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Advienne que pourra : une histoire de subventions et de semi-conducteurs

Advienne que pourra : une histoire de subventions et de semi-conducteurs

12 decembre 2019 | Jehan Sauvage

C’est en décembre 1983 que Tom Wolfe, le défunt romancier américain, publia dans le magazine Esquire un portrait de Robert Noyce, l’homme qui co-fonda Intel en 1968 avec Gordon Moore, connu pour sa ‘Loi de Moore’. Ce qui frappe dans l’article de Wolfe c’est notamment la manière dont il décrit l’invention de quelque chose d’aussi central à nos économies que les puces électroniques comme étant essentiellement une histoire de talent et de chance.

De façon surprenante, la puissance publique avait peu à voir avec les évènements qui conduisirent trois physiciens travaillant pour les laboratoires Bell de AT&T à inventer en 1947 le premier semi-conducteur sur la base de deux fils d’or et d’un morceau de germanium. La puissance publique avait aussi peu à voir avec le fait que l’un de ces physiciens, John Bardeen, était un ancien camarade de classe de Grant Gale, un professeur de physique de l’université locale de Grinnel dans l’Iowa. En apprenant la nouvelle de l’invention de Bardeen, Gale le contacta afin d’obtenir un prototype de semi-conducteur et établit en 1948 le premier cours universitaire dans le monde portant sur l’électronique transistorisée (à Grinnel). La puissance publique avait peu à voir avec le fait que les 18 étudiants de Gale comptaient le jeune natif de l’Iowa Robert Noyce. Et enfin, la puissance publique avait peu à voir avec la décision de William Shockley, un autre des trois inventeurs du semi-conducteur aux laboratoires Bell, de quitter le New Jersey en 1955 pour établir sa propre entreprise, Shockley Semiconductor Laboratory, dans sa ville d’origine de Palo Alto, en Californie. Arnold Beckman, un entrepreneur et l’inventeur du premier pH-mètre, finança cette entreprise, qui embauchera par la suite Robert Noyce et Gordon Moore.

Bien que les débuts de l’industrie des semi-conducteurs reposent sur une combinaison de matière grise et de rencontres fortuites, la puissance publique a par la suite joué un rôle. Dès le début des années 1960, la NASA s’imposa comme le principal acheteur de circuits intégrés, garantissant ainsi une demande solide. Autour de la même période, les autorités chinoises fondèrent la Wuxi Factory No. 742 qui devait servir de centre de formation d’État pour les ingénieurs en semi-conducteurs. En 1967, la France créa le CEA-Leti, un centre public de recherche spécialisé en microélectronique, et qui fut suivi dans les années 1970-1980 par le soutien que les autorités de la Corée, du Japon et du Taipei Chinois conférèrent alors à la recherche et au développement (R&D) dans les semi-conducteurs au travers d’instituts publics comme l’ETRI et l’ITRI. D’une façon similaire, les États-Unis établirent en 1980 le programme Circuits Intégrés à Très Grande Vitesse (« Very High Speed Integrated Circuit ») et le consortium de R&D Sematech en 1987.

L’implication des gouvernements dans les semi-conducteurs ne semble pas s’amoindrir, et prend d’ailleurs de nouvelles formes. De récents travaux de l’OCDE ont identifié plus de 50 milliards USD de soutien public pour 21 larges entreprises de semi-conducteurs au cours de la période 2014-18. Alors qu’un tiers de ce soutien visait la R&D (et soutenait, discutablement, l’innovation), la majorité a pris la forme d’incitations à l’investissement, de prêts bonifiés et de capitaux fournis par l’État à des conditions en deçà du marché, faisant notamment suite à une flopée d’injections de capitaux publics.

Ce soutien public a un coût allant au-delà de sa simple composante budgétaire immédiate (déjà elle-même significative), notamment car les subventions tendent à induire d’autres subventions lorsque les pays se voient poussés à égaler le soutien fourni par d’autres.

Cela implique en premier lieu un coût en termes de concurrence équitable dans l’économie mondiale, dans la mesure où le soutien public se voit poussé à la hausse au détriment de celles et ceux qui n’ont pas les poches pleines, endommageant par là-même les chaînes d’approvisionnement complexes et compétitives qui rendent abordables les téléphones mobiles et les ordinateurs. Les inquiétudes portant sur la concurrence inéquitable contribuent déjà à l’accroissement des tensions commerciales et mettent à rude épreuve le système d’échanges internationaux, dont il a été noté que les règles souffrent d’importantes lacunes.

Il n’est pas clair en deuxième lieu que tout ce soutien soit efficace pour promouvoir l’innovation dans une filière des semi-conducteurs caractérisée par l’apprentissage par la pratique (« learning-by-doing »), des cycles de vie courts des produits et la prise de risque. Les subventions et autres formes de soutien peuvent favoriser le laisser-aller au sein des entreprises bénéficiaires, freinant paradoxalement la modernisation technologique. En effet, parmi les entreprises étudiées par l’OCDE, celles ayant reçu le plus de soutien ne démontrent pas un bilan prestigieux en matière d’innovation. Ce risque pourrait à l’avenir s’aggraver : après plusieurs décennies de réduction de la taille des composants des semi-conducteurs, au point qu’une puce de la taille d’un ongle comporte plusieurs milliards de transistors, la miniaturisation pourrait bientôt atteindre ses limites physiques. Dans ce contexte où l’innovation sort des sentiers battus, il est possible que la puissance publique s’avère mal équipée pour arpenter un tel terrain.

En dernier lieu, et non des moindres, le soutien public impose des coûts d’opportunité réels pour les contribuables et les citoyens dans la mesure où les ressources publiques se voient dépensées en faveur d’entreprises individuelles, plutôt que de fournir une meilleure éducation et des infrastructures bénéficiant au plus grand nombre, y compris les grandes et petites enteprises. La puissance publique a bien un rôle crucial à jouer afin d’assurer un environnement propice à l’innovation et à la création d’emplois par des entreprises compétitives, ce qui inclut notamment le soutien public pour ces domaines où le marché est défaillant.

Ce qui nous ramène au portrait que Tom Wolfe a fait de Robert Noyce et du rôle que le talent et la chance ont joué aux débuts de l’industrie des semi-conducteurs. Cela implique-t-il que les efforts actuels déployés par les gouvernements pour soutenir les semi-conducteurs vont échouer ? Peut-être, ou peut-être pas, seul le temps nous le dira. Mais même s’ils réussissent (et l’expérience suggère que cela est loin d’être évident), cela impliquera d’importants coûts pour les citoyens, pour l’innovation et pour le système d’échanges commerciaux fondé sur des règles qui sous-tend la création de richesse depuis plus de 50 ans.

Note de politique

Document de politique

Mesurer les distorsions sur les marchés internationaux: la chaîne de valeur des semi-conducteurs

Ce rapport s'appuie sur les travaux de longue date de l'OCDE pour mesurer le soutien des pouvoirs publics dans l'agriculture, les combustibles fossiles, la pêche et, plus récemment, dans la chaîne de valeur de l'aluminium afin d'estimer le soutien des producteurs et les distorsions du marché associées dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs. Le rapport examine également les implications de ces résultats pour les règles commerciales, et en particulier pour les disciplines relatives aux subventions dans un contexte de participation croissante des pouvoirs publics à la production de semi-conducteurs et de faible transparence des mesures de soutien.

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