Les technologies émergentes progressent à un moment où les pouvoirs publics subissent une pression croissante pour repenser leur soutien et leur gestion de la science et de l'innovation. Peu de domaines illustrent ces tensions aussi clairement que les sciences et technologies de l'information quantique : si elles promettent des avancées majeures dans le calcul, la communication et la métrologie, elles soulèvent également des questions cruciales quant à la sécurité numérique, la protection de la vie privée ainsi que la compétitivité économique.
De nouvelles recherches de l'OCDE dressent un panorama des stratégies et politiques nationales en matière de technologies quantiques, offrant un état des lieux de ce paysage en évolution rapide. Elles examinent la manière dont les pays élaborent leurs stratégies quantiques, les outils d'action publique qu’ils déploient et les arbitrages qu’ils opèrent entre les principes d’ouverture, de concurrence et de sécurité.
Un nombre croissant de stratégies nationales
En novembre 2025, 18 pays de l'OCDE ainsi que l'Union européenne ont adopté des stratégies quantiques nationales. Depuis 2013, les gouvernements ont globalement annoncé environ 55,7 milliards USD de soutien public en faveur de la science et de la technologie quantiques. Bien que les motivations varient, deux thèmes prédominant émergent : les opportunités économiques et les enjeux de sécurité nationale.
De concert avec le secteur privé, les gouvernements explorent des applications des technologies quantiques susceptibles de générer d'importants gains de productivité et de permettre des avancées dans la découverte de nouveaux matériaux, le développement de médicaments et les énergies propres. Parallèlement, les menaces liées au quantique, qui affectent notamment la sécurité numérique, la vie privée et les applications à double usage, ont renforcé les préoccupations relatives à la souveraineté et à la résilience technologiques.
Les stratégies nationales visent donc à orienter et à renforcer des écosystèmes scientifiques et technologiques de plus en plus complexes. Avant l'introduction de ces stratégies, le financement des technologies quantiques était souvent fragmenté et propre à chaque agence. Aujourd'hui, des plans stratégiques coordonnés facilitent l’alignement de la recherche publique, du développement des talents, de l'innovation industrielle et des impératifs de sécurité.
Modèles de gouvernance : de la tête de l’exécutif aux bureaux spécialisés
L'analyse de l'OCDE révèle une grande diversité des dispositifs nationaux de gouvernance du quantique. Dans certains pays, les politiques quantiques sont intégrées à des programmes et mécanismes de gouvernance plus larges, relevant de la science, de la technologie ou du numérique. Dans d'autres, les stratégies sont coordonnées par des organes du gouvernement central. Par exemple, la France (Secrétariat général pour l'investissement du Premier Ministre), le Japon (Bureau du Cabinet) et les États-Unis (Bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison Blanche) ont confié la responsabilité de la stratégie quantique au plus haut niveau de l'exécutif, soulignant ainsi son importance stratégique.
Les bureaux et instances consultatives spécialisées, tels que les organismes nationaux de coordination quantique, jouent un rôle important en assurant la liaison entre la recherche, la politique industrielle, les agences de sécurité et les initiatives diplomatiques. Ces structures reflètent la nature de plus en plus transversale des technologies quantiques, qui requiert une coopération étroite et durable entre les ministères de la science, les agences économiques et d'innovation, les autorités de sécurité et les organismes de standardisation.
Cinq leviers utilisés par les pays pour façonner le paysage quantique
Avec les dispositifs de gouvernance en place, les pays s'appuient sur une panoplie de mesures pour traduire leurs intentions stratégiques en actions concrètes. La cartographie réalisée par l'OCDE de près de 250 politiques publiques identifie cinq instruments principaux :
- Le financement institutionnel de la recherche publique offre un soutien à long terme pour faire progresser les fondements scientifiques des technologies quantiques. Il vise souvent à renforcer les partenariats internationaux, à soutenir les efforts de commercialisation et à contribuer à la formation du futur vivier de talents.
- Les subventions de recherche sur projet favorisent les découvertes fondamentales, la collaboration interdisciplinaire et les échanges internationaux dans la recherche. Ces subventions aident également à faire le lien entre la science fondamentale et les débuts de la commercialisation en encourageant les partenariats industriels.
- Les aides à la recherche et au développement (R-D) des entreprises soutiennent les entreprises qui explorent les potentiels marchés et défis du secteur privé dans des domaines tels que la santé et l'énergie. En réduisant le risque financier, elles favorisent le développement de produits et services quantiques.
- La commande publique permet aux gouvernements d'acquérir de stratégiquement des systèmes quantiques précoces, souvent avant qu'ils ne soient prêts pour le marché commercial. Ces achats publics peuvent accélérer le développement et le déploiement de dispositifs quantiques, valider leurs performances et créer des premiers marchés aidant les fournisseurs à affiner leurs prototypes et à réduire les coûts.
- Le financement par capitaux propres implique un investissement public dans des start-ups et des PME du secteur quantique pour les aider à gérer des délais de développement longs et incertains ainsi que des besoins en capitaux significatifs. En partageant le risque avec les investisseurs privés, les gouvernements peuvent aider les entreprises prometteuses à attirer des capitaux, à changer d'échelle et à accélérer le développement de leurs produits.
Ensemble, ces instruments forment un ensemble de politiques complémentaires qui soutient l'intégralité du cycle de développement technologique, de la recherche fondamentale et la formation des talents jusqu'à la commercialisation, le déploiement et la formation des premiers marchés. Cette approche holistique aide les pays à renforcer leurs écosystèmes quantiques nationaux tout en positionnant leurs économies pour qu'elles bénéficient des futures percées technologiques.
La dimension internationale : une collaboration sous pression
La collaboration internationale a longtemps été au cœur de la recherche quantique. Elle est cependant mise de plus en plus mise à l’épreuve à mesure que les pays évaluent l'équilibre entre ouverture, sécurité et considérations économiques. Si la part de co-publications internationales d'articles liés au quantique atteignait près de 40 % dans certains pays par le passé, les, celle-ci a baissé de manière généralisée. Les tensions géopolitiques, les contrôles à l'exportation et les nouvelles garanties de sécurité de la recherche redessinent la collaboration, même entre partenaires de longue date.
Plutôt qu’un recul uniforme de la coopération internationale, le paysage quantique évolue vers une collaboration sélective entre pays de confiance, motivée par la volonté de renforcer la compétitivité économique, le leadership technologique et, dans certains cas, les capacités de sécurité et de défense, comme l’illustre le nombre croissant d’accords bilatéraux en matière de technologies quantiques.
Une collaboration fragmentée peut toutefois impliquer des compromis, notamment un risque de duplication des efforts de recherche et développement, une réduction des économies d'échelle et un ralentissement des progrès sur les défis mondiaux partagés. Maintenir ouverts les canaux de collaboration, tout en gérant de manière appropriée les aspects sensibles de la technologie liés à la sécurité, constituera un défi politique majeur.
Perspectives
La décennie à venir mettra à l'épreuve la capacité des gouvernements à favoriser le progrès scientifique entre pays partageant les mêmes vues, tout en gérant les risques technologiques et géopolitiques émergents. Des stratégies quantiques nationales bien conçues peuvent aider les pays à tracer une voie d’équilibre : en orientant l'investissement public, en envoyant des signaux lisibles aux chercheurs et à l'industrie, et en intégrant des garde-fous pour développer ces technologies dans le respect de valeurs démocratiques centrées sur l'humain. L'OCDE continuera de soutenir ces efforts en fournissant des données comparatives, des analyses politiques et un cadre pour le dialogue international.