Les entreprises dirigées par des femmes sont nettement moins susceptibles de vendre leurs produits et leurs services à l’international que celles dirigées par des hommes. Elles sont par conséquent moins à même de tirer parti des possibilités offertes par le commerce international en termes de gains de compétitivité et d’économies d’échelle, mais aussi d’autres avantages, et ce pour plusieurs raisons : les entreprises dirigées par des femmes sont en général de plus petite taille, et les entreprises plus grandes ont tendance à participer davantage aux échanges. Les femmes dirigent aussi le plus souvent des entreprises dans des secteurs où l’on observe moins d’échanges, comme les services. Elles sont en outre plus susceptibles que les hommes de diriger des entreprises relevant de l’économie informelle. Les entreprises qui participent au commerce international sont nettement moins susceptibles de relever de l’économie informelle, en partie parce que, pour exporter, elles doivent se conformer de façon stricte aux dispositions officielles. Les femmes cheffes d’entreprise citent la méconnaissance des marchés étrangers comme l’un des facteurs qui les empêchent de participer aux échanges, ce qui pourrait traduire une plus vaste inégalité entre hommes et femmes en matière d’information, à laquelle les pouvoirs publics pourraient remédier grâce à des stratégies ciblées.
Examen du commerce international et du genre en Amérique latine
3. Les femmes cheffes d’entreprise dans le commerce international
Copier le lien de 3. Les femmes cheffes d’entreprise dans le commerce internationalDescription
Les entreprises qui participent au commerce international sont en général plus productives que les autres, et leur participation au commerce international améliore leurs résultats : les exportations sont synonymes d’expansion du marché, de progression des ventes et de gains potentiels de productivité grâce à une concurrence accrue, mais elles sont aussi porteuses d’innovation et d’externalités de connaissances (Bernard, 2007[1]). Les entreprises dirigées par des femmes sont toutefois nettement moins susceptibles de vendre leurs produits et leurs services à l’international que celles dirigées par des hommes. Elles sont par conséquent moins à même de tirer parti des possibilités offertes par le commerce international en termes de gains de compétitivité et d’économies d’échelle, mais aussi d’autres avantages liés aux échanges.
Veiller à ce que les entreprises dirigées par des femmes entrepreneures puissent profiter des opportunités sur les marchés internationaux favorisera l’égalité des genres et contribuera à combler les écarts entre les femmes et les hommes, en plus de favoriser une croissance économique plus forte et plus inclusive.
Le présent chapitre examine la présence et les défis des femmes cheffes d’entreprises dans le commerce international, ainsi que les obstacles précis auxquels elles se heurtent. L’analyse, qui porte sur des entreprises latino-américaines en Argentine, au Brésil, au Chili, en Colombie, au Costa Rica, au Mexique et au Pérou, utilise des données tirées de l’enquête de l’OCDE, de la Banque mondiale et de Meta sur l’avenir des entreprises (Future of Business Survey, Encadré 3.1) ainsi que d’une série de tables rondes organisées avec des femmes entrepreneures et cheffes d’entreprise au Brésil, en Colombie, au Costa Rica, au Mexique et au Pérou. En examinant les facteurs qui contribuent aux disparités entre les genres dans le secteur des exportations et en mettant en évidence les obstacles que rencontrent précisément les femmes dirigeantes, la présente analyse vise à dégager des pistes pour relever efficacement ces différents défis.
Encadré 3.1. Enquête sur l'avenir des entreprises
Copier le lien de Encadré 3.1. Enquête sur l'avenir des entreprisesLe présent chapitre s’appuie sur des données de l’enquête de l’OCDE, de la Banque mondiale et de Meta sur l'avenir des entreprises, qui a été menée auprès d’entreprises présentes en ligne sur Facebook. Cette enquête semestrielle comporte des questions sur la perception de l’activité économique actuelle et future et sur les défis, la stratégie et les caractéristiques de l’entreprise, y compris le genre de la personne qui la dirige ou qui en est propriétaire. Elle vise à donner un aperçu des petites et moyennes entreprises présentes en ligne. Plus de 700 000 propriétaires de pages Facebook ont répondu à l’enquête, sur une population de 90 millions d’entreprises ayant créé une page professionnelle sur Facebook. L’enquête est accessible à l’adresse suivante : https://datacatalog.worldbank.org/dataset/future-business-surveyaggregated-data.
Un questionnaire sur les caractéristiques et l’activité économique de l’entreprise a été diffusé auprès d’un échantillon aléatoire d’entreprises en mars et en octobre 2022. Des informations ont ainsi pu être recueillies sur près de 4 000 entreprises des pays de la région ALC, notamment sur leur participation ou non au commerce international, sur la composition par genre de leur équipe dirigeante et sur d’autres caractéristiques telles que leur taille et leur secteur d’activité.
Dans cette analyse, les entreprises sont définies comme étant dirigées par des femmes si elles déclarent au moment de l’enquête que la majorité des membres de leur équipe dirigeante sont des femmes, comme étant dirigées par des hommes si ceux-ci sont majoritaires à la tête de l’entreprise, et comme étant paritaires si les femmes et les hommes sont représentés à parts égales au sein de l’équipe dirigeante. Parmi les entreprises ayant répondu à l’enquête, 24 % ont indiqué être dirigées par des femmes, 38 % être paritaires, et 38 % être dirigées par des hommes.
Dans l’analyse des données d’enquête, les entreprises sont pondérées afin que l’échantillon aléatoire ressemble à la population des administrateurs de pages Facebook. (On trouvera plus d’informations sur les coefficients de pondération et l’enquête dans (Schneider, 2020[2])). Étant donné que ce groupe n’est pas identique à la population générale des entreprises, l’enquête doit être considérée comme représentative des entreprises présentes en ligne sur Facebook plutôt que des entreprises en général.
3.1. Les femmes entrepreneures et exportatrices
Copier le lien de 3.1. Les femmes entrepreneures et exportatricesIl ressort de l’enquête menée auprès des entreprises présentes sur Facebook qu’en Amérique latine, les hommes sont beaucoup plus susceptibles que les femmes de gérer une entreprise. Moins d’un quart des entreprises sont dirigées essentiellement par des femmes tandis que plus d’un tiers sont dirigées par des équipes composées majoritairement d’hommes. La sous-représentation des femmes dirigeantes est particulièrement prononcée en Argentine et au Mexique, où les femmes ne dirigent que 18 % et 21 % des entreprises, respectivement (Graphique 3.1).
Graphique 3.1. Genre des équipes dirigeantes des entreprises en Amérique latine
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Note : Le graphique montre la part des entreprises présentes sur Facebook qui ont indiqué que leur équipe dirigeante était paritaire ou composée en majorité de femmes ou d’hommes.
En Amérique latine, les entreprises présentes sur Facebook qui sont dirigées par des femmes sont moins susceptibles de participer au commerce international que celles dirigées par des hommes. Cet écart dans le domaine des exportations s’établit à environ 4 points de pourcentage : 10 % des entreprises dirigées par des femmes participent au commerce international, par rapport à 14 % des entreprises dirigées par des hommes. L’écart est plus marqué au Mexique et au Costa Rica, et plus faible en Colombie, au Brésil et au Pérou (Graphique 3.2). Les entreprises latino-américaines, qu’elles soient dirigées par des femmes ou par des hommes, exportent moins que leurs homologues de la zone OCDE. L’écart entre les femmes et les hommes en matière d’exportation est toutefois plus faible dans les pays d’Amérique latine que dans l’OCDE, ce qui indique que les entreprises dirigées par des femmes ne sont pas les seules concernées par des niveaux plus faibles d’exportation.
Cet écart peut en effet être attribué à plusieurs facteurs liés aux caractéristiques des entreprises dirigées par des femmes et des entreprises dirigées par des hommes, comme leur taille et leurs secteurs d’activité. Les entreprises dirigées par des femmes sont en général plus petites, plus jeunes, et présentes dans le secteur des services, tandis que les entreprises qui participent au commerce international sont le plus souvent plus grandes, mieux établies, et exportent des biens plutôt que des services.
En Amérique latine, les entreprises dirigées par des femmes qui ont répondu à l’enquête sur Facebook sont de plus petite taille que celles dirigées par des hommes (Graphique 3.3). Les microentreprises (définies comme les entreprises de moins de dix salariés) représentent notamment 68 % des entreprises dirigées par des femmes, contre seulement 56 % de celles dirigées par des hommes. De même, les grandes entreprises (définies comme les entreprises de plus de 250 salariés) représentent 8 % des entreprises dirigées par des femmes, contre 17 % de celles dirigées par des hommes. Même dans les sous-secteurs des services où les femmes entrepreneures sont majoritaires, comme la santé, l’éducation et les services à la personne, leurs entreprises sont généralement plus petites que celles dirigées par des hommes.
Graphique 3.2. Part des entreprises ayant répondu à l’enquête qui exportent, selon le genre de l’équipe dirigeante
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Note : Le graphique montre la part des entreprises présentes en ligne sur Facebook qui ont indiqué se livrer à des exportations, par opposition à celles dont l’activité commerciale se limite au marché intérieur.
Graphique 3.3. Les entreprises dirigées par des femmes sont en général de plus petite taille
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Note : Le graphique montre la distribution des entreprises présentes en ligne sur Facebook selon leur taille, en moyenne dans les sept pays d’Amérique latine sur lesquels porte l’examen. Les microentreprises comptent moins de 10 salariés, les petites entreprises entre 10 et 49 salariés, les moyennes entreprises entre 50 et 249salariés, et pour finir les grandes entreprises plus de 250 salariés.
Les différences associées à la taille des entreprises dirigées par des hommes et des entreprises dirigées par des femmes peuvent expliquer en partie l’écart observé entre les femmes et les hommes en matière d’exportation, vu que les entreprises de plus petite taille sont en général moins présentes dans les échanges. Cela tient en partie au fait que les PME ont moins de ressources à leur disposition pour assumer les coûts initiaux élevés qui sont souvent associés à une présence sur les marchés internationaux. Les petites entreprises ont aussi plus de difficultés que les grandes à s’orienter sur les marchés étrangers, disposant de moins de moyens pour répondre à des exigences réglementaires complexes.
Au niveau des pays, la distribution différente des entreprises selon leur taille peut aussi expliquer en partie les écarts différents entre hommes et femmes en matière d’exportation. Au Mexique, par exemple, on compte une plus forte concentration d’entreprises dirigées par des femmes parmi les microentreprises, ce qui contribuerait à l’écart plus marqué entre hommes et femmes sur le plan des exportations. La Colombie affiche en revanche une répartition plus équilibrée des entreprises dirigées par des hommes et de celles dirigées par des femmes selon leur taille, et un écart moindre entre les genres en matière d’exportation.
Parmi les entreprises présentes sur Facebook qui ont répondu à l’enquête, plus de 90 % de celles qui sont dirigées par des femmes évoluent dans le secteur des services, par rapport à 76 % de celles dirigées par des hommes. Plus précisément, les sous-secteurs des services dans lesquels la plus grande part des entreprises sont dirigées par des femmes sont la santé, l’éducation et les services à la personne. Inversement, les entreprises dirigées par des hommes sont nettement majoritaires dans les secteurs des services collectifs, de l’agriculture et de l’industrie manufacturière, ainsi que dans les services professionnels (Graphique 3.4).
La répartition des entreprises dirigées par des hommes et des entreprises dirigées par des femmes dans les différents secteurs économiques explique en grande partie l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation en Amérique latine. Les entreprises du secteur des services participent moins au commerce international que celles qui produisent des biens. Les obstacles aux échanges de services1 qui découlent de l’action publique sont habituellement plus importants que les obstacles aux échanges de biens, de sorte que les entreprises de services sont généralement moins nombreuses à exporter que les entreprises d’autres secteurs (Egger et al., 2021[3]) (Benz et Jaax, 2020[4]). La concentration des entreprises dirigées par des femmes dans les services contribue donc à leur moindre participation au commerce international que les entreprises dirigées par des hommes.
Graphique 3.4. Genre des équipes dirigeantes des entreprises par secteur d’activité
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Note : Le graphique montre la part des entreprises présentes en ligne sur Facebook qui indiquent que leur équipe dirigeante est paritaire ou composée en majorité de femmes ou d’hommes.
Il est à noter une certaine hétérogénéité au niveau des pays, les femmes étant dans quelques pays à la tête d’un plus grand nombre d’entreprises dans des secteurs enregistrant de gros volumes d’échanges comme l’industrie manufacturière. Cela peut expliquer en partie l’écart réduit entre les femmes et les hommes en matière d’exportation au Brésil et au Pérou, où les entreprises dirigées par des femmes représentent respectivement 55 % et 23 % des entreprises du secteur manufacturier. Ces données confirment les résultats pour le Pérou qui indiquent une forte présence des entreprises dirigées par des femmes dans les secteurs du textile et de l’habillement, suivis des produits alimentaires et des boissons (Bircher et al., 2020[5]). Au Brésil, si les femmes sont plus représentées que dans les autres pays d’Amérique latine considérés, elles demeurent largement sous-représentées dans les entreprises exportatrices de biens. Même si les situations ne sont pas pleinement comparables, une étude ayant utilisé des données administratives exhaustives sur les entreprises exportatrices de biens au Brésil a révélé que seuls 14 % d’entre elles étaient dirigées par des femmes, et que la part de femmes dirigeantes était inversement proportionnelle à la taille de l’entreprise (Ministério da Indústria Comércio Exterior e Serviços, 2023[6]).
Les entreprises dirigées par des femmes qui ont répondu à l’enquête sur Facebook sont aussi plus jeunes que celles dirigées par des hommes, alors que ce sont les entreprises plus grandes et mieux établies qui exportent le plus. En outre, les entreprises dirigées par des femmes sont 10 points de pourcentage plus susceptibles que celles dirigées par des hommes d’exporter uniquement vers des consommateurs individuels plutôt que vers d’autres entreprises (56 % contre 46 %). Il ne semble pas toutefois que d’autres caractéristiques des entreprises dirigées par des femmes et de celles dirigées par des hommes expliquent ces écarts entre hommes et femmes en matière d’exportation. Si l'on s'intéresse au niveau d’études, par exemple, 50 % des femmes entrepreneures sont titulaires d'un diplôme de l’enseignement supérieur ou universitaire par rapport à 46 % des hommes, ce qui donne à penser que le manque de formation structurée n’est pas ce qui empêche les femmes d’être présentes dans les exportations.
Si l'on utilise la décomposition de Kitagawa-Oaxaca-Blinder pour analyser l’importance des caractéristiques des entreprises dans l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation2, on observe que 40 % sont attribuables à la taille en moyenne plus petite des entreprises dirigées par des femmes, 22 % à la concentration de ces entreprises dans des secteurs moins tournés vers le commerce international, par exemple les services, et 6 % au pays dans lequel elles mènent leurs activités. Les 32 % restants ne peuvent donc pas être expliqués par les caractéristiques des entreprises3. Un autre aspect des caractéristiques des entreprises qui a été testé était l’âge de l’entreprise, mais ses effets sur les résultats à l’exportation se sont avérés négligeables. Bien que difficile à mesurer, la part de l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation qui ne dépend pas des caractéristiques des entreprises pourrait théoriquement être attribuée à des facteurs tels que des préjugés inconscients ou une réticence de la part des femmes cheffes d’entreprise à prendre les risques inhérents à l’entrée sur les marchés internationaux en raison d’un manque d’information qu’elles ne peuvent pas combler par le biais de vastes réseaux professionnels. Faute de données, il n’a pas été possible de vérifier ces hypothèses.
3.2. Entreprises dirigées par des femmes : les défis qui freinent leur progression
Copier le lien de 3.2. Entreprises dirigées par des femmes : les défis qui freinent leur progressionLes femmes entrepreneures peuvent être confrontées à différents types de difficultés au moment de développer leur activité et d’entrer sur les marchés étrangers. Interrogés sur les difficultés générales rencontrées par leurs entreprises, les dirigeants, hommes et femmes, déclarent qu’innover et obtenir des financements sont leurs principaux défis. Étant donné que la productivité influence considérablement l’exportation, des financements insuffisants et une innovation non optimale risquent d’entraver les efforts déployés pour participer au commerce international.
L’accès aux financements est un défi bien connu pour les entreprises dirigées par des femmes. Dans l’ensemble, dans les sept pays d’Amérique latine considérés, les entreprises dirigées par des femmes qui sont présentes en ligne sur Facebook sont 8 points de pourcentage moins susceptibles que celles dirigées par des hommes de recevoir des financements externes. En Argentine, au Chili et au Pérou, la part d’entreprises dirigées par des femmes qui bénéficient de prêts bancaires est inférieure de 9 à 10 points de pourcentage à celle des entreprises dirigées par des hommes. Au Chili, les entreprises dirigées par des femmes sont plus susceptibles d’environ 10 points de pourcentage que celles dirigées par des hommes de déclarer rencontrer des difficultés de financement. En Colombie, lors d’une table ronde réunissant des femmes entrepreneures, deux tiers d’entre elles ont indiqué s’autofinancer et n’avoir recours ni à des prêts bancaires, ni à des programmes de crédit, ni à tout autre type de financement externe. Les femmes des zones rurales seraient encore moins à même d’accéder à des services financiers pour exporter. Lors de tables rondes avec des femmes entrepreneures au Pérou, des cheffes d’entreprise ont indiqué avoir du mal à financer leurs exportations par l’intermédiaire des banques de la région amazonienne, voire à obtenir des lettres de crédit. En outre, dans certains pays, les taux d’intérêt appliqués aux prêts de faible montant sont prohibitifs, dépassant parfois 20 % par an. Ces résultats donnent à penser que l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation pourrait être réduit si les financements étaient plus accessibles aux femmes cheffes d’entreprise.
Dans certains secteurs, comme l’agriculture, l’industrie manufacturière, le commerce de gros et de détail, les entreprises dirigées par des femmes sont plus susceptibles que celles dirigées par des hommes de faire état de difficultés pour obtenir des financements pour leurs activités quotidiennes. L’obtention de financements suffisants est aussi un problème que rencontrent les hommes entrepreneurs, mais essentiellement pour développer leur activité plutôt que pour leurs opérations quotidiennes. Étant donné que les secteurs où les disparités entre hommes et femmes en matière de financement sont les plus prononcées sont aussi ceux où la propension à participer aux échanges est la plus forte, combler ces écarts réduirait probablement l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation.
Ces résultats confirment d’autres études qui montrent par exemple que 12 % seulement des entreprises dirigées par des femmes disposent actuellement d’un prêt bancaire, contre 20 % des entreprises dirigées par des hommes (Centre du Commerce International, 2015[7]). Ce constat vient compléter d’autres observations, par exemple dans l’Union européenne, où les femmes entrepreneures sont 25 % moins susceptibles que leurs homologues masculins d’avoir recours à des prêts bancaires pour financer leur activité. Même lorsqu’elles reçoivent des financements externes, les femmes entrepreneures perçoivent généralement des montants inférieurs, paient des taux d’intérêt plus élevés et sont tenues d’obtenir davantage de garanties (OCDE, 2022). En outre, les entreprises dirigées par des femmes essuient en général 50 % de refus en plus que celles dirigées par des hommes pour ce qui est des demandes d’accès au financement des échanges (Korinek, Mourougane et van Lieshout, 2023[8]).
Selon une étude menée par le Centre FAIR (Financial Access, Inclusion, and Research) de l’Institut technologique de Monterrey et l’organisation Pro Mujer, 73 % des femmes entrepreneures en Amérique latine n’ont pas accès aux institutions financières en raison de stéréotypes de genre et du manque d’outils financiers abordables, de culture financière et de procédures de financement adaptées à leurs besoins4. Une enquête menée auprès d’entreprises dirigées par des femmes dans les pays de l’Alliance du Pacifique (Chili, Colombie, Mexique et Pérou) entre 2016 et 2020 a constaté que 57 % des entreprises étaient autofinancées et que 18 % seulement avaient obtenu un crédit auprès d’une institution financière (Bircher et al., 2020[5]).
Interrogées précisément sur les difficultés qu’elles rencontrent dans le commerce international, les entreprises présentes sur Facebook, qu’elles soient dirigées par des femmes ou par des hommes, pointent en général des obstacles similaires (Graphique 3.5). Toutefois, les femmes entrepreneures citent plus souvent des problèmes tels que la méconnaissance des marchés étrangers et les difficultés à trouver des partenaires commerciaux à l’étranger. Ces difficultés pourraient être dues à une plus vaste inégalité entre hommes et femmes en matière d’information. L’une des solutions passe par la participation à des réseaux professionnels, qui favorisent l’échange et la diffusion d’informations. Toutefois, quand les entrepreneurs sont interrogés sur les réseaux professionnels auxquels ils participent, leurs réponses mettent en évidence l’absence de réseaux appropriés accessibles aux entreprises dirigées par des femmes. En outre, les femmes sont plus susceptibles de faire partie de réseaux professionnels avec des entreprises qui sont moins présentes dans les échanges internationaux, par exemple des cheffes de petites entreprises ou d’autres femmes dirigeantes. Il pourrait par conséquent être utile de consolider ces réseaux pour réduire l’écart entre hommes et femmes en matière d’exportation.
Graphique 3.5. Obstacles à la participation au commerce international, selon le genre de l’équipe dirigeante
Copier le lien de Graphique 3.5. Obstacles à la participation au commerce international, selon le genre de l’équipe dirigeante
Note : Le graphique montre la part des entreprises présentes en ligne sur Facebook dans les sept pays d’Amérique latine considérés dans cet examen qui indiquent avoir rencontré telle ou telle difficulté pour exporter à des clients étrangers. Cette question n’a été posée qu’aux entreprises exportatrices, et les répondants pouvaient choisir plusieurs réponses.
L’incertitude réglementaire sur les marchés étrangers a également été une difficulté soulevée par les femmes cheffes d’entreprise lors de toutes les tables rondes organisées dans la région. Elle est ressentie avec une acuité particulière dans certains secteurs comme l’alimentation et l’agriculture, la technologie et le secteur médical, où il faut particulièrement tenir compte des réglementations relatives aux échanges. Certaines cheffes d’entreprise ont bénéficié des conseils et de l’aide d’organismes de promotion des exportations pour s’y retrouver dans les réglementations des marchés étrangers, en particulier en Colombie et au Costa Rica. Les entrepreneures ont également indiqué être désavantagées par rapport à des entreprises analogues dans des pays plus grands comme le Brésil, où les entreprises peuvent tirer parti d’économies d’échelle sur le marché intérieur qu’elles connaissent mieux, avant d’entrer sur les marchés internationaux. Quelques participantes ont indiqué que dans certains secteurs, des concurrents brésiliens bénéficiaient d’un important soutien technique de la part de l’organisme brésilien chargé de promouvoir les exportations. Le manque d’informations sur les marchés étrangers est une autre raison qui a été invoquée par de nombreuses cheffes d’entreprise pour expliquer pourquoi elles n’exportent pas.
Les femmes cheffes d’entreprise ont indiqué que l’offre et le coût des services de logistique et de transport constituaient un défi majeur pour exporter et vendre leurs produits sur des marchés plus éloignés. Le coût du transport et de la logistique est élevé en Colombie et au Costa Rica, par exemple, et certaines propriétaires de petites entreprises au Costa Rica cherchent à s’associer à d’autres qui exportent vers la même destination. Il pourrait toutefois s’avérer plus difficile de recourir à de telles solutions sur le long terme, et une solution fondée sur le marché pourrait réduire encore les obstacles rencontrés par les petites entreprises pour entrer sur les marchés internationaux (chapitre 5).
Un aspect se distingue particulièrement pour le Mexique. Les entrepreneurs mexicains citent la sécurité comme étant l'une de leurs principales préoccupations eu égard aux exportations, voire à l'acheminement de leurs marchandises vers les marchés sur le territoire national. Ce problème touche aussi durement les grandes entreprises qui distribuent leurs produits au Mexique, comme les chaînes de supermarchés et les distributeurs de boissons sans alcool, qui apparemment se déplacent dans le pays en groupes escortés par des agents de sécurité. Les petites entreprises ont plus de mal à absorber les coûts importants liés aux agents de sécurité, aux mécanismes de surveillance et à l’assurance. Elles seraient moins à même de faire face à une incertitude extrême et à des niveaux de risque accrus en raison de l’insécurité. Ces questions peuvent aussi être exprimées plus vivement par les femmes cheffes d’entreprise qui se sentent peut-être plus vulnérables en cas de recours potentiel à la force ou à la violence.
Il ressort des données disponibles que les entreprises présentes en ligne sont plus susceptibles de participer au commerce international que celles qui ne sont pas présentes en ligne (Suominen, 2018[9]). En outre, les outils numériques tels que les pages web sont corrélés à une plus forte propension à exporter parmi les PME détenues par des femmes que parmi celles détenues par des hommes, et les échanges fondés sur le numérique se développent plus rapidement que les échanges non numériques (OCDE, 2023[10]). De même, en Amérique latine, la participation à la plateforme en ligne ConnectAmericas est associée à une hausse nettement plus marquée des exportations des entreprises dirigées par des femmes par rapport à celles des entreprises dirigées par des hommes, pour des produits et des destinations par ailleurs identiques (Poole et Volpe, 2023[11]).
Les entreprises dirigées par des femmes qui ont répondu à l’enquête Facebook affichent une plus forte propension à utiliser les plateformes numériques dans le cadre de leurs activités commerciales. Les femmes entrepreneures utilisent aussi de façon plus intensive les outils numériques. Par exemple, environ un tiers des femmes entrepreneures de la région ALC déclarent que plus de 75 % de leurs commandes sont passées via des plateformes en ligne, contre seulement un cinquième pour les hommes dirigeants d’entreprise. Toutefois, les entreprises dirigées par des femmes déclarent plus souvent que celles dirigées par des hommes que le manque d’accès à une bonne connexion internet les empêche de participer au commerce international, et ce problème est particulièrement prononcé en Argentine, au Chili et en Colombie. Par conséquent, l’avantage concurrentiel dont les femmes cheffes d’entreprise pourraient bénéficier du fait de leur utilisation importante des technologies numériques semble en partie limité par des infrastructures inappropriées.
Dans l’ensemble, les sept pays d’Amérique latine examinés affichent généralement un niveau élevé de couverture internet (tableau 3.1). Toutefois, l’accès à internet dans les zones rurales est faible dans certains pays, ce qui donne à penser que l’activité commerciale des entreprises situées en dehors des centres urbains peut être limitée en raison d’une connexion plus lente ou moins fiable. Étant donné que les entreprises dirigées par des femmes sont généralement moins bien financées que celles dirigées par des hommes, le coût de l’accès haut débit peut être particulièrement élevé pour elles. Dans les sept pays considérés, le coût de l’accès haut débit fixe en pourcentage du revenu national brut par habitant est nettement plus élevé qu’aux États-Unis, par exemple, et plusieurs fois supérieur dans certains pays. C’est un frein à l’accès à des réseaux plus rapides pour les petites entreprises qui peuvent être davantage à court de liquidités, comme le sont par exemple certaines des entreprises détenues et dirigées par des femmes.
Les femmes ont été beaucoup plus nombreuses à déclarer que l’accès à internet était un défi majeur pour faire du commerce international dans les deux pays où le coût du haut débit fixe exprimé en pourcentage du revenu national par habitant est le plus élevé. En Colombie, parmi les dirigeants d’entreprise, 14 % des femmes et 2 % des hommes ont indiqué que le manque d’accès à internet nuisait à leur capacité de participer au commerce international. En Argentine, toujours parmi les dirigeants d’entreprise, 12 % des femmes et 3 % des hommes ont fait le même constat. Dans tous les autres pays considérés, les inégalités entre les femmes et les hommes sont moins marquées et les problèmes d’accès à internet sont généralement moins importants. L’Argentine et la Colombie sont les deux pays de l’examen qui affichent le coût du haut débit fixe le plus élevé par rapport au revenu national (Tableau 3.1). Au Pérou, le problème du manque d’accès aux réseaux numériques a été soulevé lors d’une table ronde avec des femmes entrepreneures établies en dehors de la capitale.
Tableau 3.1. Accès aux réseaux numériques et coût connexe, 2022
Copier le lien de Tableau 3.1. Accès aux réseaux numériques et coût connexe, 2022|
|
Population couverte par le réseau mobile, % |
Ménages ruraux ayant accès à internet, % |
Coût du haut débit fixe, % du RNB par habitant |
Coût du haut débit mobile % du RNB par habitant |
|---|---|---|---|---|
|
Argentine |
99 |
SO |
5.7 |
0.5 |
|
Brésil |
92 |
68 |
3.1 |
0.6 |
|
Chili |
99 |
SO |
1.8 |
0.4 |
|
Colombie |
100 |
32 |
3.8 |
1 |
|
Costa Rica |
100 |
76 |
1.6 |
0.5 |
|
Mexique |
96 |
43 |
2.1 |
0.5 |
|
Pérou |
89 |
20 |
3 |
1 |
|
Pour comparaison : |
||||
|
États-Unis |
100 |
66 |
0.9 |
0.6 |
Source : Tableau de bord du développement numérique de l’Union internationale des télécommunications (UIT), https://www.itu.int/en/ITU-D/Statistics/Dashboards/Pages/Digital-Development.aspx, consulté le 4 avril 2024.
Il est intéressant de noter qu’aucune des participantes à la table ronde des entrepreneures en Colombie n’a indiqué ne pas vouloir développer son activité à l’étranger, ne pas vouloir prendre le risque d’exporter ou ne pas vouloir consacrer du temps aux déplacements. Une seule participante a indiqué qu’elle ne maîtrisait pas suffisamment les langues pour participer au commerce international. D’après une enquête menée auprès des pays de l’Alliance du Pacifique, les femmes cheffes d’entreprise qui n’exportent pas déjà sont très désireuses de le faire (Bircher et al., 2020[5]). C’est pourquoi la volonté d’exporter, d’assumer les risques inhérents à cette activité et de lui consacrer le temps nécessaire est particulièrement forte chez ces femmes.
3.3. Les femmes aux postes de direction
Copier le lien de 3.3. Les femmes aux postes de directionLes femmes déclarent souvent ne pas posséder les compétences requises pour créer une entreprise, alors qu’elles ont en moyenne un niveau d’études plus élevé. Elles ont généralement une expérience moindre du travail indépendant et continuent d’avoir moins d’opportunités que les hommes d’occuper des postes de direction, ce qui les empêche d’acquérir de l’expérience et des compétences en matière d’encadrement et de gestion, lesquelles sont utiles pour créer une entreprise (OCDE, 2019[12]). Étant donné que ces compétences sont souvent analogues aux compétences nécessaires pour gérer une entreprise avec succès, le manque relatif d’expérience des femmes aux postes de direction peut avoir une incidence sur la réussite de leur entreprise et sur leur capacité à se lancer sur les marchés internationaux.
L’organisation Corporate Women Directors International a estimé en 2020 que seuls 8.3 % des sièges au sein des conseils d’administration étaient occupés par des femmes en Amérique latine. Dans le classement mondial, cette région arrive avant-dernière, seul le Moyen-Orient ayant moins de femmes dans les conseils d’administration. Par comparaison, on compte 38 % de femmes membres des conseils d’administration en Europe du Nord, 29 % en Europe occidentale, 27 % aux États-Unis et au Canada, 19 % en Afrique et 15 % en Asie-Pacifique5.
En Amérique latine, la présence des femmes dans les conseils d’administration est bien inférieure aux niveaux observés en Amérique du Nord. Les femmes représentent entre 12 % des membres des conseils d’administration au Mexique et 21 % en Colombie, par rapport à 35 % au Canada et 32 % aux États-Unis, et à 30 % en moyenne dans la zone OCDE (Graphique 3.6). Malgré ces niveaux comparativement faibles, on a observé récemment une forte augmentation du nombre de femmes siégeant aux conseils d’administration dans quelques pays d’Amérique latine : au Chili, la part des femmes dans les plus grandes sociétés cotées en bourse est passée de 10 % en 2020 à 17 % en 2022, en Colombie, elle est passée de 13 % (2020) à 21 % (2022) et au Brésil, de 14 % (2020) à 19 % (2022)6. Certains pays comme la Colombie, le Mexique et le Pérou ont instauré des objectifs en termes de présence des femmes dans les conseils d’administration, la proportion à atteindre étant de 30 % de femmes d’ici à 2030 (Frohman et Olmos, 2023[13]). Toutefois, de nombreuses entreprises ne comptent toujours aucune femme dans leur conseil d’administration : une enquête montre que cela concerne 27 % des entreprises au Mexique, 17 % au Chili et 9 % au Brésil (MSCI, 2022[14]). En revanche, aux États-Unis, sur les 593 entreprises ayant répondu à l’enquête, une seule ne comptait que des hommes parmi les membres de son conseil d’administration.
Graphique 3.6. Proportion de femmes siégeant au conseil d’administration des entreprises
Copier le lien de Graphique 3.6. Proportion de femmes siégeant au conseil d’administration des entreprises
Note : La présence des femmes dans les conseils d’administration fait référence aux membres de l’instance décisionnelle supérieure d’une entreprise donnée, comme le conseil d’administration dans un système unitaire ou le conseil de surveillance dans un système à deux niveaux.
Source : MSCI Women on Boards : Progress Report 2022, sauf pour l’Argentine, où les données sur les femmes siégeant aux conseils d’administration proviennent de rapports sur la composition femmes-hommes des conseils d’administration des sociétés cotées en bourse, lesquels sont établis par la CNV et calculent la présence des femmes au conseil d’administration de toutes les sociétés cotées, et pour le Costa Rica, où les données sur la présence des femmes au conseil d’administration des sociétés cotées en bourse ont été fournies par la SUGEVAL.
OCDE, Corporate Governance Factbook (2023), https://www.oecd.org/corporate/corporate-governance-factbook/. Les données se rapportent à 2022.
Il ressort de données disponibles que les femmes sont encore plus rares aux postes de direction dans les grandes entreprises d’Amérique latine. Une enquête menée auprès de 710 entreprises latino-américaines par Aequales, le spécialiste colombien de la diversité, indique que les femmes sont moins représentées aux plus hauts niveaux de direction (PDG ou équivalent) que dans les conseils d’administration. Parmi les entreprises ayant répondu à l’enquête d’Aequales, 22 % ont une femme à leur tête, tandis que la part des femmes siégeant au conseil d’administration est de 31 % (Aequales, 2022[15])7.
Une enquête menée par McKinsey auprès de 120 entreprises mexicaines a montré que 10 % d’entre elles avaient une femme PDG, et que 10 % des autres postes de cadres dirigeants étaient occupés par des femmes (McKinsey and Company, 2022[16]). En outre, la grande majorité des dirigeantes de grandes entreprises au Mexique travaillent dans des multinationales. Environ un tiers des filiales d’entreprises étrangères sont dirigées par des femmes, alors que très peu de femmes (près de 1 %) dirigent des entreprises mexicaines8. De nombreuses filiales d’entreprises étrangères et multinationales ont des objectifs (non rendus publics) en termes de présence des femmes aux postes de direction et de gestion. Dans certaines entreprises, ces objectifs font l’objet d’un suivi et sont examinés et relevés chaque année. Certaines entreprises en pointe sur l’égalité des genres assurent un suivi de la diversité par niveau et par département et rattachent des objectifs en la matière à l’évaluation des responsables ; certaines exigent au moins une femme candidate dans les processus de recrutement externe (McKinsey and Company, 2022[16]). À l’inverse, les grandes entreprises mexicaines sont nombreuses à appartenir à des familles ou à être contrôlées par des familles, et la direction est souvent transmise de père en fils, ou aux neveux.
La plus grande visibilité des femmes aux postes de haute responsabilité et la demande accrue de femmes à ces fonctions élevées ont fait que des réseaux ont vu le jour pour soutenir et former des femmes décisionnaires. Des réseaux tels que REDMAD au Chili et ANDI en Colombie proposent aux femmes responsables de haut niveau des formations sur des questions techniques, la gestion et la direction. Toutefois, la formation et le travail en réseau ne sont que quelques-uns des aspects qui favorisent la promotion des femmes. On peut en citer d’autres, comme le parrainage, la communication obligatoire d’informations sur la présence équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et des organes supérieurs de direction, et l’instauration d’objectifs ou de quotas en matière de diversité dans les conseils d’administration.
3.4. Activité informelle
Copier le lien de 3.4. Activité informelleEn Amérique latine, l’activité informelle joue un rôle important dans l’économie dans son ensemble9. Le commerce international et l’activité informelle peuvent s’influencer mutuellement de multiples façons. Souvent, les entreprises doivent être immatriculées pour se lancer dans les échanges puisqu’elles doivent pouvoir coopérer avec les autorités douanières ou recevoir des paiements à distance. L’activité informelle est par conséquent un obstacle qui les empêche d’entrer sur les marchés étrangers. La relation inverse peut elle aussi exister : une hausse de la productivité résultant d’une intensification des échanges peut être associée à une diversification de l’économie vers des secteurs à plus forte productivité, ce qui donne lieu à une part accrue d’entreprises formelles ainsi qu’à une croissance et à un développement plus robustes et plus durables. Les effets de l’ouverture aux échanges sur l’activité informelle varient toutefois d’un pays à l’autre, et d’autres facteurs, comme les institutions locales, peuvent jouer un rôle encore plus important10. L’ampleur de l’activité informelle dissuade les entreprises de rejoindre le secteur formel si elles sont en concurrence avec des entreprises informelles qui ne paient d’impôts ni sur les bénéfices ni sur les salaires. Les niveaux élevés de l’activité informelle ont également des effets sur la capacité des entreprises à prouver leur durabilité tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement, ce qu’elles sont de plus en plus tenues de faire. Les entreprises qui utilisent des intrants de l’économie informelle sont de plus en plus mises au défi de répondre à ces demandes.
Afin de mieux comprendre les caractéristiques potentielles des entreprises informelles dans la région ALC, ainsi que leur attitude à l’égard des exportations, les questions de l’enquête Facebook peuvent être utilisées pour concevoir un indicateur indirect pour les entreprises informelles. L’indicateur indirect de l’activité informelle repose sur quatre questions clés : l’entreprise reçoit-elle des financements externes ? A-t-elle reçu des aides publiques au cours des derniers mois ? Emploie-t-elle plus de cinq salariés ? Exerce-t-elle son activité depuis plus de cinq ans ? Les entreprises qui ont répondu « Non » à toutes ces questions sont considérées comme les plus susceptibles d’être informelles, tandis que celles qui ont répondu « Oui » au moins une fois sont plus susceptibles d’être formelles.
Les travaux publiés montrent clairement que la marge extensive de l’activité informelle diminue avec la taille de l’entreprise, c’est-à-dire que la part des entreprises informelles se réduit à mesure que les entreprises se développent (Ulyssea, 2020[17]). L’une des raisons en est que la probabilité pour une entreprise informelle d’être repérée augmente avec sa taille, les grandes entreprises étant plus visibles par les autorités. Plus généralement, les coûts d’opportunité liés aux activités menées dans l’économie informelle sont susceptibles d’augmenter avec la taille de l’entreprise, et les grandes entreprises peuvent avoir davantage besoin d’accéder aux marchés formels du crédit. Si l’on dispose de moins de données sur l’âge des entreprises, une étude fondée sur des données du Brésil indique que les marges à la fois extensive et intensive de l’activité informelle diminuent avec l’âge des entreprises, c’est-à-dire que le nombre d’entreprises qui emploient des travailleurs informels baisse et que la part des travailleurs informels dans les entreprises se réduit également (Ulyssea, 2020[17]).
Dans les sept pays d’Amérique latine considérés, environ 13 % des entreprises présentes sur Facebook qui ont répondu à l’enquête ont été identifiées comme très probablement informelles11. En moyenne, les entreprises dirigées par des femmes sont plus susceptibles de 9 points de pourcentage que celles dirigées par des hommes de présenter des indicateurs d’informalité : sur l’ensemble des entreprises dirigées par des femmes qui ont répondu à l’enquête, 18 % seraient informelles, ce pourcentage passant à 9 % pour leurs homologues dirigées par des hommes. Les entreprises considérées comme informelles d’après l’indicateur indirect mènent pour la majorité leurs activités dans le secteur des services, comme le commerce de gros et de détail, d’autres services et les services à la personne, alors qu’une moindre proportion d’entre elles sont présentes dans des secteurs comme l’agriculture et les services de santé et d’éducation.
Quand on leur demande quels défis elles doivent relever de façon générale, les entreprises informelles sont plus susceptibles de faire état de difficultés pour obtenir des financements suffisants, tant pour leurs opérations quotidiennes que pour leur expansion. Ce sont surtout les entreprises informelles dirigées par des femmes qui rencontrent ce problème de financement, par rapport à celles dirigées par des hommes. Comme on pouvait s’y attendre, les entreprises informelles sont aussi plus susceptibles que les entreprises formelles de faire état d’une méconnaissance de la réglementation officielle et des règles fiscales. Le manque de clarté de la réglementation expliquerait en partie pourquoi ces entreprises relèvent de l’économie informelle et pourrait constituer un obstacle supplémentaire à leur transition vers l’économie formelle.
Les entreprises qui participent au commerce international sont nettement moins susceptibles de relever de l’économie informelle12. Entre autres raisons, exporter suppose de se conformer de façon stricte aux exigences officielles, ce qui peut inciter les entreprises à intégrer l’économie formelle. Les entreprises qui, selon l’indicateur indirect, sont plus susceptibles d’être formelles ont une probabilité de participer au commerce international qui est supérieure d’environ 12 points de pourcentage à celle de leurs homologues relevant de l’économie informelle. Plus précisément, 3 % seulement des entreprises considérées comme informelles se livrent à des exportations, par rapport à 15 % des entreprises formelles. Les disparités entre hommes et femmes persistent en outre dans ce contexte : les entreprises dirigées par des hommes, qu’elles soient formelles ou informelles, ont davantage tendance à exporter que celles dirigées par des femmes (Graphique 3.7).
La réduction de l’économie informelle est un processus complexe qui nécessite d’actionner un ensemble complet de leviers13. La présente analyse donne à penser que les gains potentiels tirés du commerce international pourraient inciter les entreprises à intégrer l’économie formelle. Des programmes à l’appui de cette transition vers l’économie formelle pourraient être associés à des initiatives visant à promouvoir les exportations et à préparer les entreprises à exporter.
Graphique 3.7. Activité informelle et exportation selon le genre de l’équipe dirigeante
Copier le lien de Graphique 3.7. Activité informelle et exportation selon le genre de l’équipe dirigeante
Note : Le graphique montre la part des entreprises présentes en ligne sur Facebook qui indiquent exporter, ventilée selon qu’elles relèvent plus probablement de l’économie formelle ou informelle, selon l’indicateur indirect élaboré par les auteurs.
Références
[15] Aequales (2022), Ranking PAR 2022: The Gender Equity and Diversity Iceberg in Latin America, Aequales, https://empodera.org/impact/en/experiences/experience/aequales-ofrece-herramientas-para-garantizar-un-mundo-laboral-libre-a-traves-de-la-equidad-de-genero-y-diversidad-en-latinoamerica.
[4] Benz, S. et A. Jaax (2020), « The costs of regulatory barriers to trade in services : New estimates of ad valorem tariff equivalents », Documents de travail de l’OCDE sur la politique commerciale, n° 238, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/bae97f98-en.
[1] Bernard, A. (2007), « Firms in International Trade », Journal of Economic Perspectives, vol. 21/3, pp. 105–130, https://doi.org/10.1257/jep.21.3.105.
[5] Bircher, M. et al. (2020), Estudio de Diagnóstico Radiografía de la participación de las mujeres empresarias de la Alianza del Pacífico en el comercio exterior, ConnectAmericas, https://alianzapacifico.net/wp-content/uploads/Estudio-de-Diagnostico-Participacion-de-las-mujeres-empresarias-de-la-AP-en-el-comercio-exterior-NOV2020.pdf.
[7] Centre du Commerce International (2015), Libérer l’accès des femmes entrepreneurs aux marchés, https://www.intracen.org/fr/ressources/publications/liberer-lacces-des-femmes-entrepreneurs-aux-marches.
[3] Egger, P. et al. (2021), « Trade costs in the global economy: Measurement, aggregation and decomposition », WTO Staff Working Paper, https://doi.org/10.30875/e6c4c0b1-en.
[13] Frohman, A. et X. Olmos (2023), Diagnóstico y estrategía para la participación de las mujeres en cargos de liderazgo y toma de decisiones en las negociaciones internacionales y comerciales de la Alianza des Pacifico, https://alianzapacifico.net/en/diagnosis-and-strategy-for-the-participation-of-women-in-leadership-and-decision-making-positions-in-the-pacific-alliance-presented/.
[8] Korinek, J., A. Mourougane et E. van Lieshout (2023), Women are less engaged in trade: Why and what to do about it, VOX CEPR, https://cepr.org/voxeu/columns/women-are-less-engaged-trade-why-and-what-do-about-it.
[16] McKinsey and Company (2022), Women Matter Mexico 2022: Uneven Parity, McKinsey and Company, https://www.mckinsey.com/featured-insights/diversity-and-inclusion/women-matter-mexico-2022-uneven-parity.
[6] Ministério da Indústria Comércio Exterior e Serviços (2023), Mulheres no Comércio Exterior: Uma Análise para o Brasil, https://www.gov.br/mdic/pt-br/assuntos/comercio-exterior/estatisticas/outras-estatisticas-de-comercio-exterior-1/mulheres_comercio_exterior_uma_analise_para_o_brasil.pdf.
[14] MSCI (2022), Women on Boards: 2022 Progress Report, https://www.msci.com/research-and-insights/women-on-boards-progress-report-2022.
[18] OCDE (2024), OECD Economic Surveys: Mexico 2024, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/b8d974db-en.
[10] OCDE (2023), Key Issues in Digital Trade, https://www.oecd.org/trade/OECD-key-issues-in-digital-trade.pdf.
[12] OCDE (2019), Engaging and Consulting on Trade Agreements, Éditions OCDE, Paris, https://issuu.com/oecd.publishing/docs/engaging_and_consulting_on_trade_agreements.
[19] OCDE et al. (2023), Latin American Economic Outlook 2023 : Investing in Sustainable Development, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/8c93ff6e-en.
[20] OIT (dir. pub.) (2023), Has trade led to better jobs?, https://www.ilo.org/resource/integrating-trade-and-decent-work-1.
[11] Poole, J. et M. Volpe (2023), Can Online Platforms Promote Women-Led Exporting Firms?, Banque interaméricaine de développement, https://publications.iadb.org/en/can-online-platforms-promote-women-led-exporting-firms.
[2] Schneider, J. (2020), Future of Business Survey Methodology Note, https://scontent-cdg4-2.xx.fbcdn.net/v/t39.8562-6/238554568_111626007787616_5411963469147558965_n.pdf?_nc_cat=103&ccb=1-7&_nc_sid=b8d81d&_nc_ohc=ps-foUjWU30Q7kNvgE4CmXn&_nc_zt=14&_nc_ht=scontent-cdg4-2.xx&_nc_gid=AxONLqRGNayXH8jz6W_uKbq&oh=00_AYD26mm63k8X.
[9] Suominen, K. (2018), Women-led Firms on the Web: Challenges and Solutions.
[17] Ulyssea, G. (2020), « Informality: Causes and consequences for development », Annual Review of Economics 12, pp. 525-546.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. Ces obstacles sont examinés en détail pour les pays considérés dans le chapitre 5 sur les échanges de services en Amérique latine.
← 2. La décomposition Kitagawa-Oaxaca-Blinder est une méthode statistique conçue à l’origine pour analyser les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes ; elle est utilisée ici pour déterminer dans quelle mesure l’écart en matière d’exportation peut être attribué à différentes caractéristiques des entreprises. Lorsque l’on examine deux groupes présentant une moyenne différente pour une même variable (en l’occurrence, la part d’entreprises exportatrices), cette technique permet de distinguer la part de cette différence qui est attribuable à certaines caractéristiques précises et la part qui reste inexpliquée.
← 3. Une autre méthode pour distinguer les composantes de la probabilité d’exportation consiste à effectuer une analyse de régression. Quand on tient compte du pays, des secteurs d’activité et de la taille des entreprises, le genre de l’équipe dirigeante cesse d’être un facteur important de la propension à exporter. Comme le montre la décomposition présentée, la taille et le secteur des entreprises sont les principaux déterminants de la probabilité d’exportation.
← 4. Eileen Galván Carvajal et al, 'Emprendedoras en situación de Missing Middle y sus opciones de financiamiento', Pro Mujer, https://promujer.org/mx/es/missing-middle/.
← 5. Corporate Women Directors International, https://globewomen.org/CWDINet/wp-content/uploads/2020/05/Regional-Comparison-2020.jpg.
← 6. Source : Portail de données OCDE sur l’égalité des genres, Employment: Female share of seats on boards of the largest publicly listed companies (oecd.org).
← 7. Il convient de noter que les entreprises qui ont répondu à l’enquête d’Aequales sont plus susceptibles d’être plus diversifiées étant donné qu’elles ont choisi elles-mêmes de participer à l’enquête sur le genre et la diversité. Elles sont principalement établies en Colombie (252 entreprises), au Pérou (197 entreprises) et au Mexique (139 entreprises).
← 8. Ces chiffres sont approximatifs et se rapportent à un moment précis (deuxième trimestre de 2023). Ils proviennent d’entretiens structurés menés avec des femmes aux postes de direction.
← 9. OCDE et al. (2023[19]). Par exemple, avant la pandémie de COVID-19 en 2019, deux tiers de la population de la région dépendaient totalement ou partiellement de l’emploi informel, quoique dans des proportions très variables d’un pays à l’autre.
← 10. OIT (2023[20]).
← 11. Ce pourcentage est nettement inférieur aux estimations du nombre réel d’entreprises relevant du secteur informel, qui pourrait se situer entre 25 % et 50 % environ dans la région. Cette valeur approximative vise à mettre en évidence les différences entre les entreprises qui sont très probablement informelles et celles qui sont moins susceptibles de l’être. Il convient de noter qu’il n’a pas été demandé directement aux entreprises si elles relevaient du secteur informel, si elles payaient des impôts ou si elles étaient immatriculées. En outre, comme l’enquête en ligne a été réalisée auprès d’entreprises disposant d’une page professionnelle sur Facebook, elles seraient légèrement plus susceptibles de relever du secteur formel que la population générale des entreprises, étant donné qu’elles utilisent une plateforme numérique traçable.
← 12. Banque mondiale/OMC (2020) ; SFI (2011).
← 13. Un rapport récent examine cette question, à savoir l’Étude économique 2024 de l’OCDE consacrée au Mexique. (OCDE, 2024[18])