Les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2026‑2035 contiennent une évaluation exhaustive de ce que pourrait être l’évolution, sur les dix ans à venir, des marchés nationaux, régionaux et mondiaux des produits agricoles et des aliments issus d’animaux aquatiques. Établies conjointement par l’OCDE et la FAO avec le concours de leurs pays membres et d’organisations internationales spécialisées dans les produits de base, elles servent de projection de référence pour planifier l’action publique à la lumière d’observations factuelles. Cette vingt-deuxième édition des Perspectives est consacrée à l’évolution du paysage de l’agriculture mondiale sous l’effet des enjeux économiques, sociétaux et environnementaux.
Les projections publiées dans la présente édition des Perspectives reposent sur des données dont les plus récentes portent sur l’année 2025, cependant, les marchés agricoles se ressentent des perturbations économiques liées au conflit déclenché au Moyen-Orient en 2026. Le modèle Aglink-Cosimo, employé pour les projections courantes, a servi également à estimer les répercussions d’un ralentissement de la croissance économique mondiale et d’un renchérissement de l’énergie et des engrais. Les résultats obtenus montrent que la diminution attendue de la consommation d’engrais entraînera à sa suite la production de céréales, en particulier dans les pays à faible revenu, et se traduira par un affaiblissement de la performance des systèmes alimentaires. De manière connexe, la contraction des revenus et la hausse des prix des denrées alimentaires contraindraient en outre les ménages de ces pays à réduire leur consommation alimentaire et à privilégier les denrées les moins onéreuses, tandis que les ménages des pays à revenu élevé parviendront dans l’ensemble à conserver les mêmes habitudes, preuve d’une plus grande résilience.
Grâce aux gains de productivité, le revenu agricole brut moyen par actif devrait progresser de 9 % au cours des dix prochaines années, en dépit de l’augmentation du coût des intrants et de la stabilité globale des prix agricoles réels. Ces gains portent la productivité de la main-d’œuvre agricole (indicateur du revenu agricole brut par actif) à une moyenne mondiale de 3 800 USD par tête. Néanmoins, cette moyenne mondiale masque de vastes disparités géographiques et des rythmes de croissance très disparates entre les différentes tranches de revenu. La productivité moyenne de la main-d’œuvre agricole dans les pays à revenu élevé, légèrement supérieure à 21 100 USD entre 2023 et 2025, devrait atteindre 22 155 USD à l’horizon 2035. C’est en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et en Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande) que la production agricole par actif est la plus élevée. Dans les pays de ces régions, les exploitations agricoles se caractérisent par des surfaces très étendues et une main-d’œuvre relativement faible, des systèmes de production fortement mécanisés et des engagements financiers importants. Si ces caractéristiques sont très favorables à la productivité, elles exposent aussi les agriculteurs à des risques de liquidité considérables compte tenu de la volatilité inhérente aux revenus agricoles.
De nombreux pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine, d’Europe orientale, d’Asie de l’Est et d’Asie centrale sont dans une phase de transition qui doit les faire passer de schémas de production agricole caractérisés par une forte intensité de main-d’œuvre à des activités et technologies ayant une orientation commerciale plus marquée et une forte intensité de capital. Au cours de la période de projection, les progrès de la mécanisation dans ces pays devraient avoir une incidence positive sur l’intensité d’exploitation des terres ainsi que sur l’efficience des opérations agricoles et sur leur exécution en temps opportun. Ils devraient en outre faciliter les redéploiements de main‑d’œuvre de l’agriculture vers d’autres secteurs, et contribuer ainsi notablement à l’élévation des revenus en milieu rural. Néanmoins, ces progrès ne pourront se matérialiser qu’en présence de conditions propices et d’une bonne gouvernance qui corrigeront les distorsions de marché et favoriseront la participation aux chaînes de valeur agroalimentaires grâce à un accès facilité aux intrants, aux infrastructures et aux marchés.
Le revenu des travailleurs agricoles des régions à faible revenu d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, proche de 1 000 USD par an à l’heure actuelle, ne devrait connaître qu’une progression modeste qui le portera aux alentours de 1 100 USD au cours de la période couverte par les Perspectives. Des difficultés structurelles persistent, avec notamment la présence d’un grand nombre de petites exploitations pratiquant une agriculture de subsistance caractérisée par une production à forte intensité de main‑d’œuvre et une faible mécanisation, un accès limité aux marchés et une dépendance à l’égard des cultures essentielles ou de l’élevage extensif. Ces contraintes demeurent incompatibles avec le recul de la pauvreté en zone rurale. Il faut d’urgence réaliser un ensemble d’investissements en faveur de la productivité de la main-d’œuvre et de la création de nouvelles possibilités d’emploi pour permettre aux populations de ces zones de s’affranchir de la pauvreté et améliorer la sécurité alimentaire et la nutrition.
Compte tenu de la volatilité inhérente aux marchés agricoles, il y a une chance sur quatre que le revenu agricole brut par actif soit, en 2035, inférieur de 12 % au moins au niveau de référence attendu ; dans les pays à faible revenu, la baisse pourrait même excéder 20 %. Bien que les projections de référence annoncent une augmentation de quelque 9 % du revenu agricole brut moyen par actif à l’horizon 2035, il apparaît, si l’on tient compte de la variabilité passée des principaux déterminants du revenu, qu’il y a une chance sur quatre que ce revenu passe en dessous de son niveau actuel avant la fin de la période considérée. Des mesures devraient être prises à l’appui de stratégies de résilience et de diversification qui permettront de contenir au maximum les éventuelles répercussions négatives, non sans ménager aux agriculteurs la possibilité de profiter des hausses potentielles.
En termes réels, les prix internationaux des produits agricoles devraient rester stables dans l’ensemble, à un niveau proche ou inférieur à leur niveau actuel, au cours des dix années qui viennent. La présente édition des Perspectives repose sur des gains de productivité prolongeant la tendance actuelle et sur des régimes météorologiques classiques, qui contribuent à abaisser les coûts de production marginaux de la plupart des produits agricoles. Ces projections sont étayées par les facteurs structurels sous-jacents et les tendances à long terme, qui devraient rester stables au cours de la période considérée. Cela n’exclut pas que les trajectoires de prix effectives puissent diverger par rapport à celles attendues, l’expérience passée montre en effet que des périodes de volatilité et des flambées temporaires interrompent parfois des tendances lourdes. Une telle variabilité a été observée lors de divers chocs, comme les chocs pétroliers des années 1970, la crise financière mondiale et la crise alimentaire de la fin des années 2000 et du début des années 2010, ou encore la pandémie et les conflits géopolitiques de ces dernières années, y compris celui déclenché au Moyen‑Orient en 2026.
Si les gains de productivité devaient assurer l’essentiel de la croissance de la production au cours des dix années à venir, une extension des surfaces cultivées et du nombre de têtes de bétail n’en serait pas moins nécessaire, et entraînerait une augmentation de 6.5 % des émissions directes de gaz à effet de serre. L’élevage devrait être à l’origine de quelque 77 % de cette augmentation, du fait de l’accroissement des cheptels, tandis que les engrais de synthèse compteront pour les 23 % restants, sous forme d’émissions d’oxyde nitreux. Le défi pour les pouvoirs publics consiste à stimuler la croissance durable de la productivité et réduire les écarts technologiques, de manière à pouvoir freiner la hausse des émissions, voire faire diminuer ces dernières par rapport à leur niveau actuel. Ce défi devra être relevé tout en garantissant la sécurité alimentaire mondiale et en améliorant la nutrition d’une population croissante dont les préférences alimentaires évoluent.
Les consommateurs des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure vont sans doute poursuivre la diversification de leurs habitudes alimentaires, notamment à travers une augmentation de la consommation de produits issus de l’élevage au fur et à mesure que le niveau de vie s’élève. On estime que l’Asie du Sud-Est comptera pour 39 % de l’augmentation de la consommation mondiale à l’horizon 2035, la croissance démographique tirant la demande globale vers le haut tandis que l’urbanisation et l’élévation des revenus entraînent une diversification des habitudes alimentaires, la population tendant à délaisser les aliments de base et à consommer davantage de produits d’élevage et de produits de la pêche et de l’aquaculture. Les initiatives visant à promouvoir une alimentation plus saine à l’échelle de la société ne mettront sans doute pas fin à la consommation alimentaire excessive dans les pays plus riches. À l’inverse, les pays à faible revenu, en particulier ceux d’Afrique subsaharienne, devraient continuer d’accuser un certain retard sur le plan de la sécurité alimentaire et de la nutrition en raison de la faiblesse du revenu des ménages et de contraintes macroéconomiques plus générales qui limitent l’investissement en faveur de la production locale ainsi que la capacité de financer les importations de denrées alimentaires. Devant la persistance de défaillances le long des chaînes d’approvisionnement alimentaire, qui entraînent des pertes importantes et nuisent à la disponibilité d’aliments nutritifs et financièrement abordables, la croissance de la productivité et le bon fonctionnement des échanges sont essentiels pour prévenir une augmentation des prix qui s’inscrirait dans la durée.
La coopération multilatérale et les échanges internationaux de produits agricoles, fondés sur des règles, sont indispensables à une sécurité alimentaire mondiale résiliente, à des régimes alimentaires sains, accessibles et financièrement abordables, et à la stabilité des revenus agricoles. Les marchés de produits agricoles des pays à faible revenu demeurent contraints par des infrastructures de transport insuffisantes, des installations de stockage inadaptées, des processus de facilitation des échanges laissant encore à désirer et des retards sur le plan technologique. Ces facteurs empêchent aussi bien les exploitants que les consommateurs de maximiser leurs possibilités de croissance au niveau tant national qu’international. Des investissements dans les infrastructures et la technologie sont nécessaires pour améliorer l’accès au marché si l’on veut que les pays, en particulier les pays à faible revenu, puissent tirer parti de ces possibilités.