La pandémie de COVID-19, les tensions géopolitiques et les divergences de priorités politiques ont alimenté les discours sur un recul de la mondialisation. Des termes comme relocalisation, friendshoring et nearshoring sont entrés dans le vocabulaire courant des politiques publiques, et les questions liées à la résilience des chaînes d'approvisionnement mondiales ont pris une place croissante dans les agendas. Pourtant, les dernières données de l'OCDE sur les échanges en valeur ajoutée (TiVA) dressent un tableau plus nuancé. Les réseaux de production mondiaux ne sont pas en déclin : ils s'adaptent.
L'intégration mondiale a atteint des niveaux records
Un indicateur clé de l'intégration mondiale est la part de valeur ajoutée étrangère contenue dans les exportations : c'est-à-dire la part des apports étrangers incorporés dans les exportations d'un pays. Des valeurs plus élevées témoignent d'une intégration plus forte dans les chaînes de valeur mondiales en amont et d'une plus grande dépendance à l'approvisionnement international.
Si la pandémie de COVID-19 a constitué une perturbation majeure, ses effets sur la mondialisation ont été largement transitoires. En 2022, la part de valeur ajoutée étrangère dans les exportations des économies de l'OCDE avait non seulement retrouvé son niveau antérieur, mais avait atteint son plus haut niveau depuis 1995, à environ 30,4 %. Les projections pour 2023-2024 indiquent que l'intégration mondiale s'est stabilisée à ces niveaux historiquement élevés.
Relocalisation ou reconfiguration ?
Face à la montée des pressions géopolitiques, les entreprises ont réévalué leur positionnement dans les chaînes d'approvisionnement mondiales et exploré des stratégies alternatives pour continuer à bénéficier de l'intégration internationale tout en gérant les risques. La relocalisation (rapatrier la production dans le pays d'origine), le friendshoring (déplacer la production vers des pays de confiance) et le nearshoring (la rapprocher de pays voisins) sont souvent mis en œuvre pour réduire les vulnérabilités. Si ces deux dernières stratégies traduisent une reconfiguration du commerce mondial, seule la relocalisation signalerait un véritable mouvement vers la démondialisation. Les données issues des tableaux internationaux d'entrées-sorties de l'OCDE ne confirment pas un mouvement généralisé de démondialisation. Au contraire, de nombreuses économies continuent d'approfondir leur intégration mondiale tout en réalignant leurs réseaux de production pour renforcer leur résilience.
Les liens mondiaux persistent tandis que les liens régionaux se renforcent
Alors que les apports domestiques sont de plus en plus remplacés par des apports étrangers, les chaînes de valeur régionales se renforcent également. Plusieurs économies, dont la Grèce, la Belgique et la France, ont enregistré des augmentations d'environ 3 points de pourcentage de la part européenne de la valeur ajoutée incorporée dans leurs exportations. L'approvisionnement régional s'est également renforcé en Asie, le Japon et la Corée ayant accru leur dépendance aux apports provenant d'Asie de l'Est et du Sud-Est.
Toutefois, il ne s'agit pas simplement d'un phénomène de régionalisation. Des économies européennes telles que la Slovénie, la République slovaque et la Hongrie ont accru leur dépendance aux intrants asiatiques ; le Mexique, la Colombie et la Nouvelle-Zélande ont suivi une trajectoire similaire. Les chaînes d'approvisionnement mondiales sont loin de se replier en blocs régionaux. Elles restent interconnectées à l'échelle mondiale, même si les entreprises ajustent leurs stratégies d'approvisionnement pour atténuer les risques.
La reconfiguration des chaînes de valeur varie selon les secteurs stratégiques
Entre 2017 et 2022, la consommation des pays de l'OCDE est devenue, en moyenne, plus dépendante de la valeur ajoutée étrangère dans la plupart des secteurs. Cependant, l'origine de cette valeur ajoutée étrangère varie considérablement selon les industries.
Dans les secteurs liés à l'énergie, tels que le pétrole et le gaz, la part de la valeur ajoutée générée au sein de l'OCDE a augmenté de manière significative, les produits pharmaceutiques affichant une tendance comparable. Ces évolutions témoignent d'une plus grande dépendance à la production au sein de l'OCDE dans certaines industries stratégiques. En revanche, dans les textiles et l'habillement, les équipements électriques, les TIC et l'électronique, ainsi que dans plusieurs activités minières, la part de la valeur ajoutée hors OCDE a progressé. Autrement dit, il s'agit d'un rééquilibrage sélectif, et non d'un découplage généralisé. Dans une grande partie de l'économie, la demande de l'OCDE continue de dépendre substantiellement de la production au-delà de la zone OCDE.
En résumé
La mondialisation n'est pas en recul ; elle se reconfigure. Les liens régionaux se sont renforcés, mais les réseaux de production restent résolument mondiaux.
Les nouvelles projections pour 2023 et 2024 suggèrent que cette reconfiguration commence à prendre une forme plus nette. La part de valeur ajoutée étrangère dans les exportations demeure élevée par rapport aux niveaux d'avant la pandémie, mais des premiers signes de stabilisation apparaissent. Les entreprises semblent consolider leurs chaînes d'approvisionnement, renforçant les liens régionaux là où la fiabilité et la proximité comptent le plus, tout en maintenant des connexions mondiales pour l'efficience et les économies d'échelle. Les chaînes de valeur régionales devraient continuer à se renforcer, en particulier en Europe et en Asie, même si l'intensité intrarégionale se stabilise ou diminue légèrement au profit de stratégies d'approvisionnement diversifiées.
Ce schéma ne relève pas de la démondialisation. Il s'agit d'une forme plus délibérée de mondialisation, façonnée par la résilience autant que par l'efficience. À mesure que les chaînes de valeur mondiales poursuivent leur reconfiguration, l'OCDE suivra de près l'incidence de ces évolutions des modes d'approvisionnement sur l'intégration des chaînes d'approvisionnement, la productivité et les émissions mondiales, ainsi que leurs implications plus larges pour la croissance et le développement durable.