Le crime organisé fait peser une menace considérable sur l’économie mondiale et les sociétés à travers le monde, et les organisations criminelles cherchent de plus en plus à bénéficier d’avantages indus en s’appuyant sur la corruption pour infiltrer l’économie légale et les services publics, et sur la fraude pour détourner des fonds publics. Pour y faire face, les pays doivent mettre en place des cadres stratégiques cohérents qui tiennent compte des liens entre la corruption et le crime organisé, comblent les lacunes, les faiblesses et les inefficiences en matière de gouvernance dont peuvent tirer parti les organisations criminelles, et renforcent la coopération intergouvernementale et internationale. Dans le cadre de cette approche optimisée et plus stratégique, les pays devraient renforcer leur résilience en amont face à la criminalité organisée en améliorant les outils de prévention et en consolidant l’intégrité des institutions publiques, en particulier dans des secteurs vulnérables, notamment ceux qui traitent de questions liées aux autorisations, aux frontières, à la planification et aux marchés publics.
Perspectives de l’OCDE sur l’intégrité et la lutte contre la corruption 2026
11. Crime organisé et corruption
Copier le lien de 11. Crime organisé et corruptionDescription
Introduction
Copier le lien de IntroductionLe crime organisé fait peser une menace considérable sur l’économie mondiale et les sociétés à travers le monde. Selon des estimations récentes, son coût à l’échelle globale s’élèverait à près de 5 % du PIB mondial annuel (ONUDC, 2025[13]). L’Enquête 2024 de l’OCDE sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques a mis en évidence qu’en moyenne, dans les 30 pays participants, 30 % des personnes interrogées citent la criminalité et la violence parmi les trois principaux problèmes auxquels leur pays est confronté (OCDE, 2024[8]). Les réseaux criminels utilisent de plus en plus les chaînes d’approvisionnement mondiales, des systèmes transfrontières de blanchiment d’argent et des outils numériques pour diversifier et étendre leurs activités. Ainsi, la lutte contre la menace grandissante que représente le crime organisé, qui était auparavant une priorité pour quelques pays Membres et partenaires de l’OCDE, est désormais une priorité pour la plupart d’entre eux, voire pour tous.
Les groupes criminels organisés ont recours à la corruption, à la coercition et à l’exploitation des entreprises et des structures gouvernementales légitimes pour accroître leur influence dans les secteurs privé et public, ainsi que dans la société en général. La corruption contribue à détourner les services publics, à frauder l’État, à entraver la justice et à influencer indûment le cycle de l’action publique, en particulier au niveau local. Bien que de nombreux pays prennent des mesures pour lutter contre le crime organisé, les liens entre celui-ci et la corruption mériteraient d’être mieux compris et combattus.
Ce chapitre examine en quoi les gouvernements, le secteur privé et la société dans son ensemble doivent adopter une approche plus ferme et plus stratégique face aux pratiques de corruption et d’exploitation des faiblesses institutionnelles auxquelles ont recours les organisations criminelles. À défaut, le crime organisé continuera d’affaiblir l’intégrité des secteurs public et privé, les incidences économiques seront plus lourdes et la stabilité et l’efficacité des institutions démocratiques seront compromises. Le présent chapitre dresse les conclusions suivantes :
Les organisations criminelles cherchent de plus en plus à bénéficier d’avantages indus en s’appuyant sur la corruption pour infiltrer l’économie légale et les services publics, et sur la fraude pour détourner des fonds publics.
Davantage de pays pourraient renforcer leurs cadres stratégiques et améliorer la coopération interinstitutionnelle afin de lutter contre les menaces liées à la corruption que fait peser le crime organisé.
Les pays pourraient renforcer leur résilience face au crime organisé en consolidant l’intégrité des institutions publiques, en particulier celles qui y sont vulnérables.
Les organisations criminelles cherchent de plus en plus à bénéficier d’avantages indus en s’appuyant sur la corruption pour infiltrer l’économie légale et les services publics, et sur la fraude pour détourner des fonds publics
Copier le lien de Les organisations criminelles cherchent de plus en plus à bénéficier d’avantages indus en s’appuyant sur la corruption pour infiltrer l’économie légale et les services publics, et sur la fraude pour détourner des fonds publicsSi la définition du crime organisé varie selon les pays Membres et partenaires de l’OCDE, elle met généralement l’accent sur trois caractéristiques : structure, continuité et finalité (Graphique 11.1).
Graphique 11.1. Caractéristiques de la définition du crime organisé dans les pays Membres et les pays partenaires de l’OCDE
Copier le lien de Graphique 11.1. Caractéristiques de la définition du crime organisé dans les pays Membres et les pays partenaires de l’OCDE
Source : Encadré élaboré par l’OCDE.
Ces éléments essentiels demeurent les mêmes, mais leur portée, leur complexité et leurs incidences augmentent sous l’effet de la mondialisation et de la transformation numérique. Ces évolutions ont, par exemple, permis au crime organisé de cibler des victimes dans différentes juridictions et de transférer des fonds au moyen de montages financiers complexes difficiles à tracer. Les cryptomarchés et les cryptomonnaies ont facilité l’accès aux biens et services illicites et permis un partage plus efficace des connaissances et des ressources entre les criminels. Les plateformes de communication en ligne, y compris les médias sociaux, permettent aux organisations criminelles de tisser des réseaux, de s’organiser et de collaborer, souvent sans crainte d’être détectées, du fait du cryptage et de l’anonymat.
En conséquence, le coût du crime organisé augmente. Le crime organisé a des répercussions économiques considérables, coûtant à l’économie mondiale entre 2 % et 5 % du PIB annuel mondial, soit entre 800 milliards USD et 2 000 milliards USD chaque année (ONUDC, 2025[13]). Ces coûts apparaissent dans les estimations réalisées au niveau des pays et des régions (même si elles reposent sur des méthodologies quelque peu différentes) : on estime le coût du crime organisé à 2 % du PIB au Royaume-Uni, à 3.5 % dans la région Amérique latine et Caraïbes, et jusqu’à 4 % en Australie, où l’estimation inclut les coûts indirects pour la société. En plus de son incidence économique, le crime organisé a également un coût social élevé, dans la mesure où les organisations criminelles sapent l’état de droit et la confiance dans les institutions publiques en manipulant les marchés publics, en fraudant l’État, en faisant obstruction à la justice ou en mettant en place des systèmes informels de prestation de services et de gouvernance qui ne rendent pas de comptes aux personnes concernées. Cela peut même avoir un impact sur la sécurité nationale, où la frontière entre crime organisé et perturbations à motivation politique devient floue et où des groupes criminels fournissent des services logistiques, du renseignement, des canaux de financement ou des services de désinformation à des acteurs hybrides représentant une menace (Europol, 2025[52]).
Pour appuyer et développer leurs activités, les groupes criminels organisés intègrent de plus en plus la corruption dans leurs modèles économiques et ciblent des segments spécifiques des secteurs public et privé. En effet, 71 % des groupes criminels organisés signalés à Europol en 2024 se livrent à des activités de corruption, contre 60 % en 2021 (Europol, 2024[94] ; Europol, 2021[95]). Si la corruption a toujours fait partie des outils utilisés par les réseaux criminels, cette tendance à la hausse pourrait témoigner à la fois de l’expansion spatiale et sectorielle des activités des organisations criminelles, ainsi que de l’augmentation du nombre d’intermédiaires qu’elles peuvent cibler dans les secteurs public et privé.
Toutefois, contrairement à d’autres formes de corruption, les avantages promis par les organisations criminelles sont souvent plus importants et s’accompagnent de menaces, d’intimidations et de violences, et les cibles visées sont souvent différentes de celles des formes plus traditionnelles de corruption. Cette association de tactiques augmente la vulnérabilité des cibles à la corruption et entrave la détection de cette pratique et l’application de la loi, notamment en dissuadant les cibles de coopérer avec les autorités. Le recours à cette forme de corruption est particulièrement courant sur les marchés illégaux et très lucratifs comme ceux de la drogue, de la traite des êtres humains et de la prostitution, les organisations criminelles ciblant les fonctionnaires et les employés du secteur privé travaillant aux douanes, aux frontières, dans la logistique, dans les administrations locales et dans les forces de l’ordre afin de mener leurs activités illicites plus aisément et de s’assurer un avantage sur leurs concurrents (Europol, 2025[52]). À terme, les activités de corruption menées par les groupes criminels organisés peuvent s’étendre, notamment avec pour objectif d’influencer indûment les systèmes politiques et de mettre sous leur emprise les responsables politiques, en particulier au niveau local. Une étude menée récemment en Suède a montré qu’environ 10 % des responsables politiques locaux, régionaux et nationaux interrogés avaient été victimes de menaces ou de violences de la part de groupes criminels organisés importants au cours de leur mandat (Brå, 2023[96]). Ainsi, la corruption est devenue un outil essentiel pour les groupes criminels souhaitant consolider leur pouvoir, renforcer leurs intérêts commerciaux licites et illicites et obtenir des avantages commerciaux.
En plus de cibler le secteur public et d’accaparer les processus de décision politiques, les réseaux criminels infiltrent sans cesse davantage l’économie licite. Si les acteurs juridiques, commerciaux et financiers peuvent servir de gardiens et contribuer à prévenir et à détecter les activités criminelles, ils peuvent également devenir des facilitateurs du crime organisé, consciemment ou inconsciemment, en aidant à dissimuler, transférer ou blanchir des avoirs illicites. Parmi les facilitateurs qui peuvent utiliser leur expertise professionnelle pour aider leurs clients à commettre des infractions, on trouve les fiscalistes, les prestataires de services juridiques, les comptables, les conseillers financiers, les agents chargés de la création d’entreprises, les agents agréés, les notaires, les fiduciaires d’entreprises, les institutions financières et les prestataires de services fiduciaires et d’entreprise. Outre les secteurs juridique et financier, d’autres secteurs d’activité sont également susceptibles d’être visés par le crime organisé, que ce soit sciemment ou à leur insu, librement ou sous la contrainte. Les organisations criminelles ont tendance à recourir à des structures commerciales légales qui servent de plateformes polyvalentes au service de leurs activités criminelles et du blanchiment d’argent. Si tous les secteurs sont exposés, ceux de la construction et de l’immobilier, les activités générant d’importants flux de trésorerie, comme l’hôtellerie, et la logistique, à savoir les entreprises de transport et d’import-export, sont particulièrement visés (Europol, 2025[52]).
Les pays ont besoin de cadres stratégiques cohérents et d’une meilleure coopération intergouvernementale et internationale pour lutter contre la corruption et les menaces à l’intégrité que fait peser le crime organisé
Copier le lien de Les pays ont besoin de cadres stratégiques cohérents et d’une meilleure coopération intergouvernementale et internationale pour lutter contre la corruption et les menaces à l’intégrité que fait peser le crime organiséLe crime organisé moderne se caractérise par une centralisation moindre, davantage de réseaux et une plus grande collaboration entre groupes ayant des objectifs criminels communs. À différentes étapes de leurs activités illicites, les organisations criminelles peuvent intervenir au sein de plusieurs réseaux différents ou leur fournir des services. Ces modèles de criminalité en tant que service, de plus en plus complexes, ainsi que le recrutement ou la corruption de fonctionnaires, d’entreprises légitimes et même de civils dans le cadre des activités des organisations criminelles peuvent étendre l’influence de ces dernières au secteur privé et à la société dans son ensemble. Ces dynamiques rendent la lutte contre le crime organisé plus complexe et requièrent une réponse tout aussi aboutie et cohérente de la part des gouvernements. Faute de coordination, les mesures prises risquent d’être fragmentées et moins efficaces, ce qui permettrait aux organisations criminelles d’exploiter les lacunes existant entre les différentes réponses des pouvoirs publics (Europol, 2021[95]).
À cette fin, la coopération internationale a joué un rôle essentiel dans les efforts déployés par les pays pour lutter contre le crime organisé. Depuis la création d’INTERPOL en 1923, la nature de ces efforts a considérablement évolué. Parmi les événements marquants, on peut citer la création en 1989 du Groupe d’action financière (GAFI) chargé de lutter contre les flux financiers illicites, et la ratification quasi universelle, par 194 pays depuis 2000, de la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée (UNTOC). Les principaux dispositifs de coopération internationale, comme l’ONUDC, INTERPOL, EUROPOL et la Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption, facilitent la coordination des forces de l’ordre, le partage de renseignements et la mise en œuvre des mesures de lutte contre la corruption. Des organisations de la société civile, comme l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, fournissent des capacités de recherche et de surveillance.
Malgré ces progrès, des défis majeurs subsistent. Le manque de confiance entre les juridictions, les divergences entre les normes juridiques, la collaboration limitée en matière de données et la mise en œuvre inégale des cadres internationaux font obstacle à une coopération efficace, en particulier dans les pays aux capacités moindres. Les réseaux criminels tirent parti de ces lacunes et incohérences réglementaires pour échapper aux actions répressives à l’extérieur des frontières. À cette fin, trouver des moyens de renforcer la coopération internationale contribuera à renforcer la résilience des pays face à toute infiltration des organisations criminelles. La complexité et la diversité croissantes des activités criminelles mettent également en évidence la pertinence de renforcer la coopération internationale dans des domaines comme la lutte contre la corruption, la transparence fiscale, la conduite responsable des entreprises et la gouvernance, ce qui permettra d’adopter des approches novatrices et d’apporter des perspectives supplémentaires pour répondre aux nouveaux défis posés par la criminalité organisée.
S’agissant des cadres stratégiques des gouvernements, ceux-ci devraient répondre à la complexité croissante des organisations criminelles en favorisant la coordination et la coopération entre les organismes publics, en particulier entre les autorités chargées de la lutte contre la corruption et celles chargées de la lutte contre le crime organisé. À défaut, les pays risquent d’être exposés à la fragmentation, aux doubles emplois et aux inefficiences, les mesures politiques étant moins susceptibles d’être coordonnées entre acteurs gouvernementaux responsables. De plus, séparer les efforts de lutte contre la corruption et ceux de lutte contre le crime organisé crée des distinctions artificielles qui ne correspondent pas au mode de fonctionnement des organisations criminelles. Or, si 24 pays Membres de l’OCDE ont mis en place une stratégie de lutte contre la corruption, seuls huit d’entre eux ont défini des objectifs stratégiques liés à la lutte contre le crime organisé. De même, seuls 29 % des pays Membres ont adopté des objectifs stratégiques de lutte contre la corruption dans leurs stratégies nationales de lutte contre le crime organisé (Tableau 11.1).
Tableau 11.1. Alignement des stratégies de lutte contre la corruption et le crime organisé des pays Membres de l’OCDE
Copier le lien de Tableau 11.1. Alignement des stratégies de lutte contre la corruption et le crime organisé des pays Membres de l’OCDE|
Stratégie de lutte contre la corruption comprenant une approche spécifique visant à lutter contre le crime organisé |
Stratégie de lutte contre le crime organisé comprenant une approche spécifique visant à lutter contre la corruption |
|
|---|---|---|
|
Allemagne |
○ |
◒ |
|
Australie |
◒ |
◒ |
|
Autriche |
◒ |
○ |
|
Belgique |
○ |
○ |
|
Canada |
○ |
○ |
|
Chili |
◒ |
● |
|
Colombie |
◒ |
● |
|
Corée |
○ |
○ |
|
Costa Rica |
◒ |
● |
|
Danemark |
○ |
◒ |
|
Espagne |
◒ |
● |
|
Estonie |
◒ |
○ |
|
États-Unis |
● |
● |
|
Finlande |
● |
● |
|
France |
◒ |
○ |
|
Grèce |
◒ |
○ |
|
Hongrie |
◒ |
○ |
|
Irlande |
○ |
◒ |
|
Islande |
○ |
○ |
|
Israël |
○ |
○ |
|
Italie |
● |
○ |
|
Japon |
* |
○ |
|
Lettonie |
● |
○ |
|
Lituanie |
◒ |
○ |
|
Luxembourg |
○ |
○ |
|
Mexique |
● |
◒ |
|
Norvège |
○ |
○ |
|
Nouvelle‑Zélande |
◒ |
● |
|
Pays‑Bas |
● |
● |
|
Pologne |
○ |
○ |
|
Portugal |
◒ |
○ |
|
République slovaque |
◒ |
○ |
|
Royaume‑Uni |
● |
● |
|
Slovénie |
◒ |
○ |
|
Suède |
● |
● |
|
Suisse |
○ |
○ |
|
Tchéquie |
◒ |
● |
|
Türkiye |
○ |
○ |
|
○ |
Pas de stratégie de lutte contre la corruption ou le crime organisé |
|
|
◒ |
Stratégie en place mais pas de recoupements |
|
|
● |
Stratégie en place et présence de recoupements |
|
|
* |
Données indisponibles |
|
Guide de lecture : ce graphique montre l’alignement des stratégies de lutte contre la corruption et le crime organisé des pays Membres de l’OCDE, en mettant en évidence l’intégration d’objectifs de lutte contre le crime organisé dans les stratégies de lutte contre la corruption, ainsi que l’existence de stratégies de lutte contre le crime organisé intégrant des mesures de lutte contre la corruption. Par exemple, l’Australie a mis en place une stratégie de lutte contre la corruption et une stratégie de lutte contre le crime organisé, mais celles-ci ne se recoupent pas.
Source : Base de données sur les indicateurs de l’OCDE relatifs à l’intégrité publique (consultée le 10 mars 2026).
Une approche stratégique de la lutte contre le crime organisé et la corruption ne se limite pas à des recoupements entre documents stratégiques, mais repose également sur un processus collaboratif d’élaboration et de mise en œuvre de stratégies. Comme les pays Membres de l’OCDE en ont convenu, ces processus devraient reposer sur des consultations actives entre les autorités publiques chargées de lutter contre la corruption et le crime organisé, notamment les autorités chargées de l’application de la loi, les services de renseignement financier, les services de gestion des frontières et les autorités chargées de la lutte contre la corruption, ainsi que sur la participation du secteur privé et de la société civile (Encadré 11.1). Comme le souligne le chapitre consacré à la question stratégique, s’il n’est pas nécessaire de répéter le processus de planification stratégique pour chaque cadre stratégique, l’harmonisation des stratégies au moyen de consultations et d’une planification coordonnée permet d’apporter les réponses les plus cohérentes et les plus efficaces aux problèmes les plus complexes.
Encadré 11.1. Stratégie et plan d’action de 2025 de la Finlande pour combattre le crime organisé
Copier le lien de Encadré 11.1. Stratégie et plan d’action de 2025 de la Finlande pour combattre le crime organiséLe 17 octobre 2023, le ministère finlandais de la Justice a créé un groupe de travail réunissant divers organismes publics chargés des questions liées au crime organisé afin d’élaborer une stratégie et un plan d’action connexe pour lutter contre le crime organisé. Au cours de ses délibérations, le groupe de travail a fait grand usage des informations en possession des pouvoirs publics et a coopéré étroitement avec les nombreux programmes gouvernementaux en cours portant sur des thèmes connexes. La stratégie ainsi élaborée pour lutter contre la criminalité organisée, qui s’étend de 2025 à 2030, poursuit les objectifs suivants :
Une coopération efficace et bien établie entre les principaux acteurs.
Une diminution des profits tirés des activités criminelles, une plus grande difficulté à se livrer à ce type d’activités et une augmentation des risques encourus.
La prévention de l’infiltration du crime organisé dans les structures fondamentales de la société.
Une meilleure protection des personnes particulièrement exposées à la criminalité.
Cette stratégie place la prévention au cœur de l’action de la Finlande, en donnant la priorité à la lutte contre les profits tirés de la criminalité, en aidant les personnes à sortir de la criminalité et des groupes criminels, et en renforçant la coopération entre le gouvernement et le secteur de l’éducation.
Point important, la stratégie met nettement l’accent sur les risques de corruption associés au crime organisé en initiant un processus de recherche à l’échelle du gouvernement visant à mesurer le niveau actuel d’influence indue exercée sur les fonctionnaires et à identifier les potentielles mesures de prévention.
Pour soutenir ce travail, la stratégie prévoit une collaboration continue entre différents acteurs à tous les niveaux de gouvernance en Finlande, notamment divers ministères, acteurs des collectivités locales et ports, ainsi qu’avec les institutions de l’Union européenne.
Source : Ministère finlandais de la Justice (2025), Résolution du gouvernement relative à une stratégie et à un plan d’action pour lutter contre le crime organisé (2025-2030).
En plus de promouvoir l’harmonisation stratégique entre les différents niveaux de gouvernement, le renforcement de la résilience face à la criminalité organisée exigera la mise en place de cadres de gouvernance multiniveaux cohérents qui relient les stratégies nationales aux réalités opérationnelles des autorités infranationales, notamment les autorités portuaires, les collectivités locales et les municipalités, ainsi que les services de police locaux. Ce lien est essentiel, car les autorités infranationales font partie des pouvoirs publics les plus souvent au contact des organisations criminelles. Étant donné qu’ils contrôlent les procédures administratives (comme les processus locaux d’autorisations, les approbations de zonage ou de construction), la prestation de services publics (comme la gestion des déchets et le maintien de l’ordre) et les centres logistiques tels que les ports ou les aéroports, les fonctionnaires de ces niveaux peuvent souvent jouer un rôle important d’intermédiaires dans les opérations commerciales illicites et les activités de blanchiment d’argent des groupes criminels organisés, ce qui en font des cibles privilégiées de la corruption ou de la coercition. Ce risque est exacerbé par le fait que les autorités infranationales disposent souvent de moins de ressources et de mécanismes de contrôle moins développés, notamment de capacités d’audit interne ou de contrôle moins importantes, ce qui crée des lacunes et des opportunités que les réseaux criminels peuvent exploiter.
Renforcer la résilience face au crime organisé exige donc une définition claire des rôles et des responsabilités, une coordination efficace entre les différents niveaux de gouvernement et des mécanismes d’intégrité solides qui permettent d’aligner les capacités locales sur les objectifs politiques nationaux. L’harmonisation de la planification stratégique aux niveaux national et infranational peut contribuer à atténuer ces risques en mettant à profit les connaissances, les ressources et les capacités nationales afin de répondre aux risques au niveau infranational. Étant donné que les autorités infranationales partagent les mêmes expériences et font face aux mêmes menaces, la promotion de la collaboration internationale entre les responsables des autorités portuaires, les responsables municipaux et les responsables gouvernementaux nationaux ayant une expérience pertinente constituera un élément important du renforcement des capacités de l’État. Permettre aux autorités infranationales d’accéder à une expertise spécialisée, de mettre en commun les pratiques efficaces et de créer des réseaux de pairs favorisera la coordination transfrontières de telle sorte à lutter contre les réseaux criminels, qui sont intrinsèquement transnationaux.
Les pays pourraient renforcer leur résilience face au crime organisé en consolidant l’intégrité des institutions publiques
Copier le lien de Les pays pourraient renforcer leur résilience face au crime organisé en consolidant l’intégrité des institutions publiquesLa lutte contre le crime organisé et son recours à la corruption fait partie des responsabilités fondamentales des autorités chargées de l’application de la loi, que ce soit en matière de détection, d’enquête et de répression, d’une part, ou de prévention et de renforcement de la résilience face aux menaces, d’autre part. Cette fonction préventive peut s’exercer de manière indirecte, notamment par l’effet dissuasif produit par les actions des autorités ou la présence physique d’agents dans certains lieux. Elle peut également s’exercer de manière directe, notamment par le biais d’analyses des risques et d’activités de sensibilisation. La mise à disposition de ressources suffisantes, le renforcement du partage d’informations au niveau national et international et le développement des compétences technologiques seront autant d’éléments essentiels à l’amélioration des capacités de réaction et de prévention des services chargés de l’application de la loi face à la menace de plus en plus diverse et complexe que représenteront les réseaux criminels organisés dans les années à venir.
Le renforcement de l’intégrité des institutions publiques peut appuyer les efforts déployés par les autorités chargées de l’application de la loi et renforcer en amont la résilience face aux tentatives des acteurs criminels d’utiliser la corruption pour influencer les processus décisionnels et détourner les services publics afin de favoriser leurs activités illicites. Ces mesures peuvent inclure des procédures de vérification des antécédents et de l’intégrité, qui permettent d’identifier les risques de corruption lors de l’entrée en fonction des employés et à intervalles réguliers tout au long de leur emploi. Ces vérifications doivent être compatibles avec les principes de protection de la vie privée et des données personnelles. Néanmoins, elles peuvent mettre au jour des éléments indiquant d’éventuels liens avec le crime organisé, comme des relations personnelles à haut risque entre des employés et des parties externes, des transactions financières inhabituelles ou encore une richesse inexpliquée. Elles peuvent également aider à repérer les employés susceptibles d’être victimes d’exploitation par des organisations criminelles, par exemple en raison de difficultés financières. Les procédures de vérification des antécédents et de l’intégrité constituent donc un outil important pour les autorités publiques qui souhaitent identifier et gérer les influences réelles et potentielles du crime organisé.
En outre, des systèmes rigoureux de déclaration de patrimoine et d’intérêts peuvent constituer un outil précieux pour mettre au jour les cas où des individus pourraient tirer profit – ou ont tiré profit – de relations illicites avec des organisations criminelles. L’adoption d’une approche fondée sur les risques de la gestion des déclarations de patrimoine et d’intérêts peut aider les autorités à identifier d’éventuelles irrégularités concernant les employés pour lesquels le fait d’entretenir des relations avec des organisations criminelles ou d’être soumis à leur influence injustifiée pourrait nuire gravement à l’intérêt général. Parmi les titulaires de fonctions publiques à risque figurent les représentants élus (comme examiné plus en détail au chapitre 5, consacré au « Financement de la vie politique ») et les personnes occupant des postes de haut niveau chargés de la prise de décision. Sont également concernés les professionnels travaillant dans des secteurs présentant un intérêt particulier pour les organisations criminelles, comme les autorisations, les frontières, la planification, la logistique ou les marchés publics (comme expliqué plus avant au chapitre 10 intitulé « Intégrité dans les marchés publics »). Il est possible pour les pays de renforcer les exigences en matière de déclaration de patrimoine ou d’intérêts imposées aux fonctionnaires occupant des postes à risque. En effet, 64 % des Membres de l’OCDE et 69 % de tous les pays examinés au moyen des indicateurs d’intégrité publique ont mis en place de telles exigences. Par ailleurs, comme expliqué au chapitre 4 consacré aux « Conflits d’intérêts », les exigences réglementaires en matière de déclaration de patrimoine et d’intérêts devraient être soutenues par des mesures d’exécution adaptées, y compris des processus efficaces de surveillance et de vérification, un recours approprié à des sanctions en cas de manquement et des supports de sensibilisation ciblés. De telles mesures réduisent également le risque que les déclarations des employés soient inexactes ou mensongères, permettant ainsi aux autorités d’avoir une vision plus claire des influences potentielles sur les titulaires de fonctions officielles et de mettre en place les mesures d’atténuation idoines.
Des processus efficaces permettant de signaler les comportements répréhensibles, notamment des mécanismes permettant aux lanceurs d’alerte de dénoncer des irrégularités, constituent un autre outil important dont disposent les autorités pour identifier l’influence éventuelle du crime organisé. Il est essentiel de créer des cultures caractérisées par l’ouverture, dans lesquelles les employés se sentent en mesure de faire part de leurs préoccupations et de parler des tentatives d’influence ou de l’influence réelle exercées par le crime organisé, afin que les autorités puissent atténuer les risques liés à celle-ci, qui pourraient autrement rester cachés. Il est également essentiel d’offrir une véritable protection aux lanceurs d’alerte, afin que les employés puissent signaler leurs préoccupations relatives au crime organisé aux autorités compétentes sans craindre de représailles.
Des systèmes solides de gestion des risques et de contrôle interne constituent également des outils importants pour les autorités en vue d’atténuer les risques de corruption en lien avec le crime organisé. Les processus de gestion des risques de corruption peuvent aider les autorités à identifier la source de la corruption et à estimer l’exposition aux risques de corruption, y compris en lien avec le crime organisé, et à mettre en place des mesures d’atténuation adaptées. Les contrôles internes garantissent que les ressources publiques sont utilisées de manière efficace, efficiente et conforme à leur objectif initial, et peuvent donc aider à identifier les domaines dans lesquels les organisations criminelles pourraient chercher à détourner des ressources et des services pour faciliter leurs activités. Parmi les Membres de l’OCDE, 70 % ont publié des lignes directrices sur la prévention de la fraude et de la corruption s’inscrivant dans leur système de contrôle interne, et 71 % abordent explicitement ces risques dans leur cadre de gestion des risques. Des progrès supplémentaires pourraient être réalisés en insistant, au sein de ces cadres, sur le rôle déterminant du crime organisé dans le risque de corruption, en particulier dans des secteurs comme les autorisations ou les marchés publics.
L’automatisation des processus de vérification de la conformité, la numérisation des procédures administratives et le renforcement des mesures de contrôle interne peuvent également permettre de mieux contrôler la prise de décision et d’identifier les domaines exposés à l’influence des organisations criminelles. Certifier les auditeurs peut renforcer à la fois l’efficacité des audits internes comme moyen d’identifier l’influence du crime organisé et la résilience des auditeurs internes face à l’influence injustifiée des organisations criminelles. D’une part, les auditeurs certifiés respectent des normes professionnelles et des méthodologies d’audit rigoureuses, ce qui leur permet d’identifier les caractéristiques associées à la fraude, à la collusion et au détournement de fonds, autant d’éléments fréquemment utilisés par les organisations criminelles. L’audit certifié renforce également la prévention en garantissant l’efficacité des contrôles visant à lutter contre la corruption et, lorsque ceux-ci ne le sont pas, en identifiant les moyens d’améliorer la résilience des systèmes d’intégrité face à la corruption et au crime organisé. D’autre part, le fait de faire accréditer les auditeurs par une instance externe apporte une protection institutionnelle essentielle qui restreint le champ d’action des réseaux criminels organisés. Du fait de leur accréditation, les auditeurs sont soumis à des normes professionnelles, à un contrôle externe et à des mécanismes disciplinaires indépendants, ce qui les rend plus difficiles à manipuler ou à intimider et plus enclins à signaler toute tentative d’influence, y compris aux autorités chargées de l’application de la loi et aux organismes de déontologie. Le recours à des auditeurs certifiés dans les secteurs public et privé peut donc accroître les risques et les conséquences découlant d’une détection, ce qui modifie le calcul coûts-avantages des organisations criminelles. Davantage de pays pourraient faire profiter leurs institutions publiques de ces avantages. Bien que de nombreux pays Membres de l’OCDE aient mis en place un système de certification des professionnels de l’audit interne au niveau national, seuls trois d’entre eux comptent au moins 85 % de fonctionnaires exerçant des fonctions d’audit interne ayant obtenu un certificat national ou international (Graphique 11.2).
Graphique 11.2. Utilisation par les pays Membres de l’OCDE des audits internes certifiés au niveau national
Copier le lien de Graphique 11.2. Utilisation par les pays Membres de l’OCDE des audits internes certifiés au niveau national
Source : Base de données sur les indicateurs de l’OCDE relatifs à l’intégrité publique, octobre 2025.
Plusieurs pays Membres de l’OCDE ont pris conscience de l’importance de renforcer la résilience en amont face au crime organisé, en consolidant l’intégrité publique, en particulier dans les secteurs à haut risque comme la gouvernance locale, et s’efforcent de pallier les vulnérabilités systémiques avant qu’elles ne puissent être exploitées par les organisations criminelles (Encadré 11.2). De manière générale, renforcer la résilience en amont et préventive peut contribuer à limiter les possibilités pour les groupes criminels organisés de recourir à la corruption comme moyen de servir leurs intérêts et d’obtenir des avantages indus. En complément des mesures prises pour faire respecter la loi, le renforcement de l’intégrité à tous les niveaux du gouvernement et auprès des partenaires non gouvernementaux peuvent réduire la capacité des groupes criminels de s’implanter au sein des sociétés, d’infiltrer les pouvoirs publics et de contester leur autorité, de fausser les marchés et d’obtenir des avantages économiques indus (ONUDC, 2021[97]).
Encadré 11.2. Les pays mettent en place des mesures visant à renforcer leur résilience en amont face au crime organisé
Copier le lien de Encadré 11.2. Les pays mettent en place des mesures visant à renforcer leur résilience en amont face au crime organiséPlusieurs pays Membres de l’OCDE prennent des mesures pour renforcer leur résilience en amont face à la corruption liée au crime organisé. Par exemple :
La stratégie nationale de lutte contre la grande criminalité organisée et transnationale adoptée en 2018 par l’Australie propose une approche globale pour combattre le crime organisé, notamment en tirant parti de l’ensemble des outils à disposition des pouvoirs publics, en mettant en œuvre les mesures pertinentes au moment opportun, en établissant des partenariats étroits entre les administrations et la société civile, et en renforçant les capacités par le développement des compétences et des technologies appropriées.
La stratégie finlandaise de 2025 de lutte contre le crime organisé et le plan d’action connexe comprennent deux objectifs stratégiques : une coopération efficace entre les parties prenantes et la prévention de l’infiltration du crime organisé dans les structures fondamentales de la société.
Le plan d’action suédois pour 2024-2027 de lutte contre la corruption et l’influence injustifiée instaure un ensemble de mesures visant à réduire la hausse des risques de corruption dans la société suédoise due à la menace croissante que représente le crime organisé. Plusieurs de ces mesures visent à renforcer la résilience face à la corruption et au crime organisé au niveau infranational, lequel a été jugé particulièrement vulnérable à l’influence des organisations criminelles par les autorités suédoises.
Les Pays-Bas élargissent le concept de criminalité subversive pour qu’il ne se limite pas à la poursuite des criminels grâce à des pouvoirs accrus en matière d’application de la loi, mais qu’il mette également davantage l’accent sur le renforcement de la résilience sociale et la mobilisation des secteurs public et privé contre le crime organisé.
Source : Encadré élaboré par l’OCDE.