Tant du point de vue de l’équité que de l’efficience, de solides arguments plaident en faveur de politiques publiques permettant de renforcer l’autonomisation économique des femmes, notamment par la voie du commerce international. En Amérique latine, les écarts entre hommes et femmes sont importants et des obstacles à l’emploi des femmes et à leur présence dans le secteur commercial persistent. On constate dans certains des pays étudiés des normes de genre enracinées et des préjugés inconscients, qui de surcroît ne diminuent pas au fil du temps. Combler les écarts entre les femmes et les hommes dans le domaine des échanges pourrait constituer un levier assez facile à activer parmi les possibilités de croissance insuffisamment exploitées de la région.
Examen du commerce international et du genre en Amérique latine
1. Introduction
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Les pays d’Amérique latine sont des précurseurs de la prise en compte de la question du genre dans les politiques commerciales. Ils ont été les premiers à adopter des dispositions sur l’égalité des genres dans leurs accords commerciaux, avec l’accord commercial signé en 2016 entre le Chili et l’Uruguay qui comprend pour la première fois un chapitre sur ce sujet. Ils sont en outre très favorables aux travaux sur le commerce et le genre au sein de l’OMC. Les sept pays étudiés – l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Mexique et le Pérou – sont signataires de la Déclaration de Buenos Aires sur les femmes et le commerce et ont manifesté leur soutien et leur engagement à l’égard du Groupe de travail informel de l’OMC sur le commerce et l’égalité des genres1. Ils sont par ailleurs tous membres de l’Arrangement mondial sur le commerce et le genre (AMCG), accord de coopération de grande envergure qui sert de plan directeur pour soutenir l’autonomisation des femmes par la voie du commerce. De nombreux pays de la région ont mis en œuvre des programmes pour soutenir les femmes exportatrices, souvent baptisés Ella Exporta.
Certains des pays étudiés donnent la priorité aux travaux sur le commerce et le genre dans les cadres multilatéraux. En 2024, le Brésil a fait des femmes entrepreneures l’un des quatre axes de travail prioritaires du Groupe de travail sur le commerce et l’investissement sous sa présidence du G20. Le G20 et le B20 ont organisé de nombreuses discussions et manifestations sur le thème des femmes et du commerce. Le Pérou a également donné la priorité aux travaux sur le commerce et le genre lorsqu’il a présidé la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) en 2024. Ces discussions permettent de mettre en commun des enseignements, des informations et des analyses, et constituent des vecteurs précieux pour faire progresser l’autonomisation des femmes par la voie du commerce international.
Ces réalisations témoignent d’une volonté politique forte dans la région de faire avancer l’autonomisation économique des femmes et de réduire les obstacles auxquels elles sont confrontées, notamment au moyen des échanges. Néanmoins, des disparités persistent entre hommes et femmes. De nombreux pays étudiés se classent en-dessous de la moyenne de l’OCDE selon l’indice mondial des inégalités femmes-hommes du Forum économique mondial2. En outre, s’agissant de la dimension « participation et opportunités économiques » de cet indice, les pays étudiés descendent encore plus bas dans le classement : entre 71e (Colombie) et 109e (Mexique) sur 146 pays3. En outre, on constate des normes de genre enracinées et des préjugés inconscients dans certains des pays étudiés : nombreux sont ceux qui pensent que les hommes font de meilleurs dirigeants que les femmes, qu’il est plus important pour les hommes d’obtenir des diplômes universitaires que pour les femmes et qu’en cas de pénurie d’emplois, il convient d’accorder la priorité à l’embauche des hommes (Haerpfer et al., 2022[1]). De surcroît, bon nombre de ces perceptions n’ont pas régressé au fil du temps et se sont même, pour certaines, aggravées.
Il existe donc de solides arguments, tant du point de vue de l’équité que de l’efficience, en faveur de politiques publiques permettant de renforcer l’autonomisation économique des femmes, y compris par la voie du commerce international : les discriminations ou les préjugés inconscients suggèrent une sous-utilisation du capital humain et des possibilités de croissance inexploitées. L’amélioration du taux d’activité des femmes, la réduction des écarts de salaire et de richesse et l’élimination des « plafonds de verre » peuvent contribuer à briser des normes sociales profondément enracinées en introduisant de nouveaux modèles féminins4 et en faisant évoluer la culture au travail.
Le présent Examen vise à mieux comprendre la participation des femmes au commerce international en tant que travailleuses, entrepreneures et dirigeantes d’entreprise, et à mettre en lumière les effets des échanges sur les consommatrices dans différents types de ménage. Il examine les politiques commerciales des sept pays d’Amérique latine étudiés les plus pertinentes pour les femmes dans leurs rôles économiques de travailleuses, de dirigeantes d’entreprise et de consommatrices. Il met en œuvre la méthodologie décrite dans le cadre d’analyse de l’OCDE sur le commerce et le genre (Korinek, Moïsé et Tange, 2021[2]) et propose des moyens de traduire l’objectif d’une plus grande autonomisation économique des femmes en politiques concrètes. Il suit le cadre d’analyse qui a été appliqué lors du premier examen sur le commerce international et le genre en Nouvelle-Zélande. Le présent Examen porte sur sept pays – l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Mexique et le Pérou – selon une méthodologie analogue à celle utilisée pour la Nouvelle-Zélande, mais à un niveau un peu plus agrégé. Le nombre de pays couverts dans chaque sous-section de cet Examen dépend des données disponibles5.
L’analyse quantitative des données disponibles et l’examen des études existantes ont été complétés par plusieurs tables rondes réunissant des femmes entrepreneures, dirigeantes d’entreprise et exportatrices au Mexique, en Colombie, au Costa Rica et au Pérou, menées entre juillet 2023 et mai 2024. Ces tables rondes structurées, et les entretiens de suivi avec certaines femmes dirigeantes d’entreprise qui ont été menés par la suite, ont fourni un précieux complément d’information sur les défis auxquels sont confrontées les femmes des pays étudiés dans le domaine du commerce international.
L’Examen est organisé comme suit : Le chapitre 2 porte sur l’emploi des femmes dans le commerce international ; le chapitre 3 sur les femmes cheffes d’entreprise dans le commerce international ; le chapitre 4 sur les effets du commerce international sur différents types de ménage sous l’effet du mécanisme des prix ; le chapitre 5 couvre les échanges de services, secteur dans lequel les femmes sont les plus présentes en tant que travailleuses et dirigeantes d’entreprise ; le chapitre 6 porte sur la facilitation des échanges, particulièrement importante pour les petites entreprises ; le chapitre 7 examine les dispositions relatives à l’égalité des genres dans les accords commerciaux ; et le chapitre 8 propose certaines politiques commerciales et autres qui favoriseraient davantage l’autonomisation économique des femmes par la voie du commerce international dans les sept pays d’Amérique latine considérés.
Références
[1] Haerpfer, C. et al. (2022), World Values Survey Wave 7 (2017-2022), Cross-National Data Set, Version 4.0.0, World Values Association, https://doi.org/10.14281/18241.18.
[2] Korinek, J., E. Moïsé et J. Tange (2021), « Trade and gender : A Framework of analysis », Documents de travail de l’OCDE sur la politique commerciale, n° 246, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/6db59d80-en.
[3] Luciana Biondo, I. (2023), Empresarias Chidas, https://issuu.com/belenrodriguezporcel/docs/e_libro_110922.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. Le Groupe de travail informel sur le commerce et l'égalité des genres rassemble des membres et observateurs de l'OMC désireux d'intensifier leurs efforts pour accroître la participation des femmes au commerce mondial. Le programme de travail de ce Groupe repose sur quatre piliers : i) examiner les travaux d’analyse entrepris ; ii) partager les pratiques ; iii) envisager d'intégrer la perspective de l'égalité femmes-hommes dans les travaux de l'OMC ; et iv) contribuer au Programme de travail sur l’Aide pour le commerce.
← 2. Le classement de l’indice mondial agrégé des inégalités femmes-hommes 2024 du Forum économique mondial est le suivant : Costa Rica (19e), Chili (21e), Argentine (32e), Mexique (33e), Pérou (40e), Colombie (45e) et Brésil (70e). Cet indice repose sur quatre dimensions : niveau d’études, santé et survie, participation et opportunités économiques, et autonomisation politique.
← 3. De nombreux pays de la région sont moins bien classés en termes de participation et d’opportunités économiques, souvent en raison de fortes inégalités salariales, d’un faible taux d’activité et d’une faible présence des femmes aux postes de direction : Colombie (71e), Pérou (77e), Costa Rica (81e), Brésil (88e), Chili (92e), Argentine (97e) et Mexique (109e) sur 146 pays.
← 4. Au Mexique, un livre pour enfants, intitulé Empresarias Chidas (« Super femmes entrepreneures ») destiné aux 10-15 ans, fait le portrait de femmes dirigeantes d’entreprise au Mexique et de leurs parcours professionnels (Luciana Biondo, 2023[3]).
← 5. Les sections consacrées à l’emploi des femmes tout au long de la chaîne de valeur, aux femmes dirigeantes d’entreprise, à la facilitation des échanges et aux dispositions relatives à l’égalité des genres dans les accords commerciaux couvrent les sept pays d’Amérique latine étudiés. La section sur les échanges de services examine les sept pays en ce qui concerne les services fournis par voie numérique, mais exclut l’Argentine pour les autres services. La section consacrée aux effets du commerce international et des obstacles dans ce domaine sur la consommation des ménages selon leur niveau de revenu comprend des informations sur le Chili, le Costa Rica, le Mexique et le Pérou ; les effets sur la consommation selon que le ménage est dirigé par une femme ou un homme ne sont disponibles que pour le Costa Rica.