La productivité est un facteur clé d’une économie maritime durable
Accéder en temps réel à davantage de données océanographiques utiles pour planifier les itinéraires de navigation, c’est pouvoir optimiser l’efficacité des traversées, en limitant la consommation de carburant et le volume des émissions. Réussir à mieux localiser le poisson et identifier les espèces, c’est pouvoir réduire la facture de carburant des bateaux de pêche, le temps passé dans des conditions potentiellement dangereuses, mais aussi la quantité de captures accessoires préjudiciables. Utiliser des modèles océanographiques avancés, c’est pouvoir mieux choisir les emplacements des sites de production renouvelable en mer, en installant les éoliennes davantage au large des côtes, là où les vents sont plus forts et la perturbation des fonds marins limitée au strict minimum.
Des gains de productivité de cette nature peuvent contribuer au caractère résilient et durable de l’économie de la mer en augmentant l’efficience avec laquelle les ressources sont transformées en produits.
Il est absolument essentiel de chercher à améliorer la productivité de l’économie de la mer pour favoriser la conservation, la restauration et l’exploitation durable des écosystèmes marins. Récemment, les réflexions menées sur la scène internationale, notamment lors de l’édition 2025 de la Conférence des Nations Unies sur l’Océan et dans le cadre des réformes engagées par l’Organisation maritime internationale (OMI), ont mis en exergue l’importance d’agir sur la productivité de l’économie de la mer pour rendre l’océan moins pollué et plus sain.
Les travaux de recherche de l’OCDE montrent toutefois combien il devient difficile d’espérer pouvoir accroître la productivité de l’économie de la mer. Or, sans une croissance plus forte de sa productivité, l’économie de la mer risque de s’essouffler, de moins innover et d’être moins à même d’opérer tous les changements requis pour restaurer et pérenniser les écosystèmes marins.
Le casse-tête de la productivité économique de la mer : plus de production, moins d’efficience
Entre 1995 et 2020, l’économie de la mer a vu doubler sa valeur ajoutée brute en termes réels, qui est passée de 1 300 milliards USD à 2 600 milliards USD, alors que le niveau de l’emploi est resté relativement stable. Une production qui augmente chaque année à effectifs inchangés est le signe d’une hausse de la productivité du travail. De fait, les estimations de l’OCDE montrent qu’à l’échelle mondiale, l’économie de la mer affiche de bons chiffres de la productivité du travail par rapport à l’économie prise dans son ensemble.
Pourtant, les analyses plus approfondies de la productivité conduites par l’OCDE révèlent tout autre chose.
La croissance enregistrée ces 25 dernières années tient en grande partie à l’apport de capital dans le processus de production, sous la forme, par exemple, de machines et structures matérielles. En fait, il ressort des estimations de l’OCDE que l’efficience globale combinée du capital et du travail, à savoir la productivité multifactorielle (PMF), est en recul dans une grande partie de l’économie mondiale de la mer.
La PMF n’a augmenté, et ce faiblement, que dans trois groupes d’activités : construction navale et fabrication d’équipements maritimes ; transports maritimes et activités portuaires ; et échanges, transports et services de R-D liés au secteur marin et maritime. À l’inverse, la PMF a été nulle ou négative dans les activités d’extraction pétrolière et gazière et autres activités de production offshore, ainsi que dans le tourisme maritime et littoral, qui constituent pourtant la principale source de valeur ajoutée de l’économie de la mer.
Ceci semble indiquer qu’en moyenne, l’économie de la mer ne profite pas pleinement des gains d’efficience d’origine immatérielle susceptibles de renforcer le caractère durable de ses activités.
Une croissance économique fortement tributaire des équipements et infrastructures
D’après les estimations de l’OCDE, l’économie de la mer se caractérise par un déséquilibre frappant dans le déploiement des composantes du facteur capital et la répartition de leurs contributions à la croissance du secteur. L’OCDE a estimé le rôle de chaque composante du facteur capital dans la production de l’économie de la mer, c’est-à-dire les « services du capital » constitué d’un éventail d’actifs, des équipements et infrastructures aux technologies de l’information et des communications (TIC). La conclusion est que la croissance des services du capital constitué des équipements et infrastructures dépasse largement celle des services tirés des TIC dans tous les segments de l’économie de la mer.
L’écart d’utilisation entre capital TIC et non TIC peut être l’illustration d’une occasion manquée, dont les conséquences seront plus graves encore si rien n’est fait pour y remédier. Les technologies du numérique, qui forment le noyau dur du stock de capital productif constitué des TIC modernes, peuvent être de grandes sources de productivité en permettant de bâtir une logistique plus intelligente, d’utiliser les ressources de manière plus rationnelle et d’innover dans l’exécution des services. Et il y a tout lieu de penser qu’elles vont gagner en importance avec la généralisation des usages de l’intelligence artificielle et de la robotique.
En somme, si rien n’est fait pour stimuler la croissance liée à l’utilisation des TIC comme facteur de production, l’économie de la mer risque de passer à côté du potentiel de productivité offert par les technologies du numérique.
L’avenir de l’économie de la mer : une rupture et des possibilités à saisir
D’ici à 2050, des défis complexes attendent l’économie de la mer, qui détermineront la suite de son évolution. Le changement climatique, la transition énergétique mondiale, les tensions géopolitiques et les transformations démographiques en cours n’en sont que quelques exemples. Les travaux de modélisation économiques réalisés par l’OCDE montrent que toutes ces forces à l’œuvre freineront probablement le potentiel de croissance de l’économie de la mer.
Dans le scénario d’interruption de la transition, qui repose sur une politique énergétique inchangée et une productivité atone, l’économie de la mer pourrait fondre de 20 % par rapport aux niveaux de 2020 d’ici à 2050. Dans le scénario plus favorable de transition accélérée, qui table sur une action climatique robuste et une montée en flèche de la productivité des technologies du numérique, son volume pourrait gonfler de 40 %.
Un programme pour l’économie de la mer axé sur la productivité
Pour libérer le potentiel de l’économie de la mer et stopper le ralentissement de la productivité, l’OCDE recommande d’agir suivant trois axes :
Pérenniser le stock de capital productif de l’économie de la mer
Si le capital TIC intervenait davantage dans la croissance du stock de capital productif, l’économie de la mer devrait s’engager sur la trajectoire d’une durabilité et productivité accrues. Les infrastructures numériques, les systèmes de données et les technologies fondées sur les données peuvent transformer la manière dont l’économie de la mer fonctionne tout en aidant à conserver, exploiter durablement et restaurer les écosystèmes marins. Les investissements publics et privés réalisés dans les activités économiques liées à la mer pourraient servir davantage l’efficience en permettant à la main-d’œuvre concernée de faire un meilleur usage des technologies du numérique.
Chercher à améliorer la productivité des facteurs de l’économie de la mer
Les pouvoirs publics devraient donner la priorité aux mesures de nature à améliorer l’utilisation du stock de capital productif et la structure des compétences de la main-d’œuvre dans l’économie de la mer. Ces mesures consistent, par exemple, à investir dans la recherche, le développement et l’innovation ainsi qu’à soutenir les produits innovants commercialisables. Il s’agit également de favoriser, par la voie de l’enseignement et de la formation, l’acquisition des compétences qui seront requises dans l’avenir. Selon toute vraisemblance, cela vaut surtout pour les économies à faible revenu, où les moyens de former aux futurs métiers de haute technicité de l’économie de la mer sont particulièrement limités.
Accélérer le rôle de l’économie de la mer dans la transition énergétique mondiale
Il est essentiel de renoncer progressivement à l’extraction pétrolière et gazière offshore au profit des solutions moins polluantes offertes par la mer si l’on veut atteindre les objectifs climatiques et la durabilité économique à long terme. Le déclin structurel de ce groupe d’activités, que les données de l’OCDE placent au deuxième rang de la filière mer, devra faire l’objet d’une gestion minutieuse pour que les populations et secteurs touchés reçoivent tout le soutien nécessaire. Il n’empêche que l’accélération de la transition énergétique mondiale passe par une redistribution des ressources au profit des segments hautement productifs de l’économie de la mer, dont celui des énergies renouvelables.
Appel à l’action en faveur de la productivité de l’économie de la mer
L’économie de la mer se trouve à la croisée des chemins. Son parcours de croissance est impressionnant, mais le passé n’est plus un guide fiable pour préparer l’avenir. À moins de se reconcentrer sur la productivité, en embrassant la transformation numérique et en accélérant la transition vers des énergies plus propres, l’économie de la mer risque de connaître la stagnation, voire le déclin. En toute probabilité, la santé des écosystèmes marins pâtira fortement de l’impossibilité de sortir du statu quo.
Le message à retenir des travaux de recherche de l’OCDE est on ne peut plus clair : stopper le ralentissement de la productivité de l’économie de la mer est un impératif stratégique pour les pays qui aspirent à conserver, exploiter durablement et restaurer les écosystèmes marins. En agissant dès maintenant, les responsables de l’action publique augmenteront les chances que l’économie de la mer reste une source de prospérité résiliente dans les décennies à venir, tout en préservant et améliorant la santé de l’océan.