Pourquoi la sécurité de la recherche redevient une priorité politique
La recherche ouverte et collaborative constitue de longue date le fondement des progrès scientifiques. Elle nourrit l’innovation, renforce les économies et aide à affronter les défis mondiaux dans des domaines tels que le changement climatique, la santé ou la transformation numérique.
Néanmoins, alors que la concurrence stratégique et les tensions géopolitiques s’intensifient et les technologies émergentes, de l’intelligence artificielle au quantique, font la une des médias, les pouvoirs publics affichent un regain d’intérêt pour la sécurité de la recherche, qui vise à protéger les établissements de recherche et les scientifiques contre les ingérences, l’espionnage et les violations de l’intégrité de la recherche.
De nouvelles données de l’OCDE montrent la rapidité à laquelle ces changements s’opèrent. En 2025, les pays ont fait état de 250 mesures liées à la sécurité de la recherche, soit près de dix fois plus qu’en 2018. Au cours de la même période, le nombre de pays ayant adopté des mesures de ce type est passé de 12 à 41. Cette croissance rapide témoigne d’une évolution majeure de l’action des pouvoirs publics : la science et la technologie tendent à être appréhendées non plus seulement comme des moteurs d’innovation mais aussi comme des piliers de la sécurité nationale et économique.
Qu’est-ce que la sécurité de la recherche ?
La sécurité de la recherche désigne l’anticipation, la prévention et la gestion des risques qui pèsent sur le système de recherche et d’innovation, dont le détournement de la R-D susceptible de nuire à la sécurité nationale ou économique ; l’ingérence ou l’influence malveillante étrangère ; et les atteintes à la liberté de la recherche. Il s’agit d’éviter les transferts indésirables de connaissances et de technologies critiques (y compris de technologies à double usage), en adoptant des mesures de protection proportionnées, fondées sur les risques, de manière à faire en sorte que la coopération internationale reste aussi ouverte que possible et aussi fermée que nécessaire.
Les mesures en matière de sécurité de la recherche prennent différentes formes : exigences de transparence et de divulgation d’informations, évaluations des risques et vérifications préalables concernant les partenaires internationaux, campagnes de sensibilisation et orientations destinées à aider les chercheurs à détecter et gérer les menaces, ou encore cadres de gouvernance solides et désignation de points de contact nationaux chargés de conseiller les établissements. Ces approches visent à protéger les intérêts nationaux légitimes tout en préservant la liberté de recherche et la collaboration internationale.
Le portail de l’OCDE sur la sécurité de la recherche intégré à la plateforme CE-OCDE STIP Compass dresse le tableau le plus complet des initiatives nationales prises dans ce domaine et donne à voir l’évolution des politiques et les risques qu’elles ont vocation à traiter.
Évolution des politiques en matière de sécurité de la recherche
Entre 2019 et 2024, les pays sont passés des campagnes de sensibilisation et des exercices de comparaison à des instruments de politique publique plus structurés et formels. Près de 70 % des pays ayant mis en place des initiatives de sécurité de la recherche ont désormais élaboré des stratégies ciblées ou des réglementations, du « soft law », ainsi que des mécanismes de supervision dédiés, ces derniers représentant 40 % des types d’instruments recensés.
Cette évolution montre que les pouvoirs publics renforcent les cadres de protection de la recherche à mesure que ce domaine d’action gagne en maturité.
Par exemple, les Pays-Bas ont publié des lignes directrices nationales sur la sécurité des connaissances et ont désigné un point de contact national dédié. Les États-Unis ont publié, en 2021, un mémorandum présidentiel visant à protéger la R-D financée sur fonds publics contre les ingérences étrangères, suivi en 2024 de consignes de mise en œuvre détaillées. La Corée a, pour sa part, adopté des mesures juridiques visant à protéger les informations sensibles dans le cadre des projets de recherche nationaux.
Au niveau international, la sécurité de la recherche a fait son entrée dans les enceintes de coordination des politiques, l’adoption d’une Recommandation du Conseil de l’Europe sur le renforcement de la sécurité de la recherche (2024) et d’un ensemble de bonnes pratiques du G7 pour une recherche ouverte et sécurisée (2024) constituant des étapes vers l’élaboration de normes communes.
Lien entre sécurité de la recherche et sécurité économique
La montée en puissance des efforts en matière de sécurité de la recherche s’inscrit dans un contexte où la frontière entre sécurité scientifique, économique et nationale devient de plus en plus floue. De nombreux gouvernements alignent désormais leurs politiques de science, de technologie et d’innovation sur des objectifs plus larges de sécurité économique, en soutenant les technologies critiques et émergentes tout en protégeant les connaissances sensibles contre les risques de fuite.
Selon l’édition 2025 des Perspectives de la science, de la technologie et de l’innovation de l’OCDE (Perspectives STI), les budgets de R-D consacrés à la défense ont augmenté de 75 % au cours de la dernière décennie, soit près de deux fois plus rapidement que les dépenses globales de R-D. Le secteur de l’énergie est le seul autre domaine à avoir connu une évolution comparable.
La sécurité de la recherche recoupe également d’autres priorités des politiques de STI. Les analyses de l’OCDE montrent des liens étroits entre sécurité de la recherche, intégrité et reproductibilité, ainsi qu’avec la gouvernance des STI et la coopération internationale. Dans plusieurs pays, la sécurité de la recherche est également intégrée à des domaines tels que l’éthique et la gouvernance des technologies émergentes, l’accès aux données et aux logiciels, ou encore la transformation numérique des organismes de recherche.
Parallèlement, les investissements publics dans des domaines stratégiques tels que l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et la biotechnologie ont fortement augmenté, dans un contexte de concurrence internationale accrue, où les résultats des travaux de recherche peuvent avoir des applications tant civiles que militaires. La « sécuritisation » de la science remodèle ainsi la coopération scientifique mondiale, les pays cherchant à concilier collaboration ouverte et contrôle accru sur les technologies stratégiques.
Le paysage mondial de la recherche a déjà commencé à évoluer
La collaboration internationale reste essentielle, mais elle montre aujourd’hui des signes de tension. Si la part des publications scientifiques en co-autorat international dans les pays de l’OCDE est passée de 2 % en 1970 à 27 % en 2023, la dynamique de croissance s’essouffle désormais.
Ce ralentissement reflète un durcissement de la surveillance nationale et une sensibilité géopolitique accrue autour des partenariats internationaux. Ces évolutions répondent en partie à des préoccupations légitimes concernant le détournement de savoir-faire scientifique, la recherche à double usage ou les atteintes aux droits de propriété intellectuelle, mais elles mettent également à l’épreuve les principes de la science ouverte.
Certaines initiatives portent explicitement sur la coopération avec des partenaires particuliers, en particulier la Chine, traduisant l’évolution des réalités géopolitiques. Pour autant, les scientifiques chinois continuent de contribuer de manière substantielle aux efforts de recherche déployés à l’échelle mondiale, soulignant l’importance de préserver l’ouverture même dans un contexte de vigilance accrue.
Que peuvent faire les responsables de l’action publique ?
Les décideurs sont confrontés au défi de trouver un juste équilibre entre sécurité, ouverture et collaboration internationale. Une sécurité insuffisante peut exposer les activités de recherche à des ingérences malveillantes et à des usages détournés, tandis qu’une sécurité excessive peut freiner l’innovation et limiter des collaborations pourtant bénéfiques. Pour parvenir à cet équilibre, les pouvoirs publics devraient travailler en étroite collaboration avec la communauté de la recherche afin de mettre en œuvre des mesures proportionnées et fondées sur les risques, qui protègent les activités scientifiques tout en favorisant des collaborations internationales fondées sur la confiance. Les priorités essentielles incluent :
- Développer la capacité des universités et des établissements de recherche à évaluer et gérer les risques.
- Renforcer la transparence sur les menaces de sécurité et partager les bonnes pratiques au niveau international.
- Intégrer la sécurité de la recherche aux cadres de la science ouverte, plutôt que de les opposer.
- Favoriser le dialogue entre les acteurs de la science, de la sécurité et de l’industrie.
Grâce à des initiatives telles que le Portail de l’OCDE sur la sécurité de la recherche et l’édition 2025 des Perspectives de la science, de la technologie et de l’innovation, l’OCDE aide les pays à suivre les tendances, à comparer leurs politiques et à tirer parti de l’expérience des autres. Par l’intermédiaire de son Forum mondial de la science, l’OCDE collabore également avec des experts de 20 pays pour étudier les interactions entre la sécurité de la recherche et d’autres priorités de l’action publique, la manière dont les risques sont évalués et atténués, les approches visant à renforcer la sensibilisation, ainsi que les méthodes permettant d’évaluer l’impact des mesures de sécurité.
Protéger la recherche ne signifie pas fermer des portes. Bien gérée, la sécurité de la recherche peut renforcer la confiance, l’intégrité et la résilience du système scientifique mondial, et veiller à ce que la collaboration internationale reste un moteur de progrès partagés plutôt qu’une source de vulnérabilité.