Nous utilisons tous l’espace dès le réveil. Consulter la météo, se rendre au, suivre une livraison ou lancer une appli de sport : tout cela peut dépendre de satellites en orbite à des centaines, voire des milliers de kilomètres au-dessus de la Terre. Pourtant, dans la plupart de ces gestes du quotidien, le rôle des infrastructures spatiales passe largement inaperçu.
Cette invisibilité conduit facilement à sous-estimer l’importance économique de l’espace. Les fusées, les sites de lancement et les satellites en sont les manifestations les plus visibles, mais une grande partie de la valeur générée par les infrastructures spatiales se matérialise bien plus près de nous. Les signaux et les données satellitaires sont combinés à des logiciels, des cartes, des capteurs et des réseaux de connectivité pour fournir des services utilisés dans l’ensemble de l’économie.
Reste à savoir à quel point nos économies sont-elles devenues dépendantes de l’espace, et pourquoi cela compte.
La valeur économique de l’espace va bien au-delà du secteur spatial
Les systèmes spatiaux soutiennent plus de la moitié des infrastructures et services les plus critiques dans les pays de l’OCDE, notamment les transports, l’énergie, les communications et l’approvisionnement alimentaire. Au Royaume-Uni, les services reposant sur les satellites auraient contribué à environ 18 % du PIB non financier en 2022.
Cela ne signifie pas que les satellites eux-mêmes génèrent près d’un cinquième de la production économique du Royaume-Uni. Les services satellitaires permettent plutôt de soutenir et d’améliorer des activités situées ailleurs dans l’économie. Les secteurs utilisant les services de positionnement, de navigation et de synchronisation fournis par les satellites de navigation représentaient ainsi environ 14 % du PIB britannique. Les activités soutenues par les services météorologiques satellitaires représentaient 11 %, tandis que les communications par satellite et l’observation de la Terre contribuaient chacune à environ 7 %.
Cette distinction est importante. Les mesures traditionnelles de l’économie spatiale prennent en compte des activités telles que la fabrication de satellites, les services de lancement ou l’exploitation d’engins spatiaux. Mais elles ne capturent qu’une partie de la valeur économique rendue possible par l’espace. Cette valeur est de plus en plus générée dans d’autres secteurs de l’économie, lorsque les signaux et les données satellitaires deviennent des intrants pour d’autres produits et services. Les données d’Eurostat indiquent que 12 % des grandes entreprises de l’UE-27 réalisaient des analyses fondées sur des données satellitaires en 2025, une proportion dépassant 20 % au Danemark et en Lituanie.
Les satellites agissent de plus en plus en coulisses dans notre quotidien
Les systèmes mondiaux de navigation par satellite (GNSS) en offrent probablement l’exemple le plus parlant. Depuis l’intégration de puces GNSS dans les téléphones mobiles, les véhicules et les objets connectés au début des années 2000, les services de positionnement, de navigation et de synchronisation sont devenus omniprésents dans l’économie.
Les applications vont désormais bien au-delà du simple calcul d’itinéraire sur un smartphone. Le positionnement par satellite permet le suivi des personnes et des biens, la navigation des véhicules, ainsi que la gestion des flottes et de la logistique. Il aide les services de secours à localiser les personnes, permet le guidage de précision des engins agricoles et de construction, et soutient les services de cartographie, de tourisme, de santé et de remise en forme. Parallèlement, les services de synchronisation GNSS servent à coordonner les mesures et à détecter les défaillances dans les réseaux électriques, à synchroniser les stations de base et les transferts dans les réseaux de télécommunications, et à horodater les transactions financières.
Les prévisions météorologiques constituent un autre exemple frappant. Plus de 90 % des observations intégrées dans les systèmes modernes de prévision proviennent aujourd’hui des satellites. Combinée à des progrès majeurs dans les modèles de prévision, l’expansion des systèmes d’observation de la Terre fait que les prévisions à sept jours sont désormais aussi précises que les prévisions à cinq jours ne l’étaient vers l’an 2000, en particulier dans l’hémisphère Sud où les observations in situ (au sol et en mer) sont moins nombreuses.
Les bénéfices vont bien au-delà du simple fait de savoir s’il faut emporter un parapluie. Une meilleure information météorologique sauve des vies et réduit les coûts en renforçant les systèmes de réponse aux catastrophes et en soutenant la prise de décision dans l’agriculture, les transports et d’autres secteurs.
Les services satellitaires créent de nouvelles opportunités dans toute l’économie
Le rôle économique croissant de l’espace ne tient pas seulement à la mise en orbite d’un nombre toujours plus important de satellites. Il reflète également la disponibilité croissante des informations et des signaux qu’ils produisent.
Environ 70 % des données issues des missions actives d’observation de la Terre sont aujourd’hui librement accessibles, notamment celles provenant de grands programmes publics comme Landsat et Copernicus. Ces données soutiennent la recherche scientifique et les politiques publiques, tout en servant de fondement au développement de nouveaux services et applications par les entreprises. L’accès libre peut réduire les barrières à l’entrée, favoriser le développement de nouvelles analyses et permettre des applications dans de nombreux secteurs.
Plusieurs réseaux de satellites à large bande sont actuellement déployés afin de fournir une connectivité dans les zones éloignées ou faiblement peuplées à travers le monde. Les infrastructures qui soutiennent ces services se développent rapidement. Plus de 14 000 satellites opérationnels étaient en orbite à la fin de 2025, un chiffre passé à près de 15 000 à la mi-2026. Dans le même temps, la connectivité accrue et la disponibilité croissante des données élargissent les possibilités d’utilisation des services dérivés de l’espace dans l’ensemble de l’économie.
Se limiter aux revenus des entreprises traditionnellement classées dans le secteur spatial donne donc une image incomplète. L’importance économique de l’espace réside de plus en plus dans les entreprises, les services publics et les autres activités qui utilisent les infrastructures spatiales sans appartenir eux-mêmes à l’industrie spatiale.
Une dépendance accrue à l’espace crée aussi de nouvelles vulnérabilités
Cette dépendance croissante représente également un défi pour les politiques publiques. Lorsque les signaux et les données satellitaires deviennent des intrants essentiels pour les infrastructures critiques et les activités économiques quotidiennes, toute perturbation des services spatiaux peut avoir des conséquences bien au-delà du seul secteur spatial.
La navigation en est à nouveau un bon exemple. Les signaux de positionnement, de navigation et de synchronisation sont utilisés dans les transports et la logistique, l’énergie, les télécommunications, la finance, les services d’urgence, l’agriculture et de nombreuses applications numériques. À mesure que leur importance stratégique et économique et augmente, les besoins en matière de fiabilité, de résilience des signaux, d’interopérabilité, de normes et de cybersécurité deviennent plus pressants.
Les évolutions récentes montrent que ces risques ne sont pas hypothétiques. Les signalements d’interférences radioélectriques affectant le transport aérien européen sont passés de 249 en 2021 à 5 624 en 2025. Ces interférences peuvent prendre la forme de brouillage (jamming), qui perturbe les signaux de navigation satellitaire, ou d’usurpation (spoofing), qui conduit les récepteurs à calculer une position erronée.
À mesure que la dépendance à l’espace augmente, la résilience n’est donc plus uniquement l’affaire des agences spatiales et des opérateurs de satellites. Elle concerne également les gouvernements, les autorités de régulation, les entreprises et les services publics responsables des secteurs dépendants des infrastructures spatiales.
Comprendre notre dépendance à l’espace
Cela représente à la fois un défi de mesure et un défi de politique publique. Les statistiques officielles progressent dans leur capacité à mesurer la contribution directe du secteur spatial aux économies nationales. En revanche, il reste plus difficile d’évaluer dans quelle mesure les services reposant sur les satellites soutiennent l’activité dans les autres secteurs de l’économie.
Les données émergentes montrent néanmoins à quel point leur utilisation s’est généralisée. Au Danemark, par exemple, 18 % des entreprises privées non financières situées en zone urbaine utilisaient des services satellitaires en 2022. Dans l’agriculture, 74 % des surfaces cultivées recouraient au guidage de précision RTK-GPS en 2025, tandis que l’imagerie satellitaire était utilisée sur 31 % des terres agricoles, contre 12 % en 2018.
De meilleures mesures peuvent aider les gouvernements à évaluer les retombées des investissements publics dans l’espace, à identifier les forces et dépendances industrielles, et à élaborer des politiques favorisant la compétitivité et la résilience. Elles peuvent également mettre en lumière les domaines où les économies sont devenues dépendantes des infrastructures satellitaires ainsi que les vulnérabilités associées.
La question de politique publique dépasse donc celle de la taille de l’économie spatiale. Il s’agit également de comprendre quelle part de l’activité économique est rendue possible par l’espace et comment préserver ces bénéfices à mesure que la dépendance aux infrastructures spatiales s’accroît.
La nouvelle publication de l’OCDE, Panorama de l’économie spatiale 2026, examine ces tendances de plus près. Elle rassemble de nouvelles données sur l’évolution de l’économie spatiale : investissements publics et privés, essor des services qui reposent sur les satellites, technologies émergentes, concentration des marchés, ou encore risques liés à une dépendance croissante aux infrastructures spatiales.
L’espace évoque peut-être encore des images de fusées, d'astronautes et d'exploration. Pourtant, son importance économique se trouve désormais beaucoup plus près de la Terre, dans les infrastructures, les données et les signaux dont les économies modernes dépendent chaque jour.
À mesure que les activités spatiales se développent, le Forum sur le secteur spatial de l’OCDE et ses membres pilotent les travaux visant à élaborer la prochaine génération de normes internationales pour mesurer l'économie spatiale et rendre compte de tout ce qu'elle apporte à nos économies et à nos sociétés.