Depuis longtemps, le monde de l’éducation débat de ce qui est le plus important : les contenus disciplinaires ou la pédagogie ? La maîtrise des matières ou l’art d’enseigner ? C’est un peu comme se demander si un grand chef doit son succès à ses ingrédients ou à sa recette – ou, surtout, à sa capacité à allier au mieux les deux, sous pression, dans le vif de l’action, pour satisfaire une salle comble de convives affamés. Les pays ne se positionnent pas tous de la même manière sur cette question : certains voient dans la maîtrise des connaissances pédagogiques le fondement de la formation de tout enseignant, tandis que d’autres les considèrent davantage comme le complément d’une solide expertise disciplinaire.
Si tout le monde, ou presque, s’accorde à dire que la qualité d’un système d’éducation est indissociable de celle de ses enseignants, les choses deviennent bien moins claires – étonnamment – lorsqu’il s’agit de déterminer ce qui fait un enseignant de qualité. C’est là que la toute première Enquête de l’OCDE sur les connaissances des enseignants (Teacher Knowledge Survey [TKS]) pourrait changer la donne.
Pour la première fois, elle nous propose un référentiel mondial sur les connaissances pédagogiques générales des enseignants – ce moteur invisible au cœur de ce qui se joue, chaque jour, dans les salles de classe. Et ce que révèlent ses résultats est édifiant : quel que soit le pays, lorsque sont mis en regard les scores des élèves aux évaluations PISA et le niveau de connaissances pédagogiques des enseignants (tel que mesuré par l’Enquête TKS), ce n’est pas un nuage de points épars qui se dessine, mais quasiment une ligne droite. Dans un monde où les débats sur l’éducation sont souvent confus, une telle limpidité est rare. Elle nous prouve que, loin de n’être qu’un outil pratique, les connaissances pédagogiques constituent l’un des facteurs prédictifs les plus puissants, dont nous disposons à l’échelle systémique, des résultats d’apprentissage des élèves.
Mais les résultats de cette enquête ne sauraient se résumer à ces seules corrélations. En filigrane de ces données se dévoile une réalité encore bien plus intéressante : une profession enseignante qui se révèle dans toute sa richesse – hautement intellectuelle, adaptative et qualifiée.
Les enseignants dotés de solides connaissances pédagogiques ne se contentent pas d’énoncer des savoirs : ils construisent les apprentissages pas à pas. Ils sont au diapason de leur classe, s’adaptent continuellement, savent quand insister, quand marquer une pause, quand challenger et quand épauler. Ils préfèrent la compréhension en profondeur aux rappels superficiels, l’esprit critique aux réponses toutes faites. Ils passent moins de temps à gérer les turbulences de leurs élèves et davantage à cultiver leur curiosité. L’excellence dans l’enseignement n’a, on l’aura compris, rien du fruit du hasard. C’est l’aboutissement de connaissances bien réelles – appliquées avec discernement, affinées par la pratique et portées par une vision.
Or, cette réalité a des conséquences. Les élèves apprennent davantage dans les systèmes où les enseignants ont une compréhension approfondie de la pédagogie. Et, tout aussi important, les enseignants eux-mêmes y sont plus épanouis. L’Enquête TKS montre ainsi que les enseignants pouvant s’appuyer sur un socle de connaissances plus solide sont moins sujets au stress professionnel, et ce pour un large éventail de tâches et de situations. Lorsque l’on sait ce que l’on fait – et pourquoi on le fait –, on est non seulement plus performant, mais aussi plus résistant. Peut-être est-il alors temps d’en finir une fois pour toutes avec cette vieille idée reçue que l’enseignement serait, avant tout, une affaire de talent, d’instinct ou de personnalité. C’est une profession hautement qualifiée, qui requiert des connaissances confirmées.
Et comme pour toute profession de ce type, il est impératif que nous prenions au sérieux la formation initiale et continue des enseignants, non plus au coup par coup, mais comme clef de voûte stratégique de l’amélioration des systèmes d’éducation ; et que nous reconnaissions, récompensions et valorisions l’expertise pédagogique avec le même égard que celui que nous accordons aux autres professions hautement qualifiées.
Car, au bout du compte, l’avenir de l’éducation ne sera dicté ni par les programmes scolaires, ni par la technologie, ni par les cadres politiques. Il s’écrira dans les classes, sous l’impulsion d’enseignants bien sûr experts dans leur discipline, mais aussi dans l’art d’éveiller l’envie de leurs élèves de s’y plonger.