César Barreto
Alexander Hijzen
Carlo Menon
Antonela Miho
César Barreto
Alexander Hijzen
Carlo Menon
Antonela Miho
La capacité des territoires à s’adapter à la transformation structurelle profonde et rapide des marchés du travail est très variable : certains en sortent renforcés et plus prospères, tandis que d’autres connaissent un déclin économique durable. Ces trajectoires diverses ont des retombées importantes sur le bien-être des populations, et alimentent les inégalités croissantes sur le plan géographique. Le présent chapitre explique l’influence des changements structurels sur les marchés du travail locaux en s’attachant aux chocs commerciaux et technologiques et à leurs conséquences sur le parcours professionnel des travailleurs (individus), la composition des employeurs (entreprises) et la situation économique des régions (territoires). Il se conclut par une analyse des implications de ces changements pour les politiques du marché du travail, industrielles et régionales territorialisées.
Les marchés du travail locaux connaissent des mutations structurelles profondes et rapides, induites par la transformation numérique, les progrès de l’intelligence artificielle, l’évolution des échanges mondiaux, et la transition énergétique. Ce chapitre analyse l’incidence de ces transformations structurelles sur les marchés du travail locaux, ainsi que les implications pour les politiques et les institutions publiques. Il porte sur l’exposition des territoires aux grands chocs mondiaux, notamment l’adhésion de la Chine à l’OMC, l’élargissement de l’UE à l’Europe centrale et orientale, et la diffusion rapide des technologies numériques telles que l’intelligence artificielle et la robotique. L’analyse évalue les effets de ces changements sur les régions, les travailleurs et les entreprises, en s’appuyant sur des données croisées employeurs-salariés couvrant 14 pays de l’OCDE sur la période 2000-2022 (Allemagne, Autriche, Canada, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède).
L’exposition d’une région aux changements structurels dépend principalement de son tissu économique.
La spécialisation sectorielle des régions est très variable. Dans une région moyenne des pays considérés dans l’analyse, 20 % environ de l’activité devrait être transférée d’un secteur à un autre pour que la région corresponde au tissu économique national. Néanmoins, les disparités au sein des pays sont importantes. Certaines régions présentent une structure économique très proche de la moyenne nationale, tandis que, dans d’autres, la part de l’activité à transférer peut atteindre 50 % ou davantage.
Compte tenu de leurs différences en termes de spécialisation sectorielle, les régions ne sont pas exposées de la même manière aux changements structurels. L’exposition d’une région aux échanges est mesurée par la hausse du taux de pénétration des importations en provenance de Chine et de pays d’Europe centrale et orientale entre 2000 et 2007 dans un secteur donné, pondérée par la part initiale de ce secteur dans la région (concurrence des importations provenant de pays à bas salaires). De même, l’exposition d’une région aux progrès technologiques est mesurée par l’évolution du nombre de brevets mondiaux portant sur des technologies numériques entre 2012 et 2021 dans un secteur donné, pondérée par la part initiale de ce secteur dans l’emploi à l’échelle de la région (innovation numérique).
Les différences entre les régions au regard de la composition de la main-d’œuvre et des entreprises se traduisent par une exposition variable à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires et à l’innovation numérique. Les travailleurs hautement qualifiés et les travailleurs nés à l’étranger, qui sont plus susceptibles de résider dans les zones urbaines, sont souvent plus exposés aux chocs technologiques qu’aux chocs commerciaux. Les grandes entreprises et celles qui proposent des rémunérations élevées sont davantage exposées aux chocs commerciaux dans le secteur manufacturier et aux chocs technologiques dans tous les secteurs, dans la mesure où elles sont souvent concentrées dans les zones urbaines.
L’exposition des régions à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires et à l’innovation numérique est un déterminant clé de l’évolution structurelle de l’emploi régional.
L’exposition des régions à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires est associée à une contraction continue de l’emploi dans l’industrie manufacturière, alors que les créations d’emplois dans d’autres secteurs n’interviennent qu’après un certain temps. Une hausse d’un écart-type de l’exposition d’une région aux échanges, soit le passage d’une exposition moyenne à une exposition élevée entre le 80e et le 90e centile, est associée à une réduction de l’emploi manufacturier en proportion de la population initiale de 0.5 point de pourcentage (p.p.) dans les pays d’Europe occidentale considérés dans l’analyse et de 1.25 p.p. aux États-Unis en 2018. Pour mettre ces effets en perspective, cela correspond à une perte d’un emploi manufacturier sur dix en Europe occidentale et d’un sur sept aux États-Unis. Néanmoins, les pertes d’emplois dans l’industrie manufacturière sont plus que compensées en définitive par les créations d’emplois dans les secteurs non manufacturiers, notamment les services aux entreprises.
L’exposition des régions aux nouvelles technologies numériques est associée à une augmentation durable de l’emploi. Ces créations d’emplois sont principalement portées par les services aux entreprises et les professions non répétitives. En revanche, elle est associée à des pertes d’emplois dans les régions exposées à l’innovation numérique dans des secteurs comptant une forte proportion d’emplois manuels répétitifs (par exemple, l’informatique ou la mécanique). Dans l’ensemble, les nouvelles technologies numériques ont un impact positif sur l’emploi, en entraînant une hausse de la demande de main-d’œuvre pour ce qui est des tâches complémentaires, alors qu’elles diminuent les besoins de main-d’œuvre dans les professions manuelles répétitives dont les tâches peuvent être plus facilement automatisées.
Les effets de l’exposition des régions aux évolutions commerciales et technologiques sur l’emploi à l’échelon régional sont décomposés en différents flux : entrée ou sortie de l’emploi, réallocation locale des emplois entre les secteurs, et migrations internes entre les régions. Qu’il s’agisse des chocs commerciaux ou des chocs technologiques, les entrées et les sorties de l’emploi constituent la principale variable d’ajustement, tandis que la mobilité entre les secteurs et les régions joue un rôle comparativement plus modeste.
L’évolution de l’emploi dans la région selon les principaux secteurs sous l’effet des changements structurels est en grande partie imputable aux flux d’entrées et de sorties de l’emploi au niveau national. Les chocs commerciaux et technologiques se traduisent par une hausse persistante du chômage des travailleurs du secteur manufacturier. Les études montrent que les coûts sociaux qui en résultent dépassent parfois le seul chômage pour englober la pauvreté, l’exclusion sociale, les maladies chroniques et les départs à la retraite prématurés. Les créations d’emplois dans les secteurs non manufacturiers sont en grande partie liées à des sorties de l’inactivité, ce qui englobe les jeunes entrant sur le marché du travail après la fin de leurs études. L’adaptation aux changements structurels est, dans une large mesure, propre à chaque génération : les cohortes plus âgées quittent le marché du travail, tandis que les cohortes plus jeunes débutent leur vie active dans des secteurs différents.
La mobilité entre les secteurs et les régions joue un rôle mineur dans l’adaptation aux changements structurels. Les flux nets de travailleurs entre l’industrie manufacturière et les autres secteurs représentent moins de 15 % de la baisse de l’emploi manufacturier liée à l’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires, et les flux nets interrégionaux n’en expliquent généralement qu’une part encore plus faible (sauf en Allemagne). Les données antérieures des États-Unis indiquent que les travailleurs ayant changé de secteur d’activité percevaient une rémunération initiale plus élevée, tandis que ceux qui n’ont pas changé de secteur percevaient une rémunération initiale inférieure et ont vu leurs revenus diminuer de façon plus marquée et plus durable. Pour ce qui est de l’exposition des régions à l’innovation numérique, la contribution des flux nets de travailleurs entre régions à la progression de l’emploi entre 2012 et 2017 est encore inférieure (la mobilité intersectorielle n’est pas considérée).
Les conséquences des chocs commerciaux et technologiques sur l’emploi à l’échelle régionale varient aussi selon les groupes d’entreprises, par exemple entre secteurs à hauts/bas salaires, entreprises à hauts/bas salaires et petites/grandes entreprises.
La concurrence des importations provenant de pays à bas salaires entraîne une contraction de l’emploi dans les secteurs à hauts salaires. La concurrence des importations réduit plus fortement l’emploi manufacturier dans les secteurs où les pratiques de fixation des salaires sont plus généreuses, tandis que la croissance de l’emploi non manufacturier est répartie de manière égale entre les secteurs à hauts et à bas salaires. L’innovation numérique soutient la création d’emplois de manière égale dans tous les secteurs, quel que soit leur niveau de salaire, mais les pertes d’emplois manuels impliquant des tâches répétitives se concentrent dans les secteurs à bas salaires.
La concurrence des importations provenant de pays à bas salaires transfère l’emploi vers de meilleures entreprises du secteur. Lorsque l’emploi se contracte dans un secteur, cette contraction tend à se concentrer dans les entreprises dont les avantages salariaux sont inférieurs à la moyenne du secteur ; celles-ci sont généralement de plus petite taille et moins productives. À l’inverse, lorsque l’emploi progresse dans un secteur, cette croissance tend à se concentrer dans les entreprises offrant des avantages salariaux supérieurs à la moyenne du secteur, souvent de grande taille et très productives. Ce processus de réallocation des emplois favorise la progression des salaires et de la productivité à l’échelle du secteur.
En moyenne, les chwangements structurels nécessitent une réallocation importante de l’activité dans les régions exposées, mais ils se traduisent à terme par des créations nettes d’emplois. Toutefois, des résultats positifs à l’échelle régionale à moyen et long terme peuvent masquer des effets négatifs persistants pour certains groupes de travailleurs, en raison d’une mobilité géographique et sectorielle limitée. Du point de vue de l’action publique, le principal défi consiste à limiter les vulnérabilités locales et à préparer les territoires aux changements en favorisant la diversification industrielle, en investissant dans l’éducation et les infrastructures et en anticipant les besoins en compétences, tout en atténuant les coûts sociaux grâce à des mesures de soutien aux travailleurs licenciés, à la suppression des obstacles à la mobilité entre secteurs et régions et à la promotion des possibilités d’emploi. Ce qui souligne l’importance d’associer aux politiques sociales et de l’emploi des politiques industrielles et régionales territorialisées.
Les marchés du travail connaissent des transformations structurelles profondes et rapides sous l’effet de la numérisation, des progrès de l’intelligence artificielle, de l’évolution de la dynamique du commerce mondial ainsi que de la transition énergétique dans de nombreux pays. L’ouverture des échanges et le progrès technologique ont tous deux été des moteurs essentiels de la croissance économique, entraînant une élévation du niveau de vie et une amélioration du bien-être. La capacité des territoires (ou des régions) à s’adapter à ces changements est toutefois très variable : certains en sortent renforcés et plus prospères, tandis que d’autres subissent un déclin économique durable. Ces trajectoires diverses ont des retombées importantes sur le bien-être des populations, et alimentent les inégalités croissantes sur le plan géographique – voir le chapitre 2. Pour relever ce défi pluridimensionnel, il faut un cadre d’action qui associe des politiques industrielles régionales et territorialisées et des politiques sociales et de l’emploi qui comportent également une dimension territoriale. Une telle approche est essentielle pour favoriser une croissance inclusive et atténuer les effets inégaux des changements structurels1.
Ce chapitre examine les conséquences des changements structurels du marché du travail à l’échelle locale dans les différents secteurs, et leurs implications pour les politiques publiques et les institutions. Il porte sur l’exposition régionale aux chocs commerciaux et technologiques importants, notamment l’adhésion de la Chine à l’OMC, l’élargissement de l’UE à l’Europe centrale et orientale, et la diffusion rapide des technologies numériques telles que l’intelligence artificielle et la robotique. Ces chocs ont constitué un facteur majeur de la réallocation des emplois entre les secteurs, leurs effets variant sensiblement selon les régions en fonction de leur composition sectorielle initiale et des caractéristiques de leur main-d’œuvre2. Les régions capables de s’adapter aux changements structurels créent suffisamment d’emplois pour maintenir un niveau d’emploi élevé, limitent les coûts sociaux de l’ajustement grâce à l’anticipation et à un soutien efficace aux travailleurs licenciés, et favorisent la réallocation des emplois vers des employeurs de qualité.
Les effets des chocs structurels sont analysés séparément pour les régions, les individus et les entreprises, en s’appuyant sur des travaux récents de Dustmann et al. (2025[1]) et Autor et al. (2025[2]). Dans la mesure où la composition des travailleurs et des entreprises peut évoluer dans le temps, les changements structurels peuvent avoir des implications différentes sur le plan qualitatif au niveau des régions, des travailleurs et des entreprises. Par exemple, Autor et al. (2025[2]) montrent qu’aux États‑Unis, même si l’emploi dans les régions s’est redressé dans la décennie qui a suivi le choc chinois, les travailleurs du secteur manufacturier ont vu leurs revenus diminuer durablement. Cet écart tient aux réactions des entreprises et des travailleurs : les entreprises manufacturières ont réduit la voilure via des suppressions d’emplois et des départs à la retraite, tandis que les entreprises de services se sont développées en embauchant des personnes entrant sur le marché du travail. En d’autres termes, les changements structurels ont été en partie absorbés par un renouvellement générationnel, tandis que la mobilité professionnelle entre les secteurs ou les régions en déclin et ceux en expansion est restée limitée. L’une des principales contributions de ce chapitre consiste à déterminer si des schémas similaires se retrouvent d’un pays à l’autre en réponse aux chocs commerciaux et dans quelle mesure les effets des chocs liés à la numérisation diffèrent3.
L’analyse empirique présentée dans ce chapitre s’appuie sur des données croisées employeurs-salariés couvrant une quinzaine de pays de l’OCDE sur la période 2000-2022 : Il s’agit du Canada, de la Norvège, des États-Unis ainsi que de 11 pays de l’Union européenne (Autriche, Danemark, Finlande, France, Allemagne, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Portugal, Espagne et Suède). Les marchés du travail locaux sont mesurés en petites unités administratives (régions TL3) ou zones de mobilité pendulaire.
Le chapitre est organisé en trois parties correspondant aux principaux éléments du cadre conceptuel présenté dans le Graphique 3.1. Il débute par une vue d’ensemble descriptive de l’exposition des marchés du travail locaux aux changements structurels sous la forme de chocs commerciaux et technologiques (section 0). Il fournit ensuite une analyse empirique des effets des chocs commerciaux et technologiques sur les régions, les travailleurs et les entreprises (section 3.2). Le chapitre se conclut par une analyse des implications pour l’action publique (section 3.3), couvrant : i) les politiques régionales visant à promouvoir l’emploi ou la productivité à l’échelle régionale (par exemple les investissements dans les infrastructures et l’éducation) ; ii) les politiques sociales et de l’emploi destinées à soutenir les travailleurs vulnérables (par exemple les dispositifs d’aide au revenu et les politiques actives du marché du travail) ; iii) les politiques industrielles territoriales ciblant certains secteurs ou certaines entreprises (par exemple les politiques visant à favoriser l’adoption de l’IA ou des technologies liées aux énergies renouvelables).
L’exposition des régions aux changements structurels est analysée à partir de leur degré de spécialisation sectorielle et de la manière dont celui-ci conditionne leur exposition aux chocs sectoriels à l’échelle nationale liés au commerce et aux technologies. Dans cette section, les marchés du travail locaux sont définis à partir de petites régions administratives ou, lorsque cela est possible, de zones de mobilité pendulaire. Les petites régions administratives (niveau territorial 3, TL3) correspondent généralement à la plus petite unité administrative infranationale au-dessus du niveau communal, comme les départements en France ou les provinces en Italie. Les régions appartenant à une même zone métropolitaine sont regroupées conformément à la classification des zones métropolitaines de l’OCDE (Fadic et al., 2019[3]). Les zones de mobilité pendulaire sont définies à partir d’informations détaillées concernant le lieu de travail et le lieu de résidence des travailleurs4,5.
Les restructurations sectorielles sont par nature des phénomènes locaux, qui découlent de la concentration géographique des activités économiques. Le degré de spécialisation industrielle d’une région est ici mesuré à l’aide de l’indice de spécialisation régionale de Krugman (voir Encadré 3.1 pour plus de précisions). En moyenne, dans l’ensemble des pays et des régions considérés, l’indice de spécialisation régionale est d’environ 0.2 (Graphique 3.2). Cela signifie qu’en moyenne, 20 % de l’emploi devrait être redistribué entre les secteurs pour que la région présente la même structure sectorielle que l’économie nationale. Cependant, la spécialisation sectorielle présente une forte hétérogénéité entre les régions d’un même pays, comme en témoignent les niveaux minimum et maximum de spécialisation observés dans chaque pays. Dans certaines régions, la structure sectorielle est très proche de celle de l’économie nationale, comme l’indiquent les faibles valeurs minimales de l’indice de Krugman présentées dans le graphique. Dans d’autres, la spécialisation régionale est beaucoup plus marquée, avec des valeurs maximales de l’ordre de 0.5 ou davantage6.
Indice de spécialisation régionale de Krugman redimensionné, moyenne des régions par pays [0‑1]
Note : un indice égal à « 0 » correspond à une absence de spécialisation régionale, tandis qu’un indice égal à « 1 » correspond à une spécialisation complète. Les valeurs comprises entre 0.00 et 0.10 correspondent à un très faible degré de spécialisation, celles comprises entre 0.10 et 0.20 à un faible degré de spécialisation, celles comprises entre 0.20 et 0.30 à un degré modéré de spécialisation, celles comprises entre 0.30 et 0.50 à un degré élevé de spécialisation et celles supérieures à 0.50 à un très fort degré de spécialisation. Par exemple, une valeur de 0.2 signifie que, pour que la structure sectorielle de la région corresponde à celle du reste du pays, 20 % de la main-d’œuvre devrait être réaffectée des secteurs surreprésentés vers les secteurs sous-représentés. L’indice est calculé à partir de données ventilées par région TL3/zone de mobilité pendulaire et par secteur d’activité défini à trois chiffres (quatre chiffres pour les États-Unis). Voir Encadré 3.1 pour plus de précisions.
Source : Setzler (à paraître[4]), « The local impact of structural change » (titre provisoire), à partir de données nationales croisées employeurs-salariés. Voir Tableau d’annexe 3.A.1. pour plus de précisions.
La concentration spatiale des activités économiques résulte d’une combinaison de facteurs géographiques et technologiques. Les caractéristiques propres à un territoire comprennent les ressources naturelles, les infrastructures, les compétences ainsi que les services publics. Par exemple, les activités extractives se concentrent dans les régions riches en ressources naturelles, tandis que les services logistiques tendent à se regrouper dans les villes portuaires. Les secteurs exposés aux échanges, notamment l’industrie manufacturière et les services échangeables, tirent particulièrement parti de la spécialisation géographique en exploitant les économies d’échelle et les effets d’agglomération (Ellison et Glaeser, 1997[5] ; Rosenthal et Strange, 2004[6]). La proximité géographique entre les entreprises appartenant à des secteurs connexes facilite les interactions au sein des réseaux de fournisseurs et favorise les effets d’entraînement du savoir. En parallèle, cette concentration géographique crée également une vulnérabilité disproportionnée aux chocs mondiaux et influence durablement les conditions socioéconomiques locales dans certains territoires (Rice et Venables, 2021[7]).
L’exposition des régions aux changements structurels dépend du degré de spécialisation de leur tissu économique dans des secteurs exposés à des chocs d’offre ou de demande à l’échelle nationale.
L’indice de spécialisation régionale de Krugman mesure l’écart entre la structure sectorielle d’une région et la moyenne nationale (Krugman, 1992[8]). Il est calculé comme la somme des écarts absolus entre les parts de l’emploi régional s des secteurs d’activité j au niveau à trois chiffres dans la région r et les parts correspondantes observées à l’échelle nationale :
L’indice de Krugman est compris entre 0 et 1. Il est égal à 0 lorsque la structure sectorielle d’une région correspond à la moyenne nationale. Lorsque la moyenne nationale inclut la région considérée, l’indice est strictement inférieur à 1 ; toutefois, en situation de spécialisation complète, le maximum tend vers 1 à mesure que le nombre de régions augmente. Par exemple, une valeur de 0.2 signifie que, pour que la structure sectorielle de la région corresponde à celle du reste du pays, 20 % de la main-d’œuvre devrait être réaffectée des secteurs surreprésentés vers les secteurs sous-représentés. Dans l’hypothèse où les secteurs dans lesquels la région est spécialisée représentent au total 40 % de la main-d’œuvre, contre 20 % dans le reste du pays, les autres secteurs représenteraient alors 60 % de la main-d’œuvre dans la région et 80 % dans le reste du pays. Dans ce cas, K = ½ × (0.4 – 0.2) + ½ × (0.8 – 0.6) = 0.2. La moyenne de l’indice calculée pour l’ensemble des régions, pondérée par l’emploi, fournit une indication du degré de spécialisation régionale d’un pays. Afin que l’indice ne dépende pas du nombre de régions d’un pays et puisse être comparé entre pays, il est redimensionné à l’aide du facteur R/(R−1).
L’exposition d’une région aux changements structurels à l’échelle nationale est mesurée au moyen d’une approche de type « shift-share », qui pondère les évolutions observées au niveau des secteurs à l’échelle nationale par la part de chaque secteur dans l’emploi régional au cours de l’année de référence :
où désigne la part de l’emploi du secteur j dans la région r au cours de l’année de référence , et est une variation sectorielle observée au niveau national d’une variable mesurant la composante agrégée des changements structurels commune à l’ensemble des régions, sur la base d’informations sectorielles du niveau à 2 ou 3 chiffres.
Les chocs commerciaux sont mesurés à partir de l’évolution, à l’échelle nationale, du taux de pénétration au niveau du secteur des importations provenant de Chine et des pays d’Europe centrale et orientale (« PECO ») entre 2000 et 2007 (L’exposition d’une région aux chocs commerciaux est calculée à l’aide de l’équation (2) avec . Les données relatives aux importations par secteur d’activité à deux chiffres proviennent de la base de données TiVA de l’OCDE. Les variations du taux de pénétration des importations sont calculées en divisant les variations des volumes d’importation par l’absorption intérieure initiale du secteur en 2000 (production intérieure du secteur + importations – exportations).
Les chocs technologiques sont mesurés à partir des demandes de brevets relatives aux technologies numériques déposées à l’échelle mondiale entre 2012 et 2021, ventilées par secteur d’activité au niveau à trois chiffres (suivant Prytkova et Petit (2025[9]) ainsi que Prytkova et al. (2024[10]). Les demandes de brevet associées aux différents secteurs proviennent de la base de données TechXposure. L’exposition d’une région aux chocs technologiques est calculée à l’aide de l’équation (2) avec . Le score d’exposition d’un secteur aux technologies numériques repose sur les similitudes sémantiques entre les brevets et les descriptions des secteurs d’activité. Il est également possible d’estimer séparément l’exposition aux technologies numériques des professions manuelles répétitives et des professions impliquant des tâches non répétitives, la base de données TechXposure fournissant des mesures d’exposition à la fois par secteur d’activité et par profession1.
1. Concrètement, cette estimation repose sur les étapes suivantes : i) agréger, pour chaque technologie, les mesures d’exposition des différentes professions en deux grands groupes (les professions manuelles répétitives et les autres professions) ; ii) ne retenir que les 25 % de technologies auxquelles chaque groupe professionnel est le plus exposé ; iii) calculer l’exposition moyenne à ces technologies pour un secteur d’activité et un groupe professionnel donnés. L’exposition régionale est mesurée en pondérant l’exposition au niveau sectoriel, calculée en moyenne pour l’ensemble des professions ou pour un groupe professionnel donné, par la part de chaque secteur dans l’emploi régional.
Les différences de spécialisation entre les régions se traduisent par des différences d’exposition aux changements structurels à l’échelle nationale, notamment ceux induits par l’intensification de la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires ou de l’innovation numérique (voir Encadré 3.1 pour plus de précisions).
En raison de la concentration géographique des activités économiques, l’exposition des régions à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires et à l’innovation numérique varie fortement (Graphique 3.4). Si la présente analyse porte sur l’exposition des régions à la concurrence des importations au cours des années 2000 et à l’innovation numérique au cours des années 2010, leur exposition aux changements structurels a pu évoluer sensiblement depuis lors, en raison des transformations des échanges commerciaux et de la nature du changement technologique, avec des conséquences potentiellement importantes pour les résultats observés à l’échelle régionale (voir Encadré 3.2).
De récents travaux de l’OCDE, ainsi que la littérature plus large sur le sujet, mettent en évidence l’influence de la reconfiguration des échanges commerciaux et du changement technologique, en particulier de l’intelligence artificielle (IA), sur les marchés du travail régionaux et sur les travailleurs dans les pays de l’OCDE.
L’incidence des échanges commerciaux avec la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale pourrait évoluer sensiblement à mesure que leur rôle dans l’économie mondiale évolue. Certains signes indiquent que la Chine réduit ses importations en provenance des économies avancées, à mesure qu’elle renforce son autonomie économique et qu’elle entre simultanément en concurrence plus directe avec les exportations de ces économies. Ce phénomène est particulièrement visible dans la zone euro, notamment dans le secteur automobile (de Soyres et al., à paraître[11]). De même, l’OCDE (à paraître[12]) met en évidence l’intégration croissante des pays d’Europe centrale et orientale dans les chaînes de valeur des entreprises de l’Union européenne, en particulier dans le secteur automobile.
Les augmentations récentes ou nouvelles des droits de douane, ainsi que l’intensification des tensions commerciales, devraient ralentir l’activité économique et peser sur les marchés du travail (OCDE, 2025[13]). Outre l’incertitude accrue entourant les politiques publiques, la hausse des droits de douane freine les échanges commerciaux, l’investissement et la croissance de la production et pourrait, à terme, peser également sur la croissance de l’emploi. Si les marchés du travail ont fait preuve de résilience à court terme, ces effets pourraient devenir plus visibles avec le temps, à mesure que les entreprises cessent d’absorber les hausses de coûts pour procéder à des ajustements plus durables de leur production et de leurs investissements, en particulier dans les régions fortement spécialisées et dépendantes du commerce international.
Une étude récente fondée sur un modèle multirégional d’entrées-sorties simulant une hausse des droits de douane conclut que celle‑ci pourrait entraîner des pertes d’emplois généralisées, qui dépasseraient au total 23 millions d’emplois à l’échelle mondiale dans les scénarios les plus défavorables, touchant de manière disproportionnée les travailleurs peu qualifiés et ceux occupant un emploi informel (Ernst, Michelena et Bertin, 2026[14]). Les données historiques confirment également ces résultats : une étude du FMI fondée sur des données nationales sur de longues séries chronologiques sur la période 1963-2014 montre que les relèvements des droits de douane sont associés à une baisse de la production intérieure et de la productivité, ainsi qu’à une hausse du chômage et des inégalités (Furceri et al., 2019[15]).
La part des travailleurs occupant des emplois exposés à l’IA générative varie fortement d’un territoire à l’autre, les estimations allant d’environ 16 % dans certaines régions à plus de 70 % dans d’autres, ce qui reflète des différences de composition sectorielle et de structure professionnelle (Graphique 3.3)¹. Les régions caractérisées par une forte concentration de l’emploi dans des secteurs tels que les TIC, la finance et l’éducation, ainsi que dans des métiers reposant sur des tâches cognitives et non répétitives, sont souvent davantage exposées à l’IA. Les disparités régionales d’exposition à l’IA pourraient accentuer les écarts déjà existants entre les zones urbaines et rurales en matière de revenus et de résultats sur le marché du travail (voir le chapitre 2).
Les données relatives aux effets de l’IA sur les marchés du travail locaux commencent seulement à émerger (voir la discussion au chapitre 1 du présent rapport). Dans une étude largement médiatisée, Brynjolfsson et al. (2025[16]) constatent que, si l’emploi total continue de progresser, l’emploi des jeunes travailleurs en début de carrière exerçant des professions les plus exposées à l’IA générative a reculé par rapport à celui observé dans les professions moins exposées. De même, Hampole et al. (2025[17]) constatent que l’adoption de l’IA ne s’est pas encore traduite par des pertes d’emplois généralisées, mais qu’elle est au contraire associée à des gains de productivité et à une progression de l’emploi dans les professions les plus exposées. Gal et al. (2024[18]) estiment que l’IA pourrait accroître la croissance annuelle de la productivité agrégée de 0.25 à 0.6 p.p. au cours des dix prochaines années.
Part de l’emploi fortement exposée à l’IA générative aujourd’hui ou dans un avenir proche, dernière année disponible
1. L’exposition régionale à l’IA générative est mesurée en estimant la part des travailleurs occupant des emplois comportant des tâches susceptibles d’être automatisées ou enrichies par les technologies d’IA générative. Les travailleurs sont considérés comme fortement exposés lorsque plus de 50 % des tâches associées à leur profession peuvent être réalisées à l’aide d’une IA générative (ChatGPT 3.5).
Note : Estimations fondées sur les régions de niveau TL2, sauf pour la Slovénie, où le niveau TL3 est utilisé. Dernière année disponible : 2024 pour le Canada et la Corée, 2023 pour l’Australie, la Colombie, le Costa Rica, les États-Unis, le Mexique, la Nouvelle‑Zélande, et le Royaume‑Uni, et 2022 pour tous les autres pays.
OCDE (2024) (2024[19]), Job Creation and Local Economic Development 2024: The Geography of Generative AI https://doi.org/10.1787/83325127-en.
L’impact du commerce sur les régions est analysé sous l’angle des changements soudains de la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires, consécutifs à l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et à l’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) entre 2004 et 20077. L’exposition locale d’une région est mesurée par l’augmentation du taux de pénétration des importations en provenance de Chine et des PECO entre 2000 et 2007, pondérée par la part de chaque secteur dans l’emploi régional. Dans la mesure où la concurrence des importations entraîne une baisse des prix, des marges bénéficiaires et de l’emploi dans les secteurs exposés, ses effets sont susceptibles de toucher de manière disproportionnée les régions les plus exposées, en particulier lorsque les travailleurs se heurtent à des obstacles à la mobilité sectorielle ou géographique. Les travaux consacrés au « choc chinois » mettent en évidence d’importantes pertes d’emplois et de revenus dans les marchés du travail locaux les plus exposés, ainsi que des séquelles durables pour les travailleurs déjà en poste (Autor, Dorn et Hanson, 2013[20] ; Dorn et Levell, 2024[21] ; Autor et al., 2025[22]). Bien que tous les pays examinés dans ce chapitre aient été exposés à une forte hausse de la concurrence des importations au début des années 2000, l’ampleur de cette exposition variait fortement d’une région à l’autre au sein des pays (Graphique 3.4, Partie A).
L’impact du changement technologique est analysé sous l’angle de l’innovation numérique au cours des années 2010. Les technologies numériques influencent les marchés du travail locaux par le biais d’effets technologiques et d’effets d’échelle, dont l’ampleur dépend de la manière dont elles complètent ou remplacent différents groupes de travailleurs, du profil de spécialisation régionale ainsi que d’autres caractéristiques propres aux territoires (par exemple : actifs incorporels, universités). Les technologies numériques, sous la forme de l’automatisation et des logiciels, tendent à réduire la demande de travailleurs effectuant des tâches répétitives, tout en complétant les compétences des travailleurs spécialisés dans des tâches non répétitives et interpersonnelles (effet technologique). En outre, les gains de productivité qu’elles génèrent se traduisent généralement par une baisse des prix et un renforcement de la demande de produits, avec des effets potentiellement positifs sur la demande globale de travail dans le secteur considéré (effet d’échelle). Les régions qui comptent une forte proportion de secteurs complémentaires des technologies numériques, disposent d’une main-d’œuvre plus qualifiée et investissent davantage dans les actifs incorporels sont plus susceptibles d’en bénéficier. L’exposition régionale à l’innovation numérique est mesurée à partir des demandes de brevets dans le monde portant sur 40 technologies numériques entre 2012 et 2021, associées aux secteurs d’activité au regard de la similarité sémantique entre les descriptions des brevets et des secteurs, puis pondérées en fonction de la part de chaque secteur dans l’emploi régional en 2010 (année de référence) (Prytkova et al., 2024[10] ; Prytkova et Petit, 2025[9]) (Partie B). L’exposition aux technologies numériques est en outre ventilée selon l’importance des différentes technologies numériques pour les différentes professions (par exemple, répétitives et non répétitives).
La présente analyse des changements structurels dans les régions complète les travaux en cours de l’OCDE visant à identifier les territoires exposés à une intensification des pressions de restructuration industrielle et à cartographier leurs trajectoires d’ajustement dans les marchés du travail locaux de six pays de l’OCDE sur la période 1975-2023, en mettant en évidence différentes trajectoires d’adaptation du marché du travail. Plus de la moitié des territoires ont fait preuve de résilience ou se sont redressés en moins de dix ans. Mais les trois‑quarts ont connu un déclin de l’emploi ou de la productivité. Les territoires disposant d’un tissu plus dense d’établissements d’enseignement supérieur, d’un secteur des services plus développé et d’une population plus jeune étaient mieux armés pour absorber les chocs et s’adapter à l’évolution des conditions (Ahrend et al., 2026[23]).
Exposition régionale à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires et à l’innovation numérique, par pays : scores z minimum, maximum et médian
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. L’exposition à l’innovation numérique correspond quant à elle au nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multipliée par la part de chaque secteur. Les mesures de l’exposition sont exprimées sous forme de scores z, obtenus en soustrayant la moyenne et en divisant par l’écart-type. Une valeur de 1 signifie que l’exposition d’une région aux changements structurels est supérieure d’un écart-type à la moyenne des régions du pays considéré. Voir Encadré 3.1 pour plus de précisions.
Source : Setzler (à paraître[4]), « The local impact of structural change » (titre provisoire), à partir de données nationales croisées employeurs-salariés. Voir Tableau d’annexe 3.A.1. pour plus de précisions.
Les régions ne se distinguent pas uniquement par leur degré d’exposition aux chocs commerciaux et technologiques, mais aussi par la composition de leur main-d’œuvre et du tissu d’entreprises. Les disparités géographiques d’exposition aux chocs commerciaux et technologiques se traduisent donc également par des différences d’exposition entre les travailleurs et entre les entreprises (Graphique 3.5). Les différences dans la composition de la main-d’œuvre s’expliquent en partie par le fait que certains groupes de travailleurs, tels que les jeunes ou les plus diplômés, sont plus mobiles que d’autres. Les différences dans la composition des entreprises s’expliquent dans une large mesure par les choix initiaux de localisation, les entreprises changeant rarement de lieu d’implantation (OCDE, 2023[24]).
Les travailleurs des activités manufacturières sont davantage concentrés dans les régions les plus exposées aux chocs commerciaux (ce qui n’est pas surprenant puisque, par définition, les chocs commerciaux n’ont exposé que les travailleurs du secteur manufacturier), tandis que les travailleurs des secteurs non manufacturiers sont davantage concentrés dans les régions les plus exposées à l’innovation numérique. En 2000, le travailleur moyen du secteur manufacturier vivait dans une région dont l’exposition aux chocs commerciaux était supérieure de 0.3 écart-type à la moyenne, contre une exposition inférieure de 0.1 écart-type à la moyenne pour le travailleur moyen du secteur non manufacturier (Graphique 3.5, Partie A). De même, en 2011, le travailleur moyen du secteur manufacturier vivait dans une région dont l’exposition aux chocs technologiques était inférieure de 0.1 écart-type à la moyenne, contre une exposition à peine supérieure à la moyenne pour le travailleur moyen du secteur non manufacturier (Graphique 3.5, Partie C).
Les travailleurs diplômés de l’enseignement supérieur sont concentrés dans des régions davantage exposées aux chocs technologiques et moins exposées aux chocs commerciaux, que ce soit dans le secteur manufacturier ou non manufacturier (Graphique 3.5, Parties A et C). L’effet du niveau d’études s’explique probablement en partie par la tendance des travailleurs les plus diplômés à s’installer dans les zones urbaines, généralement moins exposées aux chocs commerciaux. De même, les travailleurs nés à l’étranger sont concentrés dans des régions davantage exposées aux chocs technologiques, tant dans le secteur manufacturier que dans les autres, et moins exposées aux chocs commerciaux dans les autres activités. L’importance du statut migratoire tient au fait que les migrants ont tendance à s’installer dans les centres urbains, qui sont davantage exposés aux chocs technologiques et moins exposés aux chocs commerciaux. Les différences selon l’âge et le sexe sont négligeables, les écarts régionaux dans la structure de l’emploi par âge et par sexe étant généralement faibles.
Les travailleurs du secteur manufacturier employés dans des entreprises et des secteurs caractérisés par des pratiques de fixation des salaires plus généreuses (mesurées au moyen des avantages salariaux, c’est-à-dire des salaires moyens en fonction de la composition de la main-d’œuvre), ainsi que dans les grandes entreprises, sont concentrés dans des régions davantage exposées aux chocs commerciaux, tandis que l’inverse est observé pour les travailleurs du secteur non manufacturier (Graphique 3.5, Partie B). Les travailleurs du secteur manufacturier comme des autres secteurs employés dans de grandes entreprises, ou dans des entreprises ou des secteurs à salaires élevés sont concentrés dans des régions davantage exposées aux chocs technologiques que leurs homologues employés dans de plus petites entreprises ou dans des entreprises et secteurs à plus faibles salaires. Les écarts d’exposition selon le type d’entreprise sont économiquement significatifs, ce qui suggère que les entreprises à salaires élevés et à forte productivité tendent à se concentrer dans des territoires différents de ceux où sont implantées les entreprises à bas salaires et à faible productivité. En outre, le fait que ces écarts soient un peu plus marqués que ceux observés entre les différents groupes de travailleurs indique que les disparités régionales reflètent principalement la composition des entreprises plutôt que celle de la main-d’œuvre.
Exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires et à l’innovation numérique, par grand secteur et catégorie de travailleurs ou d’entreprises dans l’année de référence, scores z (écarts-types par rapport à la moyenne)
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. L’exposition à l’innovation numérique correspond quant à elle au nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multipliée par la part de chaque secteur. Le graphique présente l’exposition régionale moyenne ventilée selon les caractéristiques des travailleurs et des entreprises observées au cours de l’année initiale de la période étudiée. Toutes les mesures d’exposition sont exprimées sous forme de scores z, obtenus en soustrayant la moyenne et en divisant par l’écart-type. Une valeur de 1 signifie que l’exposition d’une région aux changements structurels est supérieure d’un écart-type à la moyenne des régions du pays considéré. Les avantages salariaux des entreprises mesurent les salaires moyens versés par les entreprises, en fonction de la composition de la main-d’œuvre, selon l’approche proposée par Abowd et al. (1999[25]). Les avantages salariaux sectoriels correspondent à la moyenne pondérée par l’emploi des avantages salariaux des entreprises, selon l’approche de Card et al (2025[26]). Voir Encadré 3.1 pour plus de précisions.
Moyenne non pondérée calculée pour les pays suivants : Allemagne, Autriche, Canada, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède.
* Les États-Unis sont exclus du calcul de la moyenne pour les avantages salariaux des entreprises et la taille des entreprises dans les Parties A et B, et ne sont pas pris en compte dans les Parties C et D.
Source : Autor et al. (2025[22]), Places versus people: the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), à partir de données nationales croisées employeurs-salariés. Voir Tableau d’annexe 3.A.1. pour plus de précisions.
L’impact des changements structurels sur les marchés du travail locaux est analysé à l’aide du cadre méthodologique introduit par Dustmann et al. (2025[1]) et appliqué par Autor et al. (2025[22]) pour étudier l’incidence du choc chinois sur les marchés du travail locaux aux États-Unis (voir Encadré 3.3 pour plus de précisions). Les résultats sont regroupés pour l’ensemble des pays de l’Union européenne et la Norvège afin d’inclure dans l’analyse les pays comptant un nombre limité de régions, tout en conservant une base suffisante pour réaliser des inférences statistiques8. Les estimations relatives aux États-Unis sont tirées des travaux d’Autor et al., (2025[22]) qui utilisent le même modèle empirique avec des données sectorielles et régionales légèrement plus désagrégées. Les régions renvoient aux petites régions (TL3) ou aux zones de mobilité pendulaire.
L’approche empirique utilisée pour analyser l’incidence des changements structurels sur les marchés du travail locaux repose sur les travaux de Dustmann et al. (2025[1]) et d’Autor et al. (2025[2]) L’incidence des changements structurels est analysée séparément pour l’emploi local, les flux de travailleurs entre régions, les secteurs d’activité et les statuts d’emploi, ainsi que pour les différents types d’entreprises. Formellement, l’analyse repose sur la décomposition des variations de l’emploi dans chaque région r entre l’année t et une année de référence , exprimées en pourcentage de la population de l’année de référence (« territoires »), en flux nets de travailleurs (« individus ») et en réallocation des emplois entre entreprises (« entreprises ») :
où désigne l’emploi salarié régional et la population initiale de la région. La variation de l’emploi régional entre une année donnée t et l’année initiale , figurant au membre de gauche de l’équation, est décomposée en la somme des flux nets de travailleurs correspondant à différents canaux d’ajustement, indexés par c. Les travailleurs peuvent changer de secteur sans changer de région (canal de la mobilité intersectorielle), changer de région tout en restant en emploi (canal de la mobilité géographique)¹, entrer et sortir de l’emploi pendant la période d’âge actif (canal de la mobilité liée à l’emploi), ou entrer et sortir de la population d’âge actif (canal de la mobilité liée à l’âge)². L’effet « territoires » peut également être décomposé en variations nettes de l’emploi entre différentes catégories d’entreprises, indexées par f. Les entreprises sont distinguées en fonction des pratiques salariales de leur secteur, de leurs pratiques salariales propres par rapport à la moyenne de leur secteur et de leur taille. La décomposition est réalisée pour l’emploi régional total ainsi que pour l’emploi par grand secteur d’activité (secteur manufacturier et non manufacturier).
Afin de quantifier l’effet des changements structurels sur les territoires, les travailleurs et les entreprises, des modèles en différences de long terme sont estimés séparément pour chaque année t :
où représente la variation nette de l’emploi régional depuis l’année de référence, ou alors des composantes travailleurs ou entreprises, tandis que désigne l’exposition locale aux changements structurels induits par le commerce ou la technologie. Le coefficient d’intérêt mesure l’effet de l’exposition locale aux changements structurels des territoires, des travailleurs ou des entreprises. où représente un ensemble de variables de contrôle mesurées au niveau régional au cours de l’année de référence, destinées à tenir compte des différences préexistantes entre régions, telles que la part initiale du secteur manufacturier (pour les chocs commerciaux) ou la part des secteurs exposés et l’évolution du ratio emploi/population régional entre 2004 et 2012 (pour les chocs technologiques). Enfin, désigne le terme d’erreur, regroupé au niveau régional. Toutes les régressions sont pondérées par l’emploi régional total au cours de l’année de référence. Lorsque les régions de plusieurs pays sont regroupées (comme dans le cas de l’estimation des résultats pour l’Europe), nous contrôlons en outre les effets fixes par pays afin de tenir compte des différences entre pays liées à une hétérogénéité inobservée invariante dans le temps. Les régressions étant estimées séparément pour chaque année, les effets fixes temporels sont absorbés dans la constante.
1. Aux fins de la présente analyse, le fait de ne pas occuper un emploi est défini comme l’absence d’emploi salarié dans le pays considéré et peut inclure l’exercice d’une activité indépendante ou d’un emploi dans un autre pays.
2. La dimension longitudinale des données permet de définir des concepts d’entrées et de sorties à partir de l’âge, de la région, du statut d’emploi et du secteur d’activité de chaque individu au cours de chaque année , par comparaison avec l’année initiale . Les travailleurs âgés de moins de 18 ans au cours de l’année et de plus de 64 ans au cours de l’année sont systématiquement comptabilisés dans le canal de mobilité liée à l’âge.
L’incidence estimée des chocs commerciaux sur l’emploi régional total ainsi que sur ses composantes relevant du secteur manufacturier et non manufacturier est présentée dans Graphique 3.6 pour l’Europe occidentale (9) (Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, France, Italie, Norvège, Portugal, et Suède), 9 le Canada, l’Allemagne et les États-Unis. L’effet de la technologie sur l’emploi régional total et les contributions des professions manuelles répétitives et non répétitives sont présentés dans Graphique 3.7 pour l’Europe (12) (Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, Finlande, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal et Suède), le Canada, l’Allemagne et les États-Unis. L’emploi régional est mesuré par la variation de l’emploi des personnes d’âge actif sur la période, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence (pour rester cohérent avec la décomposition au niveau des travailleurs en Section 3.2.2)10. Contrairement aux études qui s’intéressent uniquement aux entreprises ou à certains secteurs d’activité, l’approche régionale retenue ici permet d’appréhender la manière dont les changements se propagent dans l’ensemble d’un territoire par effets d’entraînement et autres effets d’équilibrage généraux. Cela comprend notamment l’augmentation de la demande locale de services émanant des entreprises du secteur manufacturier (« effet multiplicateur »), les liens entre entreprises au sein de la chaîne d’approvisionnement locale (« liaisons entrées-sorties ») et la mobilité des travailleurs entre entreprises et secteurs d’activité locaux (« réallocation »). L’effet net global résulte de la combinaison de ces différents mécanismes, auxquels s’ajoutent les effets directs exercés sur les entreprises et les secteurs d’activité.11
L’exposition régionale à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires est associée à un recul durable de la part du secteur manufacturier dans l’emploi, avec des différences d’ampleur importantes entre l’Europe occidentale (9) et les États-Unis. Une hausse d’un écart-type de l’exposition d’une région aux échanges commerciaux, soit le passage d’une exposition moyenne à une exposition élevée entre le 80e et le 90e centile, est associée à une diminution moyenne de l’emploi dans le secteur manufacturier en 2018 de 0.8 p.p. au Canada, 0.5 p.p. en Europe occidentale (9), 1 p.p. en Allemagne et 1.4 p.p. aux États-Unis. Pour mettre ces effets en perspective, le secteur manufacturier représentait 11 % de la population d’âge actif occupée aux États-Unis en 2000, 10% au Canada en 2001, et 5 % en Europe occidentale en 2002. Ainsi, les baisses constatées par écart-type d’exposition aux échanges commerciaux se traduisent ainsi par la perte d’environ un emploi sur sept dans le secteur manufacturier aux États-Unis, d’un sur dix en Europe occidentale, et un sur vingt-trois au Canada.12
La croissance de l’emploi dans les autres secteurs finit par compenser les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier dans la plupart des pays, mais avec des disparités importantes au niveau du calendrier. Les créations d’emplois cumulées dans le secteur non manufacturier compensent plus que totalement les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier dès le début en Allemagne, mais seulement à partir de 2013 aux États-Unis et de 2015 en Europe occidentale (9). Au Canada, où l’effet négatif sur l’emploi dans l’industrie manufacturière est limité, rien n’indique que des créations d’emplois compensatoires aient eu lieu dans les secteurs non manufacturiers.13 Une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale aux échanges commerciaux est associée à une hausse de l’emploi non manufacturier de 0.7 p.p. en 2018 en Europe occidentale (principalement dans les services aux entreprises, voir Encadré 3.4), de 2.1 p.p. en Allemagne et de 2.7 p.p. aux États-Unis14. Bien que le modèle empirique n’établisse pas de lien direct entre l’intensification de la concurrence des importations et la croissance de l’emploi non manufacturier15, celle‑ci pourrait s’expliquer en partie par les effets de prix relatifs induits par la concurrence des importations, qui renforcent la compétitivité des services échangeables, éventuellement sous l’effet d’un allègement des pressions salariales résultant de l’augmentation de l’offre effective de main-d’œuvre consécutive à la contraction de l’emploi manufacturier. La croissance de l’emploi non manufacturier peut également résulter de mesures d’accompagnement, comme indiqué à la section 3.3. Au total, l’exposition régionale aux échanges commerciaux est associée en 2018, à une hausse de l’emploi total rapporté à la population initiale de 0.2 p.p. en Europe occidentale, 1.1 p.p. en Allemagne et de 1.4 p.p. aux États-Unis. Le Canada fait exception, dans la mesure où l’emploi local ne se redresse pas.
Alors qu’aux États-Unis les effets de la concurrence des pays à bas salaires sont largement imputables à l’essor de la Chine dans le commerce mondial depuis 2001, en Europe occidentale, l’élargissement de l’UE aux pays de l’Est entre 2004 et 2007 joue également un rôle important, son effet étant même légèrement supérieur à celui du renforcement de la concurrence des importations en provenance de Chine (Graphique d’annexe 3.B.1). Au Royaume‑Uni, les deux sources de concurrence des importations contribuent au recul de l’emploi dans le secteur manufacturier, mais la concurrence des importations en provenance de Chine en constitue le principal moteur (Foliano et Riley, 2017[27]). En Allemagne, les importations en provenance de Chine ont principalement remplacé les importations en provenance d’autres pays à bas salaires, ce qui explique leur faible impact sur l’emploi manufacturier (Dauth, Findeisen et Suedekum, 2014[28]). De même, au Japon, la baisse du coût des importations de biens intermédiaires a soutenu la productivité des entreprises et favorisé les créations d’emplois (Taniguchi, 2019[29]). À l’inverse, aux États-Unis et au Canada, les importations en provenance de Chine sont entrées plus directement en concurrence avec les entreprises et les travailleurs nationaux. (Autor, Dorn et Hanson, 2013[20] ; Murray, 2017[30]). Ces dernières années, les effets des échanges commerciaux pourraient évoluer à mesure que les exportations chinoises deviennent de plus en plus similaires à celles des économies avancées, notamment dans la zone euro, tandis que les pays d’Europe centrale et orientale s’intègrent de plus en plus aux chaînes d’approvisionnement de l’UE (Encadré 3.2)16.
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires sur l’emploi régional, divisé par la population d’âge actif initiale, par grand secteur
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. Le graphique montre l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont normalisés en soustrayant la moyenne nationale puis en divisant par l’écart-type national. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Les estimations pour l’Europe occidentale reposent sur les neuf pays suivants : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, France, Italie, Norvège, Portugal et Suède. Les estimations relatives aux États-Unis sont tirées d’Autor et al. (2025[22]), et reposent sur le même modèle empirique, mais elles ne prennent en compte que les importations en provenance de Chine et s’appuient sur des données sectorielles légèrement plus détaillées. Les régions correspondent aux zones de mobilité pendulaire dans le cas de l’Allemagne, de la France et des États-Unis, et aux petites régions administratives dans les autres pays.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people: the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
Il importe de noter que les effets du commerce avec la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale sur les marchés du travail locaux ne sont pas seulement liés à l’intensification de la concurrence des importations dans les secteurs à bas salaires, mais aussi modelés par les nouvelles possibilités d’exportation. En Allemagne, l’augmentation des importations en provenance de pays à bas salaires s’est accompagnée d’une hausse des exportations. Lorsqu’on tient compte des effets de l’augmentation des exportations, il apparaît même que le commerce international, dans son ensemble, a créé davantage d’emplois dans le secteur manufacturier qu’il n’en a détruit en Allemagne (Dauth, Findeisen et Suedekum, 2014[28]). Cela reflète en partie l’importance des machines et équipements spécialisés dans l’industrie manufacturière allemande, des secteurs qui étaient à la fois moins directement exposés à la concurrence chinoise et bien placés pour tirer parti de la hausse de la demande émanant des entreprises chinoises. Les exportateurs allemands ont peut-être également tiré parti d’une longue période de modération salariale, favorable à leur compétitivité. À l’inverse, les effets sur les marchés du travail locaux ont été plus défavorables dans des pays comme les États-Unis et le Royaume‑Uni, où les entreprises manufacturières étaient plus directement exposées à la concurrence des importations chinoises et où la progression des importations ne s’est pas accompagnée d’une hausse comparable des exportations (Dorn et Levell, 2024[21]).
L’exposition des régions aux nouvelles technologies numériques est associée à une augmentation persistante de l’emploi total. Une augmentation d’un écart-type de l’exposition technologique d’une région est associée à une hausse moyenne de l’emploi total de 0.4 p.p. entre 2012 et 2017 en Europe (12), Allemagne et aux États-Unis, et de 2 p.p. au Canada.17 Ces effets sont largement imputables aux services aux entreprises (voir Encadré 3.4) et aux secteurs incluant en grande majorité des métiers non répétitifs. Les régions exposées aux innovations numériques affectant principalement les secteurs à forte intensité de professions manuelles répétitives enregistrent souvent un recul de leur part dans l’emploi, à l’exception de l’Allemagne. Autrement dit, l’exposition à l’innovation numérique tend principalement à compléter le travail humain en stimulant la demande de travailleurs exerçant des tâches complémentaires. En revanche, dans les professions manuelles répétitives, où les tâches sont plus facilement automatisables, elle se traduit par une réduction des besoins de main-d’œuvre. Ces résultats sont globalement similaires à ceux de Prytkova et al. (2024[10]) pour l’Europe et de Prytkova et Petit (2025[9]) pour les États-Unis. Une explication possible de la situation particulière de l’Allemagne est que les travailleurs exerçant des professions manuelles répétitives ont mieux réussi à s’adapter aux évolutions technologiques en occupant d’autres fonctions au sein de leur entreprise, grâce notamment à la formation professionnelle, aux marchés internes du travail et au dialogue social (Battisti, Dustmann et Schönberg, 2023[31] ; Dauth et al., 2021[32]).
La présente analyse des effets de l’innovation numérique complète la littérature empirique consacrée aux effets de la diffusion des robots industriels sur les marchés du travail locaux. Pour les États-Unis, Acemoglu et Restrepo (2020[33]) montrent que les zones de mobilité pendulaire les plus exposées à l’adoption des robots entre 1990 et 2007 ont enregistré une baisse à la fois de l’emploi total et des salaires, les pertes d’emplois étant concentrées dans le secteur manufacturier et les créations d’emplois dans les services demeurant limitées. Leur cadre d’analyse met en évidence la manière dont les robots se substituent aux tâches de production répétitives, tandis que les gains de productivité peuvent ne pas se traduire pleinement par des créations d’emplois au niveau local en présence de frictions d’ajustement et lorsque la demande bénéficie à d’autres territoires. Pour l’Allemagne, Dauth et al. (2021[32]) constatent que l’exposition aux robots a réduit l’emploi manufacturier dans les régions les plus exposées, sans pour autant entraîner de baisse de l’emploi total, la croissance de l’emploi dans les services ayant compensé les pertes enregistrées dans le secteur manufacturier. Le coût de l’ajustement a été supporté de manière disproportionnée par les personnes entrant sur le marché du travail, tandis que de nombreux travailleurs déjà en poste se sont réorientés vers d’autres fonctions au sein de leur entreprise. L’analyse ne prend pas en compte les évolutions récentes de l’IA, potentiellement majeures pour les régions spécialisées dans les TIC et la finance, dont les effets sur l’emploi pourraient être distincts en raison de sa capacité à se substituer à la main-d’œuvre ou à accroître la productivité (Encadré 3.2).
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à l’innovation numérique sur l’emploi régional, divisé par la population d’âge actif initiale, par type de technologie
Note : L’exposition à l’innovation numérique est mesurée par le nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multiplié par la part de chaque secteur. Les graphiques présentent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition aux technologies, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont normalisés en soustrayant la moyenne nationale puis en divisant par l’écart-type national. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Les estimations pour l’Europe reposent sur les 12 pays suivants : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, Finlande, France, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Portugal et Suède. Les régions correspondent aux zones de mobilité pendulaire dans le cas de l’Allemagne, des États-Unis et de la France, et aux petites régions administratives dans les autres pays.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people: the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
Les changements structurels de nature induits par les chocs commerciaux et technologiques sont souvent associés à des créations d’emploi dans le secteur non manufacturier. Le présent encadré s’intéresse aux secteurs dans lesquels ces nouveaux emplois sont créés (Graphique 3.8). Il montre que les créations d’emplois dans les autres activités se concentrent dans les services publics, notamment la santé et l’éducation, et également dans les services aux entreprises, tels que les services liés aux TIC et les services financiers et juridiques. À l’inverse, les services aux consommateurs ne montrent qu’une réaction faible, voire inexistante, aux chocs commerciaux ou technologiques. Cette tendance laisse penser que les emplois créés dans le sillage des changements commerciaux et technologiques tendent à être relativement intensifs en compétences. La section 3.2.3 examine si ces emplois sont également concentrés dans des entreprises et des secteurs caractérisés par des pratiques salariales plus favorables.
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires et à l’innovation numérique sur l’emploi régional, par secteur, en Europe (occidentale)
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. L’exposition à l’innovation numérique correspond quant à elle au nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multipliée par la part de chaque secteur. Les graphiques montrent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont normalisés en soustrayant la moyenne nationale puis en divisant par l’écart-type national. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Les services aux entreprises comprennent le commerce, les transports et les services d’utilité publique, l’information et la communication, les activités financières ainsi que les services professionnels et aux entreprises. Les services publics comprennent l’administration publique, la santé et l’éducation. Les services aux consommateurs comprennent les activités de loisirs, d’hébergement et de restauration, ainsi que les autres activités de services. Les autres secteurs comprennent la construction, les activités extractives et l’agriculture. Les graphiques excluent la Hongrie, les données sous-jacentes n’ayant pas pu être exploitées pour des raisons de confidentialité.
Les estimations pour l’Europe reposent sur les neuf pays suivants pour les chocs commerciaux : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, France, Italie, Portugal et Suède, auxquels s’ajoutent Finlande, Hongrie et Pays-Bas pour les chocs technologiques.
Source : données nationales croisées employeurs-salariés d’après Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays.
Les changements structurels induits par le commerce et la technologie ont des effets importants sur l’emploi régional et sa répartition entre les secteurs d’activité (Encadré 3.4). La présente sous-section examine les mécanismes à l’œuvre dans cette transformation en s’intéressant aux flux de travailleurs entre : i) l’emploi des personnes d’âge actif et la population hors âge actif (« canal de la mobilité liée à l’âge ») ; ii) l’emploi salarié des personnes d’âge actif et la non-activité salariée des personnes d’âge actif (« canal de la mobilité liée à l’emploi »)18 ; iii) les secteurs au sein d’une région (« canal de la mobilité intersectorielle »)19 ; et iv) l’emploi dans différentes régions (« canal de la mobilité géographique »). L’analyse de ces flux s’appuie sur la dimension longitudinale des données individuelles sous-jacentes, qui permet de suivre, depuis l’année de référence, les entrées et sorties de l’emploi dans le pays ainsi qu’entre entreprises et régions.
L’évolution de l’emploi régional selon les principaux secteurs sous l’effet de la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires est en grande partie imputable aux flux d’entrées et de sorties de l’emploi. Cette évolution ressort clairement des contributions combinées du canal de la mobilité liée à l’emploi et du canal de la mobilité liée à l’âge dans Graphique 3.7. Dans tous les pays considérés, les flux nets d’entrées et de sorties de l’emploi expliquent l’essentiel de l’évolution de l’emploi régional selon les principaux secteurs imputable à l’exposition régionale aux échanges commerciaux20. Il est important de noter que cela implique que les travailleurs qui quittent l’industrie manufacturière pour rejoindre les secteurs non manufacturiers ne sont, dans une large mesure, pas les mêmes individus. Toutefois, l’importance relative du canal de la mobilité liée à l’âge et du canal de la mobilité liée à l’emploi diffère selon les pays. Aux États-Unis, la mobilité liée à l’âge constitue le principal mécanisme d’ajustement aux chocs commerciaux : les travailleurs seniors quittent les emplois du secteur manufacturier lorsqu’ils partent à la retraite, tandis que les jeunes travailleurs occupent des emplois non manufacturiers dans les régions les plus exposées aux échanges commerciaux ; la mobilité liée à l’emploi joue un rôle mineur. La mobilité liée à l’âge explique 65 % de la baisse de l’emploi manufacturier entre 2000 et 2019. À l’inverse, en Europe occidentale, en Allemagne et au Canada, la mobilité liée à l’âge et la mobilité liée à l’emploi ont toutes les deux tendance à jouer un rôle important. L’importance de la mobilité liée à l’emploi dans les créations d’emplois non manufacturiers en Europe occidentale s’explique en grande partie par les migrations des pays d’Europe centrale et orientale vers l’Europe occidentale consécutives à la levée progressive des restrictions à la mobilité de la main-d’œuvre à partir du début des années 2010 (voir Graphique d’annexe 3.B.2 pour la France et l’Allemagne)21,22.
La mobilité entre les secteurs et les régions n’entre que très peu en ligne de compte dans l’ajustement à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires. Les flux nets de sortie des secteurs représentent 12 % de la baisse de l’emploi manufacturier entre 2002 et 2018 en Europe occidentale et 14 % entre 2000 et 2018 aux États-Unis, tandis que les flux nets d’entrée expliquent une part encore plus faible de l’augmentation de l’emploi non manufacturier. Par conséquent, les flux directs de travailleurs entre secteurs n’expliquent qu’une faible part de la réallocation de l’emploi entre les secteurs23. Pour les États-Unis, les données indiquent que les travailleurs du secteur manufacturier qui percevaient des salaires plus élevés avant le choc chinois étaient plus susceptibles de se réorienter vers des emplois hors du secteur manufacturier et de subir des pertes de revenus moins importantes. À l’inverse, les travailleurs moins bien rémunérés sont moins susceptibles de changer de secteur et subissent des pertes de revenus plus importantes, dans la mesure où ils demeurent exposés aux effets de la concurrence des importations (Autor et al., 2014[34]). La mobilité géographique nette à l’intérieur des pays explique une part tout aussi limitée du recul de l’emploi manufacturier (13 % en Europe occidentale et 15 % aux États-Unis). Fait remarquable, aux États-Unis, le recul de l’emploi manufacturier dans les régions exposées aux échanges commerciaux s’explique davantage par une baisse des arrivées de migrants en provenance d’autres régions que par une hausse des départs vers d’autres régions, contrairement à une idée largement répandue (Autor et al., 2025[22]). La migration intérieure nette tend à freiner la progression de l’emploi non manufacturier en Europe occidentale et aux États-Unis, mais à la soutenir en Allemagne24.
Dans l’ensemble, l’analyse montre que la reprise des territoires et l’ajustement des individus suivent des trajectoires distinctes. Si l’emploi total tend à se redresser sur les marchés du travail locaux quelques années après un choc commercial, les travailleurs du secteur manufacturier en subissent des effets beaucoup plus persistants. L’ajustement est largement générationnel : les travailleurs seniors quittent le secteur manufacturier, souvent de manière définitive, tandis que les jeunes travailleurs accèdent à des emplois non manufacturiers. Ce processus peut s’accompagner de coûts sociaux importants. Les données relatives aux États-Unis indiquent que seule une faible part des pertes de revenus est compensée par les transferts sociaux (Autor, Dorn et Hanson, 2013[20]) et que les conséquences des chocs commerciaux vont bien au-delà de la seule perte de revenu : elles pourraient notamment contribuer à une diminution des taux de mariage et de cohabitation, sous l’effet de l’augmentation de la proportion de jeunes hommes sans emploi et sortis du système éducatif (NEET) (Autor, Dorn et Hanson, 2019[35]), ainsi qu’à une hausse de la criminalité et de la mortalité associée à l’abus de drogues et d’alcool (Feler et Senses, 2017[36] ; Autor, Dorn et Hanson, 2019[35]).
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires sur les flux nets de travailleurs, par grand secteur
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. Les graphiques montrent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. La ligne rouge correspond à l’effet estimé sur l’emploi présenté dans Graphique 3.6.
Flux nets liés à l’âge : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui avaient moins de 18 ans au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui sont âgés de plus de 64 ans au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Flux nets liés à l’emploi : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui n’occupaient pas un emploi salarié dans le même pays au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui n’occupent pas un emploi salarié dans le même pays au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Flux nets intersectoriels : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi non manufacturier dans la région r au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi non manufacturier dans la région r au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Flux nets interrégionaux : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui étaient employés dans une région autre que la région r au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui sont employés dans une autre région au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Les estimations pour l’Europe occidentale reposent sur les neuf pays suivants : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, France, Italie, Norvège, Portugal et Suède. Les estimations relatives aux États-Unis sont tirées des travaux d’Autor et al., (2025[22]) en utilisant le même modèle empirique, mais en s’intéressant uniquement aux importations provenant de Chine, avec des données sectorielles légèrement plus détaillées. Les régions correspondent aux zones de mobilité pendulaire dans le cas de l’Allemagne, des États-Unis et de la France, et aux petites régions administratives dans les autres pays.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people: the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
Comme dans le cas des chocs commerciaux, les marchés du travail régionaux s’ajustent principalement à l’innovation numérique par des transitions vers l’emploi et hors de l’emploi dans le pays, tandis que la mobilité entre régions joue un rôle mineur (Graphique 3.10).25 L’augmentation de l’emploi observée entre 2012 et 2017 sous l’effet de l’exposition régionale aux technologies numériques est très largement imputable aux flux nets en provenance du non-emploi, en particulier de l’enseignement. De même, la baisse de l’emploi dans les professions manuelles répétitives est entièrement imputable à des flux nets vers le non-emploi et, comme dans le cas des chocs commerciaux, se traduit par un non-emploi durable, avec des conséquences sociales et budgétaires potentiellement importantes. Les données empiriques suggèrent en outre que les régions exposées à l’automatisation connaissent non seulement une baisse de l’emploi dans les professions manuelles répétitives, mais aussi une hausse de l’emploi précaire, de l’instabilité des revenus et de la participation au marché du travail (Acemoglu et Restrepo, 2020[33] ; Graetz et Michaels, 2015[37]). Dans les activités de services, la gestion algorithmique et la réorganisation du travail peuvent accroître les contraintes professionnelles et réduire l’autonomie des travailleurs, ce qui peut affecter leur bien-être même lorsque leur emploi est maintenu (Rosenblat et Stark, 2015[38] ; De Stefano, 2015[39]).
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à l’innovation numérique sur les flux nets de travailleurs par type de profession
Note : L’exposition à l’innovation numérique est mesurée par le nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multiplié par la part de chaque secteur. Les graphiques montrent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. La ligne sombre correspond à l’effet estimé sur l’emploi présenté dans Graphique 3.6.
Flux nets liés à l’âge : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui avaient moins de 18 ans au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui sont âgés de plus de 64 ans au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Flux nets liés à l’emploi : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui n’occupaient pas un emploi salarié dans le même pays au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui n’occupent pas un emploi salarié dans le même pays au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Flux nets interrégionaux : différence entre i) le nombre de travailleurs d’âge actif qui étaient employés dans une région autre que la région r au cours de l’année de référence et qui occupent un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année t, et ii) le nombre de travailleurs d’âge actif qui occupaient un emploi manufacturier (non manufacturier) dans la région r au cours de l’année de référence et qui sont employés dans une autre région au cours de l’année t, divisée par la population d’âge actif de l’année de référence.
Les estimations pour l’Union européenne reposent sur les 12 pays suivants : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, Finlande, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède.
Les estimations relatives aux États-Unis sont tirées des travaux d’Autor et al., (2025[22]) et reposent sur le même modèle empirique, mais sur des données sectorielles et régionales légèrement plus détaillées.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people: the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
L’impact des chocs commerciaux et technologiques sur les marchés du travail locaux peut également être analysé en examinant la manière dont les différents groupes d’entreprises s’ajustent. Trois distinctions entre entreprises sont considérées : i) en distinguant les secteurs dont les avantages salariaux sont supérieurs ou inférieurs à la médiane ; ii) en distinguant les entreprises dont les avantages salariaux (au sein d’un même secteur) sont supérieurs ou inférieurs à la médiane ; iii) en distinguant les entreprises de plus ou de moins de 100 salariés.
Les changements structurels affectent différemment les secteurs selon leurs pratiques de fixation des salaires (Graphique 3.11)26. L’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires réduit l’emploi dans les secteurs manufacturiers caractérisés par des pratiques salariales plus favorables (en fonction de la composition de la main-d’œuvre), tandis que la hausse correspondante de l’emploi non manufacturier a également tendance, dans une moindre mesure, à se concentrer dans les secteurs offrant des rémunérations élevées. (Partie A). Cela confirme les observations empiriques selon lesquelles le recul de l’emploi manufacturier est associé à la disparition d’emplois de qualité. La création de nouveaux emplois dans les secteurs non manufacturiers, et en particulier dans les services aux entreprises, est généralement associée à des emplois plus qualifiés, mais pas toujours à des pratiques de fixation des salaires plus généreuses à niveau de compétences donné (Criscuolo et al., 2023[40]). Cela s’explique probablement en partie par le rôle moins important de la négociation collective en dehors du secteur manufacturier.
Au sein d’un même secteur, les changements structurels affectent également différemment les entreprises selon leurs pratiques salariales (Partie B). Lorsque l’emploi se contracte dans un secteur, cette contraction est souvent plus marquée dans les entreprises dont les avantages salariaux sont inférieurs à la moyenne du secteur. Il s’agit souvent des entreprises dont la productivité est inférieure à la moyenne et qui sont de taille relativement modeste (Partie C). À l’inverse, lorsque l’emploi progresse dans un secteur, cette croissance tend à se concentrer dans les entreprises offrant des avantages salariaux supérieurs à la moyenne du secteur, souvent de grande taille et très productives27. Par conséquent, dans les secteurs à la fois en contraction et en expansion, l’emploi se déplace des entreprises faiblement rémunératrices et peu productives vers des entreprises offrant des rémunérations plus élevées et une productivité supérieure. Ce processus de réallocation des emplois favorise la progression des salaires et de la productivité à l’échelle du secteur. Ces résultats concordent avec ceux des études antérieures au niveau des entreprises consacrées au choc chinois. À partir de données d’entreprise couvrant 12 pays européens sur la période 1996-2007, Bloom et al. (2015[41]) montrent que la concurrence des importations en provenance de Chine accroît la croissance de la productivité au sein des entreprises et la réallocation des emplois vers les entreprises les plus productives, ce qui explique environ 14 % de la croissance de la productivité en Europe entre 2000 et 200728. De même, à partir de données d’entreprise pour la France, Aghion et al. (2024[42]) montrent que les contractions de l’emploi consécutives à la concurrence des importations provenant de Chine se concentraient dans les entreprises les moins productives.
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires sur la composition des entreprises et des secteurs, Europe occidentale (8)
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. Les graphiques présentent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition aux échanges commerciaux ou aux technologies, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont exprimés en scores z. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Secteur à faible/fort avantage salarial : avantage salarial moyen des entreprises, pondéré par l’emploi, inférieur ou supérieur à la médiane. Entreprise à faible/fort avantage salarial : salaire moyen dans l’entreprise, en fonction de la composition de la main-d’œuvre, estimé à l’aide de la méthode AKM, dont l’écart par rapport à la moyenne du secteur est inférieur ou supérieur à la médiane (Abowd, Kramarz et Margolis, 1999[25]). Petites et grandes entreprises : entreprises de moins de 100 salariés ou de 100 salariés et plus.
Les estimations pour l’Union européenne reposent sur les 8 pays suivants pour les chocs commerciaux : Allemagne, Autriche, Danemark, France, Italie, Norvège, Portugal, Suède. L’Espagne n’est pas incluse dans l’échantillon, car celui-ci est trop restreint pour obtenir des estimations plausibles des avantages salariaux des entreprises selon le modèle AKM.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people : the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
L’exposition régionale à l’innovation numérique s’accompagne de différences notables entre les entreprises et les secteurs d’activité (Graphique 3.12). Les créations d’emplois dans les professions non répétitives et les destructions d’emplois dans les professions manuelles répétitives se répartissent de manière relativement équilibrée entre les secteurs, quel que soit le niveau des rémunérations. Au sein d’un même secteur, les créations et suppressions d’emplois ne varient pas sensiblement d’une entreprise à l’autre en fonction de leurs pratiques salariales. Les suppressions d’emplois dans les métiers manuels et répétitifs ont toutefois tendance à se concentrer dans les petites et moyennes entreprises (PME), tandis que les créations d’emplois dans les métiers non répétitifs se répartissent de manière égale entre les PME et les grandes entreprises. Cette tendance est cohérente avec les données empiriques montrant que les petites entreprises supportent souvent des coûts d’ajustement plus importants lors de l’adoption de nouvelles technologies et la restructuration de la main-d’œuvre constitue un levier d’adaptation particulièrement important, tandis que les grandes entreprises sont généralement mieux à même d’absorber les changements technologiques en redéployant les effectifs en interne et en créant de nouveaux emplois non répétitifs.
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à l’innovation numérique sur la composition des entreprises et des secteurs, Europe (11)
Note : L’exposition à l’innovation numérique est mesurée par le nombre mondial de demandes de brevet liées aux technologies numériques sur la période 2012-2021, multiplié par la part de chaque secteur. Les graphiques présentent l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition aux échanges commerciaux ou aux technologies, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont exprimés en scores z. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Secteur à faible/fort avantage salarial : avantage salarial moyen des entreprises, pondéré par l’emploi, inférieur ou supérieur à la médiane. Entreprise à faible/fort avantage salarial : salaire moyen dans l’entreprise, en fonction de la composition de la main-d’œuvre, estimé à l’aide de la méthode AKM, dont l’écart par rapport à la moyenne du secteur est inférieur ou supérieur à la médiane (Abowd, Kramarz et Margolis, 1999[25]). Petites et grandes entreprises : entreprises de moins de 100 salariés ou de 100 salariés et plus.
Les estimations pour l’Union européenne reposent sur les 11 pays suivants pour les chocs commerciaux : Allemagne, Autriche, Danemark, Finlande, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède. L’Espagne n’est pas incluse dans l’échantillon, car celui-ci est trop restreint pour obtenir des estimations plausibles des avantages salariaux des entreprises selon le modèle AKM.
Source : Données nationales croisées employeurs-salariés d’après Autor et al. (2025[22]), Places versus people : the ins and outs of labor market adjustment to globalization, dans Handbook of Labor Economics, https://doi.org/10.1016/bs.heslab.2025.07.004 pour les États-Unis et Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire), pour les autres pays. Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
Les effets persistants et spécifiques aux territoires des chocs liés aux échanges commerciaux et aux technologies observés dans de nombreux pays de l’OCDE soulignent l’importance de politiques visant à limiter les vulnérabilités locales et à anticiper les changements structurels, tout en atténuant leurs coûts sociaux en accompagnant les transitions entre secteurs et entre régions.
Bien que la mobilité de la main-d’œuvre entre régions et entre secteurs soit souvent perçue comme un important mécanisme d’ajustement, les résultats empiriques présentés dans ce chapitre montrent qu’elle ne contribue que modestement à atténuer les effets des chocs localisés29. Dans la plupart des pays de l’OCDE, les taux de migration interne sont faibles, souvent inférieurs à 3 % par an, ce qui indique que de nombreux travailleurs, en particulier les travailleurs seniors ou peu qualifiés, ne changent pas de région lorsque les perspectives d’emploi se dégradent localement (Causa et Pichelmann, 2020[43]). La mobilité des travailleurs entre les secteurs est également relativement faible (Elliot, 2003 ; Fluchtmann et al., 2026). Cette faible mobilité peut s’expliquer par divers obstacles liés au manque d’opportunités, au coût des transitions entre entreprises, professions ou régions, ainsi qu’à la situation personnelle des travailleurs (OCDE, 2025[44]). Il s’agit notamment des liens sociaux, des contraintes liées au logement et du souhait de demeurer ancré dans sa communauté locale, une notion souvent dénommée le « droit de rester ». Il importe de souligner que plus la mobilité des travailleurs entre les régions et les secteurs est faible (autrement dit, plus les courbes d’offre locale de travail sont pentues) plus l’ajustement aux chocs de demande de travail s’opère par des variations des salaires et des taux d’emploi au niveau local. Les marchés du travail locaux exposés à des chocs défavorables tendent ainsi à afficher durablement des revenus et des taux d’emploi plus faibles, souvent pendant une décennie ou plus (Amior et Manning, 2018[45] ; Rice et Venables, 2021[7]) ; Autor et al., 2022). Compte tenu des effets persistants des changements structurels et des disparités régionales qui en découlent, il est nécessaire de mettre en œuvre des politiques territoriales soutenues par des politiques nationales (Venables, 2024[46] ; OCDE, 2025[47]).
Les politiques territoriales sont des politiques de l’offre ciblées géographiquement, qui tiennent compte des conditions et des opportunités propres à chaque territoire. Elles visent à favoriser le développement économique local et le bien-être à long terme, généralement avec l’appui des pouvoirs publics à un niveau plus élevé. (OCDE, 2025[47]). Elles visent généralement à remédier aux défaillances du marché dans différents domaines d’action publique liés : i) à la fourniture locale de biens publics (« politiques régionales ») ; ii) aux externalités des activités économiques dans certains territoires (« politiques industrielles territoriales ») ; et iii) aux frictions géographiques affectant l’emploi et la mobilité de la main-d’œuvre (« politiques sociales et de l’emploi au niveau territorial »)30. Si les politiques territoriales répondent souvent à un objectif d’efficacité économique, elles peuvent également être mises en œuvre pour des motifs non économiques, notamment des objectifs politiques, sociaux, environnementaux ou de sécurité. Le défi pour les responsables de l’action publique est d’intégrer ces différents volets dans des stratégies cohérentes, coordonnées entre les différents niveaux de gouvernement, capables de répondre efficacement aux chocs et d’accompagner les individus dans les transitions (Graphique 3.1). Le ciblage territorial renvoie à la fois à l’allocation des ressources (qui nécessite souvent l’appui des pouvoirs publics à un niveau plus élevé) et à leur mise en œuvre adaptée aux spécificités locales, laquelle s’appuie sur des institutions ancrées dans le territoire31. L’intervention des autorités locales et des pouvoirs publics à un niveau plus élevé souligne l’importance d’une coordination efficace entre les différents niveaux de gouvernement.
Les politiques territoriales se heurtent également à des difficultés particulières en matière de mise en œuvre et d’évaluation. Les responsabilités sont souvent partagées entre plusieurs niveaux de gouvernement, ce qui peut engendrer des lacunes en matière de coordination et rendre plus difficile l’identification des responsabilités. Le ciblage territorial peut également entraîner des effets de substitution spatiale, lorsque l’activité économique est déplacée depuis des territoires voisins au lieu de donner lieu à de véritables gains nets. De même, des phénomènes de tri spatial peuvent se produire lorsque des entreprises ou des travailleurs mobiles se déplacent pour bénéficier des dispositifs de soutien ciblés, ce qui complique l’attribution des effets des politiques publiques. Des capacités administratives et techniques limitées au niveau local peuvent en outre entraver la mise en œuvre efficace de ces politiques. Ces difficultés soulignent la nécessité de disposer de cadres d’évaluation solides adaptés aux interventions faisant l’objet d’un ciblage territorial (OCDE, 2017[48]). L’intégration de l’évaluation dès la conception des programmes, ainsi que l’adaptation ou l’abandon des mesures dont l’efficacité n’est pas démontrée, peuvent favoriser l’apprentissage en matière de politiques publiques et garantir une utilisation efficiente des ressources publiques.
Les politiques territoriales connaissent un regain d’intérêt ces dernières années. Bien que les politiques territoriales ne soient pas nouvelles et constituent depuis longtemps un volet important de l’action publique, la persistance et l’aggravation des disparités économiques territoriales, conjuguées aux effets spatiaux importants des changements structurels, ont conduit les pouvoirs publics à s’intéresser davantage à leur potentiel (OCDE, 2025[49]). Ces dernières années, de nombreux pays de l’OCDE ont adopté des politiques territoriales ou renforcé celles qui existaient déjà.
La politique de cohésion de l’Union européenne constitue une source essentielle de financement des politiques territoriales dans les pays de l’Union européenne. (OCDE, 2025[47]). Il existe huit fonds relevant de la politique de cohésion de l’Union européenne, gérés conjointement par la Commission européenne et les autorités nationales et régionales des États membres. Parmi eux figurent notamment le Fonds européen de développement régional (FEDER), le Fonds social européen plus (FSE+) et le Fonds de cohésion, qui visent spécifiquement à renforcer la cohésion économique, sociale et territoriale et à corriger les déséquilibres entre les régions. Les fonds sont principalement alloués en fonction du niveau de développement de la région. Alors que 70 % des ressources du FEDER et du FSE+ sont concentrées sur les régions les moins développées de l’Union européenne, le Fonds de cohésion est intégralement destiné aux États membres à faible revenu (inférieur à 90 % de la moyenne UE).
Les États-Unis recourent de longue date à des interventions territoriales, même en l’absence d’un cadre formel de politique régionale. Des programmes fédéraux tels que la Commission régionale des Appalaches et l’Autorité régionale du delta ciblent les régions structurellement défavorisées au moyen d’initiatives dans les domaines des infrastructures, de l’entrepreneuriat et du développement de la main-d’œuvre. En outre, l’Administration du développement économique soutient des stratégies régionales d’innovation et le développement de pôles de compétitivité en réponse aux chocs économiques locaux, y compris ceux liés aux échanges commerciaux.
Au Canada, les politiques territoriales soutiennent le développement et la diffusion de l’IA en concentrant les investissements dans les régions qui disposent déjà d’écosystèmes de recherche, de compétences et d’activités industrielles. La Stratégie pancanadienne en matière d’IA illustre cette approche en ancrant des pôles de recherche de rang mondial en IA à Montréal, Toronto-Waterloo, Edmonton et Vancouver, tandis que les agences de développement régional et les gouvernements provinciaux soutiennent l’adoption locale de l’IA par les entreprises au moyen de chèques innovation, de partenariats de recherche appliquée et d’initiatives de cluster (telles que SCALE.AI au Québec et en Ontario).
Le Japon a mis en œuvre des politiques globales de revitalisation régionale afin de faire face au déclin démographique et à la concentration de l’activité économique dans Tokyo et sa région. La « Stratégie globale pour la revitalisation régionale » encourage une économie plus forte afin d’améliorer le bien-être et rendre les zones rurales plus attrayantes pour les jeunes et les femmes. En outre, une « Stratégie pour l’avenir des régions » est actuellement à l’étude. Elle vise à promouvoir un modèle de développement régional axé sur la croissance, reposant sur des pôles industriels stratégiques.
En Corée, la stratégie de développement national équilibré comprend la désignation de « villes innovantes » et de « villes entreprises » en dehors de l’aire métropolitaine de Séoul. Des organismes publics ont été relocalisés dans ces zones afin de stimuler les économies locales. Parallèlement, les systèmes régionaux d’innovation bénéficient d’investissements ciblés en recherche‑développement ainsi que d’une coopération renforcée entre les universités et les entreprises locales. L’objectif est de réduire la concentration spatiale et de favoriser une montée en gamme technologique ancrée dans les territoires.
L’approche actuellement retenue par l’Australie en matière de développement régional repose sur un réseau national de comités et un ensemble de politiques régionales coordonné par le gouvernement fédéral. Ces initiatives mettent l’accent sur des investissements tenant compte des spécificités territoriales. En particulier, le Cadre d’investissement régional souligne l’importance d’adapter les interventions aux contextes locaux, de prendre en compte les souhaits et les priorités des communautés locales et de répondre à la diversité des opportunités et des défis régionaux grâce à des investissements coordonnés à l’échelle de l’ensemble de l’administration.
Source : OCDE (2025[49]), « Place‑based industrial policy: Lessons for place transformation », https://doi.org/10.1787/43edc0df-en.
Les politiques régionales visent à remédier aux défaillances du marché dans l’offre de biens publics au niveau local, en veillant à ce que les régions disposent des capacités, des ressources et des mécanismes de coordination nécessaires à la prestation efficace des services et des infrastructures indispensables (notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et des transports). Ces défaillances du marché surviennent lorsque les autorités locales ne disposent pas de ressources budgétaires suffisantes, lorsque les coûts d’investissement sont élevés par rapport aux budgets locaux ou lorsque les retombées associées à ces biens publics (tels que les réseaux de transport, les systèmes d’éducation et de développement des compétences, les infrastructures numériques, les services de santé et la protection de l’environnement) dépassent l’échelle locale. Dans la pratique, les politiques régionales s’appuient sur les atouts existants d’une région pour favoriser son développement économique et s’attachent à remédier aux faiblesses spécifiques qui constituent des goulets d’étranglement. Les investissements publics répondent donc avant tout à un objectif de développement. Toutefois, en garantissant un niveau minimal de services publics, ils peuvent également renforcer la cohésion sociale et réduire le sentiment d’être « laissés pour compte » (voir le chapitre 2).
Les changements structurels remodèlent profondément la répartition spatiale de l’activité économique, de la population et des capacités budgétaires au sein des pays, avec des conséquences importantes pour l’offre de biens publics. Les régions en forte croissance, souvent portées par les secteurs de haute technologie et les services à forte intensité de savoir, bénéficient d’un élargissement de leur assiette fiscale et d’innovations dans la prestation des services, mais elles sont également confrontées à de fortes pressions sur les systèmes de logement, de transport, d’éducation et de santé, ainsi qu’à des risques d’exclusion sociale et territoriale. Dans le même temps, les régions en voie de désindustrialisation subissent des pertes d’emplois, un déclin démographique et une érosion de leurs recettes locales, alors même que les besoins en matière d’aides publiques, de soins de santé et de reconversion augmentent. Ces trajectoires divergentes mettent sous pression les systèmes infranationaux chargés de l’offre de biens publics et peuvent accentuer les inégalités territoriales.
Il est difficile de concevoir des réponses efficaces en matière de politique régionale. Les transferts budgétaires et les investissements territorialisés doivent trouver un équilibre entre efficacité et équité, tout en évitant de créer une dépendance à long terme ou des affectations motivées par des considérations politiques. La coordination entre les différents niveaux de gouvernement est souvent insuffisante, les capacités administratives varient fortement d’une région à l’autre et les politiques publiques ont davantage tendance à suivre les évolutions économiques qu’à les anticiper. Pour relever ces défis, il est nécessaire de mettre en place une gouvernance tournée vers l’avenir, d’investir durablement dans le capital humain et de disposer d’institutions capables de redistribuer les ressources et les opportunités entre les régions, afin que les biens publics continuent de soutenir la cohésion sociale et un développement inclusif dans un contexte de transformation structurelle continue. Les éléments du programme d’investissement de la Tennessee Valley Authority (Kline et Moretti, 2013[50]) et des Fonds structurels de l’Union européenne (Becker, Egger et von Ehrlich, 2012[51] ; Becker, Egger et von Ehrlich, 2010[52]) suggèrent que les investissements dans les infrastructures peuvent constituer un moyen rentable de stimuler la productivité dans les régions ciblées et servir d’instrument de redistribution entre les territoires, tout en laissant subsister des interrogations quant à la pérennité de ces effets et aux mécanismes qui les sous-tendent (Neumark et Simpson, 2015[53]).
Les données empiriques suggèrent également que les investissements dans l’éducation renforcent la capacité des régions à s’adapter aux chocs négatifs. Les villes dont la part de diplômés de l’enseignement supérieur était initialement plus élevée se sont révélées nettement plus aptes à surmonter d’importants chocs de désindustrialisation, la croissance de l’emploi y ayant été plus rapide au cours des décennies qui ont suivi le recul du secteur manufacturier. (Gagliardi, Moretti et Serafinelli, 2023[54] ; Ahrend et al., 2026[55]). Ces résultats montrent que l’éducation est non seulement un moteur de croissance à long terme, mais aussi un déterminant majeur de la résilience régionale, favorisant une reprise plus rapide après les chocs et réduisant le risque d’un enracinement du déclin structurel.
L’offre de services publics locaux peut également contribuer à lever les obstacles structurels à la mobilité géographique et, par conséquent, favoriser les changements structurels et l’inclusion (Encadré 3.6). Ces mesures peuvent être complétées par des politiques de l’emploi et des politiques sociales visant à lever les obstacles individuels à la mobilité géographique, notamment en améliorant l’accès à l’information sur emplois vacants et les possibilités de mobilité, en apportant un soutien financier aux frais de déménagement, en facilitant l’accès aux services locaux (par exemple concernant le logement) dans le territoire de destination et en renforçant la portabilité des prestations sociales et des pensions.
La mobilité géographique peut favoriser l’ajustement structurel et réduire les disparités régionales. Lorsque les travailleurs se déplacent de régions caractérisées par de bas salaires et un chômage élevé vers des régions offrant des salaires plus élevés et un chômage plus faible, l’offre de main-d’œuvre s’ajuste et les écarts régionaux se resserrent. Toutefois, les taux de migration intérieure demeurent faibles dans la plupart des pays de l’OCDE, souvent inférieurs à 3 % par an (Causa et Pichelmann, 2020[43]) – voir également le chapitre 2. Cela suggère que la mobilité se heurte à de multiples obstacles. Ceux-ci peuvent être classés en deux catégories : les obstacles individuels à la mobilité et les obstacles structurels à la mobilité.
Les obstacles individuels tiennent aux liens sociaux, à l’accès aux services, aux contraintes financières et au manque d’information sur les possibilités d’emploi (voir le chapitre 2). Les liens sociaux englobent les réseaux personnels et professionnels qui peuvent constituer une ressource précieuse pour les travailleurs dans de nombreux domaines, notamment la garde d’enfants, les loisirs et la recherche d’emploi. En outre, de nombreux travailleurs ne disposent pas d’une épargne suffisante pour couvrir les coûts initiaux liés à un déménagement, tels que les frais de transport, les dépôts de garantie pour le logement ou encore les dépenses liées à une double résidence temporaire. Les mesures de soutien financier, notamment les aides au déménagement et les allocations de mobilité, peuvent contribuer à réduire ces contraintes. Plusieurs pays de l’OCDE, notamment l’Australie, l’Autriche, l’Allemagne, la Nouvelle‑Zélande et la Roumanie, accordent ce type de soutien aux demandeurs d’emploi qui acceptent un emploi dans une autre région. Par exemple, l’Autriche accorde des allocations de déplacement domicile‑travail et des aides au logement pouvant atteindre respectivement 260 EUR par mois pour les frais de déplacement et 400 EUR par mois pour un second logement. Le manque d’information sur les possibilités d’emploi dans d’autres régions réduit l’efficacité de la recherche d’emploi. Les services publics de l’emploi peuvent améliorer la mise en relation entre l’offre et la demande de travail en fournissant des informations sur les emplois vacants, des conseils en matière de mobilité géographique et une aide à la recherche d’emploi dans différentes régions.
Les taux de mobilité interrégionale varient fortement d’un pays à l’autre, sous l’effet d’obstacles structurels liés aux marchés du logement, à l’offre de services locaux et au cadre institutionnel (Causa, Abendschein et Cavalleri, 2021[56] ; Cavalleri, Luu et Causa, 2021[57]). Les contraintes pesant sur l’offre de logements, notamment les réglementations restrictives en matière d’utilisation des sols et d’urbanisme, peuvent faire augmenter les prix dans les régions où la demande est forte et freiner la migration intérieure. Les réformes visant à accroître la capacité de l’offre de logements à répondre à la demande, notamment par le développement du logement social, peuvent réduire ces obstacles. L’offre insuffisante de services de garde d’enfants et d’autres services locaux peut également limiter la mobilité, en particulier pour les ménages à double revenu. Les différences entre les politiques régionales peuvent également réduire la portabilité des prestations et créer des obstacles réglementaires, tels que la non-reconnaissance des qualifications. Le renforcement de la portabilité des prestations sociales et des droits de priorité pour l’accès aux services sociaux (par exemple au logement social), ainsi que l’extension de la reconnaissance mutuelle des autorisations d’exercer, peuvent contribuer à réduire ces obstacles institutionnels.
Une stratégie efficace en matière de mobilité combine des mesures visant à lever à la fois les obstacles individuels et les obstacles structurels, en ciblant tout particulièrement les personnes les plus vulnérables (voir le chapitre 2). Les aides financières et l’accès à l’information peuvent permettre aux travailleurs de tirer parti des opportunités qui se présentent. Les réformes en matière de logement, de garde d’enfants et de cadre institutionnel peuvent favoriser la mobilité géographique et garantir que les régions de destination disposent de la capacité nécessaire pour accueillir les migrants provenant d’autres régions. Les mesures visant à lever un seul type d’obstacles ont peu de chances d’entraîner des effets significatifs en matière de mobilité. Les mesures visant à lever un seul type d’obstacles ont peu de chances d’entraîner des effets significatifs en matière de mobilité.
Source : OCDE (2025[44]), Addressing Regional Labour Market Imbalances in Austria, https://doi.org/10.1787/0cf6186b-en; OCDE (2026[58]), Reviving Productivity Growth in Canada, https://doi.org/10.1787/773dcd00-en.
Les politiques industrielles sont généralement justifiées par l’existence d’externalités qui créent un écart entre les rendements privés et les bénéfices sociaux (Millot et Rawdanowicz, 2024[59]). Ces externalités peuvent être négatives, comme dans le cas des politiques de tarification du carbone visant à réduire les atteintes à l’environnement, ou positives, comme dans le cas des politiques qui cherchent à promouvoir l’innovation au moyen de partenariats public-privé. La pertinence des politiques industrielles dépend non seulement de l’existence d’externalités, mais aussi du rapport entre les bénéfices des interventions publiques et leurs coûts. Lorsqu’elles sont bien conçues, les politiques industrielles peuvent contribuer à mieux aligner les résultats du marché sur des objectifs économiques, sociaux et environnementaux plus larges.
Traditionnellement, la politique industrielle consistait à soutenir un nombre limité d’entreprises stratégiques ou de « champions nationaux », souvent dans des secteurs à forte intensité en capital ou de haute technologie. Les interventions prenaient généralement la forme de subventions directes, de politique actionnariale de l’État ou de mesures de protection contre la concurrence, dans le but de réaliser des économies d’échelle, de soutenir la compétitivité internationale et de renforcer le leadership technologique à l’échelle nationale. Si cette approche a contribué au développement de secteurs clés dans certains contextes, elle a souvent négligé les autres dynamiques de la productivité, créé des risques de distorsion du marché et accordé une attention limitée aux effets sur les territoires.
Plus récemment, la politique industrielle a évolué vers une approche plus large et davantage tournée vers l’avenir, par exemple (Criscuolo et al., 2022[60]) ; OCDE (2025[61]). Au lieu de cibler des entreprises individuelles, la nouvelle génération de politiques industrielles vise à renforcer des secteurs ou des chaînes de valeur dans leur ensemble et à mettre en place des conditions-cadres favorables, telles que le développement des compétences, les systèmes d’innovation, l’accès au financement, les infrastructures numériques et l’environnement réglementaire. Cette approche met davantage l’accent sur l’anticipation des défis mondiaux, tels que les énergies vertes et la transition numérique, et sur le renforcement de la résilience des économies locales face aux changements structurels. En conséquence, les politiques industrielles sont de plus en plus déployées au moyen de dispositifs coordonnés plutôt que d’interventions isolées.
Cette évolution de la politique industrielle a rendu de plus en plus floue la distinction avec la politique régionale. De nombreuses mesures de politique industrielle sont désormais mises en œuvre au niveau infranational et adaptées aux capacités locales, aux contextes institutionnels et aux objectifs de développement territorial (OCDE, 2025[49]). Cela traduit une reconnaissance croissante du fait que les interventions au niveau national ne prennent souvent pas suffisamment en compte les spécificités locales. Parallèlement, les politiques régionales intègrent de plus en plus des objectifs de politique industrielle, tels que la promotion de l’innovation régionale et le soutien aux chaînes de valeur stratégiques, en raison notamment du rôle important que joue la proximité spatiale dans la diffusion des connaissances au sein des pôles technologiques. En alignant les priorités sectorielles nationales sur les capacités locales, les politiques industrielles territoriales mobilisent des ressources sous-utilisées dans les différentes régions afin de créer de nouveaux moteurs de dynamisme économique.
Un bon exemple est celui des politiques qui tirent parti des effets d’agglomération positifs en mettant en relation les entreprises, les universités, les centres de recherche et les pouvoirs publics autour de spécialisations régionales communes. On peut citer à cet égard plusieurs initiatives mises en œuvre dans des pays de l’OCDE pour soutenir des pôles technologiques nouveaux ou existants, telles que les Pôles de compétitivité en France, les Global Innovation Clusters au Canada et le concours Leading-Edge Cluster Competition en Allemagne. Les stratégies de spécialisation (S3) de l’Union européenne (UE) sont également considérées comme un exemple emblématique de politique industrielle territoriale, car elles adaptent explicitement les priorités en matière d’innovation et de politique industrielle aux atouts propres à chaque territoire, en s’appuyant sur un processus participatif de « découverte entrepreneuriale » et sur une gouvernance adaptée aux spécificités régionales afin d’orienter les investissements vers des domaines de spécialisation ancrés localement. Les politiques en faveur des pôles technologiques constituent un autre exemple courant. Elles visent à créer les conditions propices à l’émergence et au développement de ces pôles. Cela implique notamment de mettre à disposition des biens publics partagés, tels que des installations de recherche, des compétences spécialisées et des infrastructures, ainsi que de renforcer la collaboration et d’aligner les stratégies régionales sur les besoins des entreprises. Moretti and Yi (2024[62]) montrent, dans le cas des États-Unis, que la densité du marché du travail ou les effets d’agglomération renforcent la capacité d’adaptation des marchés du travail locaux aux changements structurels.
Les politiques industrielles territoriales devraient également favoriser la diversification sectorielle afin de limiter les vulnérabilités locales et renforcer la résilience face aux chocs affectant certains secteurs (OCDE, 2025[49]). La diversification réduit la dépendance à l’égard d’un seul secteur d’activité et atténue les effets des ralentissements sectoriels. Les pouvoirs publics peuvent soutenir cet objectif par des investissements ciblés dans des systèmes éducatifs favorisant l’acquisition de compétences transférables, afin de permettre aux travailleurs de passer plus facilement d’un secteur à l’autre. Les politiques visant à attirer les investissements directs étrangers peuvent favoriser l’introduction de nouvelles technologies et le développement de secteurs émergents.
Les politiques sociales et de l’emploi jouent un rôle essentiel pour renforcer la capacité d’adaptation des régions aux changements structurels en anticipant les besoins en compétences, en atténuant les conséquences sociales des pertes d’emploi et en accompagnant les transitions entre secteurs et entre régions.
Dans les régions en voie de désindustrialisation ou dépendantes des ressources naturelles, les politiques actives du marché du travail (mesures de reconversion, aide à la mise en relation entre l’offre et la demande d’emploi, et soutien à la mobilité) peuvent compléter les politiques régionales et industrielles visant à renforcer la demande locale, notamment par un soutien aux petites et moyennes entreprises, aux infrastructures sociales et aux services publics. Les politiques actives du marché du travail mises en œuvre par les services publics de l’emploi (SPE) (ou par des services privés) sont au cœur de cette approche. En ancrant l’accompagnement vers l’emploi dans les réalités locales, les services de l’emploi contribuent à lever les obstacles propres à chaque territoire, tels qu’une faible demande de travail, des besoins spécifiques en compétences, l’inadéquation des qualifications ou l’insuffisance des liaisons de transport. Les travaux de Dorn et Lewell (2024[63]) suggèrent que les politiques actives du marché du travail peuvent atténuer les effets du choc chinois sur l’emploi au niveau local.
Les travailleurs déplacés par le déclin de leur secteur d’activité sont souvent confrontés à des difficultés particulières, le recul de l’activité réduisant les possibilités d’emploi dans leur bassin d’emploi. Le chapitre 3 (2024[64]) présente une analyse détaillée des défis auxquels sont confrontés les travailleurs des secteurs à fortes émissions et des politiques visant à soutenir leur transition. Des dispositifs bien conçus de garantie de revenu pour les personnes sans emploi, comme l’assurance chômage ou l’aide sociale, peuvent réduire les pertes de revenu subies pendant la période de chômage, tout en accompagnant efficacement la recherche d’emploi. Des mesures ciblées, telles que les compléments de revenu d’activité et les mécanismes d’assurance salariale, peuvent en outre faciliter les transitions vers de nouveaux secteurs d’activité ou de nouvelles régions, dans lesquels les travailleurs peuvent être confrontés, dans un premier temps, à une baisse de rémunération. Des compléments de rémunération temporaires peuvent également être conditionnés à des investissements dans la formation afin de favoriser la progression professionnelle à plus long terme. Des mesures d’intervention précoce ciblant les travailleurs exposés à un risque de licenciement, ainsi que des mesures de gestion des licenciements collectifs, peuvent également réduire l’ampleur et les coûts des pertes d’emploi.
Au-delà de l’aide aux revenus, la transformation structurelle renforce aussi la nécessité de politiques tournées vers l’avenir en matière de développement et de reconversion des compétences, afin de préparer les travailleurs aux secteurs d’activité, aux professions et aux régions en essor qui offrent des perspectives d’emploi plus favorables (OCDE, 2024[64] ; 2025[65]). Le renforcement des systèmes d’anticipation des besoins en compétences est essentiel pour repérer suffisamment en amont l’évolution des besoins du marché du travail et garantir que l’offre de formation demeure alignée sur la demande future. Cependant, les informations relatives à l’évolution des besoins en compétences ne sont souvent ni suffisamment accessibles ni suffisamment concrètes pour être exploitées efficacement, ce qui limite la participation à des formations. L’orientation professionnelle joue un rôle essentiel pour aider les individus à comprendre à la fois les opportunités et les défis associés à la transformation structurelle. Des programmes de formation flexibles et modulaires, associés à des congés de formation et à un soutien financier, peuvent contribuer à surmonter les obstacles à la formation des adultes (voir le chapitre 4). L’accès à la formation peut également être facilité grâce à des dispositifs d’apprentissage en situation de travail et sur site, permettant d’acquérir une expérience pratique tout en percevant une rémunération. Par exemple, l’Australie et le Canada ont mis en place des parcours de formation ciblés pour favoriser l’accès à des secteurs en expansion tels que les énergies renouvelables et la construction durable.
La transformation structurelle affecte également le tissu social des communautés locales à travers la hausse du chômage, la dégradation de l’état de santé, l’isolement social, les addictions et l’éclatement des familles. L’accompagnement des régions en déclin nécessite donc des dispositifs de soutien intégrés associant les services de l’emploi à des services de santé mentale, à des aides au logement et à des services de garde d’enfants (Fernandez et al., 2016[66]). Des exemples observés en Australie et en Corée du Sud montrent que des initiatives de bien-être adaptées peuvent aider les travailleurs licenciés à retrouver un sens à leur activité et à se réinsérer sur le marché du travail (OCDE, 2025[67]). En Australie, des programmes régionaux d’accompagnement dans les zones touchées par le déclin industriel associent formation, réseaux de soutien par les pairs, services ciblés de santé mentale et aide au placement professionnel. En Corée du Sud, des programmes complets de réemploi destinés aux travailleurs licenciés comprennent des services de conseil, d’orientation professionnelle et de soutien psychologique. L’efficacité de ces dispositifs intégrés peut être renforcée lorsque les partenaires sociaux y sont pleinement associés (OCDE, 2019[68]).
Le chapitre examine comment les principaux déterminants des transformations structurelles – notamment la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires et l’innovation dans les technologies numériques – peuvent avoir des conséquences très variables sur les marchés du travail locaux dans les pays de l’OCDE, en fonction de leur spécialisation sectorielle initiale et de la composition de la main-d’œuvre. En s’appuyant sur des données croisées employeurs-salariés couvrant 14 pays de l’OCDE, il analyse les différences entre les régions s’agissant de leur exposition aux chocs commerciaux et technologiques, ainsi que les répercussions de ces chocs sur l’emploi, les travailleurs et les entreprises. Le principal constat est le suivant : si l’emploi régional résiste bien aux chocs structurels en moyenne, les ajustements opérés par les territoires les plus exposés impliquent des réorganisations profondes entre les secteurs, avec à la clé des coûts sociaux importants et durables pour les travailleurs en place dont les emplois sont supprimés, signes d’une mobilité limitée entre les secteurs et les régions. Bien que les nouvelles activités créent des emplois au fil du temps, de nombreux travailleurs ayant perdu leur emploi ne saisissent pas ces opportunités et connaissent au contraire un chômage prolongé, voire une sortie définitive du marché du travail. Du point de vue de l’action publique, le principal défi consiste à limiter les vulnérabilités locales et à préparer les territoires aux changements en favorisant la diversification industrielle, en investissant dans l’éducation et les infrastructures et en anticipant les besoins en compétences, tout en atténuant les coûts sociaux grâce à des mesures de soutien aux travailleurs licenciés, à la suppression des obstacles à la mobilité entre secteurs et régions et à la promotion des possibilités d’emploi.
Les coûts sociaux liés à la transformation structurelle devraient faire l’objet d’une plus grande attention. Depuis longtemps, les débats sur l’action publique mettent en évidence le fait que les transformations structurelles ont un impact positif global sur le bien-être, les effets positifs compensant à terme les retombées négatives ce qui permet, en principe, à ceux qui font les frais de ces transformations d’être indemnisés. Dans la pratique, toutefois, les mesures d’indemnisation et d’ajustement ont souvent été insuffisantes. Par ailleurs, les modèles de changement structurel – en particulier dans le contexte des échanges internationaux – tendent à adopter une perspective à long terme qui suppose que les travailleurs se déplacent de manière fluide entre les secteurs et entre les régions. Or ce principe ne tient pas compte de la réalité, qui veut que des activités différentes nécessitent des compétences distinctes et que de nombreux travailleurs sont très attachés à leur cadre de vie, ce qui les rend moins aptes à envisager une reconversion ou moins enclins à déménager. Par conséquent, les coûts liés à l’ajustement sont plus élevés, plus durables et plus concentrés sur le plan géographique que ce que l’on imagine souvent. Ces décalages entre la théorie et la réalité vécue ont nourri un sentiment croissant de mécontentement dans certaines communautés chez les personnes qui se considèrent comme « laissées pour compte » et pourraient avoir affaibli la confiance envers les institutions publiques, tout en alimentant la polarisation politique (OCDE, 2024[69]).
Les travaux menés dans le cadre de ce chapitre constituent une avancée importante dans l’exploitation de la dimension régionale des données croisées employeurs-salariés. Ces progrès ouvrent de nombreuses perspectives pour de futures recherches. Une possibilité évidente consisterait à développer une base de données harmonisée sur l’emploi et les salaires (ainsi que sur la productivité, lorsque c’est possible) au niveau des zones de mobilité pendulaire ou des petites unités administratives. Une telle ressource permettrait de réaliser des analyses secondaires sur un large éventail de questions pertinentes pour l’action publique, notamment les effets sur les marchés du travail locaux d’autres types de chocs, tels que les catastrophes naturelles, le rôle des entreprises dans la formation des disparités régionales, les dynamiques et les conséquences de la mobilité régionale, ainsi que la résilience des économies locales face aux changements structurels. Des microdonnées plus comparables et plus détaillées sur le plan géographique entre les pays permettraient d’enrichir considérablement la base factuelle nécessaire à l’élaboration de politiques qui accompagnent les travailleurs et les territoires au cours des transformations économiques.
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|
Pays |
Nom |
Source |
Échantillon |
Période |
|---|---|---|---|---|
|
Allemagne |
Integrierte Erwerbsbiographien (IEB) |
Administration de la sécurité sociale |
Échantillon aléatoire de 10 % des travailleurs |
2000-2019 |
|
Australie |
ALIFE L-LEED |
Administration fiscale |
Population totale |
2001-2023 |
|
Autriche |
AMS-BMASK Arbeitsmarktdatenbank |
Administration de la sécurité sociale |
Population totale |
1997-2024 |
|
Canada |
Base de données sur la dynamique canadienne entre employeurs et employés |
Administration fiscale |
Population totale |
2001-2019 |
|
Danemark |
Integrerede Database for Arbejdsmarkedsforskning (IDA) et autres données de Statistics Denmark |
Administration fiscale |
Population totale |
1995-2022 |
|
Espagne |
Muestra Continua de Vidas Laborales con Datos Fiscales (MCVL-CDF) |
Administrations de la sécurité sociale et des impôts |
Échantillon aléatoire de 4 % des travailleurs |
1995-2023 |
|
États-Unis |
programme Longitudinal Employer-Household Dynamics (LEHD) |
Administration de la sécurité sociale (fichiers administratifs de l’UI) |
Population totale |
2000-2019 |
|
Finlande |
Données FOLK sur l’emploi du Centre national des statistiques (Statistics Finland), données de l’admin. fiscale sur les prélèvements à la charge de l’employeur |
Administration fiscale |
Population totale |
2004-2022 |
|
France |
Panel DADS |
Administration de la sécurité sociale |
Échantillon aléatoire de 8.5 % des travailleurs |
1994-2021 |
|
Hongrie |
ADMIN – I – Panel de données administratives (OEP, ONYF, NAV, NMH, OH) |
Administration de la sécurité sociale |
Échantillon aléatoire de 50 % des travailleurs |
2003-2017 |
|
Italie |
Institut national italien de la sécurité sociale (INPS) |
Administration de la sécurité sociale |
Échantillon aléatoire de 6.7 % des travailleurs |
1995-2022 |
|
Norvège |
Arbeidsgiver- og arbeidstakerregister (Aa-registeret), Lønns- og trekkoppgaveregisteret (LTO) |
Administration fiscale |
Population totale |
2001-2019 |
|
Pays‑Bas |
Microdonnées du Bureau central des statistiques (CBS) |
Administration fiscale |
Population totale |
2006-2019 |
|
Portugal |
Quadros de Pessoal |
Enquête obligatoire auprès des employeurs |
Population totale |
2002-2023 |
|
Suède |
Longitudinell integrationsdatabas för sjukförsäkrings- och arbetsmarknadsstudier (LISA), Företagens ekonomi (FEK), Jobbregistret (JOBB) |
Administration de la sécurité sociale |
Population totale |
2002-2018 |
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires sur l’emploi régional, divisé par la population d’âge actif initiale, par grand secteur, Europe occidentale (9)
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. Le graphique montre l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont exprimés en scores z. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Source : données nationales croisées employeurs-salariés d’après Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire). Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
Effet en p.p. d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition régionale à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires sur l’emploi régional, divisé par la population d’âge actif initiale, par statut migratoire et grand secteur, France et Allemagne
Note : L’exposition à la concurrence des importations provenant de pays à bas salaires correspond à l’augmentation de la pénétration des importations en provenance de Chine et d’Europe centrale et orientale sur la période 2000-2007, multipliée par la part de chaque secteur. Le graphique montre l’effet estimé d’une augmentation d’un écart-type de l’exposition à la concurrence des importations, selon les spécifications de l’équation (3) dans Encadré 3.3. Les lignes verticales correspondent à des intervalles de confiance de 95 % basés sur des erreurs types regroupées au niveau des régions. Les taux d’emploi sont définis comme le rapport entre l’emploi des personnes d’âge actif et la population d’âge actif de l’année de référence. Les chocs sont exprimés en scores z. Les régressions sont pondérées par l’emploi régional au cours de l’année de référence.
Source : données nationales croisées employeurs-salariés d’après Setzler (à paraître[4]), The local impact of structural change (titre provisoire). Voir Tableau d’annexe 3.A.1 pour plus de précisions.
← 1. Le présent chapitre est le fruit d’une collaboration entre la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales (ELS) et le Centre pour l’entrepreneuriat, les PME, les régions et les villes (CFE). L’analyse portant sur les données croisées employeurs-salariés s’appuie sur les contributions d’experts nationaux du réseau LinkEED 2.0 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (www.oecd.org/en/about/projects/linkeed-200.html) : Patrick Bennett (Université de Liverpool et IZA), Filipe Bento Caires (European University Institute), Dogan Gülümser (RF Berlin), Marie Kjeldsen (Aarhus University), Benjamin Lochner (FAU, IAB and IZA), Stefano Lombardi (VATT, IFAU, IZA and UCLS), Claudio Luccioletti (Bank of Italy), Tahsin Mehdi (StatCan), Jordy Meekes (Leiden University et IZA), Balázs Muraközy (Université de Liverpool), Marco G. Palladino (Banque de France), Kjell Salvanes (NHH et IZA), Oskar Nordström Skans (Uppsala University, UCLS, IZA et IFAU), Rune Vejlin (Aarhus University et IZA) et Lennart Ziegler (Université de Vienna). Bradley Setzler (Penn State) a apporté un appui scientifique. Le projet s’inscrit également dans le cadre du projet Transforming Places de l’OCDE, financé par l’UKRI (https://www.oecd.org/en/about/projects/transforming-places.html). Pour de plus amples informations sur l’analyse empirique, veuillez consulter l’étude complémentaire à ce chapitre réalisée par Setzler et al. (à paraître[4]).
← 2. Dans les économies avancées, les changements structurels de la composition sectorielle de l’emploi observés depuis le début des années 2000 s’expliquent généralement par les effets conjugués des changements technologiques, de l’intégration croissante au commerce mondial et de l’évolution de la demande des consommateurs (en partie sous l’effet du vieillissement démographique) (Herrendorf, Rogerson et Valentinyi, 2014[76]). Le présent chapitre porte sur les principaux facteurs d’offre liés au commerce et aux technologies. Bien que les facteurs liés à la demande aient également joué un rôle important, ils se prêtent moins facilement à l’analyse dans le cadre analytique adopté dans ce chapitre.
← 3. L’étude complémentaire à ce chapitre réalisée par Setzler et al. examine également les différences observées dans les mécanismes d’ajustement des régions face à leur exposition aux chocs locaux, ainsi que les facteurs qui les expliquent.
← 4. Outre des informations détaillées sur la localisation de l’employeur et du salarié, l’utilisation des zones de mobilité pendulaire requiert également des données sur la taille de la population dans l’année de référence, qui ne sont pas toujours disponibles, en particulier lorsque ces zones sont définies à partir des usagers concernés.
← 5. Une alternative aux petites régions administratives ou aux zones de mobilité pendulaire serait d’utiliser les zones urbaines fonctionnelles, qui associent une ville à ses zones de mobilité pendulaire environnantes (Dijkstra, Poelman et Veneri, 2019[79]). Mais les zones urbaines fonctionnelles ne tiennent pas compte des zones rurales.
← 6. Les écarts de spécialisation entre les régions sont particulièrement marqués aux États-Unis. Cela peut s’expliquer en partie par une question de données, puisque, pour les États-Unis, l’analyse repose sur des zones de mobilité pendulaire et sur une ventilation sectorielle au niveau à quatre chiffres de la classification NAICS. Les régions faiblement peuplées peuvent également contribuer à cette dispersion en accentuant la concentration de l’activité dans un nombre restreint de secteurs. Cela se traduit également par des écarts plus importants entre les régions en matière d’exposition aux chocs commerciaux et technologiques, comme le montre Figure 3.4.
← 7. À la suite de l’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale en 2004 et 2007, la plupart des pays ont maintenu d’importantes restrictions à la libre circulation des travailleurs jusqu’en 2011 ou 2014. La Suède et le Royaume‑Uni font figure d’exceptions notables, puisqu’ils ont autorisé la libre circulation des travailleurs dès l’élargissement. La mesure du choc commercial reposant sur la période 2000-2007, celui-ci a largement précédé la vague d’immigration en provenance d’Europe centrale et orientale.
← 8. Les régressions regroupées incluent des effets fixes par pays, mais sont par ailleurs identiques aux régressions estimées séparément pour chaque pays.
← 9. La Finlande, la Hongrie et les Pays-Bas sont exclus de l’analyse de référence du choc commercial, les données disponibles ne permettant pas de remonter jusqu’à 2002. Ces pays sont inclus dans l’analyse des chocs technologiques.
← 10. Cela diffère de la variation du taux d’emploi des personnes d’âge actif. Ce dernier tient compte à la fois des variations de l’emploi des personnes d’âge actif et des variations de la population d’âge actif. Les variations de la population d’âge actif peuvent être importantes lorsque l’exposition aux échanges commerciaux influe sur les flux migratoires nets entre régions ou entre pays. L’incidence sur les flux migratoires nets est examinée dans la section 3.2.2 dans le cadre de l’analyse au niveau des travailleurs. Les résultats relatifs à l’évolution de la population d’âge actif sont présentés dans Setzler et al. (à paraître[4]).
← 11. Pour des études adoptant une approche au niveau des entreprises ou des secteurs d’activité, voir par exemple De Lyons et Pessoa (2021[80]) pour le Royaume‑Uni, Utar (2018[70]) pour le Danemark, ainsi que Nilsson, Hakkala et Huttunen (2016[71]) pour la Finlande.
← 12. Bien que l’ampleur de cet effet au Canada puisse sembler faible,si l’on exprime les pertes d’emplois en pourcentage de la variation de l’emploi dans le secteur manufacturier entre 2001 et 2018, notre estimation suggère qu’environ 20 % de la baisse de l’emploi dans ce secteur peut être attribuée à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires. Ce chiffre est très proche de l’estimation avancée par Murray (2017[30])
← 13. En réalité, l'impact sur le secteur non manufacturier est légèrement négatif. Cela pourrait refléter des retombées du secteur manufacturier vers le secteur non manufacturier dues aux liens entre intrants et extrants, ce qui concorde avec les conclusions de Murray (2017[30]).
← 14. Comme le montre Annex Figure 3.B.2 pour l’Allemagne et la France, les créations d’emplois non manufacturiers reflètent dans une large mesure les créations d’emploi enregistrées parmi les immigrés. Cela suggère que les travailleurs qui accèdent à un emploi non manufacturier en expansion ne sont pas les mêmes que ceux qui perdent leur emploi dans l’industrie manufacturière.
← 15. Le modèle empirique repose sur les différences de parts sectorielles entre régions au sein du secteur manufacturier.
← 16. Pour d’autres études par pays, voir notamment Malgouyres (2016[74]) pour la France, Donoso (2014[78]) pour l’Espagne, et Citino et Linarello (2021[81]) pour l’Italie.
← 17. Si les résultats qualitatifs pour le Canada sont similaires à ceux d’autres pays, l’impact sur l’emploi dans les technologies aux tâches non répétitives est nettement plus marqué. Cela s’explique sans doute en partie par des problèmes liés aux données (par exemple, les définitions régionales, les valeurs manquantes) et, en partie, par la concentration régionale plus élevée des activités liées aux TIC dans des villes telles que Montréal, Toronto et Vancouver, où la croissance de l’emploi est supérieure à la moyenne. Dans l’ensemble, ces estimations quantitatives doivent être interprétées avec une grande prudence.
← 18. L’emploi non salarié comprend le travail indépendant, l’absence d’emploi ou le fait de résider à l’étranger (migration internationale).
← 19. Dans le cas des chocs commerciaux, il s’agit du secteur manufacturier par opposition au non manufacturier. Dans le cas du choc technologique, l’ensemble des secteurs d’activité d’une région est pris en compte et, par conséquent, les flux intersectoriels ne contribuent pas aux variations nettes de l’emploi régional. La mobilité intersectorielle n’est donc pas prise en considération dans l’analyse du choc technologique.
← 20. Autor et al. (2013[20] ; 2021[84]) constatent également, pour les États-Unis, que le choc chinois a entraîné une augmentation significative du recours de longue durée aux prestations d’invalidité et de retraite, ainsi que, dans une moindre mesure, aux allocations de chômage.
← 21. Les migrations internationales contribuent très peu au recul de l’emploi manufacturier.
← 22. Aux fins de la décomposition, il est supposé que les travailleurs prennent leur retraite à 65 ans dans tous les pays. Cette hypothèse peut être plus pertinente pour les États-Unis que pour l’Europe occidentale, où l’âge effectif de départ à la retraite est généralement plus faible et où les retraites anticipées sont plus fréquentes. Cela peut expliquer en partie pourquoi le canal de la mobilité liée à l’emploi est plus important que le canal de la mobilité liée à l’âge en Europe occidentale, notamment dans le secteur manufacturier.
← 23. Par construction, les sorties nettes d’emplois manufacturiers vers d’autres secteurs et les entrées nettes dans les emplois non manufacturiers sont identiques en valeur absolue. Comme l’emploi non manufacturier représente une part importante de l’emploi total, les flux intersectoriels y jouent un rôle encore plus limité.
← 24. Les données relatives aux États-Unis mettent en évidence un recul généralisé de la migration intérieure depuis les années 1980, notamment une forte diminution de la mobilité entre États. Les données disponibles pour d’autres pays de l’OCDE suggèrent quant à elles que la mobilité interrégionale est souvent trop limitée pour compenser les chocs affectant les marchés du travail régionaux, notamment en raison du coût du logement, des obstacles institutionnels et d’un accès inégal aux marchés du travail à forte productivité (voir par exemple Causa et al. (2021[56]), Kaplan et Schulhifer-Wohl (2017[75]) et Molloy et al (2011[72]).
← 25. La mobilité intersectorielle n’est pas prise en considération, car l’analyse de l’innovation numérique repose sur une distinction entre professions plutôt qu’entre secteurs d’activité.
← 26. Les pratiques de fixation des salaires des différents secteurs sont mesurées en calculant la moyenne des avantages salariaux des entreprises (salaire moyen dans l’entreprise, en fonction de la composition de la main-d’œuvre) pour l’ensemble des entreprises d’un même secteur, suivant la méthode de Card et al. (2024[82]).
← 27. Les avantages salariaux des entreprises sont parfois utilisés comme indicateur indirect de la productivité lorsque les données sur la productivité ne sont pas disponibles. Le modèle fondateur du commerce international avec entreprises hétérogènes suggère que la libéralisation des échanges accroît la taille des entreprises les plus productives en créant de nouvelles possibilités d’exportation, tandis que l’intensification de la concurrence des importations réduit la taille des entreprises les moins productives, voire les contraint à quitter le marché (Melitz, 2003[73]). La réaffectation des ressources aux entreprises les plus productives devrait favoriser la productivité agrégée et le bien-être économique.
← 28. À partir de données plus récentes, Friesenbichler et al. (2023[77]) constatent que ces effets sur la productivité pourraient s’être atténués, voire être devenus négatifs, à mesure que les exportations chinoises ont gagné en sophistication.
← 29. La faible mobilité entre les secteurs et les régions peut résulter de rigidités de prix qui empêchent les prix des biens non échangeables et les salaires de refléter pleinement les conditions économiques locales, mais également provenir d’obstacles à la mobilité professionnelle qui empêchent l’offre et la demande de travail de s’ajuster aux prix relatifs. Dans la mesure où les travailleurs seniors sont généralement moins mobiles, le vieillissement démographique freine probablement la mobilité entre secteurs et entre régions, avec d’éventuelles conséquences importantes sur la capacité d’adaptation des régions aux changements structurels.
← 30. La caractérisation des politiques retenue dans la présente section permet de traiter séparément les politiques régionales, les politiques industrielles ainsi que les politiques sociales et de l’emploi, conformément au cadre présenté dans Figure 3.1. Les débats stratégiques s’appuient souvent sur des définitions alternatives qui soit ne permettent pas de délimiter clairement les différents domaines d’action publique, comme c’est le cas dans les approches générales des politiques territoriales, soit privilégient un domaine particulier en utilisant une définition suffisamment large pour englober également des éléments relevant d’autres domaines d’action publique.
← 31. Les politiques sociales et de l’emploi peuvent être considérées comme relevant d’un ciblage territorial lorsqu’elles sont allouées en fonction des besoins locaux et mises en œuvre par des services publics de l’emploi qui adaptent leurs interventions aux conditions locales. À l’inverse, les politiques industrielles ciblant certains secteurs peuvent avoir une dimension locale en raison du tissu productif existant, mais elles ne sont pas considérées comme relevant d’un ciblage territorial, sauf lorsqu’elles sont conçues et mises en œuvre en tenant compte des spécificités locales.