Il existe un potentiel important d’utilisation de l’IA dans d’autres domaines des services et dans de nouveaux cas d’usage. Dans le domaine des soins de santé, par exemple, l’IA faciliterait des interventions préventives et personnalisées et des « incitations » comportementales éclairées conduisant à de meilleurs résultats et permettant aux professionnels de santé de consacrer plus de temps à la prise en charge des patients. Elle pourrait également déboucher sur de nouvelles techniques permettant d’exploiter les volumes considérables de données sur la santé dont 97 % restent inexploitées dans les pays de l’OCDE (Sumner et al., 2023[241] ; Bennett Institute, 2024[242] ; OCDE, 2024[243]). Dans ce domaine, la norme de l’OCDE (2017[244]) visant à promouvoir l’utilisation des données de santé dans l’intérêt général aide les administrations faciliter l’accès à ces données afin de favoriser l’innovation dans les soins de santé. Les difficultés liées à la mise en œuvre des principes de cette recommandation sont abordées dans (OCDE, 2022[245]) et dans le rapport à paraître de l’OCDE : « Faciliter l’utilisation secondaire des données de santé à des fins répondant à l’intérêt général par-delà les frontières ». Les progrès de l’IA pourraient également contribuer à atténuer la pénurie de main-d’œuvre dans le domaine de la santé qui devrait s’élever à 3.5 millions de personnes à l’horizon 2030 dans les pays de l’OCDE (OCDE, 2024[243]).
L’utilisation de l’IA dans la conception et la prestation des services publics n’en est encore qu’au stade expérimental. Même si les exemples d’automatisation, de rationalisation et même de création de nouveaux types de services ne manquent pas, les administrations publiques sont encore loin de l’utilisation opérationnelle de l’IA et de son adoption généralisée. L’engouement pour l’IA et les impératifs de réduction des coûts pourraient inciter les administrations à automatiser rapidement les services. Comme indiqué dans cette section, les évaluations et les critiques des premiers usages laissent toutefois penser qu’une approche plus progressive, adoptée conjointement avec les agents publics, aurait de meilleures chances de réussite. Les administrations ont besoin de stratégies sur la manière d’utiliser des modèles hybrides dans lesquels l’IA complète le processus décisionnel humain et de gérer l’évolution du rôle des agents publics dans ce nouveau format de bureaucratie algorithmique (Vogl et al., 2019[246]). Si l’IA promet de libérer du temps pour que les agents publics en consacrent davantage aux tâches à plus forte valeur ajoutée — telles que le dialogue avec les citoyens pour régler des questions sociales complexes — elle peut également avoir l’effet inverse, en éloignant les agents publics de la société à mesure que leur rôle dans la collecte directe des données et les interactions avec les utilisateurs des services diminue (Bullock, Young et Wang, 2020[247] ; Madan et Ashok, 2023[194]) (voir également l’étude de « L’IA dans la réforme de la fonction publique » dans ce même chapitre).
Le codage des règles est une autre approche naissante de l’automatisation dans les services publics qui consiste, parallèlement aux textes juridiques traditionnels, à encoder les règles de l’administration sous une forme exécutable par les machines (Mohun et Roberts, 2020[4]). Les services s’appuyant de plus en plus sur l’IA pour faciliter la prise de décision, le codage de règles sert de base à des applications IA plus précises, transparentes et évolutives dans l’administration. En intégrant des règles dans un format numérique, le codage de règles améliore la cohérence de la prestation des services utilisant l’IA, en veillant à ce que les systèmes automatisés interprètent et appliquent correctement les réglementations dans différents contextes. Plusieurs administrations ont commencé à utiliser le codage de règles pour simplifier le respect de la réglementation et améliorer la prestation des services utilisant l’IA. Les Émirats arabes unis ont ainsi lancé un programme national de codage des règles qui vise à élaborer des lois et réglementations avec l’IA, en transformant l’écosystème financier10.
À l’inverse des approches traditionnelles fondées sur les tâches — où la prestation des services est séparée en plusieurs opérations séquentielles distinctes — les approches utilisant l’IA peuvent intégrer simultanément les fonctions et les processus décisionnels. Cette évolution a le potentiel de transformer la façon d’organiser les services publics.
En ce qui concerne l’acceptation plus large des services publics utilisant l’IA par les citoyens et les résidents, quelques enseignements clairs se dégagent des recherches menées actuellement. Il est généralement admis que l’IA parvient mieux à traiter de grandes quantités de données qu’à définir des tendances (Rane, Choudhary et Rane, 2024[248]). Cependant, plusieurs facteurs, tels que l’utilité perçue des systèmes d’IA, les attentes en matière de performances, les comportements, la confiance et les efforts attendus, influent généralement sur la volonté d’utiliser l’IA dans les différents secteurs (Kelly, Kaye et Oviedo-Trespalacios, 2023[249]). La perception du risque et la confiance à l’égard des systèmes d’IA varient selon qu’il s’agit de services publics d’intérêt général (fournis par l’administration sans en faire la demande et concernant l’ensemble ou la majorité des citoyens, comme l’enseignement de base et la sécurité publique) ou de services publics spécifiques (explicitement demandés par des citoyens et ne concernant qu’un seul citoyen ou un petit nombre, tels que les programmes de prise en charge des personnes âgées ou l’aide au logement pour les populations à faible revenu). Les services d’intérêt général sont plus abstraits et les utilisateurs ont une moindre connaissance de la situation, ce qui les conduit à accepter plus facilement l’IA11. Dans le cadre des services spécifiques, la possibilité de décision entre en ligne de compte ; les utilisateurs souhaitent généralement avoir le choix d’utiliser ou non une application d’IA dans la décision relative au service (Gesk et Leyer, 2022[203]).
Il ressort également des premières études que la confiance dans les applications d’IA est plus élevée lorsque ces applications sont intégrées dans des services préexistants plutôt que dans de nouveaux services (Aoki, 2020[250]). Cela signifie que les innovations plus proactives en matière de services pourraient avoir à faire leurs preuves auprès des utilisateurs et être examinées de plus près. Dans tous les cas, la participation des utilisateurs à la création conjointe des services publics est corrélée à une perception positive des décisions prises par l’IA et favoriserait une plus large adoption (Gesk et Leyer, 2022[203]). Il s’agit là d’un point essentiel, car le vécu des usagers vis-à-vis des services publics peut influer sur leur perception de l’administration en général et la satisfaction du public à l’égard des services administratifs est un déterminant important de la confiance (OCDE, 2024[46]). Les organismes publics risquent de voir leur légitimité démocratique remise en cause si la population n’a pas confiance dans les services que l’administration entend fournir grâce à l’IA. (Aoki, Tay et Yarime, 2024[251] ; Aoki, 2020[250]).
Les pouvoirs publics doivent également mieux appréhender et prendre en compte les besoins des utilisateurs afin de concevoir des services fondés sur l’IA qu’ils sont susceptibles de vouloir utiliser. Il faudra pour cela veiller à ce que les politiques et les services soient conçus en fonction du comportement réel des personnes, plutôt que de leur comportement supposé. Même lorsqu’elles sont judicieuses, les mesures prises peuvent échouer lorsqu’elles provoquent des frictions (« complexités inutiles »), qui entravent l’accès des citoyens aux services, les formalités de leur demande ou la prise de décisions éclairées. L’utilisation plus large des sciences comportementales peut y contribuer en offrant des leviers concrets pour réduire les complexités inutiles, améliorer l’accessibilité et faire en sorte que les services soient centrés sur l’utilisateur et bénéficient de la confiance des citoyens. En s’attaquant aux obstacles cognitifs — tels que la complexité, la fatigue décisionnelle et l’inertie —, les administrations publiques peuvent concevoir des services plus simples, plus intuitifs et plus faciles à utiliser. Les outils fondés sur l’IA permettent de repérer les services qui ont besoin d’audits mis en œuvre pour faire la « chasse à la bureaucratie », d’évaluer l’efficacité des interventions et d’améliorer la conception des services. Le traitement du langage naturel et l’analyse de sentiments permettent d’analyser les avis des utilisateurs en temps réel et ainsi de cerner les points faibles des plateformes en ligne et des canaux de services aux clients. L’IA est également capable de quantifier les interactions des utilisateurs et d’adapter les interventions aux groupes de population en veillant à mieux cibler les politiques et à les rendre plus inclusives. À l’heure où les administrations s’orientent vers une gouvernance numérique et fondée sur les données, il sera déterminant d’intégrer les observations comportementales dans l’IA afin d’améliorer la convivialité, l’efficacité et la réactivité des services publics (OCDE, 2024[252]).
Enfin, il existe un décalage considérable entre la vitesse à laquelle l’IA pénètre les services publics et l’ampleur des évaluations approfondies menées. Les analyses les plus poussées mettent déjà en évidence les nombreux effets imprévus et parfois négatifs qui sont susceptibles d’apparaître parallèlement aux gains d’efficience globaux. Des investissements supplémentaires sont nécessaires à cet égard.
Dans tous les domaines, la coopération internationale est décisive pour renforcer les capacités de l’IA dans le secteur public. Plus les administrations publiques partageront leurs pratiques en matière d’IA pour développer les services publics (notamment les algorithmes ouverts, les infrastructures, les ensembles de données intergouvernementaux et les efforts conjoints en faveur du développement responsable des technologies émergentes), plus les probabilités de garantir la qualité à tous les niveaux seront élevées. Les initiatives multilatérales telles que le Partenariat mondial sur l’intelligence artificielle (PMIA) peuvent jouer un rôle décisif à cet égard.