Les marchés mondiaux de la dette traversent une passe difficile. Les tensions géopolitiques, les différends commerciaux et la persistance de vents contraires macroéconomiques qui se dessine en perspective accentuent les tensions qui s’exercent sur des marchés déjà caractérisés par une valorisation excessive des actifs. Pour l’heure, ces évolutions ne transparaissent pas clairement dans la situation des marchés de la dette, qui montrent peu de signes de tensions. La volatilité s’est atténuée, la liquidité s’améliore, les primes de risque souverain ont diminué dans plusieurs économies de marché émergentes, et les primes de risque sur la dette d’entreprise sont proches de points bas historiques. Les marchés de la dette ont été remarquablement résilients face à une série de chocs ces dernières années, notamment la concomitance inhabituelle d’amples déficits et de rendements élevés.
Cette stabilité de surface dissimule cependant des évolutions structurelles plus profondes, susceptibles d’accentuer des risques qui pourraient se matérialiser soudainement, si les macrotendances actuelles se poursuivent. Les niveaux des emprunts – publics et privés – demeurent élevés et devraient augmenter encore à mesure que les besoins de financement souverain s’accroîtront et que le secteur des entreprises fera de plus en plus appel aux marchés de la dette pour satisfaire les énormes besoins de capitaux liés au développement de l’intelligence artificielle (IA). Ces financements seront de plus en plus fournis par une base d’investisseurs plus sensibles aux prix, étant donné que les banques centrales ont réduit leurs portefeuilles d’obligations et que les acquéreurs traditionnels à long terme sont de plus en plus flanqués d’investisseurs à court terme, caractérisés parfois par un fort effet de levier. D’une part, ces investisseurs apportent aux marchés mondiaux de la dette une diversité et une liquidité dont ils ont grand besoin. D’autre part, les émetteurs peuvent s’en trouver davantage exposés à des chocs et à des fluctuations de prix plus marquées, remettant en question la stabilité de marchés mondiaux d’obligations souveraines et d’entreprise qui pèsent 109 000 milliards USD.
Cela s’inscrit dans un contexte mondial de poursuite de l’augmentation des coûts d’emprunt, en particulier pour les dettes à long terme, alimentée par une diminution structurelle de la demande de financements à long terme et des préoccupations concernant les trajectoires budgétaires. Les États et les entreprises réagissent en réorientant leurs émissions vers des échéances plus courtes, ce qui, tout en atténuant l’effet de l’augmentation des charges d’intérêts, les expose à un risque de refinancement accru.
Par ailleurs, la complexité de la situation actuelle rend les signaux traditionnels plus difficiles à interpréter. Ainsi, dans la mesure où les incitations et la structure du passif varient selon les investisseurs, toute évolution de la base d’investisseurs peut modifier les rendements davantage pour certaines échéances que pour d’autres. Il est donc difficile de déterminer quelles hausses de rendement tiennent à des changements de perception du risque, plutôt qu’à des évolutions structurelles de la demande. De même, il est possible que la faiblesse des primes de risque sur la dette d’entreprise s’explique davantage par une plus grande liquidité que par une amélioration fondamentale de la qualité de crédit. Pour éclairer l’élaboration des politiques publiques, il est crucial de parvenir à distinguer les facteurs techniques des déterminants fondamentaux, mais cela s’avère de plus en plus difficile compte tenu du nombre de composantes fluctuantes qui caractérisent aujourd’hui les marchés.
La résilience dont ont fait preuve les marchés de la dette face à des tensions majeures ne doit pas être considérée comme acquise. Elle repose sur des fondations constituées par des cadres rigoureux de politique monétaire, des engagements forts en faveur d’une politique budgétaire saine, et la confiance dans l’intégrité des institutions qui régissent ces marchés.
Compte tenu de l’étude approfondie des évolutions récentes des marchés qu’elle contient, j’espère que l’édition 2026 du Rapport sur la dette mondiale pourra contribuer à doter les responsables publics des connaissances dont ils ont besoin pour préserver cette résilience, à laquelle sont subordonnés la croissance et l’investissement à long terme.
Carmine Di Noia,
Directeur des affaires financières et des entreprises, OCDE