Ce chapitre de synthèse examine comment les normes restrictives de la masculinité influencent l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genre en Côte d’Ivoire et au Sénégal. À l’aide de données quantitatives et qualitatives, il montre que les normes qui associent la masculinité au rôle de principal contributeur financier, à l’autorité et au contrôle limitent l’autonomisation économique des femmes ; qu’elles sont étroitement associées à la perpétration de violences conjugales par les hommes ; et qu’elles génèrent en outre des coûts sociaux et économiques pour ces derniers. Enfin, le chapitre identifie les actions combinées par lesquelles les décideurs publics dans différents domaines peuvent promouvoir une distribution plus équitable des rôles de genre, des rapports non violents, et une répartition plus juste des responsabilités de soins dans les familles.
Masculinité et égalité femmes‑hommes
1. Vue d’ensemble : Normes de la masculinité, violences basées sur le genre et autonomisation économique en Côte d’Ivoire et au Sénégal
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Les normes restrictives de la masculinité déterminent qui dans le ménage pourvoit financièrement, qui décide, qui s’occupe des tâches domestiques et des soins, et trop souvent, qui exerce le contrôle. Ce faisant, elles influencent les droits, les responsabilités et les opportunités des femmes et des hommes dans toutes les sphères de la vie. Bien que la masculinité restrictive existe dans toutes les sociétés, elle prend des formes spécifiques selon les contextes, avec des implications concrètes pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce rapport se concentre sur deux domaines essentiels de l’action publique dans lesquels ces normes jouent un rôle particulièrement déterminant : l’autonomisation économique des femmes et la prévention des violences basées sur le genre. En Côte d’Ivoire et au Sénégal, ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte marqué par des écarts persistants entre les sexes. Dans les deux pays, les femmes consacrent environ cinq heures de plus par jour que les hommes aux tâches domestiques non rémunérées. Les écarts de participation au marché du travail restent importants, atteignant 15 points de pourcentage en Côte d’Ivoire et 28 points de pourcentage au Sénégal. Les femmes demeurent également exposées aux violences conjugales. Comprendre les normes de la masculinité est donc essentiel pour saisir comment les inégalités entre les hommes et les femmes se reproduisent, et comment elles peuvent être transformées.
Ce chapitre propose une vue d’ensemble des principaux résultats et recommandations du rapport, en s’appuyant sur de nouvelles données issues de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Conformément à l’engagement de l’Union Africaine en faveur de la promotion de la masculinité positive, l’OCDE a collaboré avec les gouvernements des deux pays afin de produire des éléments factuels nouveaux sur les conséquences des normes de la masculinité sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Les résultats montrent que la masculinité restrictive en Côte d’Ivoire et au Sénégal reste structurée autour d’attentes liées au rôle de principal contributeur financier, à l’autorité, au contrôle et à une implication limitée du côté des tâches domestiques et de soin. Ces attentes limitent l’autonomisation économique des femmes, restreignent leur pouvoir d’action au sein du ménage et de la communauté, et contribuent à la persistance des violences basées sur le genre. Parallèlement, elles font peser des coûts sur les hommes et les garçons en liant la reconnaissance sociale à des idéaux de masculinité de plus en plus difficiles à atteindre. Toutefois, les données mettent également en évidence des évolutions possibles, notamment lorsque les soins, la non-violence, la prise de décision partagée et la participation économique des femmes sont de plus en plus reconnus comme compatibles avec des formes de masculinité plus positives et équitables.
Pourquoi les normes de la masculinité sont importantes
Copier le lien de Pourquoi les normes de la masculinité sont importantesLes normes de la masculinité renvoient à des idées partagées sur la manière dont les hommes et les garçons sont censés être et se comporter. Ces idées façonnent les attentes sociales concernant les rôles des hommes au sein du ménage, de l’économie et de la vie publique, influençant la manière dont ils sont censés assurer le rôle de principal contributeur financier, diriger, exercer une autorité, assumer des responsabilités de soins ou exprimer leurs émotions. Bien que les normes de la masculinité soient diverses au sein des sociétés et d’une société à l’autre, et qu’elles puissent évoluer dans le temps, elles deviennent restrictives lorsqu’elles limitent les droits, la sécurité et l’autonomie des femmes, réduisent l’éventail des rôles socialement acceptables pour les hommes et les garçons, ou renforcent des rapports de pouvoir inégaux. En ce sens, les normes restrictives de la masculinité font partie d’un système plus large d’attentes sociales qui structure les relations entre les hommes et les femmes. L’examen des normes de la masculinité permet ainsi de mieux comprendre pourquoi les inégalités entre les hommes et les femmes persistent, pourquoi les progrès sont souvent inégaux et où des changements sont possibles.
Ce rapport s’appuie sur l’étude du Centre de développement de l’OCDE Man Enough? Measuring Masculine Norms to Promote Women’s Empowerment, qui propose un cadre analytique unique pour identifier et mesurer les normes restrictives de la masculinité dans des pays à différents niveaux de développement, qu’ils soient membres de l’OCDE ou non (OCDE, 2021[1]). Bien que ce cadre ne fournisse pas une liste exhaustive de ces normes, il met l’accent sur celles dont les implications sont les plus importantes pour les droits, les opportunités et le bien-être des filles et des femmes. Appliqué à la Côte d’Ivoire et au Sénégal en étroite collaboration avec les autorités nationales, ce cadre permet d’examiner comment les normes de la masculinité influent dans la prise de décision au sein du ménage, la répartition du travail, le contrôle des ressources, les responsabilités en matière de soins et la tolérance à l’égard des violences basées sur le genre. Il met également en évidence la manière dont ces normes affectent à la fois les femmes et les hommes, en limitant l’autonomie des femmes tout en exerçant une pression sur les hommes pour qu’ils répondent aux attentes concernant le rôle de principal contributeur financier, d’autorité et de contrôle.
Un cadre d’analyse des normes restrictives de la masculinité
Le cadre relatif aux normes restrictives de la masculinité du Centre de développement de l’OCDE a été utilisé dans les deux pays afin de mesurer la prévalence de ces normes et d’analyser la manière dont elles influencent les résultats en matière d’égalité entre les hommes et les femmes, en mettant l’accent sur l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genre (Graphique 1.1). En Côte d’Ivoire, ce cadre a été mis en œuvre à travers une enquête auprès des ménages menée spécifiquement pour cette étude, permettant au rapport d’évaluer la prévalence et la répartition des normes restrictives de la masculinité et de construire un Indice des masculinités de l’OCDE. Au Sénégal, le même cadre conceptuel a orienté la collecte de données qualitatives afin de comprendre comment ces normes sont perçues, reproduites et contestées dans leur contexte local. Cette approche commune permet d’identifier des tendances identiques ainsi que des dynamiques propres à chaque pays, tout en reconnaissant que les données issues des deux pays ne sont pas directement comparables sur le plan statistique.
Graphique 1.1. Les dix normes restrictives de la masculinité
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Note : Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive de l’ensemble des normes restrictives de la masculinité. L’objectif de cette liste est de prendre en compte celles qui ont l’impact le plus significatif et direct sur l’autonomisation des femmes et des filles.
Source : OCDE (2021[1]), Man Enough? Measuring Masculine Norms to Promote Women’s Empowerment.
Normes restrictives de la masculinité en Côte d’Ivoire et au Sénégal : Persistance, pressions et évolutions
Copier le lien de Normes restrictives de la masculinité en Côte d’Ivoire et au Sénégal : Persistance, pressions et évolutionsL’attente selon laquelle les hommes doivent être les principaux contributeurs financiers reste la norme centrale qui régit les normes de la masculinité
En Côte d’Ivoire comme au Sénégal, les normes de la masculinité demeurent fortement structurées autour de l’attente selon laquelle les hommes doivent être les seuls ou les principaux contributeurs financiers de leur famille. Cette attente n’est pas en soi restrictive : la contribution économique peut constituer une source importante de responsabilité, de soin et d’apport social. Elle devient restrictive lorsqu’elle définit la valeur sociale des hommes principalement à travers leur capacité à être le principal ou l’unique contributeur financier, exerçant une pression sur eux pour assumer ce rôle, tout en limitant les possibilités pour les femmes de participer à égalité au travail rémunéré, à la génération de revenus et à la prise de décision économique au sein du ménage. Les attentes liées au rôle des hommes en tant que principal contributeur financier continuent de façonner les perceptions de la responsabilité, de l’autorité et du statut des hommes. Elles structurent également la manière dont les rôles des femmes et des hommes sont compris dans les sphères privée, économique et publique, les femmes restant davantage associées au travail domestique et de soins non rémunéré. Être le principal contributeur financier revêt donc une portée plus large : il ne s’agit pas uniquement d’un rôle économique, mais d’une norme à travers laquelle s’organisent l’autorité et la reconnaissance sociale.
En Côte d’Ivoire, les données issues de l’enquête auprès des ménages montrent que les dix normes restrictives de la masculinité restent largement répandues, confirmant que les normes de la masculinité ne se limitent pas à une seule attitude ou à un seul comportement, mais affectent plusieurs dimensions des sphères économique, politique et privée. Dans ce contexte, les attentes liées au rôle de principal contributeur financier et les normes relatives à la prise de décision occupent une place particulièrement centrale : les normes de la masculinité continuent de s’organiser autour de la responsabilité perçue des hommes d’être le principal contributeur financier et d’exercer une autorité au sein du ménage. Les données montrent également que ces normes ne sont pas réparties de manière homogène au sein de la population et selon les territoires. L’adhésion aux normes restrictives de la masculinité est plus forte dans les régions rurales et dans le Nord par rapport aux régions urbaines et du Sud de la Côte d’Ivoire. Indépendamment du lieu de résidence et d’autres caractéristiques socio-économiques, y compris l’âge, l’état matrimonial et le statut économique, des niveaux d’éducation plus élevés sont systématiquement associés à des attitudes plus égalitaires.
Au Sénégal, les entretiens qualitatifs et les discussions issues d’un atelier participatif local avec des parties prenantes sélectionnées mettent également en évidence le rôle de principal contributeur financier comme central parmi les normes de la masculinité, aux côtés des attentes selon lesquelles les hommes doivent diriger, décider et rester relativement éloignés du travail domestique et de soins non rémunéré. Les données sénégalaises permettent de mieux comprendre comment ces attentes s’articulent au sein d’une structure normative socialement reconnue. Assurer le rôle de principal contributeur financier au sein de la famille confère aux hommes une légitimité et une autorité, tandis que la division genrée du travail renforce l’idée que les responsabilités domestiques et de soins incombent principalement aux femmes. Les attentes liées au rôle de principal contributeur financier des hommes sont ainsi maintenues non seulement comme des croyances individuelles, mais aussi comme partie intégrante d’une logique sociale plus large reliant responsabilité économique, autorité et rôles genrés. Les résultats pour la Côte d’Ivoire reflètent ces dynamiques, les experts confirmant le rôle central du statut de principal contributeur financier du ménage dans la définition de la masculinité.
Les différences d’opinions concernant certaines normes de la masculinité indiquent que celles-ci sont renégociées au fil du temps et selon les groupes de population, bien que de manière sélective et inégale. Dans les deux pays, les données suggèrent que certaines normes restrictives sont moins dominantes que d’autres, notamment celles liées au fait d’être un leader viril, d’exercer des emplois « masculins » et de contrôler les biens matériels, y compris fonciers. Ces tendances font apparaître de possibles leviers de changement, en particulier en ce qui concerne le rôle économique des femmes et leur accès aux ressources. En Côte d’Ivoire, les femmes expriment de plus en plus leur désaccord avec les normes qui limitent leurs opportunités économiques, notamment l’accès inégal aux biens et les inégalités de rémunération. Au Sénégal, les données qualitatives montrent que les femmes revendiquent de plus en plus des droits et des opportunités économiques égaux, en poursuivant des carrières dans des secteurs auparavant dominés par les hommes et en aspirant à des rôles de prise de décision. En même temps, des attentes plus profondément ancrées concernant le rôle de principal contributeur financier, de garant de l’autorité au sein du ménage et la division genrée du travail demeurent difficiles à remettre en cause dans les deux pays.
Enfin, l’adhésion des jeunes aux normes dominantes de la masculinité évolue par rapport aux groupes d’âge plus avancés, tant au Sénégal qu’en Côte d’Ivoire. En Côte d’Ivoire, les données d’enquête révèlent un clivage marqué entre les sexes parmi les jeunes : les femmes âgées de 15 à 24 ans expriment les opinions les plus progressistes, tandis que les hommes du même groupe d’âge restent plus attachés aux normes restrictives de la masculinité, en particulier en ce qui concerne la dominance reproductive, le pouvoir financier et le rôle de leader sur le lieu de travail. Au Sénégal, les résultats qualitatifs suggèrent que les jeunes générations sont généralement perçues comme plus ouvertes à l’égalité entre les hommes et les femmes et à la masculinité positive, mais également soumises à des pressions croissantes. Les jeunes hommes, en particulier, peuvent être confrontés à des attentes accrues de réussite économique et sociale, notamment par l’accès à un emploi stable, tandis que certaines jeunes femmes s’affirment davantage dans leurs revendications d’égalité. Lorsque les jeunes hommes disposent de possibilités limitées ou ont le sentiment de perdre du terrain, ces tensions peuvent alimenter de la frustration, du ressentiment ou des réactions de rejet. Cette dynamique est observée non seulement en Côte d’Ivoire et au Sénégal, mais aussi dans d’autres pays à travers le monde (Chapitres 2 et 3). Des approches ciblant les jeunes et des politiques publiques spécifiques sont donc essentielles, mais elles doivent répondre à la fois aux aspirations et à l’autonomie des filles et des jeunes femmes ainsi qu’aux pressions économiques et sociales que les normes restrictives de la masculinité exercent sur les garçons et les jeunes hommes en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
Les normes restrictives de la masculinité persistent souvent parce que les individus pensent que les autres sont plus conservateurs qu’eux-mêmes
L’un des constats les plus pertinents du rapport pour les politiques publiques est que les normes restrictives de la masculinité sont maintenues non seulement par les croyances individuelles, mais aussi par ce que chacun pense de ce que les autres croient. En Côte d’Ivoire, les personnes interrogées surestiment systématiquement le soutien des hommes aux normes restrictives de la masculinité et sous-estiment celui des femmes (Graphique 1.2). Par exemple, alors qu’environ 76 % de la population ivoirienne considère que les hommes font de meilleurs dirigeants politiques, les répondants estiment que 62 % des femmes et 83 % des hommes dans leur entourage sont d’accord avec cette affirmation. Au Sénégal, les parties prenantes décrivent également un contexte dans lequel les individus supposent souvent que les autres sont moins favorables à la masculinité positive qu’ils ne le sont eux-mêmes.
Ces éléments suggèrent que les normes restrictives peuvent persister en partie parce qu’elles sont perçues comme plus largement partagées qu’elles ne le sont en réalité, conduisant les individus à se conformer à ce qu’ils pensent être socialement attendu d’eux. Ce phénomène, connu sous le nom d’ignorance pluraliste, se produit lorsque les individus adhèrent en privé à des opinions qui diffèrent de la norme perçue, tout en supposant à tort que la majorité soutient cette norme. Les exemples de la Côte d’Ivoire et du Sénégal apportent une contribution à une littérature croissante de recherches sur l’ignorance pluraliste et son rôle dans l’évolution des normes sociales dans différents contextes (Chapitres 2 et 3).
Graphique 1.2. Les individus surestiment le soutien des hommes aux normes restrictives de la masculinité et sous-estiment celui des femmes
Copier le lien de Graphique 1.2. Les individus surestiment le soutien des hommes aux normes restrictives de la masculinité et sous-estiment celui des femmesCroyances personnelles concernant les normes restrictives de la masculinité et perceptions du soutien des femmes et des hommes à ces normes en Côte d’Ivoire
Note : Les données présentées dans ce graphique ont été collectées à partir d’une séquence de trois questions qui (1) demandent au répondant si il ou elle est d’accord ou non avec une affirmation donnée ; (2) demandent au répondant d’estimer combien, sur 10 hommes de son entourage, seraient d’accord avec cette même affirmation ; (3) demandent au répondant d’estimer combien, sur 10 femmes de son entourage, seraient d’accord avec cette même affirmation. Les réponses pondérées par la population pour les questions de type (1) sont désignées comme « croyances personnelles », et les réponses aux questions de type (2) et (3) sont désignées comme « soutien perçu parmi les hommes » ou « soutien perçu parmi les femmes », en référence aux parts estimées par les répondants de femmes et d’hommes qui soutiendraient les différentes affirmations. Par exemple, en moyenne, 98 % de la population estime que les femmes doivent obéir à leur mari ou partenaire, et la population s’attend à ce que 85 % des femmes et 96 % des hommes soient d’accord avec cette affirmation. La méthodologie appliquée s’appuie sur une approche fondée sur la littérature.
Les affirmations marquées d’un astérisque ont initialement été formulées de manière inversée – par exemple, au lieu de « Je pense que les femmes ne peuvent pas refuser des relations sexuelles avec leur mari », la question était posée sous la forme « Je pense que les femmes peuvent refuser des relations sexuelles avec leur mari ». Afin de présenter l’ensemble des données de manière harmonisée, les valeurs moyennes des attentes sociales concernant les hommes et les femmes pour ces affirmations ont été inversées.
Source : OCDE (2026[2]), Base de données de l’OCDE sur la masculinité en Côte d’Ivoire, https://data-explorer.oecd.org/s/4sy.
Ces perceptions erronées sont importantes, car elles peuvent engendrer de l’autocensure et renforcer le silence, la prudence et la conformité. Les individus peuvent aligner leur comportement sur ce qu’ils perçoivent comme socialement acceptable, même lorsque leurs croyances personnelles sont plus progressistes, ou dissimuler des opinions et des pratiques plus égalitaires. Des éléments empiriques issus du Sénégal suggèrent, par exemple, que certains hommes qui participent aux tâches ménagères le font discrètement afin d’éviter le jugement social, en particulier lorsque cet engagement est perçu comme incompatible avec leur rôle de principal contributeur financier. Ainsi, les normes restrictives de la masculinité peuvent continuer à influencer les comportements, alors même que les croyances personnelles commencent à évoluer.
Cet « écart silencieux » entre croyances personnelles et attentes sociales perçues est également important pour les politiques et les programmes publiques. Il peut contribuer à identifier des domaines dans lesquels des réformes pourraient être plus socialement acceptables qu’on ne le suppose généralement, et où les résistances pourraient être plus faibles que prévu. Cela est particulièrement vrai pour les normes restrictives pour lesquelles le soutien privé des individus est nettement inférieur au soutien social perçu. En Côte d’Ivoire, par exemple, des réformes liées à l’accès des femmes à l’emploi, à l’égalité de rémunération ou au partage des responsabilités de soins pourraient bénéficier d’un soutien plus large que celui anticipé par les décideurs. Parallèlement, les normes qui demeurent largement acceptées, telles que le rôle de principal contributeur financier ou l’autorité des hommes sur les femmes, nécessiteront probablement des approches plus progressives et contextualisées. Dans ce cadre, l’éducation, la communication, la sensibilisation et le dialogue à l’intérieur des communautés jouent un rôle essentiel, non seulement pour faire évoluer les attitudes individuelles, mais aussi pour réduire l’écart entre ce que les individus croient personnellement et ce qu’ils pensent que les autres croient, rendant ainsi plus visibles et plus facilement exprimables le soutien tacite à des normes plus égalitaires.
Les normes restrictives de la masculinité exercent également une forte pression sur les hommes et les garçons
Les normes restrictives de la masculinité n’affectent pas uniquement les droits et les opportunités, notamment économiques, des femmes. Elles exercent également une pression importante sur les hommes en liant la reconnaissance sociale à leur capacité à être le principal contributeur financier, à diriger et à rester en position de contrôle, même dans des contextes où ces attentes peuvent être difficiles, voire impossibles à satisfaire. En Côte d’Ivoire, plus de 90 % des hommes déclarent ressentir du stress à l’idée de ne pas pouvoir être le principal contributeur financier pour leur famille. Cela montre que cette norme n’est pas seulement centrale sur le plan social, mais aussi particulièrement contraignante sur le plan individuel.
Au Sénégal, les données qualitatives mettent en évidence une tension similaire autour du rôle de principal contributeur financier, en particulier chez les jeunes hommes confrontés à l’incertitude économique et à des opportunités limitées. Les parties prenantes décrivent une difficulté croissante à répondre aux attentes établies en matière de contribution financière et d’autorité, alors même que ces attentes demeurent socialement fortes. Cela crée une situation complexe dans laquelle les normes restrictives de la masculinité sont maintenues, tout en devenant de plus en plus difficiles à satisfaire. Dans de tels contextes, la frustration, l’insécurité et la pression à réaffirmer des identités masculines traditionnelles peuvent s’inscrire durablement dans le paysage social.
Ces pressions sont étroitement liées à des transformations sociales et économiques plus larges. Les hommes et les garçons peuvent être amenés à se conformer à des idéaux traditionnels de la masculinité dans des contextes d’opportunités économiques incertaines, de réduction des écarts entre hommes et femmes en matière d’éducation, et où les femmes intègrent de plus en plus le marché du travail, y compris dans des domaines et des postes de responsabilité traditionnellement dominés par les hommes. Ces évolutions peuvent élargir les opportunités pour les femmes et les filles, mais elles peuvent également remettre en question les conceptions établies du rôle de principal contributeur financier, de l’autorité et du statut des hommes. Comprendre ces pressions est essentiel pour identifier des trajectoires crédibles vers des normes de la masculinité plus égalitaires.
Comment les normes restrictives de la masculinité façonnent l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genre
Copier le lien de Comment les normes restrictives de la masculinité façonnent l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genreLes normes restrictives de la masculinité façonnent les inégalités entre les hommes et les femmes à travers des mécanismes multiples et interconnectés. Les données issues de la Côte d’Ivoire et du Sénégal montrent que ces normes influencent à la fois l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genre, mais pas de la même manière. Dans la sphère économique, les normes restrictives de la masculinité influencent l’accès des femmes au travail rémunéré, les conditions dans lesquelles elles travaillent, le degré d’autonomie qu’elles peuvent avoir, ainsi que le contrôle sur leurs revenus, leurs biens et les décisions qu’elles prennent. En ce qui concerne les violences, les normes contribuent à maintenir un environnement social dans lequel celles-ci peuvent être tolérées, justifiées ou insuffisamment sanctionnées, tout en augmentant la probabilité que les hommes adhérant aux normes restrictives perpètrent des violences. Dans ces deux domaines, les normes restrictives de la masculinité interagissent avec des inégalités structurelles plus larges, plutôt que d’agir de manière isolée.
Les normes restrictives de la masculinité limitent la participation économique et l’autonomie des femmes
Les femmes en Côte d’Ivoire et au Sénégal continuent de faire face à des désavantages importants en matière d’autonomisation économique, malgré les progrès réalisés dans l’éducation des filles et la participation économique des femmes. Ces déséquilibres se manifestent non seulement dans l’accès au travail rémunéré, mais aussi dans la qualité de l’emploi, le travail domestique et de soins non rémunéré, le pouvoir de décision, ainsi que la propriété ou le contrôle des biens productifs (Chapitre 4). Les écarts de participation au marché du travail restent importants, s’élevant à environ 15 points de pourcentage en Côte d’Ivoire et près de 30 points de pourcentage au Sénégal. Les femmes qui travaillent sont également plus susceptibles d’être concentrées dans des formes d’emploi vulnérables, caractérisées par des revenus plus faibles et plus instables, ainsi qu’un accès plus limité à la protection sociale. Ces écarts montrent que la participation économique des femmes, bien qu’essentielle, ne se traduit pas automatiquement par des revenus sécurisés, une autonomie ou une sécurité économique à long terme, y compris l’accès à une pension.
Le rapport montre que les normes restrictives de la masculinité constituent une contrainte importante, mais souvent négligée, pour l’autonomisation économique des femmes. Les normes qui positionnent les hommes comme les principaux contributeurs financiers, protecteurs et décideurs, et les femmes comme des personnes dépendantes responsables du travail domestique et de soins non rémunéré, façonnent à la fois l’accès des femmes aux opportunités économiques et les conditions dans lesquelles elles participent à la vie économique. En Côte d’Ivoire, de nouvelles données issues des enquêtes de l’OCDE montrent qu’une adhésion plus forte de la population aux normes restrictives de la masculinité est associée à des conditions économiques plus défavorables pour les femmes, même après prise en compte des différences en matière d’éducation, de fécondité, de géographie et des caractéristiques des ménages. Ces normes sont liées à des probabilités d’emploi plus faibles, à une charge plus lourde de travail domestique et de soins non rémunéré, à une participation réduite à la prise de décision au sein du ménage, ainsi qu’à une probabilité plus faible pour les femmes de posséder ou de contrôler des biens productifs tels que la terre. Cette dynamique est particulièrement visible dans le domaine du travail domestique et de soins non rémunéré, où les femmes accomplissent la majorité des tâches et où une grande partie de la population continue de considérer qu’il s’agit de leur responsabilité (Graphique 1.3).
Graphique 1.3. Les femmes réalisent la majeure partie du travail domestique et de soins non rémunéré, et la plupart des individus considèrent qu’il s’agit de leur responsabilité
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Note : La partie A présente le nombre moyen d’heures quotidiennes que les hommes et les femmes en Côte d’Ivoire et au Sénégal consacrent au travail domestique et de soins non rémunéré. La partie B présente les raisons pour lesquelles les individus estiment que les hommes ne devraient pas s’occuper des tâches domestiques en Côte d’Ivoire.
Source : OCDE (2026[2]), Base de données de l’OCDE sur la masculinité en Côte d’Ivoire, https://data-explorer.oecd.org/s/4sy ; Agence nationale de la statistique et de la démographie (2022[3]), Enquête Nationale sur l'Emploi du Temps au Sénégal.
Ces dynamiques sont étroitement liées aux normes relatives au rôle de principal contributeur financier et à la prise de décision décrites précédemment. Lorsque les normes de la masculinité associent les hommes à la responsabilité d’être le principal contributeur financier et d’exercer une autorité, l’activité économique des femmes peut être considérée comme secondaire, conditionnelle ou moins légitime, même lorsqu’elle est essentielle aux moyens de subsistance du ménage. Les normes restrictives de la masculinité peuvent ainsi influencer non seulement le fait que les femmes travaillent, mais aussi la manière dont ce travail se traduit en termes de sécurité de revenu, en contrôle des ressources, en pouvoir de négociation et en reconnaissance. En ce sens, l’autonomisation économique des femmes dépend non seulement de l’accès à l’emploi, mais aussi de la capacité des femmes à exercer leur autonomie sur les bénéfices tirés de ce travail.
L’influence de ces normes dépend également des conditions économiques des ménages. En Côte d’Ivoire, les normes restrictives de la masculinité semblent être plus prégnantes dans les ménages à revenu intermédiaire et élevé, où le travail rémunéré des femmes peut paraître moins nécessaire sur le plan économique et où les ménages disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour se conformer aux rôles de genre traditionnels. Dans les ménages plus pauvres, en revanche, la participation économique des femmes semble moins sensible aux normes restrictives, car les contraintes de revenu nécessitent souvent la contribution de tous les membres adultes du foyer. Cela ne signifie pas que les attentes liées au rôle de principal contributeur financier soient plus faibles dans les ménages pauvres. Au contraire, la contrainte économique peut limiter la capacité des ménages à se conformer pleinement à l’idéal du principal contributeur financier masculin. Même lorsque les femmes travaillent, les normes restrictives peuvent continuer à influencer la reconnaissance de leurs revenus, la répartition du contrôle des ressources et la prise de décision.
Les données qualitatives relevées au Sénégal mettent en évidence des dynamiques similaires. Les parties prenantes décrivent comment les attentes liées au rôle de principal contributeur financier des hommes, à leur autorité au sein du ménage et à la responsabilité des femmes en matière de travail domestique et de soins non rémunéré continuent de façonner les choix et les opportunités économiques de ces dernières. La participation économique des femmes est parfois acceptée lorsqu’elle contribue à répondre aux besoins du ménage, mais elle reste souvent conditionnelle au fait que les femmes assument leurs responsabilités domestiques et ne remettent pas en cause le statut des hommes en tant que principaux contributeurs financiers. Cela permet de comprendre pourquoi la présence accrue des femmes sur le marché du travail ne se traduit pas nécessairement par un pouvoir de décision égal, un contrôle accru des ressources ou une reconnaissance de leurs contributions économiques.
Dans l’ensemble, les données montrent que l’autonomisation économique des femmes dépend à la fois de facteurs structurels, tels que les conditions locales du marché du travail ou les politiques de soutien, et des normes sociales, ainsi que de leur interaction. L’élargissement de l’accès à l’éducation, à des emplois décents, à des services de garde d’enfants abordables, aux biens fonciers et productifs reste essentiel. Toutefois, ces mesures seront probablement insuffisantes si les normes restrictives de la masculinité continuent de limiter les choix des femmes, l’allocation de leur temps et leur contrôle sur les ressources. Les politiques publiques visant à réduire les écarts entre hommes et femmes doivent donc être combinées avec des réformes économiques et du marché du travail mais aussi avec des efforts délibérés pour transformer les normes qui cantonnent les femmes au travail domestique et de soins non rémunéré et qui associent principalement l’autorité, le rôle de principal contributeur financier et l’indépendance économique aux hommes.
Les normes restrictives de la masculinité entretiennent les violences et augmentent le risque de perpétration
Les violences basées sur le genre restent répandues, récurrentes et largement sous-déclarées en Côte d’Ivoire comme au Sénégal, malgré les progrès dans le renforcement du cadre juridique et l’offre de services intégrés aux survivants, notamment les centres de prise en charge, l’assistance juridique et les soins médicaux. Les données disponibles montrent qu’environ 30 % des femmes et 20 % des hommes en Côte d’Ivoire, et 70 % des femmes au Sénégal, ont subi au moins une fois dans leur vie des violences conjugales. Les violences psychologiques constituent la forme la plus fréquente, souvent combinée à des violences physiques, sexuelles et économiques. Les violences sont également rarement isolées. En Côte d’Ivoire, plus des deux tiers des survivants de violences conjugales déclarent des incidents répétés, survenant souvent plusieurs fois par mois. Ces tendances témoignent de dynamiques de violence profondément enracinées au sein des relations et dans différents contextes sociaux.
Le rapport montre que les normes restrictives de la masculinité jouent un rôle central dans la structuration des dynamiques de perpétration des violences, plutôt que de prédire directement quelles personnes en sont victimes. Les hommes qui adhèrent à des normes mettant l’accent sur l’autorité masculine, le contrôle sur les femmes, la domination liée au rôle de principal contributeur financier et le droit aux relations sexuelles sont significativement plus susceptibles de perpétrer des violences, qu’elles soient exercées au sein du couple ou en dehors. Ces liens demeurent évidents même après la prise en compte du niveau d’éducation, du revenu, du statut d’emploi et d’autres caractéristiques sociodémographiques. À l’inverse, l’adhésion générale des femmes aux normes restrictives de la masculinité ne permet pas de prédire leur probabilité de subir des violences. Cela souligne que l’exposition aux violences dépend de conditions relationnelles, communautaires et structurelles plus larges, et non uniquement des attitudes individuelles.
Les normes restrictives de la masculinité importent également en ce qu’elles contribuent à maintenir un environnement social dans lequel les violences peuvent être tolérées, justifiées ou insuffisamment sanctionnées. Dans les deux pays, une part importante de la population justifie l’usage de la violence par les hommes dans certaines circonstances, et beaucoup considèrent encore que les violences conjugales relèvent de la sphère privée (Graphique 1.4). La honte, la stigmatisation, la peur de représailles, la pression sociale et le manque de confiance dans les institutions découragent la divulgation et le signalement, ce qui signifie que la prévalence observée sous-estime probablement l’ampleur réelle des violences. L’exposition à la violence durant l’enfance renforce encore ces dynamiques. Les individus, en particulier les hommes, qui ont été témoins de violences conjugales pendant leur enfance sont plus susceptibles de justifier ou de perpétrer des violences à l’âge adulte, ce qui montre que les normes restrictives peuvent être apprises tôt et transmises d’une génération à l’autre.
Graphique 1.4. Le degré d’acceptation de la violence varie selon la manière et le contexte dans lesquels elle se produit
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Note : Ce graphique présente la part de la population (totale, femmes, hommes) au Sénégal (SEN) et en Côte d’Ivoire (CIV) qui considère qu’un homme a le droit de battre, gifler, frapper ou faire physiquement du mal à son épouse ou partenaire si elle brûle le repas ; lui tient tête ; sort sans l’en informer ou sans lui demander son autorisation ; ne s’occupe pas correctement des enfants ; ou refuse d’avoir des relations sexuelles avec lui.
Source : OCDE (2026[2]), Base de données de l’OCDE sur la masculinité en Côte d’Ivoire, https://data-explorer.oecd.org/s/4sy ; ANSD; The DHS Program (2023[4]), Enquête démographique et de santé continue 2023.
Le constat selon lequel les normes restrictives de la masculinité sont étroitement liées à la perpétration des violences a des implications importantes pour les politiques et les programmes publics. Les réformes juridiques, des systèmes judiciaires renforcés et des services centrés sur les survivants sont indispensables, mais ils ne suffiront probablement pas à mettre fin aux violences basées sur le genre si les environnements normatifs qui légitiment la domination masculine et le recours à la violence restent inchangés. La promotion de la masculinité positive apparaît donc comme un levier essentiel de prévention, aux côtés d’une responsabilisation accrue des institutions, de mécanismes de signalement fiables et d’interventions précoces ciblant les enfants, les familles et les communautés. Cela implique de redéfinir les attentes en matière d’autorité, de résolution des conflits, de rôles économiques et de sexualité, tout en veillant à ce que les survivantes et survivants puissent accéder à la protection, à la justice et à un accompagnement adapté.
Les normes et les inégalités structurelles se renforcent mutuellement
En ce qui concerne l’autonomisation économique des femmes et les violences basées sur le genre, les résultats convergent vers une conclusion plus large : les normes restrictives de la masculinité sont importantes, mais leur influence s’exerce en interaction avec des inégalités structurelles. Les normes n’opèrent pas de manière isolée. Elles interagissent avec l’éducation, les opportunités d’emploi, la pauvreté, le fait de résider ou non en zone rurale, l’accès aux biens, la confiance dans les institutions, la protection juridique, l’offre de services de garde d’enfants et les services centrés sur les survivants. Cela permet de comprendre pourquoi les normes restrictives de la masculinité peuvent rester influentes même lorsque certaines attitudes évoluent, et pourquoi les progrès dans un domaine – comme la participation accrue des femmes au marché du travail – ne se traduisent pas automatiquement par des avancées dans un autre, comme une répartition plus égalitaire du travail domestique et de soins non rémunéré.
Cette interaction entre normes et inégalités structurelles a des implications importantes pour les politiques et les programmes publics. Les approches axées uniquement sur l’évolution des attitudes sont peu susceptibles d’être suffisantes. De même, les réformes structurelles à elles seules ne garantiront pas de transformation si les attentes sociales qui structurent l’autorité, les soins, le contrôle et la violence ne sont pas remises en question. Une action efficace nécessite donc des approches intégrées qui élargissent l’accès des femmes aux opportunités, aux ressources, à la protection et aux services, tout en transformant les normes restrictives de la masculinité qui façonnent l’exercice du pouvoir au sein des ménages, des communautés et des institutions.
Promouvoir la masculinité positive : Des trajectoires de changement
Copier le lien de Promouvoir la masculinité positive : Des trajectoires de changementSi les normes restrictives de la masculinité demeurent profondément ancrées en Côte d’Ivoire et au Sénégal, les résultats de ce rapport montrent également que le changement est possible. Les normes de la masculinité ne sont pas figées. Elles sont socialement construites, façonnées par les institutions et renforcées à travers les interactions quotidiennes. Elles peuvent donc être réinterprétées et transformées. Dans ce contexte, la masculinité positive constitue un levier important de changement. Plutôt que de définir les hommes par l’autorité, le contrôle et la distanciation vis-à-vis des activités de soins, la masculinité positive permet d’être un homme plus égalitaire, attentif et non violent. Elle ouvre la voie à un partage des responsabilités au sein des ménages, à des relations plus égalitaires et respectueuses entre les hommes et les femmes, ainsi qu’à des formes de masculinité moins liées à la domination ou à des attentes rigides de rôles entre hommes et femmes.
Les données présentées dans ce rapport suggèrent qu’une telle évolution est déterminante à la fois pour l’autonomisation économique des femmes et la prévention des violences basées sur le genre. Dans la sphère économique, des normes de la masculinité plus égalitaires peuvent soutenir l’autonomie des femmes en favorisant un partage des responsabilités de soins, une prise de décision plus conjointe et des attitudes moins restrictives vis-à-vis de l’accès aux ressources et de la participation à la vie économique. Dans le domaine de la prévention des violences, la masculinité positive peut remplacer les normes qui associent la masculinité à l’autorité, au contrôle ou au droit, et réduire l’acceptabilité sociale de la violence comme moyen d’imposer des attentes genrées. Les résultats obtenus en Côte d’Ivoire sont particulièrement éclairants à cet égard : les hommes dont les attitudes s’alignent sur la masculinité positive sont moins susceptibles de perpétrer des violences, qu’elles aient lieu au sein du couple ou en dehors. Cela souligne l’importance de promouvoir des formes alternatives de masculinité, non seulement comme valeurs, mais aussi comme stratégie concrète de réduction des violences et de promotion de l’autonomisation économique des femmes.
La masculinité positive bénéficie également aux hommes eux-mêmes. Comme indiqué précédemment, les normes restrictives de la masculinité exercent une pression considérable sur les hommes en liant leur reconnaissance sociale à leur capacité à être le principal contributeur financier, à diriger et à rester en position de contrôle, même dans des contextes où ces attentes peuvent être difficiles, voire impossibles à satisfaire. Cela peut engendrer du stress, de l’anxiété, de la frustration et, parfois, des comportements d’adaptation préjudiciables. La masculinité positive élargit l’éventail des rôles et des comportements socialement acceptables pour les hommes, notamment en incluant la participation aux activités de soins, l’expression des émotions, le partage des responsabilités et des modes de résolution des conflits non violents. En relâchant la pression liée au respect de normes rigides, elle peut contribuer à davantage de bien-être pour les hommes tout en favorisant des relations plus égalitaires entre hommes et femmes.
Encadré 1.1. Bonnes pratiques et initiatives en faveur de la masculinité positive
Copier le lien de Encadré 1.1. Bonnes pratiques et initiatives en faveur de la masculinité positiveDes initiatives de plus en plus nombreuses aux niveaux régional, national et communautaire visent à promouvoir des formes plus égalitaires de la masculinité et à encourager des changements de comportement.
Plaidoyer, modèles et dynamique politique
La 3ᵉ Conférence des hommes sur la masculinité positive de l’Union Africaine (2023) a mis en avant la masculinité positive comme un élément clé des efforts plus larges visant à mettre fin aux violences à l’égard des femmes et des filles et à renforcer l’autonomisation des femmes en Afrique.
En 2025, ONU Femmes et ses partenaires ont organisé un atelier régional à Nairobi sur la masculinité positive et la lutte contre les violences basées sur le genre, en liant cette thématique au leadership des filles et des jeunes femmes ainsi qu’aux transformations plus larges en matière d’égalité entre les hommes et les femmes.
Le Sommet MenCare Changemaker (Brésil, 2026), mené par Equimundo et ses partenaires, illustre l’élan international croissant autour des masculinités positives axées sur les soins, les politiques publiques associées, le bien-être des hommes et la valeur sociale d’une meilleure répartition des soins entre hommes et femmes.
Approches communautaires et programmatiques
Au Sénégal, les Écoles des maris mobilisent des hommes respectés au sein des communautés afin d’encourager le soutien aux droits des femmes, à la santé reproductive et à une plus grande implication des hommes dans les responsabilités domestiques.
Au Sénégal, les clubs INFOP pour garçons (« Ensemble » en Wolof) impliquent les jeunes, en particulier ceux hors du système scolaire, autour de la masculinité positive, de la santé mentale, de la pression sociale et des moyens de subsistance, contribuant ainsi à la prévention des violences basées sur le genre et à la transformation des normes.
En Côte d’Ivoire, le projet Bla ni Agba associe l’autonomisation économique des femmes à des actions portant sur le travail domestique et de soins non rémunéré, les rôles au sein du ménage et la paternité responsable dans les communautés rurales productrices de manioc.
Plus largement, l’approche MenCare montre comment l’implication des hommes et des pères dans les activités de soins peut constituer un point d’entrée pour réduire la charge de travail domestique et de soins non rémunéré des femmes, et promouvoir des relations plus égalitaires entre les hommes et les femmes.
Ces exemples montrent que la masculinité positive progresse déjà à travers de multiples points d’entrée, notamment la prévention des violences, les soins, la santé, l’engagement des jeunes et l’autonomisation économique des femmes.
Par ailleurs, les trajectoires vers une masculinité positive ne sont ni linéaires ni uniformes. Certaines approches consistent à remettre directement en question les rapports de pouvoir inégaux et les rôles de genre restrictifs, par exemple à travers des programmes qui encouragent les garçons et les hommes à réfléchir aux normes dominantes, à adopter des comportements plus égalitaires et à réagir de manière constructive à la pression de leurs pairs. D’autres cherchent à promouvoir le changement de manière plus progressive en redéfinissant les rôles existants de façon plus égalitaire, par exemple en mettant l’accent sur la paternité responsable, la participation aux activités de soins ou la non-violence, sans remettre entièrement en cause l’autorité masculine au sein du ménage. Ces approches peuvent être plus socialement acceptables et politiquement réalisables, en particulier dans des contextes où les normes restrictives de la masculinité restent largement partagées par la société. Toutefois, leur potentiel de transformation peut également être plus limité. Cela souligne l’importance de concevoir des interventions à la fois adaptées au contexte et suffisamment ambitieuses pour promouvoir l’égalité, plutôt que de simplement atténuer les hiérarchies existantes.
La masculinité positive est donc bien plus qu’un concept abstrait. Elle offre un cadre opérationnel pour articuler l’autonomisation économique des femmes, la prévention des violences basées sur le genre et le bien-être des hommes eux-mêmes. Pour la Côte d’Ivoire et le Sénégal, le défi consiste non seulement à identifier les effets néfastes de la masculinité restrictive, mais aussi à soutenir des alternatives crédibles et ancrées dans les réalités locales. Présentée de cette manière, la masculinité positive constitue un fondement essentiel pour les recommandations de politiques publiques développées dans la section suivante.
Recommandations de politiques publiques
Copier le lien de Recommandations de politiques publiquesLes résultats de ce rapport conduisent à une conclusion claire : parce qu’elles sont ancrées dans les attentes sociales, les dispositifs institutionnels et les inégalités matérielles, les normes restrictives de la masculinité ne peuvent pas être traitées efficacement par des interventions ponctuelles ou des actions de sensibilisation : les efforts pour transformer les normes doivent être complétés par des réformes structurelles s’attaquant aux inégalités. Les politiques publiques doivent donc viser non seulement à faire évoluer les attitudes, mais aussi à modifier les conditions structurelles qui perpétuent des rapports de pouvoir inégaux, limitent l’autonomie des femmes et favorisent la violence.
Les recommandations qui suivent proposent une approche intégrée pour transformer les normes restrictives de la masculinité. Cette approche part du principe que des normes de la masculinité plus égalitaires et positives bénéficient aux femmes, aux hommes et à l’ensemble de la société. En réduisant les pressions liées à des rôles de genre rigides, en renforçant l’autonomie économique des femmes et en s’attaquant aux causes profondes des violences, les politiques publiques qui prennent en compte les normes de la masculinité peuvent contribuer à des trajectoires de développement plus inclusives, équitables et résilientes.
Agir simultanément sur les normes restrictives et les inégalités structurelles
Les normes restrictives de la masculinité perdurent non seulement en raison des croyances établies, mais aussi à cause de l’insécurité économique, de l’accès inégal aux ressources, et de la faiblesse des services publics et des dispositifs institutionnels qui renforcent les rôles de genre traditionnels. Pour transformer les normes, il faut donc combiner les réformes dans les différents domaines de l’action publique, et élargir simultanément l’accès à l’éducation, à des emplois décents, aux services de garde d’enfants, à la protection sociale et à la justice. Pour aller au-delà d’une reconnaissance théorique de la masculinité restrictive, ces interventions doivent identifier les conséquences concrètes de la pérennité de ces normes, y répondre dès la conception des programmes, et mesurer si les évolutions des normes améliorent la situation des femmes, des filles, des hommes et des garçons. Cela implique d’intégrer les normes restrictives de la masculinité dans les théories du changement, les cadres de résultats et les dispositifs de suivi et d’évaluation, aux côtés d’indicateurs portant sur les obstacles structurels et les résultats en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Une telle approche est particulièrement importante dans les contextes où des réformes structurelles sont nécessaires mais pas suffisantes : par exemple, lorsque de nouvelles opportunités ne se traduisent pas par un contrôle accru des femmes sur leurs revenus ou leur participation à la prise de décision, ou lorsque des cadres juridiques renforcés ne permettent pas de réduire les violences parce que les normes relatives à l’autorité, au contrôle et au silence demeurent inchangées.
Impliquer les hommes et les garçons dans les solutions
Transformer les normes de la masculinité nécessite de travailler directement avec les hommes et les garçons, non seulement en tant qu’alliés potentiels, agents de changement et modèles pour des normes plus égalitaires, mais aussi en tant qu’individus affectés par des normes restrictives. Les politiques publiques et les programmes doivent promouvoir des modèles de masculinité plus égalitaires, axés sur les soins et la non-violence, et culturellement adaptés, notamment à travers l’éducation à l’école, les initiatives centrées sur les jeunes, le dialogue entre pairs, les campagnes médiatiques et l’engagement au niveau communautaire. Une attention particulière doit être accordée aux jeunes hommes, qui évoluent dans des réalités sociales et économiques nouvelles alors même que les modèles dominants continuent d’associer la masculinité au rôle de principal contributeur financier, à l’autorité et au statut. Accompagner les hommes et les garçons dans l’adoption de rôles et de comportements moins restrictifs est essentiel à la fois pour l’autonomisation des femmes et la prévention des violences.
Adapter les interventions au contexte
Les normes restrictives de la masculinité ne s’expriment pas de manière identique selon les contextes. Le rapport met en évidence des différences significatives liées à la géographie, au niveau d’éducation, à la génération et aux dynamiques sociales locales. Cela signifie que les interventions doivent être adaptées aux réalités locales plutôt qu’appliquées de manière uniforme. Dans les zones rurales, par exemple, où l’adhésion aux normes restrictives de la masculinité peut être plus forte et l’accès aux services plus limité, l’implication des communautés et le recours à des acteurs locaux de confiance sont particulièrement importants. Cela inclut l’implication des leaders religieux et communautaires, qui jouent un rôle central dans la formation des normes sociales et peuvent contribuer à promouvoir la masculinité positive de manière socialement acceptable. Plus largement, les efforts visant à promouvoir la masculinité positive doivent être conçus de manière à être socialement crédibles, contextualisés et ambitieux dans leur engagement en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes.
Renforcer l’autonomie économique des femmes, au-delà de la participation
Accroître la participation des femmes à l’activité économique n’est pas suffisant si les contraintes sous-jacentes liées à l’autonomie, au pouvoir de négociation et au contrôle des ressources ne sont pas levées. Les politiques publiques doivent donc renforcer l’autonomie économique des femmes en élargissant leur accès aux biens productifs, à des emplois décents, aux services financiers, aux services de garde d’enfants et à une mobilité sûre, tout en favorisant une prise de décision plus égalitaire au sein des ménages et des lieux de travail. Les formations et le renforcement des capacités dans des domaines tels que l’entrepreneuriat, la gestion de projet, l’éducation financière et la génération de revenus peuvent soutenir cet objectif, en particulier lorsque les femmes ont également accès aux outils, au financement, à l’information et au mentorat nécessaires pour mettre en pratique ces compétences. Les interventions encourageant le partage des soins et réduisant le travail domestique et de soins non rémunéré des femmes sont particulièrement importantes pour que leur participation économique se traduise par une plus grande autonomie, un meilleur contrôle des ressources et un réel pouvoir d’action. Ces efforts doivent s’inscrire dans des stratégies plus larges d’égalité entre les hommes et les femmes, visant à renforcer l’autonomie des femmes et leur capacité à faire entendre leur voix et à prendre l’initiative dans les sphères publique et privée.
Renforcer la prévention des VBG, la responsabilité et l’accompagnement des survivants
La prévention des violences basées sur le genre nécessite à la fois des institutions plus solides et une attention accrue aux normes qui peuvent normaliser ou justifier la violence. Les gouvernements doivent continuer à renforcer les cadres juridiques, les mécanismes de signalement, les services intégrés centrés sur les survivants et les dispositifs de responsabilisation, tout en complétant ces efforts par des stratégies de prévention s’attaquant aux normes qui sous-tendent la tolérance à la violence, le contrôle masculin et le sentiment de légitimité. Une attention particulière doit être accordée aux violences répétées ainsi qu’à la transmission intergénérationnelle de la violence, notamment celle que permet l’exposition à la violence dès la petite enfance. Le renforcement de la confiance dans les institutions est également essentiel pour garantir que les survivants puissent demander de l’aide et accéder à la justice sans crainte de stigmatisation, de représailles ou d’inaction.
Faire des attentes sociales un levier de changement
L’un des enseignements les plus prometteurs du rapport est que les normes restrictives de la masculinité sont souvent entretenues par l’écart entre ce que les individus croient personnellement et ce qu’ils pensent que les autres croient. Les individus se conformeraient donc à des normes qu’ils remettent en question en privé, ou dissimuleraient des opinions et des pratiques plus égalitaires uniquement parce qu’ils supposent que les autres sont plus conservateurs qu’eux-mêmes. Comprendre cet écart peut aider les décideurs à identifier des domaines dans lesquels les réformes pourraient rencontrer moins de résistance que prévu, tout en mettant en évidence les domaines dans lesquels les normes plus enracinées nécessitent un engagement plus progressif. Les campagnes de communication, le dialogue public et l’implication des communautés peuvent contribuer à rendre plus visibles et plus facilement exprimables le soutien tacite en faveur de normes plus égalitaires, modifiant ainsi non seulement les attitudes individuelles, mais aussi la façon dont les normes sociales sont perçues.
Références
[3] Agence nationale de la statistique et de la démographie (2022), Enquête nationale sur l’emploi du temps au Sénégal, Ministère de l’Economie, du Plan et de la Coopération, République du Sénégal, https://www.ansd.sn/sites/default/files/2023-04/RAPPORT_ENET_2021.pdf.
[4] ANSD; The DHS Program (2023), Sénégal : Enquête Démographique et de Santé Continue (EDS Continue), https://dhsprogram.com/Countries/Country-Main.cfm?ctry_id=36&c=Senegal&Country=Senegal&cn=&r=1.
[6] Barbara, R. (2025), Redefining Positive Masculinity to Combat Gender-Based Violence, https://achcga.org/redefining-strength-kenyan-workshop-champions-positive-masculinity-to-combat-gender-based-violence/ (consulté le 27 mai 2025).
[9] Desjardins (2026), Bla ni Agba project: Empowering women to lead sustainable transformation of agri-food systems, https://www.desjardins.com/qc/en/news/bla-ni-agba-project-empowering-women-lead-sustainable-transformation-agri-food-systems.html (consulté le 27 mai 2026).
[10] Equimundo (2026), Meet the MenCare Changemakers: Global Leaders Advancing Caring Manhood and Gender Equality, https://www.equimundo.org/pt/meet-the-mencare-changemakers/ (consulté le 6 mai 2026).
[7] Ministère de la Famille et des Solidarités (2024), Examen approfondi de la mise en œuvre du programme d’action de Beijing, République du Sénégal, https://www.unwomen.org/sites/default/files/2024-09/b30_report_senegal_fr.pdf (consulté le 27 mai 2026).
[2] OCDE (2026), Base de données de l’OCDE sur la masculinité en Côte d’Ivoire, Enquête nationale représentative auprès des ménages sur les normes de la masculinité, réalisée par l’OCDE et l’ANStat, https://data-explorer.oecd.org/s/4sy.
[1] OCDE (2021), Man Enough? Measuring Masculine Norms to Promote Women’s Empowerment, Social Institutions and Gender Index, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/6ffd1936-en.
[8] UNFPA (2025), Kolda: Training Boys in « Positive Masculinity » for Gender Equality, https://senegal.unfpa.org/fr/news/kolda-former-les-gar%C3%A7ons-%C3%A0-la-%C2%AB-masculinit%C3%A9-positive-%C2%BB-pour-l%C3%A9galit%C3%A9-de-genre (consulté le 27 mai 2026).
[5] Union Africaine (2023), 3rd Men’s Conference on positive masculinity in leadership to end violence against women and girls in Africa, https://au.int/sites/default/files/newsevents/reports/43262-rp-DECLARATION-_3RD_MENS_CONFERENCE_ON_POSITIVE_MASCULINITY_ENGLISH.pdf (consulté le 27 mai 2026).