Ce chapitre étudie l’évolution des géographies des violences en Afrique du Nord et de l’Ouest depuis 1997. L’analyse des données désagrégées du projet « Armed Conflict Location & Event Data » (ACLED) montre l’évolution contrastée de la violence politique à travers la région. En fort recul au nord du Sahara depuis la fin de la deuxième guerre civile libyenne, elle atteint au contraire des niveaux dramatiques sans précédent en Afrique de l’Ouest. Près de 195 000 personnes y ont été tuées depuis le début de l’insurrection de Boko Haram en 2009. La plupart des événements violents se concentrent dans la région du lac Tchad, dans le Sahel central (Mali, Burkina Faso et ouest du Niger) et, plus récemment, dans l’ouest du Cameroun, où une crise peu documentée est à l’origine d’un nombre record d’incidents en 2024. L’indicateur des dynamiques spatiales des conflits (Spatial Conflict Dynamics indicator [SCDi]), développé par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE (OCDE/CSAO), montre qu’un nombre croissant de régions deviennent violentes, en particulier dans le Sahel central, tandis que la plupart des conflits de la région restent concentrés. Une nouvelle dimension du SCDi souligne qu’en deux ans seulement, un tiers des zones étudiées ont basculé dans la violence pour la première fois depuis le début des années 2000, tandis que 8 % cumulent dix années de conflit ou plus. Ces chiffres soulignent non seulement la propagation des conflits à de nouveaux territoires, mais aussi leur ancrage au fil du temps. Ce chapitre s’intéresse enfin à l’expansion actuelle des violences vers le sud, depuis le Sahel vers le nord des pays côtiers. Au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo, des attaques sporadiques visent les forces de sécurité et les civils, en particulier dans les zones frontalières, sans nécessairement former un front bien défini. Cette absence de dynamique claire d’escalade dans les pays côtiers pourrait avoir deux explications : soit les djihadistes y sont encore dans une phase de développement et de recrutement ; soit ils les considèrent plus utiles comme base arrière et zone tampon que comme cible militaire.
4. Évolution des géographies des violences en Afrique du Nord et de l’Ouest
Copier le lien de 4. Évolution des géographies des violences en Afrique du Nord et de l’OuestDescription
Messages clés
Copier le lien de Messages clésEn fort recul en Afrique du Nord depuis la fin de la deuxième guerre civile libyenne, les violences connaissent en revanche une dynamique d’intensification et de propagation en Afrique de l’Ouest.
Les violences contre les civils sont en constante augmentation en Afrique de l’Ouest et devraient faire 10 000 victimes en 2024 si la situation continue de se détériorer.
Les régions du Sahel central et du lac Tchad restent les principaux épicentres des violences. Pour la première fois depuis 1997, le Cameroun est le deuxième pays le plus touché en termes d’événements violents, en raison du conflit qui y oppose les séparatistes ambazoniens au gouvernement.
D’après les mesures locales du SCDi, en l’espace de deux ans, un tiers des zones étudiées ont basculé dans la violence pour la première fois depuis le début des années 2000, tandis que 8 % cumulent dix années de conflit ou plus. Ces chiffres soulignent non seulement la propagation des conflits à de nouveaux territoires, mais aussi leur ancrage.
L’expansion des djihadistes vers les pays côtiers ne forme pas de front bien défini en progression vers le golfe de Guinée. Si le nord du Bénin et du Togo paraît particulièrement menacé, le nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana semble davantage utilisé comme base arrière.
La violence politique connaît une évolution contrastée en Afrique du Nord et de l’Ouest ces dernières années (Graphique 4.1). La violence est en fort recul au nord du Sahara, où elle atteint l’un de ses niveaux les plus bas depuis la fin de la deuxième guerre civile libyenne en 2020, avec moins de 200 événements violents et 220 victimes en 2024, contre 1 540 événements violents et 3 650 victimes il y a dix ans. Cette baisse spectaculaire concerne tous les types de violence, y compris les explosions et violences perpétrées à distance, qui avaient pourtant atteint des sommets juste avant la signature d’un cessez-le-feu permanent entre l’Armée nationale libyenne (Libyan National Army [LNA]) et le gouvernement d’accord national (Government of National Accord [GNA]) en 2020.
Graphique 4.1. Événements violents par type et région, 1997-2024
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Note : Les données de 2024 sont des projections basées sur la multiplication par deux du nombre d’événements recensés jusqu’au 30 juin.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Cette évolution contraste avec celle au sud du Sahara, où l’intensité de la violence n’a jamais été aussi élevée depuis le début de la collecte de données par ACLED, en 1997. Les conflits qui déchirent l’Afrique de l’Ouest ont fait près de 195 000 victimes depuis le début de l’insurrection de Boko Haram en 2009, un bilan qui, si la situation continue de se détériorer, pourrait se porter à 28 000 morts lors de 10 000 incidents en 2024. Les violences contre les civils y sont le type d’événements violents le plus représenté, avec plus de 5 000 incidents en 2024 contre 610 en 2014 et plus de 10 000 morts. Cette situation est le fait des violences infligées par les forces étatiques, les organisations extrémistes violentes, les milices, les mercenaires et les groupes rebelles.
Ces chiffres alarmants pointent une tendance notable : le contrôle de la population civile est désormais l’objectif principal des forces gouvernementales comme de leurs opposants. Les combats entre acteurs étatiques et/ou non étatiques sont la forme de violence la plus meurtrière, avec 13 482 victimes en 2024, soit quatre fois plus qu’au moment de la formation, en 2017, du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama'a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin [JNIM]), principale coalition de groupes djihadistes (Graphique 4.2). Ces quatre dernières années sont également marquées par une augmentation, en Afrique de l’Ouest, des violences et explosions perpétrées à distance, type de violence pourtant historiquement plus prévalent en Afrique du Nord. Les frappes aériennes, attaques de drones et engins explosifs improvisés (EEI) sont désormais courants au sud du Sahara.
Graphique 4.2. Décès dus à des événements violents par type et région, 1997-2024
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Note : Les données de 2024 sont des projections basées sur un doublement du nombre de victimes recensées jusqu’au 30 juin.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Deux foyers de violence
Copier le lien de Deux foyers de violenceLa distribution spatiale des violences est inégale aussi bien entre l’Afrique du Nord et de l’Ouest qu’en leur sein. Les événements violents se concentrent dans quelques pays, reflétant la singularité des conflits armés et leurs racines locales. Cinq pays ouest-africains (Nigéria, Cameroun, Burkina Faso, Mali et Niger) totalisent 94 % des événements violents et 96 % des victimes entre janvier 2023 et juin 2024 (Tableau 4.1).
Tableau 4.1. Événements violents et victimes par pays, 2023-24
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Événements violents |
Victimes |
Population |
Événements (%) vs. population (%) |
Victimes (%) vs. population (%) |
||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
|
Nombre |
% |
Nombre |
% |
Nombre |
% |
Ratio |
Ratio |
|
|
Nigéria |
5 303 |
34.4 |
13 711 |
34.7 |
232 679 000 |
38.2 |
0.9 |
0.9 |
|
Cameroun |
3 711 |
24.1 |
3 060 |
7.7 |
29 123 700 |
4.8 |
5.0 |
1.6 |
|
Burkina Faso |
2 388 |
15.5 |
13 054 |
33.0 |
23 548 800 |
3.9 |
4.0 |
8.6 |
|
Mali |
2 326 |
15.1 |
6 277 |
15.9 |
24 478 600 |
4.0 |
3.8 |
4.0 |
|
Niger |
670 |
4.4 |
2 014 |
5.1 |
27 032 400 |
4.4 |
1.0 |
1.1 |
|
Bénin |
352 |
2.3 |
307 |
0.8 |
14 462 700 |
2.4 |
1.0 |
0.3 |
|
Libye |
145 |
0.9 |
156 |
0.4 |
7 381 020 |
1.2 |
0.8 |
0.3 |
|
Tchad |
135 |
0.9 |
465 |
1.2 |
20 299 100 |
3.3 |
0.3 |
0.4 |
|
Autres |
366 |
2.4 |
465 |
1.2 |
230 691 834 |
37.8 |
0.1 |
0.0 |
|
Total |
15 396 |
100.0 |
39 509 |
100.0 |
609 697 154 |
100.0 |
1.0 |
1.0 |
Notes : Données disponibles du 1er janvier 2023 au 30 juin 2024. Dans les pays où le ratio est supérieur à 1, la prévalence de la violence mesurée en termes d’événements violents et de victimes est plus forte que ne le laisserait escompter leur part dans la population régionale. Les données démographiques sont des estimations au 1er juillet 2024. Bien qu’il ne fasse pas officiellement partie de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le Cameroun est inclus dans la présente analyse en raison du conflit qui y sévit dans l’ouest du pays.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a), accessibles au public, et des données de l’Organisation des Nations Unies (ONU, 2024[2])
Le Sahel central, qui englobe le Mali, l’est de la Mauritanie, l’ouest du Niger, le Burkina Faso et le nord des pays côtiers (Carte 3.1, Chapitre 3), constitue le plus grand foyer de violence en Afrique du Nord et de l’Ouest (Carte 4.1). Plus de 21 000 personnes ont été tuées au Burkina Faso, au Mali et dans l’ouest du Niger entre 2023 et mi-2024, lors de 5 229 incidents. Cela représente plus de la moitié (53 %) des victimes et plus d’un tiers (34 %) des incidents recensés au cours de cette période dans l’ensemble de la région. Les plus touchés par les insurrections djihadistes, ces trois pays du Sahel sont le théâtre d’une augmentation continue des violences, qui frappent désormais une large partie de leur territoire national.
C’est au Burkina Faso que s’observe l’évolution la plus alarmante, avec plus de 13 000 victimes, soit presque autant qu’au Nigéria au cours de la même période, pour une population dix fois moins nombreuse. Les violences ne se limitent plus aux régions administratives du Sahel, de l’Est et du Centre-Nord, comme en 2021-22, mais embrasent désormais la quasi-totalité du pays, y compris les régions limitrophes de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Togo au sud. Au Niger, l’insurrection djihadiste est particulièrement intense dans les départements de Téra et de Say, à l’ouest du fleuve Niger, et dans celui de Tillabéri, voisin du Mali. La capitale, Niamey, semble épargnée par les violences, malgré leur prévalence de plus en plus forte à ses alentours. Au Mali, les violences se concentrent dans le delta intérieur du Niger et le Pays Dogon, à l’ouest de Mopti, ainsi qu’autour de Ménaka et de Kidal.
Le deuxième foyer de violence se trouve au Nigéria (Cartes 4.1 et 4.2), qui totalise plus de 5 300 incidents et 13 700 victimes de janvier 2023 à juin 2024, soit plus d’un tiers des événements violents et des victimes recensés au cours de cette période en Afrique du Nord et de l’Ouest. Le pays est en proie à plusieurs conflits, notamment l’insurrection du lac Tchad menée par Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Islamic State West Africa Province [ISWAP]) depuis la fin des années 2000, les violences communautaires dans la Middle Belt, celles contre le gouvernement et les compagnies pétrolières dans l’État du Delta, et, de plus en plus, les violences organisées et le banditisme dans le Nord-Ouest (Madueke et al., 2024 ; Ojewale, 2024). En raison de l’insurrection de Boko Haram et de l’ISWAP, l’État de Borno reste de loin le plus durement frappé, comptant pour 28 % des victimes au niveau national, soit la même proportion que les États de Kaduna, Katsina et Zamfara réunis.
Cette géographie de la violence reflète celle observée ces dernières années, à une exception près, toutefois. Pour la première fois depuis le début de la collecte de données ACLED à la fin des années 90, le Cameroun est le deuxième pays le plus touché en termes d’événements violents, avec plus de 3 700 incidents recensés de janvier 2023 à juin 2024. Deux conflits majeurs secouent le pays : l’insurrection djihadiste menée par Boko Haram et l’ISWAP autour du lac Tchad, et la « crise anglophone », qui oppose le gouvernement camerounais au mouvement séparatiste ambazonien (ACLED, 2024b[3]). Ce dernier conflit, peu documenté, se concentre fortement dans les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest du pays (Carte 4.3), qui totalisent à elles seules 71 % des événements violents et 64 % des victimes recensés par ACLED au Cameroun sur la période 2023-24. Il s’agit là de l’un des rares exemples de conflit où la distribution spatiale des violences correspond exactement aux frontières linguistiques. Le nombre d’incidents liés à cette crise est certes très élevé, mais reste de moindre intensité que d’autres conflits majeurs en Afrique de l’Ouest, comme en atteste le nombre de ses victimes (3 060), largement inférieur à celui observé au Burkina Faso (13 054) et au Mali (près de 6 300) entre janvier 2023 et juin 2024.
Carte 4.1. Événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, janvier 2023-juin 2024
Copier le lien de Carte 4.1. Événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, janvier 2023-juin 2024
Note : Données disponibles jusqu’au 30 juin 2024.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Carte 4.2. Victimes en Afrique du Nord et de l’Ouest, janvier 2023-juin 2024
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Note : Données disponibles jusqu’au 30 juin 2024.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Carte 4.3. Événements violents dans l’ouest du Cameroun, janvier 2023-juin 2024
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Note : Données disponibles jusqu’au 30 juin 2024.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
L’intensité des violences dans un pays n’est pas en relation linéaire avec la taille de sa population. Les pays les plus peuplés ne sont ainsi pas toujours les plus violents, comme l’illustre le tableau 4.1, qui indique le ratio entre la proportion d’événements et de victimes dans huit pays et leur part dans la population régionale. Dans les pays où ce ratio est supérieur à 1, la prévalence de la violence est plus forte que ne le laisserait escompter leur part dans la population régionale. Les exemples les plus frappants sont le Cameroun, le Burkina Faso et le Mali, où le nombre d’événements violents et de victimes est proportionnellement bien plus élevé que leur population. Le Nigéria fait une fois de plus, figure d’exception. Dans ce pays, le plus peuplé d’Afrique, la prévalence des violences n’est que légèrement inférieure à ce que laisserait escompter sa population. Ces résultats sont à considérer avec prudence, la taille globale de la population nigériane étant sujette à caution (le dernier recensement date de 2006).
Intensification et propagation des violences au-delà des frontières
Copier le lien de Intensification et propagation des violences au-delà des frontièresL’intensification et l’expansion des conflits armés dans certaines zones d’Afrique du Nord et de l’Ouest sont analysés à l’aide du SCDi, qui permet le suivi de l’évolution de la géographie de la violence à travers la région depuis la fin des années 90 (OCDE/CSAO, 2020[4] ; Walther et al., 2023a[5]). Sur la base d’un quadrillage de l’Afrique du Nord et de l’Ouest en 6 540 cellules de 50 km x 50 km, l’indicateur mesure pour chacune, l’intensité et la distribution spatiale des violences (Chapitre 3). Ces mesures combinées donnent ensuite une indication du type de conflit dont relève chaque cellule : concentré/forte intensité ; dispersé/forte intensité ; concentré/faible intensité ; et dispersé/faible intensité.
Le SCDi souligne la poursuite de la hausse continue du nombre de cellules répertoriées en conflit entre 2016 et 2022, avant un léger fléchissement en 2023. En 2022, 706 cellules relèvent de l’un des quatre grands types de conflit identifiés par le SCDi, en hausse de 16 % par rapport à 2021, tandis qu’en 2023, elles sont 685, en baisse de 3 % par rapport à 2022 (Radil et Walther, 2024[6]). L’indicateur pointe par ailleurs une forte concentration d’une grande partie des violences observées dans la région. Si les événements du Printemps arabe en Afrique du Nord ont amorcé une tendance globale à la baisse de la proportion des cellules de conflit de type concentré, passée de 95 % en 2011 à 83 % en 2023 (Graphique 4.3), la majorité des événements violents en Afrique de l’Ouest continuent malgré tout d’affecter de manière répétée les mêmes lieux, y témoignant de l’enracinement des dynamiques de violence.
Graphique 4.3. Cellules de conflit de type concentré et de faible intensité en Afrique du Nord et de l’Ouest, 1997-2023
Copier le lien de Graphique 4.3. Cellules de conflit de type concentré et de faible intensité en Afrique du Nord et de l’Ouest, 1997-2023Autre signe inquiétant, l’intensité des violences augmente au niveau régional avec leur propagation à des zones auparavant épargnées, comme en atteste la baisse de la proportion de cellules de conflit de faible intensité, passée d’un pic de 70 % en 2005 à 34 % en 2022 et 2023. Ces résultats soulignent l’importance des conflits de faible intensité comme marqueur de l’expansion de la violence à de nouveaux lieux d’Afrique de l’Ouest. Sur les 383 cellules ayant connu des violences ces deux années mais pas la précédente, 66 % sont à conflits de faible intensité. Au sein des cellules basculant pour la première fois dans la violence ces années-là, ce sont donc initialement des événements violents de faible intensité qui prévalent. Ces nouveaux lieux de violence se situent à la périphérie des foyers préexistants de conflit en Afrique de l’Ouest, en particulier dans le Sahel central et au Nigéria, ainsi que dans les pays riverains du golfe de Guinée, notamment au Ghana et dans le nord du Bénin. Ces dynamiques confirment la propagation spatiale des conflits de la région en 2022 et 2023.
Le SCDi permet d’identifier les grandes dynamiques de la géographie de la violence dans la région :
La situation la plus critique s’observe dans les zones de violences à la fois concentrées et de forte intensité (type 1). Cette dynamique est caractéristique du cœur des foyers de conflit à l’instar du delta intérieur du Niger au Mali, du Burkina Faso et d’une grande partie du nord-ouest, de l’est et du sud du Nigéria. Elle est désormais quasi inexistante en Libye. Ces zones enregistrent le bilan le plus meurtrier en termes de victimes civiles et militaires.
Le second type de conflit caractérise des zones de violences de forte intensité mais dispersées (type 2). Cela concerne la rive occidentale du fleuve Niger, entre Ayorou et Say au Niger, où la progression des groupes djihadistes se fait au gré de l’attaque de lieux multiples, à l’est de Ouagadougou au Burkina Faso, dans le bassin du lac Tchad et le delta du fleuve Niger au Nigéria.
Les violences concentrées et de faible intensité (type 3) sont caractéristiques des zones en transition, où les conflits peuvent s’intensifier ou, au contraire, disparaître. Les épisodes de violence y sont en général de courte durée et suivis de mois, voire d’années, d’inactivité, comme à l’extrême périphérie des principaux foyers de conflit (au nord de la Middle Belt au Nigéria, notamment).
Enfin, des violences à la fois dispersées et de faible intensité (type 4) peuvent signaler l’enlisement d’un conflit. En dehors du Nigéria, ces dynamiques caractérisent des zones généralement éloignées des principaux foyers de conflit.
Dans le Sahel central, le SCDi met au jour un large déplacement de la violence politique du Sahara, où le conflit malien a débuté, vers les périphéries méridionales du Sahel (Carte 4.4), où la majeure partie du Burkina Faso et une part importante de l’ouest du Niger sont désormais en proie à des violences très concentrées et de forte intensité. Les zones rurales et les petits centres urbains sont les plus touchés, tandis que les grands centres urbains régionaux et les capitales restent épargnés (Radil et al., 2023[7]). Cette ruralisation des violences en Afrique de l’Ouest contribue à la formation d’un archipel de grandes villes entre lesquelles il devient de plus en plus difficile, pour les forces gouvernementales, d’établir une communication (OCDE/CSAO, 2023[8]). À l’inverse, l’isolement croissant des grandes villes crée, pour les organisations extrémistes violentes, autant de nouvelles opportunités d’attaque des infrastructures de transport. Fruit de cette évolution, la fragmentation des territoires nationaux du Burkina Faso, du Mali et du Niger creuse le fossé entre les plus grandes villes, qui concentrent la majeure partie des élites politiques et de l’activité économique, et le reste des territoires.
Carte 4.4. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) en Afrique du Nord et de l’Ouest, 2022 et 2023
Copier le lien de Carte 4.4. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) en Afrique du Nord et de l’Ouest, 2022 et 2023Le SCDi montre par ailleurs que la propagation de la violence du Sahel vers le nord des pays côtiers n’est pas fortuite. Elle suit de très près les frontières nationales, en particulier dans le nord du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Togo, territoires aux faibles densités de population et aux nombreux parcs naturels (Carte 4.5). Ces zones frontalières offrent des conditions propices à la progression des groupes extrémistes vers le sud. Peu peuplées, elles ont en outre été historiquement marginalisées par l’État, tant sur le plan économique que politique. Les groupes djihadistes exploitent habilement ces faiblesses en instrumentalisant les griefs des communautés, en réglant les différends locaux et en régulant les flux commerciaux. Leur avancée vers le sud s’opère en fonction des ressources locales de part et d’autre de la frontière, comme l’illustre la région de Bawku, où les groupes armés utilisent le côté ghanéen de la frontière comme refuge, tandis qu’ils perpètrent leurs attaques du côté burkinabè (Salifu, Walther et Tanko, 2023[9])
Carte 4.5. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) au Mali et dans le Sahel central, 2023
Copier le lien de Carte 4.5. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) au Mali et dans le Sahel central, 2023Le SCDi confirme également la fusion des zones de conflit apparues depuis les années 90 dans la Middle Belt, le Delta, le nord-ouest et le bassin du lac Tchad, qui forment en 2023 un gigantesque foyer de violence englobant plus de la moitié du Nigéria (Carte 4.6). Les violences sont particulièrement concentrées et de forte intensité au cœur des zones de conflit nigérianes, notamment entre Abuja et Gusau, et Warri et Enugu, ainsi qu’autour de Maiduguri. Il s’agit de foyers de tensions encerclés de zones de conflits concentrés et de faible intensité où la violence pourrait s’intensifier. Dans la région du lac Tchad, l’insurrection menée par Boko Haram et l’ISWAP a entraîné l’extension des zones de violences concentrées et de forte intensité par-delà les frontières nationales, de N’Guigmi au Niger à Maroua au Cameroun. Au sud, en revanche, la crise camerounaise, bien que limitrophe des zones de conflit au Nigéria, s’est développée autour de revendications internes et reste circonscrite au sein des frontières nationales et linguistiques.
Carte 4.6. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) au Nigéria et dans la région du lac Tchad, 2023
Copier le lien de Carte 4.6. Indicateur des dynamiques spatiales des conflits (SCDi) au Nigéria et dans la région du lac Tchad, 2023Dans l’ensemble, les dernières évolutions des dynamiques de violence en Afrique de l’Ouest s’inscrivent dans la continuité de celles observées précédemment (Graphique 4.4). En 2023, les cellules de conflits concentrés et de forte intensité (type 1) restent la catégorie la plus prévalente de la classification du SCDi, avec 62 % des cellules, suivies par celles de conflits concentrés et de faible intensité (type 3 ; 21 %). Les cellules de conflits dispersés et de faible intensité (type 4 ; 13 %) et celles de conflits dispersés et de forte intensité (type 2 ; 4 %) sont nettement moins représentées. Ces données dénotent une violence politique localisée et souvent motivée par des facteurs très locaux, tels que des différends politiques entre communautés, l’accès à des ressources naturelles partagées ou encore des griefs communautaires. Si, comme l’affirme ce célèbre axiome, « la politique est d’abord une affaire locale », le SCDi en démontre la pertinence pour l’Afrique de l’Ouest (Radil et Walther, 2024[6]).
Graphique 4.4. Nombre de zones de conflit en Afrique du Nord et de l’Ouest, par type, 1997-2023
Copier le lien de Graphique 4.4. Nombre de zones de conflit en Afrique du Nord et de l’Ouest, par type, 1997-2023Dynamiques locales de conflit
Copier le lien de Dynamiques locales de conflitL’une des nouvelles dimensions du SCDi permet le suivi de l’évolution des conflits dans des lieux précis. L’indicateur identifie désormais les lieux tombés récemment dans la violence, notamment ceux frappés par des conflits pour la première fois en une génération. Parmi les 685 cellules relevant en 2023 de l’une des quatre catégories de conflit du SCDi, 160 (23 %) ont ainsi basculé dans la violence depuis l’année précédente, une proportion plus faible qu’en 2022, où elle s’établissait à 32 %. En l’espace de deux ans seulement, 383 cellules ont donc basculé dans la violence. La quasi-totalité de ces nouvelles cellules en conflit se situent dans des États d’Afrique de l’Ouest, témoignant de l’inquiétante propagation de la violence à travers la région en 2022 et 2023. La nouvelle mesure du SCDi, qui indique le nombre d’années, sur les 20 dernières, où une cellule relève de l’une des catégories de conflit de l’indicateur, éclaire une tendance encore plus préoccupante : 16 % des cellules en conflit en 2022 ou en 2023 n’avaient connu aucune violence au cours des 20 dernières années. D’après les mesures locales du SCDi, en l’espace de deux ans seulement, ce sont donc un tiers (32 %) des cellules de la région qui ont basculé dans la violence pour la première fois depuis le début des années 2000.
La distribution spatiale à travers l’Afrique de l’Ouest de ces nouvelles cellules en conflit n’est ni aléatoire ni uniforme. Comme l’illustre la carte 4.7, 260 (68 %) d’entre elles sont associées à des conflits en cours dans quatre pays : Burkina Faso, Mali, Niger et Nigéria. Cependant, 56 (11 %) autres se situent dans cinq des États côtiers du golfe de Guinée. Parmi ceux-ci, le Bénin et le Ghana (20 cellules chacun) enregistrent le plus grand nombre de nouveaux lieux de violence, suivis de la Côte d’Ivoire (8), et de la Guinée et du Togo (4 chacun). Les événements violents survenus dans ces cinq États entre 2022 et 2023 sont des violences contre des civils (67 %), suivies de combats entre groupes armés (29 %), et d’explosions ou d’autres formes de violences perpétrées à distance (4 %). Cette tendance est préoccupante compte tenu du risque de propagation des violences du Sahel vers les pays côtiers.
Carte 4.7. Nouvelles cellules en conflit en 2022 ou 2023 sans violence l’année précédente
Copier le lien de Carte 4.7. Nouvelles cellules en conflit en 2022 ou 2023 sans violence l’année précédente
Note : Cette carte représente les cellules où un conflit a été observé en 2022 ou 2023, mais où aucune violence n’avait été enregistrée l’année précédente.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Les nouvelles mesures locales du SCDi permettent aussi de repérer, dans chaque cellule, l’éventuelle augmentation de l’intensité des conflits (IC) et de leur concentration (CC) en fonction de leur moyenne historique. Les cartes 4.8 et 4.9 représentent les 619 cellules qui ont connu une ou plusieurs années de conflit entre 2003 et 2022. Le SCDi détermine le score local d’intensité des conflits en comparant l’intensité de la violence dans une cellule au cours de l’année la plus récente (2023) à la moyenne des 20 dernières années, indépendamment de l’augmentation ou de la diminution des violences. Sur la carte 4.8, les conflits actuels sont mis en évidence, plutôt que les épisodes de violence passés, comme les guerres civiles en Sierra Leone ou au Libéria, très intenses dans les années 90 et au début des années 2000. En 2023, 56 % des cellules affichent une intensité de conflit supérieure à leur moyenne historique. On observe dans les cellules en conflit en 2023 une intensification de la violence par rapport aux épisodes de violence antérieurs. La distribution spatiale des cellules reflète la dynamique des conflits armés : les cellules qui connaissent une intensité de violence supérieure à leur moyenne historique témoignent ainsi de la nature localisée des conflits armés de la région (Carte 4.7). Dans le Sahel central, la violence s’intensifie dans des régions comme le Liptako Gourma et le Pays Dogon, ainsi que dans des territoires auparavant pacifiques, à la périphérie de zones de conflits majeurs, comme au Burkina Faso. Autour du lac Tchad, la plupart des cellules où les conflits se sont intensifiés se situent dans les zones rurales et frontalières, notamment au Niger et au Tchad. Enfin, au Nigéria, la Middle Belt reste le théâtre d’une intensification des conflits, tout comme le centre de la région du Delta.
Carte 4.8. Intensité locale des conflits en 2023 par rapport à la moyenne des 20 années précédentes
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Note : Cette carte représente les cellules affichant en 2023 une intensité de conflit supérieure ou inférieure à la moyenne observée localement entre 2003 et 2022.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Les scores locaux de concentration des conflits en 2023 dessinent davantage une tendance à la concentration des violences qu’à leur dispersion, avec, dans 54 % des cellules étudiées, une concentration des conflits supérieure à leur moyenne historique. Autrement dit, on observe dans les cellules en conflit en 2023 une légère augmentation de la concentration de la violence par rapport aux épisodes de violence antérieurs. La distribution spatiale de la concentration des conflits suit une dynamique centre-périphérie plus nette que l’intensité des conflits. Au centre des grandes zones de conflit, les événements violents sont ainsi plus concentrés qu’ils ne l’étaient par le passé, tandis que la propagation des conflits armés se manifeste dans la dispersion des activités violentes à leur périphérie (Carte 4.9).
Carte 4.9. Concentration locale des conflits en 2023 par rapport à la moyenne des 20 années précédentes
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Note : Cette carte représente les cellules affichant en 2023 une concentration de conflit supérieure ou inférieure à la moyenne observée localement entre 2003 et 2022.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
L’analyse des scores locaux d’intensité et de concentration des conflits souligne la persistance de la violence dans ces lieux pendant de nombreuses années, en particulier dans les zones centrales de conflit jalonnant le Sahel central et le Nigéria. Conjuguées aux mesures de base du SCDi, ces nouvelles dimensions locales montrent non seulement la propagation des conflits à de nouveaux territoires d’Afrique de l’Ouest, mais aussi leur persistance une fois qu’ils ont éclaté dans un lieu. Entre 2004 et 2023, la plupart des cellules de la région ont connu cinq années ou moins de conflit, tandis que 82 cellules (8 %) ont cumulé dix années ou plus (carte 4.10). Douze cellules, toutes en Afrique de l’Ouest, ont subi plus de 16 années de conflit. Elles correspondent aux grandes villes des pays frappés par des cycles répétés de violence, notamment Monrovia (Libéria), Abidjan (Côte d’Ivoire), N’Djamena (Tchad) et Lagos, Ibadan, Port Harcourt, Abuja et Maiduguri (Nigéria). Des grappes de cellules ayant connu 11 à 15 années de conflits se dessinent dans la région du lac Tchad, la Middle Belt et le Delta au Nigéria, le centre du Mali et le nord du Burkina Faso, ainsi que le long du littoral libyen et algérien. En Afrique de l’Ouest, ces tendances ne pourront que s’accentuer avec la persistance des conflits dans les pays du Sahel et au Nigéria.
Expansion des djihadistes vers les pays côtiers
Copier le lien de Expansion des djihadistes vers les pays côtiersUne progression portée par des facteurs locaux
Ces dernières années, les organisations djihadistes sahéliennes, telles que le JNIM et l’État islamique au Sahel (EIS), étendent leurs activités aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest (USIP, 2022[10]). En mars 2024, le JNIM revendique la mort de dix soldats dans une attaque contre un poste de l’armée à Danderesso, dans la région de Sikasso au Mali, près de la frontière ivoirienne (RFI, 2024[11]). La progression des djihadistes est plus rapide dans les zones présentant des caractéristiques similaires à celles du Sahel : faiblesses des forces de sécurité, alliances avec les activités illégales préexistantes, incitations économiques et instabilité politique, notamment, qui contribuent à la propagation de diverses formes d’extrémisme religieux dans la région. Dans le sud-ouest du Burkina Faso, où cette expansion est la plus rapide, « les militants ont [ainsi] saisi l’occasion d’attaquer dans un contexte d’instabilité locale et de confusion potentielle au sein des forces de sécurité » (Nsaibia, 2019[12]).
Pendant de nombreuses années, l’expansion des groupes extrémistes vers le sud est facilitée par le manque de préparation des forces de sécurité pour les contrer, ou par les exactions de ces dernières, qui ont conduit les populations civiles à se ranger du côté des insurgés (Amnesty International, 2022[13]). Cette situation s’est aggravée avec les coups d’État militaires de 2020-23, en affaiblissant la coopération en matière de renseignement et de sécurité entre pays du Sahel et pays côtiers, et en causant des pertes civiles au cours des opérations militaires (Eizenga et Gnanguênon, 2024[14]).
Dans certaines régions, l’expansion des groupes djihadistes vers le sud s’appuie également sur les activités criminelles existantes (Barnett et Rufa’i, 2023[15]). Une « djihadisation du banditisme » s’opère dans certaines parties du Sahel, comme le sud-ouest du Burkina Faso où « les militants cooptent les réseaux criminels en place en leur fournissant des armes lourdes plus perfectionnées et des devises afin de faire des incursions dans des territoires où leur base de soutien et leur présence sont encore limitées » (Nsaibia, 2019[12]). Cette convergence entre groupes criminels et extrémistes violents se retrouve également dans le nord-ouest du Nigéria (Madueke et al., 2024) (Encadré 4.1).
Au gré de leur progression dans ces zones auparavant épargnées, les djihadistes s’assurent un meilleur contrôle des ressources qui y transitent ou y sont produites. Au Sahel, il s’agit notamment de cultures agricoles, d’or et surtout de bétail, particulièrement facile à déplacer et revendre. Dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, ces sources de revenus sont gage de plus grande autonomie pour les organisations extrémistes, (Eizenga et Gnanguênon, 2024[14]). Ce pouvoir économique peut en outre créer des opportunités de contrôle pour des organisations djihadistes comme le JNIM, qui tendent à déployer une gouvernance d’apparence bienveillante dans les zones où elles sont en position de force, tandis qu’elles recourront davantage à la répression et à la brutalité dans celles où elles sont contestées (Nsaibia, Beevor et Berger, 2023[16]).
Les facteurs qui portent cette expansion ne sauraient toutefois être généralisés au niveau régional. Ils sont en effet liés à des enjeux très localisés, comme l’exploitation des terres ou les querelles politiques autour des chefferies, facilement instrumentalisables par les groupes islamistes (Soufan Center, 2023[17]). Aussi, l’expansion actuelle des groupes djihadistes ne prend-elle pas la forme d’un front unifié progressant inéluctablement du Sahel vers le golfe de Guinée, mais plutôt d’une diffusion de l’extrémisme violent dans un contexte marqué par de multiples formes d’insécurité.
L’expansion des groupes djihadistes vers le sud étant un phénomène récent, certains de ses facteurs potentiels restent en outre mal documentés. L’effet de la politique nationale, notamment l’opposition aux dirigeants de longue date, demeure ainsi peu connu. Cette incertitude persiste, au vu de la nature principalement locale, et non nationale, des motivations d’adhésion aux groupes extrémistes. Le rôle de la religion dans l’expansion de la violence reste lui aussi mal compris dans cette région où le djihadisme est avant tout un moyen de conversion à une certaine vision du monde plutôt qu’une entreprise de profit et de gouvernance.
Encadré 4.1. Violence politique ou banditisme ?
Copier le lien de Encadré 4.1. Violence politique ou banditisme ?Dans le contexte de l’Afrique de l’Ouest, il n’est pas toujours évident de déterminer si les événements violents s’inscrivent dans une logique idéologique ou mercantile. Djihadistes et bandits ne sont pourtant pas toujours alliés. C’est par exemple en partie parce qu’il s’est présenté en défenseur des bûcherons contre le banditisme, gagnant ainsi la confiance des communautés locales, que le JNIM a progressé dans le centre et le sud du Mali (Ani, 2024[18]). Par ailleurs, au Nigéria, les bandits impliqués dans des activités criminelles se montrent peu disposés à recevoir des ordres des djihadistes ou à se voir associés à leur mouvance mondiale (Barnett, Rufa’i et Abdulaziz, 2022[19]), tandis qu’au Mali, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, les alliances avec les djihadistes pourraient jouer en défaveur des chercheurs d’or artisanaux (Hunter, 2022[20]). Cette absence de lien clair entre banditisme et djihadisme s’explique par les différences fondamentales de valeurs qui les animent. Le premier met la violence au service de l’enrichissement, tandis que le second s’en sert pour imposer une idéologie, une religion ou une identité ethnique.
La dichotomie entre organisations motivées par le profit et par des valeurs semble donc toujours valable en Afrique de l’Ouest (OCDE/CSAO, 2021[21]), avec des implications au-delà du champ théorique. Face à ces différences fondamentales de desseins entre criminels et extrémistes, les réponses politiques ne sauraient être identiques. Une insurrection portée par un désir de souveraineté ou de nouvel ordre social ne pourra ainsi être combattue par les mêmes moyens qu’un mouvement uniquement animé par l’appât du gain. Ce constat reste insuffisamment pris en compte dans les réponses adoptées, à l’instar de la campagne aérienne menée contre les bandits armés dans le nord-ouest du Nigéria, peu efficace contre les criminels, mais en plus extrêmement meurtrière pour les populations civiles (HRW, 2023[22]).
Les alliances entre organisations motivées par le profit et celles mues par des valeurs s’opèrent dans des conditions très localisées, par exemple lorsque les criminels contrôlent déjà l’économie locale (Petrich, 2021[23]). Elles s’avèrent plus souvent temporaires et opportunistes que symbiotiques. Différences idéologiques mises à part, l’éventualité d’une convergence entre groupes criminels et extrémistes dépend ainsi de la possibilité, pour chacun, de tirer profit d’opérations conjointes, tout en restant maîtres de leur propre sécurité opérationnelle. Cette configuration semble très peu probable sur le long terme, les groupes extrémistes étant en quête de légitimation et/ou de domination politique, tandis que les groupes criminels cherchent, eux, à maximiser leurs profits.
Une progression vers le sud variable selon les pays
L’analyse des données d’ACLED sur les conflits de la dernière décennie ne révèle pas d’escalade nette des incidents violents dans les pays côtiers. Elle y met en revanche en évidence des attaques sporadiques contre les forces de sécurité et les civils, en particulier dans les zones frontalières, le tout sur fond de renforcement de la présence djihadiste dans le nord de ces pays. Cette absence de dynamique claire d’escalade dans les pays côtiers peut avoir deux explications : soit les djihadistes y sont encore principalement dans une phase de développement et de recrutement, soit ils les considèrent plus utiles comme base arrière et zone tampon que comme cible militaire.
L’intensité et les formes de violence observées dans les pays côtiers ces dix dernières années diffèrent nettement de celles frappant les autres territoires étudiés. Par rapport au Sahel central ou à la région du lac Tchad, le nombre d’événements violents demeure relativement limité dans les pays côtiers et tous ne sont pas liés au djihadisme. En 2023, 357 événements violents sont recensés dans les pays côtiers les plus touchés, dont 241 au Bénin, 79 au Ghana, 25 au Togo et 12 en Côte d’Ivoire. En 2024, les projections pour ces pays tablent sur environ 350 événements violents, soit sept fois moins qu’au Burkina Faso sur la même période (Graphique 4.5).
Graphique 4.5. Événements violents et victimes dans les pays côtiers, 2014-24
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Note : Les données de 2024 sont des projections basées respectivement sur un doublement du nombre d’événements et de victimes recensés jusqu’au 30 juin.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Togo, seules trois sous-catégories de violence ont causé plus de 100 incidents depuis 2014 : les attaques contre des civils (922 incidents), les affrontements armés (580 incidents), et les enlèvements et disparitions forcées de civils (183 incidents) (Graphique 4.6). Les explosions et violences perpétrées à distance restent extrêmement rares. La violence politique, telle que définie par ACLED, y est par ailleurs un phénomène récent : près de 80 % des événements violents recensés (1 400 sur 1 788) se sont produits à compter de 2020.
Les attaques contre les civils sont en augmentation ces dix dernières années, principalement au Bénin et au Ghana. Cette évolution globale ne doit toutefois pas occulter des différences notables entre les pays. Au Bénin, les civils sont principalement ciblés par des militants djihadistes opérant dans les départements de l’Alibori et de l’Atacora, près de la frontière avec le Niger et le Togo, qui totalisent 68 % des événements violents et 64 % des violences contre les civils entre 2014 et 2024. Au Ghana, on n’observe pas de concentration particulière des attaques contre les civils dans les territoires du nord, dont les quatre régions – Upper West, Upper East, Northeast et Northern –totalisent 31 % des événements violents et 24 % des violences contre les civils recensés depuis 2014. Non liées au djihadisme, les violences contre les civils sont liées aux conflits de chefferie (comme dans le district de Bawku), aux milices ethniques, aux bandits armés de la région du Grand Accra, ou encore à la police et l’armée.
La baisse récente du nombre d’affrontements armés dans les pays côtiers s’explique principalement par l’amélioration de la situation sécuritaire en Côte d’Ivoire. Dans ce pays, les violences des militants ont diminué dans le nord suite à la décision du gouvernement de renforcer la sécurité et de promouvoir des projets sociaux œuvrant à la réduction de la pauvreté et du chômage des jeunes (ICG, 2023a[24]). Le nord du Bénin est actuellement le territoire touché par le plus grand nombre d’affrontements entre forces gouvernementales et groupes djihadistes, en particulier dans le vaste complexe de parcs naturels W-Arly-Pendjari (WAP).
Graphique 4.6. Événements violents dans une sélection de pays côtiers, par sous-catégorie, 2014-24
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Note : Les données de 2024 sont des projections basées sur un doublement du nombre d’événements recensés jusqu’au 30 juin.
Source : Auteurs, à partir des données ACLED (2024a[1]), accessibles au public.
Le Bénin est de loin le pays le plus touché par les enlèvements, en particulier dans les départements de l’Alibori et de l’Atacora, au nord du pays, qui totalisent près de 80 % des incidents de ce type depuis 2022. Cette évolution est imputable au JNIM, pour 59 % des enlèvements. Le groupe djihadiste a mis en place une entreprise lucrative de kidnapping, prenant pour principales cibles des civils. Ces agriculteurs, pêcheurs, imams, commerçants et éleveurs sont enlevés lorsqu’ils refusent de rejoindre le JNIM, ou quand ils travaillent dans leurs champs, pêchent, chassent dans les parcs naturels ou se déplacent d’un marché à l’autre. Parmi les motifs d’enlèvements de civils figurent aussi les accusations de collaboration avec les autorités ou l’espoir d’une rançon, ce dernier cas concernant principalement les riches éleveurs, dont la liberté est monnayée au prix de quelques animaux.
Stratégies des djihadistes et pays côtiers
Au Bénin, les attaques djihadistes semblent s’inscrire dans le sillage des ambitions de contrôle territorial du JNIM dans l’est du Burkina Faso. Début 2022, le JNIM semblait ainsi vouloir empêcher le Bénin de menacer ses bases burkinabè. Il change toutefois de stratégie préférant créer une vaste zone tampon plutôt que de repousser l’armée béninoise (de Bruijne, 2022, p. 12[25]). Parallèlement, le JNIM renforce ses activités le long de la frontière entre le Niger et le Bénin, ainsi que dans le Parc du W, une réserve forestière transfrontalière entre le Burkina Faso, le Bénin et le Niger (Cartes 4.10 et 4.11). Différents facteurs y expliquent la poussée des djihadistes : sa topographie, mais aussi la possibilité d’exploiter ses ressources en or et en bétail et d’intervenir dans les conflits autour de leur gestion-qu’ils opposent l’État et les communautés ou les communautés entre elles (ICG, 2023a[24]). Le complexe WAP (site naturel W-Arly-Pendjari) semble voir converger les intérêts du JNIM et des trafiquants, ceux-ci renseignant les djihadistes afin de leur permettre de cibler plus facilement les agents de l’État, et voyant du même coup leur liberté d’action renforcée (Nsaibia, Beevor et Berger, 2023[16]).
Carte 4.10. Événements violents dans le sud du Sahel et les pays côtiers, 2021 et 2022
Copier le lien de Carte 4.10. Événements violents dans le sud du Sahel et les pays côtiers, 2021 et 2022Carte 4.11. Événements violents dans le sud du Sahel et les pays côtiers, 2023 et 2024
Copier le lien de Carte 4.11. Événements violents dans le sud du Sahel et les pays côtiers, 2023 et 2024Il est encore difficile de se prononcer sur l’éventuelle propagation de l’expansion djihadiste au nord-ouest du Nigéria à travers le Bénin. D’après de Bruijne et Gehrling (2024, p. 3[27]), il existe entre ces deux pays « des liens sociaux évidents qui facilitent les échanges transfrontaliers et de réels besoins de subsistance qui accentuent la vulnérabilité au recrutement ». Barnett et Rufa’i (2023) constatent également le passage de combattants du JNIM du Bénin au nord-ouest du Nigéria, ainsi que le départ de certains militants du nord-est du pays pour le nord-ouest. La prudence est toutefois de mise lorsqu’il s’agit de statuer sur les objectifs et les modes opératoires des djihadistes dans cette région, certains d’entre eux se tournant vers une criminalité opportuniste – en lieu et place, ou parfois en parallèle, de leur combat idéologique. Jusqu’ici, ces mouvements présumés n’ont pas entraîné d’augmentation du nombre d’événements violents le long de la partie nord de la frontière entre le Bénin et le Nigéria, qui reste bien moins touchée par les violences que le sud du Nigéria (Cartes 4.10 et 4.11).
Plus à l’ouest, le nord du Togo est également confronté à une augmentation des activités djihadistes, comme le montre la carte 4.11. En juillet 2023, au moins 12 soldats sont tués dans une attaque attribuée au JNIM alors qu’ils patrouillent dans le village de Sankortchagou, près de la frontière avec le Burkina Faso (Lepidi, 2023[28]). Cette expansion des djihadistes dans le nord du Togo reste toutefois moins documentée que celle dans les trois autres pays côtiers. Les études sur le sujet mentionnent néanmoins les mêmes leviers, notamment le banditisme et les trafics d’or, de drogue, d’armes et de carburant, à la fois délétères pour la situation sécuritaire et sources de ressources pour les militants (Africa Defense Forum, 2024[29]). Le Togo semble servir principalement de zone de transit aux djihadistes (KAS, 2022[30]).
Quant au Ghana, à la mi-2024, aucune attaque djihadiste proprement dite n’y a été perpétrée. En février 2024, une tentative d’attentat à la bombe contre un pont près de Bawku, attribuée à des « criminels », a alimenté les craintes d’une possible implication djihadiste (France24/AFP, 2024[31]). Là encore, la prudence reste cependant de mise. Le conflit interethnique de Bawku est décrit par les habitants et les dirigeants locaux comme « un différend aux racines historiques et politiques profondes, attisé par la partisanerie, les médias sociaux et la prolifération des armes », et non par une récupération djihadiste (Courtright, 2023[32]) (voir les cartes 4.10 et 4.11). La présence de djihadistes au Ghana semble principalement liée à leurs activités militaires au Burkina Faso. D’aucuns affirment même que « les insurgés considèrent le pays comme un refuge et une route de contrebande trop utiles pour le déstabiliser par des attaques directes » (Tanko et Courtright, 2024[33]). De leur côté, les médias ghanéens dépeignent souvent le « terrorisme » comme un problème extérieur menaçant de se propager au Ghana depuis le Sahel (Dan Suleiman, 2023[34]). Le fait que le Ghana soit anglophone pourrait toutefois y réduire les perspectives de recrutement du JNIM (Moody, 2022[35]), un argument faisant écho aux hypothèses selon lesquelles l’Afrique de l’Ouest francophone serait plus propice à une mobilisation djihadiste que d’autres zones de la région (McCants et Meserole, 2016[36]).
Enfin, en Côte d’ivoire, les incursions djihadistes s’opèrent dans un contexte de croissance économique durable, de relance après la fin de la guerre civile en 2011 et de liens entre Ouattara et les communautés du nord. Ce « calme relatif » ne doit toutefois pas faire oublier aux autorités ivoiriennes la poursuite des activités djihadistes, notamment leur implication dans l’extraction de l’or et d’autres activités économiques illégales/irrégulières, dans le parc national de la Comoé, entre autres (Assanvo, 2023[37]).
Jusqu’où les djihadistes progresseront-ils vers le sud ?
L’expansion des djihadistes vers le sud, en direction du golfe de Guinée, est un phénomène relativement nouveau en Afrique de l’Ouest, où la plupart des guerres saintes observées depuis le début du XVIIIe siècle apparaissent largement circonscrites à la région du Sahel (Miles, 2018[38]). Les guerres saintes passées n’ont pour l’instant jamais atteint les rives du golfe de Guinée, cependant cela ne permet pas de conclure que la situation ne changera pas.
La région la plus vulnérable à l’expansion djihadiste semble être la large bande qui s’étire de l’ouest de Kankan, en Guinée, à Parakou, au Bénin. Dans ce vaste territoire excentré, les villes sont peu nombreuses et les densités de population sont faibles comparé au Sahel et au golfe de Guinée (Carte 4.13). Cette spécificité s’explique par le fait que la région a longtemps servi de réservoir d’esclaves pour les entités précoloniales côtières et sahéliennes. Elle est faiblement peuplée et traversée de parcs nationaux, offrant autant de possibilités de refuges aux extrémistes violents. La population locale y est majoritairement musulmane (Carte 4.14) et bien connectée au Sahel, tant sur le plan culturel qu’économique, par de nombreux marchés frontaliers et de vastes réseaux commerciaux (Walther, 2015[39]).
Carte 4.12. Densités de population en Afrique de l’Ouest
Copier le lien de Carte 4.12. Densités de population en Afrique de l’OuestMalgré sa situation stratégique, le nord des pays côtiers reste mal relié aux ports du golfe de Guinée et les investissements dans les secteurs des transports, de l’éducation et de la santé y sont depuis toujours bien plus faibles que dans le sud densément peuplé (OCDE, 2019[41] ; Walther, Nugent et Goewey, 2024[42]). Si cette zone vient à être instrumentalisée par les djihadistes, ce manque d’intégration nationale entre le nord et le sud des pays côtiers pourrait mettre en péril la sécurité nationale, surtout si la stigmatisation locale pousse certains Salafis et Peuls à rallier les djihadistes, comme dans le centre du Mali (Benjaminsen et Ba, 2019[43]).
Plusieurs facteurs pourraient toutefois compliquer la progression des groupes djihadistes plus au sud, à commencer par la nécessité de nouer des alliances locales. Les groupes djihadistes sont en effet numériquement faibles et rarement capables de tenir un territoire. L’une de leurs principales forces tient aux alliances qu’ils parviennent à établir localement, par la persuasion, la menace ou la violence, avec les dirigeants locaux et les communautés marginalisées (Thurston, 2020[44]). Les extrémistes affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) qui ont quitté le nord de l’Algérie au début des années 2000 ont ainsi tissé de vastes réseaux avec les tribus locales du nord du Mali. Ce processus a pris plusieurs années et a été facilité par les affinités culturelles, linguistiques et religieuses entre les deux « rives » du Sahara.
Rien ne garantit la possibilité de reproduire ce processus le long du golfe de Guinée, une région très différente du Sahel d’un point de vue tant linguistique que religieux. Plus ils avanceront vers le sud et moins les groupes djihadistes pourront passer inaperçus au sein des populations locales. Même dans les régions à forte population musulmane, la force des liens ethnoculturels pourrait mettre à mal la rhétorique et la propagande djihadistes. Il en est de même pour l’établissement de bases durables et le soutien des villageois dans les régions majoritairement chrétiennes ou à forte proportion d’animistes traditionnels (Carte 4.13).
Carte 4.13. Religions en Afrique du Nord et de l’Ouest
Copier le lien de Carte 4.13. Religions en Afrique du Nord et de l’OuestAu sud des pays côtiers, le scénario le plus plausible est celui d’une présence diffuse de groupes isolés, impliqués dans des attaques ponctuelles contre des civils mal défendus, et non d’une expansion territoriale continue, comme dans le Sahel. Ce scénario est donc caractérisé par une progression essentiellement rurale des djihadistes vers le sud, sans prise de zones urbaines majeures, avec à la clé une dynamique insurrectionnelle disparate, loin des schémas de domination territoriale sahéliens.
Quelles réponses des gouvernements ?
Le degré de progression des groupes djihadistes vers le sud dépendra de la pertinence et de la rapidité des initiatives prises par les pays côtiers (Brottem, 2023[46] ; Wilen, 2024[47]). Par rapport aux pays du Sahel, ceux-ci semblent plus à même de contrer militairement les insurgés et mettent actuellement en place le socle d’une réponse coordonnée au terrorisme transnational. L’Initiative d’Accra, lancée en 2017 (Birikorang et Abdallah, 2023[48]) entre le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo (avec le Mali et le Niger comme observateurs) en est, pour l’heure, l’exemple le plus ambitieux. Plus récemment, un Mécanisme intégré pour la stabilité des frontières (MISF) en Afrique de l’Ouest a également été mis en place sous les auspices des Nations Unies (ONU, 2023[49]).
Ces initiatives nécessitent toutefois de réformer la manière dont les gouvernements ouest-africains développent et forment leurs forces de sécurité, interagissent avec les civils et coordonnent leurs initiatives anti-insurrectionnelles au niveau régional (Boukhars, 2024[50]). Ce processus semble s’être amorcé ces deux dernières années dans la région : de la Côte d’Ivoire au Togo, les États côtiers d’Afrique de l’Ouest adoptent des cadres politiques, législatifs et opérationnels pour améliorer les synergies entre forces de sécurité, organisations de la société civile, populations et autorités locales (Encadré 4.2). L’exemple de la Côte d’Ivoire suggère que c’est par l’apport d’une réponse sécuritaire et sociale équilibrée que les pays du golfe de Guinée pourraient prévenir et contenir l’extrémisme violent.
Encadré 4.2. Réponses des États côtiers d’Afrique de l’Ouest face à l’expansion djihadiste
Copier le lien de Encadré 4.2. Réponses des États côtiers d’Afrique de l’Ouest face à l’expansion djihadisteAu Bénin, le gouvernement a initié en 2019 le processus d’élaboration d’une Stratégie nationale de prévention de l’extrémisme violent (SNPEV). Depuis, les autorités nationales ont mis en place le Comité de haut niveau chargé de la prévention de l’extrémisme violent et de la lutte contre l’insécurité aux frontières (en 2019), ainsi que le Comité présidentiel d’inspection externe des forces de défense et de sécurité. Elles ont également renforcé les capacités de l’Agence béninoise de gestion intégrée des espaces frontaliers (ABéGIEF) qui, entre autres missions, crée des activités génératrices de revenus et construit des écoles, ainsi que celles de la Coalition nationale pour la paix. Le pays a par ailleurs lancé plusieurs initiatives destinées à améliorer la situation économique et sanitaire des communautés des territoires nationaux les plus excentrés. Enfin, le Réseau des parcs africains (African Parks Network [APN]) s’est efforcé d’apaiser le mécontentement de certaines communautés locales contre ses mesures de sauvegarde de la biodiversité qu’elles jugent néfastes pour leurs moyens de subsistance.
La Côte d’Ivoire a mis en place des initiatives visant à répondre à la menace djihadiste qui lui a valu de nombreux éloges. Le pays a ainsi déployé une approche efficace sur deux fronts – sécurité et développement – qui a permis aux autorités d’enrayer le rythme initial des attaques survenues entre 2020 et 2022 (ICG, 2023b[51]). Par ailleurs, face à l’escalade des tensions entre les bergers peuls et les Koulangos, les Lobi et les Malinkés, les préfets ont mis en place des dispositifs de dialogue entre les différentes populations comme les cellules civilo-militaires (CCM), les comités consultatifs d’éthique (CCE), ou encore les comités départementaux de sécurité (CDS), qui rassemblent militaires, préfets, autorités locales et représentants des communautés.
Le Ghana a lancé, en 2019, son Cadre national de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme (National Framework for Preventing and Countering Violent Extremism and Terrorism [NAFPCVET]), qui s’appuie sur une stratégie à quatre niveaux de prévention et d’anticipation des attaques, de protection des civils et de réponse à l’extrémisme violent. En 2020, le pays a également mis en place une Stratégie de sécurité nationale visant à identifier les menaces et les réponses sécuritaires à y apporter. Ces initiatives ont contribué à faciliter la coordination des nombreux acteurs impliqués dans la sécurité du pays, depuis le ministère de la Sécurité nationale jusqu’aux exécutifs municipaux et de district. Depuis lors, les autorités ghanéennes ont déployé une stratégie multidimensionnelle œuvrant sur différents fronts : contrôle des frontières, coordination régionale, assistance économique spéciale aux territoires du nord et soutien aux éleveurs. Cette approche globale de réponse au djihadisme semble contribuer à empêcher des attaques (KAS, 2022[30]).
Le Ghana s’est par ailleurs montré très actif sur la scène régionale et internationale. L’Initiative d’Accra, qui vise à prévenir la propagation de l’extrémisme violent et du crime organisé, a son siège à Accra. C’est également dans la capitale ghanéenne que les États-Unis et l’Allemagne ont annoncé en octobre 2024 la mise en place d’un Mécanisme de stabilité des États côtiers (MSEC) de 40 millions USD pour renforcer la stabilité au Bénin, au Togo et au Ghana (B&FT, 2024[52]).
Enfin, au Togo, le gouvernement a créé en 2019 le Comité interministériel de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent (CIPLEV), visant à coordonner les efforts entre les différents ministères et les représentants des forces de sécurité, de la société civile, des chefs religieux et des autorités locales. En 2021, le gouvernement a, toujours dans cette optique, lancé une Stratégie nationale de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent (SNAPLEV). Le CIPLEV, aux côtés des comités préfectoraux et communaux de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent, offre une possibilité concrète d’améliorer les dialogues communautaires entre forces de sécurité, autorités locales, acteurs municipaux et jeunes citoyens, et de renforcer la mise en place de systèmes d’alerte précoce.
Source : Adaptation autorisée de Boukhars (2024[50]).
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