Les considérations de sécurité économique influent désormais sur les décisions relatives aux technologies de pointe, aux intrants critiques et aux chaînes d’approvisionnement, aux capacités industrielles, aux infrastructures numériques, à la gouvernance des données et à la collaboration scientifique.
Dans ces différents domaines, l’enjeu n’est pas de sortir des interdépendances mais de les gérer de manière plus stratégique. Cela suppose de repérer les concentrations excessives et les vulnérabilités, de renforcer la résilience et de protéger les capacités sensibles, tout en préservant l’ouverture et les liens internationaux qui sous-tendent les progrès scientifiques, l’innovation et la croissance économique.
Aucun pays ne peut à lui seul relever ces défis. Les technologies de pointe s’appuient sur des connaissances et des investissements répartis dans le monde entier. Les chaînes de valeur industrielles traversent divers pays et territoires dans une quête d’efficiences de marché et de spécialisation. Les réseaux numériques et les flux de données affichent une dimension internationale. La recherche scientifique dépend de la collaboration entre des établissements, des entreprises et des chercheurs par-delà les frontières.
Par conséquent, la coopération internationale n’est pas dissociée de la sécurité économique. Elle est l’une des conditions pour y parvenir. La coopération peut aider les pays à améliorer la transparence, comparer les approches adoptées par les pouvoirs publics, renforcer la fiabilité des chaînes d’approvisionnement et des infrastructures, et éviter les mesures qui ne font que déplacer les vulnérabilités ou fragmenter les écosystèmes d’innovation.
L’OCDE a un rôle important à jouer pour accompagner les pays dans cette transition. Elle peut fournir la base factuelle nécessaire pour repérer les dépendances et les phénomènes de concentration au sein des chaînes de valeur mondiales et aider les pouvoirs publics à comparer les approches à l’égard de la sécurité de la recherche et d’autres enjeux nouveaux. Elle offre en outre une enceinte au sein de laquelle des pays partageant une communauté de vues peuvent mettre au point des stratégies communes pour faire progresser des technologies de pointe telles que l’IA et les technologies quantiques.
La sécurité économique modifie les choix que les pouvoirs publics opèrent dans les domaines de la science, de la technologie et de l’innovation. Le succès ne se mesurera pas à la capacité des pays à s’isoler du monde interconnecté, mais à leur aptitude à rendre ces interdépendances plus résilientes, plus sûres et à même de soutenir l’innovation.