L’Europe produit régulièrement des entrepreneurs, des scientifiques et des start-ups innovantes de tout premier plan. Pourtant, les entreprises européennes sont bien moins nombreuses que leurs homologues américaines à devenir des leaders technologiques mondiaux. Les États-Unis comptent plus de quatre fois plus de start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars que l’Union européenne : 1 586 contre 358. Pourquoi ?
De nouveaux travaux de l’OCDE, fondés sur une base de données d’environ 62 000 start-ups innovantes de l’UE et 129 000 des États-Unis créées entre 2000 et 2025, indiquent que l’écart ne tient pas qu'à à la capacité d’invention. Les difficultés de l’Europe surviennent plus tard. Si de nombreuses entreprises parviennent à se lancer et à développer de nouvelles technologies, moins nombreuses sont celles qui passent du statut de start-up prometteuse à celui de scale-up mondiale.
Les résultats mettent en évidence un financement en phase avancée moins abondant, une commercialisation plus lente de l’innovation et des écosystèmes entrepreneuriaux locaux moins denses et moins connectés, tout en soulignant le rôle des fondateurs et des dirigeants expérimentés.
L’Europe n’a pas de mal à créer des start-ups innovantes. Elle peine en revanche à aider les meilleures d’entre elles à devenir des leaders mondiaux.
Le changement d’échelle est rare, mais économiquement important
La plupart des start-ups n’atteignent jamais une taille significative. Parmi les start-ups innovantes analysées, seules 3 % environ dans l’UE et 7 % aux États-Unis deviennent des « entreprises orientées vers la croissance » : des start-ups ayant levé au moins 50 millions USD sans atteindre une valorisation de 1 milliard USD. Un groupe encore plus restreint (0,6 % dans l’UE et 1,2 % aux États-Unis) accède au statut de « superstars émergentes », c’est-à-dire d’entreprises valorisées à 1 milliard USD ou plus. Cette catégorie est plus large que celle des licornes, puisqu’elle englobe à la fois les entreprises qui ont franchi ce seuil avant d’être cotées (les licornes) et celles qui l’ont franchi lors de leur introduction en bourse (IPO).
Ces entreprises ont pourtant un poids disproportionné. Ensemble, elles représentent 3,5 % des start-ups innovantes dans l’UE et 8,5 % aux États-Unis, mais attirent respectivement 87 % et 90 % des fonds levés par ces start-ups. Elles jouent un rôle sans commune mesure avec leur nombre dans l’innovation, la croissance de la productivité et la création d’emplois.
Comprendre pourquoi certaines entreprises réussissent cette transition et d’autres non est donc indispensable pour expliquer l’écart de l’Europe en matière de scale-ups.
L’écart en matière de scale-ups apparaît aux stades avancés du financement
L’accès au financement est indispensable au changement d’échelle, en particulier dans les secteurs où les entreprises doivent croître rapidement pour s’imposer en tête de leur marché. Or, les données indiquent que l’écart de financement entre l’UE et les États-Unis ne naît pas au début du parcours d’une entreprise. Il apparaît plus tard.
Les futures superstars émergentes de l’UE et des États-Unis lèvent des montants globalement similaires au cours de leurs premières années. La divergence apparaît à l’approche du changement d’échelle. À ce stade, les superstars émergentes américaines connaissent une forte accélération de leurs financements, tandis que leurs homologues européennes suivent une trajectoire plus progressive. Une grande partie de cet écart s’explique par un nombre relativement restreint d’entreprises américaines qui obtiennent des tours de table d’un montant exceptionnel.
Le défi de l’Europe ne réside donc pas principalement dans le financement de la création de start-ups ou des premières phases d’expérimentation. Il apparaît lorsqu’un petit nombre d’entreprises à fort potentiel ont besoin d’accéder à des volumes de capitaux très importants pour devenir des leaders mondiaux.
Les réseaux d’investisseurs expliquent en partie cet écart. Le graphique ci-dessous montre qu’environ 80 % des investisseurs participant aux tours de table des scale-ups américaines sont nationaux, contre 26 % dans l’UE, ou environ 39 % si l’on considère l’ensemble des investissements intra-UE comme nationaux. Ce constat concorde avec la plus grande profondeur et la meilleure intégration des marchés de capitaux américains, tandis que les scale-ups européennes s’appuient davantage sur des investisseurs internationaux pour combler leurs besoins de financement.
Ces investisseurs apportent plus que des capitaux. Ils offrent une expertise, de la crédibilité et un accès aux marchés mondiaux. Les entreprises de l’UE soutenues dès leurs débuts par des investisseurs dotés de réseaux internationaux, en particulier américains, ont davantage de chances de changer d’échelle et tendent à le faire plus rapidement.
L’écart de financement est donc à la fois quantitatif et qualitatif. L’Europe parvient globalement à soutenir les premières phases d’expérimentation. Ce qui lui manque encore, ce sont des marchés de capitaux suffisamment profonds et des réseaux d’investisseurs capables d’aider davantage d’entreprises à fort potentiel à passer du statut de start-up prometteuse à celui de scale-up mondiale.
L’Europe innove, mais commercialise plus lentement
Une explication courante de l’écart de l’Europe en matière de scale-ups est qu’elle produit moins d’entreprises innovantes que les États-Unis. Les données dressent un tableau plus nuancé.
Le dépôt de brevets est moins fréquent parmi les scale-ups de l’UE : seules 18 % des superstars émergentes de l’UE détiennent un brevet, contre 52 % aux États-Unis. Mais celles qui déposent des brevets inventent au moins aussi intensément, accumulant avant leur changement d’échelle un stock d’inventions brevetées légèrement supérieur à celui de leurs homologues américaines (11,3 contre 10,4 en moyenne). Le même schéma s’observe, de manière plus marquée, parmi les entreprises orientées vers la croissance : 27 % des entreprises de l’UE déposent des brevets, contre 45 % aux États-Unis, mais celles qui le font accumulent en moyenne 11,1 inventions, contre 7,2.
La différence ne tient pas au volume d’inventions, mais à la rapidité avec laquelle l’innovation se traduit en croissance. Les superstars émergentes de l’UE tendent à déposer leur premier brevet plus tôt que leurs homologues américaines, mais les scale-ups de l’UE mettent environ un an et demi de plus à passer de ce premier brevet au changement d’échelle, même après prise en compte de la qualité des brevets, du secteur et des effets de cohorte.
Ces résultats vont dans le sens de frictions dans la commercialisation plutôt que d’une faiblesse en matière d’innovation. Une explication possible est que protéger un brevet et en assurer le respect dans plusieurs juridictions peut être plus long et plus coûteux que sur un seul grand marché, ce qui pourrait retarder le passage de l’invention au changement d’échelle.
Fondateurs expérimentés et direction professionnalisée vont de pair avec le changement d’échelle
Le financement et les technologies innovantes sont importants, mais ils ne suffisent pas à eux seuls. Les scale-ups qui réussissent se distinguent également des autres start-ups par l’expérience de leurs fondateurs et la professionnalisation de leurs équipes de direction.
Plus de la moitié des superstars émergentes américaines et plus de 40 % de celles de l’UE comptent au moins un entrepreneur en série. Parmi les autres start-ups innovantes, ces proportions tombent à 20 % aux États-Unis et à 16 % dans l’UE. La professionnalisation joue également un rôle important. Les entreprises qui recrutent un directeur financier externe sont associées à un changement d’échelle intervenant plus d’un an plus tôt que chez des entreprises par ailleurs comparables. Changer d’échelle exige plus qu’une bonne idée : il faut une capacité managériale à même de soutenir une croissance rapide.
Les acquisitions font partie de nombreuses stratégies de changement d’échelle
Les entreprises qui changent d’échelle ne misent pas uniquement sur la croissance organique. Les acquisitions occupent une place courante dans les stratégies de croissance réussies, en particulier chez les superstars émergentes. Environ 28 % des superstars émergentes de l’UE et 29 % de celles des États-Unis ont acquis au moins une entreprise, soit à peu près deux fois plus que les entreprises orientées vers la croissance (13 % dans l’UE et 12 % aux États-Unis).
La géographie de ces acquisitions diffère toutefois. Parmi les scale-ups du secteur des TIC, environ les trois quarts des acquisitions réalisées par les superstars émergentes américaines visent des entreprises nationales. Pour leurs homologues européennes, les cibles nationales et intra-UE représentent ensemble environ 60 % des acquisitions, tandis qu’environ 20 % visent des entreprises américaines.
Ces tendances reflètent probablement des différences entre les marchés sur lesquels les entreprises se développent. Les entreprises américaines peuvent se consolider au sein d’un vaste marché intérieur. Les scale-ups de l’UE pourraient recourir de manière plus systématique à des stratégies d’expansion transfrontalière, éventuellement pour accéder à des marchés plus vastes, à des compétences et à des réseaux, ce qui est cohérent avec l’environnement multi juridictionnel de l’UE.
Le succès des scale-ups est suivi d’un regain d’activité locale
Les scale-ups ne profitent pas seulement à leurs fondateurs et à leurs investisseurs. Elles peuvent aussi influer sur les écosystèmes entrepreneuriaux qui les entourent.
Les effets varient selon les écosystèmes entrepreneuriaux et les types d’entreprises. En Europe, le changement d’échelle d’une start-up orientée vers la croissance est associé à une hausse de la création locale de start-ups. Aux États-Unis, le changement d’échelle d’une superstar émergente est associé à une entrée accrue d’autres start-ups innovantes.
Dans les deux régions, l’activité locale de capital-risque augmente après un changement d’échelle, avec des effets plus marqués en Europe. Une scale-up qui réussit peut agir comme un signal qui attire investissements, talents et nouvelles activités entrepreneuriales, même si les effets diffèrent entre l’UE et les États-Unis d’une manière cohérente avec les différences de profondeur de leurs écosystèmes.
Que peuvent faire les décideurs publics ?
Le défi de l’Europe n’est pas de produire des entreprises innovantes. Il consiste à aider un plus grand nombre d’entre elles à atteindre les derniers stades de croissance, où l’accès au financement, les talents managériaux, l’intégration des marchés et le soutien des écosystèmes deviennent déterminants.
Les données indiquent qu’aucun goulet d’étranglement ne suffit, à lui seul, à expliquer l’écart de l’Europe en matière de scale-ups. Le changement d’échelle dépend de l’interaction de plusieurs facteurs, et l’action publique sera vraisemblablement plus efficace si elle s’attaque à ces contraintes de manière conjointe plutôt qu’isolément.
- Accélérer la commercialisation, pas seulement l’invention. Les entreprises de l’UE ne semblent pas manquer de capacité d’innovation, mais elles mettent plus de temps que des entreprises américaines comparables à transformer l’innovation en changement d’échelle. Simplifier les procédures en matière de propriété intellectuelle (PI), réduire les coûts de protection et de défense de la PI dans les différentes juridictions et améliorer la prévisibilité réglementaire pourraient aider les entreprises à passer plus rapidement de l’invention à la croissance. Le système du brevet unitaire de l’UE, opérationnel depuis juin 2023, pourrait contribuer à réduire une partie de ces coûts.
- Cibler les déficits de financement en phase avancée, pas seulement le soutien aux premiers stades. Dans l’UE, le financement aux premiers stades est globalement comparable à celui observé aux États-Unis, mais les trajectoires de financement divergent à l’approche du changement d’échelle. Approfondir les marchés du capital-risque en phase avancée et du capital-développement, faciliter la syndication transfrontalière et réduire les obstacles réglementaires aux tours de financement ultérieurs de grande ampleur peuvent aider les entreprises à fort potentiel à accéder aux capitaux nécessaires pour rivaliser à la frontière technologique.
- Approfondir l’intégration des marchés. Les entreprises qui changent d’échelle bénéficient de l’accès à des marchés vastes et intégrés. Réduire les obstacles opérationnels et réglementaires à l’expansion peut soutenir la croissance, qu’elle soit organique ou qu’elle passe par des acquisitions. Les données indiquent que cet enjeu est particulièrement important en Europe, où les entreprises recourent plus souvent à des acquisitions transfrontalières pour surmonter la fragmentation des marchés.
- Faciliter la circulation des talents entrepreneuriaux et managériaux. Le changement d’échelle dépend de la capacité des entreprises à professionnaliser leur direction et à recruter des directeurs financiers et des directeurs généraux expérimentés aux étapes critiques de leur croissance. Faciliter la mobilité transfrontalière des talents, notamment des fondateurs expérimentés et des cadres dirigeants, lever les obstacles rencontrés par les fondateurs sous-représentés, et investir dans la formation des dirigeants, le mentorat et des formations universitaires spécialisées de niveau master qui élargissent le vivier de professionnels dotés d’une expertise en matière de scale-ups.
- Aligner les politiques entrepreneuriale, industrielle et de concurrence sur les complémentarités des écosystèmes. Les changements d’échelle sont suivis d’un surcroît d’entrepreneuriat local et de capital-risque, mais l’ampleur de ces retombées dépend de la profondeur et de la connectivité de l’écosystème. Coordonner les politiques territoriales, d’innovation et de concurrence afin que les réussites individuelles en matière de changement d’échelle se traduisent par un dynamisme entrepreneurial durable et généralisé.
Le défi de l’Europe n’est pas de produire des entreprises innovantes. Il consiste à aider un plus grand nombre d’entre elles à atteindre les derniers stades de croissance, où l’accès au financement, les talents managériaux, l’intégration des marchés et le soutien des écosystèmes deviennent déterminants. L’objectif ne devrait pas être simplement de créer davantage de start-ups, mais de bâtir un environnement dans lequel les entreprises les plus prometteuses d’Europe peuvent atteindre une envergure mondiale.