Investir dans les enfants, c’est l’un des meilleurs investissements que peut faire un État. Les conditions dans lesquelles les enfants grandissent influencent leur santé, leurs études, leurs perspectives professionnelles et leur bien-être tout au long de leur vie. Il s’agit d’un enjeu tout aussi crucial pour nos économies. Lorsque des enfants grandissent dans la pauvreté ou n’ont pas les mêmes chances que les autres, ils sont moins susceptibles de déployer leur plein potentiel à l’âge adulte, ce qui pèse sur la productivité et accentue les pressions sur les budgets publics par la suite. Assurer à chaque enfant un bon départ dans la vie, c’est aussi bâtir des sociétés où la réussite dépend de ses compétences et de son travail, et non des circonstances individuelles à la naissance.
Tous les pays Membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) font face à des pressions croissantes sur leurs finances publiques. Les populations vieillissent, la croissance économique ralentit. L’argent public dépensé doit être plus rentable. On fait également moins d’enfants : le nombre d’enfants de moins de 18 ans dans les pays de l’OCDE devrait ainsi passer de 283 millions environ en 2025 à 250 millions d’ici à 2050. C’est là l’occasion d’investir davantage dans chaque enfant, si toutefois les enfants restent une priorité dans les budgets publics. Il n’a donc jamais été aussi important d’améliorer le rapport coût-efficacité des dépenses sociales en faveur des enfants.
Le rapport Mieux investir dans les enfants grâce aux politiques sociales ne s’intéresse pas seulement au montant des dépenses des pays. Il pose une question plus utile : comment nos dépenses peuvent-elles déboucher sur de meilleurs résultats pour les enfants – et atténuer les pressions sur les finances publiques dans les années à venir ?
Le point de départ est clair. Dans les pays de l’OCDE, les dépenses sociales publiques sont passées de 20 % environ du produit intérieur brut (PIB) au début des années 2000 à 25 % dans les années 2020. Mais cette hausse n’a pas profité en premier lieu aux enfants, les dépenses en faveur des familles avec enfants s’étant maintenues à moins de 10 % du total des dépenses sociales. Elle a bénéficié, pour l’essentiel, à la santé et aux prestations de vieillesse.
Pendant ce temps, trop d’enfants sont laissés de côté. En 2023, un enfant sur huit dans les pays de l’OCDE vivait en situation de pauvreté monétaire. En 2024, un enfant sur sept environ dans les pays européens de l’OCDE se trouvait dans une situation de privation matérielle et sociale aigüe – pour la plupart dans des familles situées au-dessus du seuil de pauvreté. Les résultats scolaires sont en baisse : la part des élèves de 15 ans aux résultats inférieurs au niveau de compétence de base dans le cadre de l’évaluation PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) de l’OCDE est passée de 31 % en 2009 à 43 % en 2025. Plus d’un adolescent sur cinq déclare que sa santé est passable ou mauvaise.
Comment faire en sorte que les dépenses sociales servent mieux les intérêts des enfants ?
Le rapport fait ressortir un constat simple : dépenser plus est utile, mais ce qui change la donne, c’est de dépenser mieux. Si les dépenses sociales continuent d’augmenter à leur rythme historique, la pauvreté infantile pourrait reculer de 1.5 point de pourcentage environ au cours des dix prochaines années, et la privation matérielle de 4.2 points. Ces progrès sont les bienvenus, mais ils pourraient être beaucoup plus importants si l’on affectait de nouveaux moyens aux politiques qui sont les plus efficaces pour les enfants. Aucune mesure isolée ne pourra atteindre ces objectifs. Pour obtenir les meilleurs résultats, une panoplie de mesures cohérentes conjuguant ces trois éléments est indispensable : favoriser le travail des parents, assurer une aide au revenu adaptée, et donner accès à des services de qualité.
Premièrement, l’éducation et l’accueil des jeunes enfants (EAJE). Des moyens supplémentaires accordés à l’EAJE peuvent faire une réelle différence, si l’on fait en sorte que tous les enfants en bénéficient, en particulier ceux qui sont issus de familles défavorisées. En allouant à l’EAJE un point de pourcentage supplémentaire des dépenses sociales, et en augmentant les taux d’inscription, la capacité des dépenses sociales à réduire la pauvreté pourrait augmenter de 50 % environ au cours des dix prochaines années. Les progrès en termes de résultats scolaires seraient aussi sensibles puisque la part des élèves peu performants dans l’enquête PISA pourrait diminuer d’environ 4 % par rapport au niveau de 2025. Pourtant, aujourd’hui, la fréquentation de ces structures par les enfants de moins de trois ans reste très variable selon les catégories de revenu, ce qui limite le potentiel de résultats de ces systèmes. Voilà ce que signifie mieux dépenser : il ne s’agit pas seulement de financer des services de qualité, mais bien de s’assurer que les enfants qui ont le plus à gagner puissent réellement les utiliser.
Deuxièmement, aider les parents à travailler. L’emploi est le moyen le plus fiable de sortir de la pauvreté et la voie la plus sûre vers l’indépendance pour les familles. Un point de pourcentage supplémentaire des dépenses sociales alloué aux programmes actifs du marché du travail, c’est-à-dire aux mesures d’aide à la recherche d’emploi et au maintien dans l’emploi, pourrait accroître l’impact des dépenses sociales sur la pauvreté infantile de 24 %, et de 9 % sur la privation matérielle aigüe. Cela freinerait en outre de 1 % environ l’augmentation des dépenses sociales au cours des dix prochaines années. Conjuguées à des services de garde d’enfants abordables et à une garantie de revenu qui valorise le travail, ces mesures aident les familles à être indépendantes et offrent aux enfants la possibilité de sortir durablement de la pauvreté.
Troisièmement, une aide au revenu adaptée. En orientant une plus grande part des dépenses sociales vers les prestations familiales en espèces, l’incidence des dépenses sociales sur la pauvreté relative des enfants pourrait augmenter de 27 % environ. L’aide au revenu fonctionne mieux lorsqu’elle est stable et prévisible, et qu’elle bénéficie aux familles qui en ont le plus besoin. Toutefois, les prestations en espèces à elles seules ne suffisent pas. Le seul recours aux transferts monétaires est moins efficace pour réduire la privation matérielle aigüe et peut accentuer les tensions sur les dépenses à long terme. De mauvaises conditions de logement, des besoins de soins de santé non satisfaits et un accès limité aux services essentiels peuvent freiner l’épanouissement des enfants, quel que soit le revenu de la famille. L’aide au revenu doit aller de pair avec des services accessibles et de qualité. La prévention en matière de santé occupe une place de premier plan : en lui allouant un point de pourcentage supplémentaire des dépenses sociales, on peut faire augmenter de 24 % la proportion d’adolescents se déclarant en excellente santé sans accentuer les pressions sur les dépenses à long terme.
Autre enseignement important : l’accompagnement ne peut pas s’arrêter à la fin de la petite enfance. Les premières années de la vie sont cruciales pour prévenir les inégalités. Mais les enfants ont aussi besoin d’un accompagnement continu pendant l’enfance et l’adolescence pour réussir leurs études, rester en bonne santé et avancer dans la vie. C’est ainsi que l’on veille à l’égalité des chances. L’optimisation des ressources, ce n’est pas choisir une politique plutôt qu’une autre, mais bien trouver le bon dosage, et poursuivre l’accompagnement tout au long du développement de l’enfant.
Le rapport montre également qu’améliorer la vie des enfants et assurer la viabilité des finances publiques ne sont pas deux objectifs incompatibles. Si elles sont bien conçues, les politiques publiques peuvent concilier les deux. Aider les parents à travailler, investir dans l’éducation et l’accueil des jeunes enfants, proposer une aide au revenu adaptée et assurer l’accès à des services de qualité sont autant de mesures qui améliorent la vie des enfants aujourd’hui, tout en évitant des inégalités plus coûteuses demain.
L’OCDE mettra à profit ces données probantes pour aider les pouvoirs publics à renforcer les politiques en faveur des enfants dans tous les domaines et tout au long de l’enfance, notamment par le biais du projet de Recommandation de l’OCDE sur le bien-être des enfants et du Plan d’action pour les enfants. Ce rapport ajoute une pierre importante à cet édifice. Il montre non seulement pourquoi il est important d’investir dans les enfants, mais aussi comment les pouvoirs publics peuvent faire en sorte que chaque investissement compte, de sorte que chaque enfant ait les meilleures chances possibles de réussir sa vie.
Mathias Cormann,
Secrétaire général de l’OCDE