L’évolution des outils de gestion dans le domaine du développement puise fortement dans les pratiques industrielles. La méthode de gestion scientifique de Taylor (années 1910-40) a influencé les toutes premières pratiques de développement et la fourniture de l’aide en mettant l’accent sur l’efficacité et la productivité, la spécialisation et la professionnalisation, l’instauration de normes et la reproduction des bonnes pratiques, ainsi que sur une prise de décision fondée sur des données. La gestion par objectifs (1950-60) a mis en avant la définition d’objectifs clairs et mesurables et l’évaluation des performances par rapport à ces objectifs. À partir de cette base, d’autres techniques de gestion de projet ont vu le jour, insistant sur la planification, l’ordonnancement et le contrôle des activités dans le cas des projets de grande envergure ou complexes (par exemple, la méthode du chemin critique).
Poussée par la nécessité d’améliorer la redevabilité, la transparence et l’efficacité des projets de développement, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a mis au point dans les années 60 la méthode du cadre logique (MCL) qui s’est ensuite imposée comme le fondement des cadres de résultats. La MCL a fourni une méthode systématique permettant d’organiser et de présenter les objectifs, les ressources, les activités, les produits et les réalisations d’un projet, en clarifiant les relations logiques (de cause à effet) qui existent entre eux. Cette innovation révolutionnaire a proposé une méthode cohérente pour la planification, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des projets.
Au fil du temps, et en réaction aux critiques jugeant ces modèles trop rigides et linéaires, la MCL a évolué pour devenir ce qui est désormais nommé « cadre de résultats », aujourd’hui largement utilisé dans les pratiques de développement. Les cadres de résultats sont apparus comme un outil plus flexible et plus dynamique, étayé par la ou les théorie(s) du changement qui sous-tend(ent) un programme ou un projet. Environ 88 % des pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire ont mis au point des cadres de résultats nationaux (OCDE/PNUD, 2019[2]), et 97 % de l’ensemble des partenaires au développement bilatéraux et multilatéraux utilisent massivement cet outil aux niveaux des projets, des portefeuilles et des institutions (Guerrero-Ruiz, Schnatz et Verger, 2021[3]). En comparaison avec les cadres logiques, les cadres de résultats offrent une structure plus souple, s’appuient sur une terminologie normalisée, fournissent des plans de suivi et d’évaluation plus détaillés et peuvent être appliqués pour orienter les décisions non seulement pour des projets uniques, mais aussi pour des programmes, portefeuilles et politiques d’action publique plus vastes (évolutilité).
La mise en avant du recours aux théories du changement pour formuler les cadres de résultats explique cette flexibilité accrue : En décrivant et en illustrant de façon complète comment et pourquoi un changement souhaité est attendu dans un contexte particulier, les théories du changement incitent à recourir à des méthodes qui misent sur la pertinence, prennent en compte la complexité et les incertitudes, s’adaptent au contexte et au changement, et offrent la possibilité de tester et de passer en revue les liens « hypothétiques » de cause à effet et les hypothèses de base lors de la mise en œuvre. Avec quelques différences, les cadres de résultats et les théories du changement sont rapidement devenus des outils de gestion populaires dans les pratiques de développement appliquées depuis le début des années 2010.
Dans le cas des pratiques de gestion publique, des tendances plus récentes ont conduit à assouplir davantage les aspects plus rigides, linéaires et descendants de la gestion axée sur les résultats – y compris les modalités d’élaboration et d’utilisation des cadres de résultats. Par exemple, les administrations et les organismes de développement ont mis à l’essai des méthodes innovantes qui mettent l’accent sur la définition, au niveau local et selon une démarche ascendante, des problèmes, des solutions et des résultats escomptés (OCDE, 2015[4]), ou qui insistent sur les derniers maillons de la chaîne de résultats (à savoir les produits et, plus encore, les réalisations et les impacts), offrant ainsi aux organismes d’exécution une plus grande liberté pour adapter les plans et activités initiaux en fonction des besoins (Guerrero-Ruiz, Schnatz et Verger, 2021[3]). Grâce à ces adaptations et à ces innovations, l’objectif fondamental des cadres de résultats en tant qu’outil de gestion, à savoir produire un impact positif sur le développement, reste inaltéré.