La crise de l’acier s’aggrave. Les subventions et autres mesures et pratiques non fondées sur le marché, qui sont à l’origine des problèmes actuels, continuent de s'étendre, principalement sous l’impulsion de pays extérieurs à la zone OCDE. Le taux médian de subvention des aciéristes chinois a presque doublé depuis 2019, atteignant en 2024 un niveau 15 fois supérieur à celui de leurs homologues de l’OCDE. Les excédents de capacité croissants qui en résultent inondent les marchés internationaux d’exportations faisant l’objet de dumping et de subventions, qui bénéficient également d’autres aides publiques ; ces exportations non fondées sur les mécanismes de marché tirent les prix de l’acier vers le bas, fragilisent les chaînes d’approvisionnement et compromettent la sécurité économique des pays Membres de l’OCDE, en dépit d'une mise en œuvre renforcée des mesures commerciales. À ces pressions s’ajoutent les conflits au Moyen-Orient, qui font grimper les coûts de l’énergie et perturbent les flux de matières premières et de produits finis, frappant durement une industrie déjà fragile et fortement consommatrice d’énergie. Une action internationale coordonnée est indispensable pour remédier aux problèmes structurels et à leurs effets.
1. Les efforts internationaux pour faire face à la crise sidérurgique s’intensifient
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La crise de l’acier s’aggrave, mais de nouvelles solutions se profilent
Copier le lien de La crise de l’acier s’aggrave, mais de nouvelles solutions se profilentLa crise des surcapacités dans l’industrie sidérurgique s’est amplifiée. La capacité mondiale de production n’a cessé de croître tandis que la demande s’est contractée, faisant chuter le taux d’utilisation des capacités bien en deçà des niveaux viables. Les excédents de capacité, estimés à 640 millions de tonnes (Mt) en 2025, devraient atteindre 745 Mt d’ici 2028, les estimations tablant sur une progression de la demande de seulement 34 Mt, tandis que la capacité pourrait s’accroître de près de 139 Mt entre 2026 et 2028 (Graphique 1.1). Si ces projections se concrétisent, les surcapacités mondiales en 2028 excéderont la production actuelle d’acier de l’OCDE de près de 320 Mt.
Graphique 1.1. Les surcapacités sidérurgiques mondiales devraient atteindre 745 millions de tonnes d’ici 2028
Copier le lien de Graphique 1.1. Les surcapacités sidérurgiques mondiales devraient atteindre 745 millions de tonnes d’ici 2028Capacité de production et demande d’acier brut, 2019-2025 et estimations 2026-2028, en millions de tonnes (Mt)
Note : la capacité de production et la demande d’acier sont exprimées en équivalent acier brut. Les prévisions de capacité reposent sur les projets annoncés, en cours ou planifiés.
Source : OCDE pour la capacité ainsi que toutes les estimations et prévisions de capacité et de demande. Les chiffres de la demande pour 2019-2023 reposent sur les données de la World Steel Association, et pour 2024-2028 sur des calculs de l’OCDE.
Les surcapacités exercent une pression sur les marchés internationaux et font baisser les prix, les producteurs, en particulier en Chine, cherchant à maintenir leurs revenus en exportant leurs excédents d’acier vers les marchés étrangers. Ces exportations évincent la production dans les pays importateurs et compromettent la viabilité des industries sidérurgiques soumises aux mécanismes de marché dans le monde entier. Sous l’effet de l’afflux d’importations faisant l’objet de dumping et de subventions, les producteurs des pays Membres de l’OCDE ont vu leur compétitivité s’éroder, tandis que leur position d’exportateurs de produits de haute qualité s’est parallèlement affaiblie, en dépit du renforcement des mesures de défense commerciale. Si les tendances actuelles se poursuivent, la viabilité à long terme du secteur ainsi que la sécurité économique nationale de nombreux pays seront mises à mal.
La majeure partie des excédents de capacité se situent en Chine, dont la part dans l’écart mondial entre capacité et demande a atteint 54 % au troisième trimestre 2025 (GFSEC, 2026[1]). Alors que la demande intérieure stagnait en raison du ralentissement des dépenses d’infrastructure, les producteurs chinois ont réorienté leur production vers les marchés étrangers afin de compenser la baisse de leurs ventes domestiques. Les exportations chinoises d’acier ont ainsi bondi, atteignant un niveau record de 131 Mt en 2025 – soit une hausse de 153 % par rapport à 2020 et un volume supérieur à la production totale d’acier de l’Union européenne en 2025 (Graphique 1.2). Si certains pays ont accueilli favorablement cet acier meilleur marché, d’autres ont réagi en ouvrant de nouvelles enquêtes antidumping (AD) et en engageant d’autres mesures commerciales afin de faire face à ces importations jugées déloyales. Quelque 27 nouvelles procédures ont été engagées contre la Chine en 2025, soit plus d’un tiers de l’ensemble des procédures antidumping et antisubventions (CVD) ouvertes dans le monde la même année.
Graphique 1.2. Les exportations chinoises d’acier ont atteint des niveaux record, à rebours des tendances observées dans les autres régions
Copier le lien de Graphique 1.2. Les exportations chinoises d’acier ont atteint des niveaux record, à rebours des tendances observées dans les autres régionsExportations totales d’acier par région, 2019-2025, en Mt (à gauche) ; exportations en part de la production, en % (à droite)
Note : Les exportations de l’Europe excluent les échanges intra-UE27 et celles de l’Asie excluent les échanges intra-ASEAN.
Source : OCDE, d'après les données de l’Iron and Steel Statistics Bureau (ISSB), la base de données statistiques des Nations Unies sur le commerce des marchandises (COMTRADE) et les données de la World Steel Association.
Les mesures commerciales sur l’acier se multiplient et se généralisent à l’échelle mondiale. Au-delà des droits AD/CVD ciblant des produits bien définis, ces mesures ont été étendues pour couvrir un large éventail de produits sidérurgiques et de partenaires commerciaux. Leur efficacité est toutefois mise à mal par un recours croissant aux pratiques de contournement, en particulier dans le cas des droits AD/CVD, les exportateurs faisant transiter leurs expéditions par des pays moins exposés, se reportant sur des produits exclus du champ d’application ou modifiant la désignation des produits afin d’échapper aux mesures en vigueur. De nouvelles formes de contournement continuent d’émerger, ce qui souligne le besoin urgent de consolider les dispositifs de surveillance des importations, la mise en œuvre effective des règles commerciales et les outils de lutte contre ces pratiques. Les mesures commerciales ont également entraîné un effet de détournement, les exportations liées aux excédents de capacité étant réorientées vers certains pays Membres de l’OCDE où la mise en œuvre des règles est plus faible ou les cadres de défense moins développés, ce qui appelle à renforcer les systèmes de suivi.
Les membres du Forum mondial sur les surcapacités sidérurgiques (FMSS) travaillent à l’élaboration d’un nouveau cadre global d’action commune afin de remédier aux effets des mesures et pratiques non fondées sur le marché largement répandues dans le secteur sidérurgique mondial (GFSEC, 2025[2]).
Les mesures et pratiques non fondées sur le marché continuent d’alimenter les excédents de capacité mondiaux et freinent la transition vers une production d’acier à faibles émissions
Copier le lien de Les mesures et pratiques non fondées sur le marché continuent d’alimenter les excédents de capacité mondiaux et freinent la transition vers une production d’acier à faibles émissionsLes subventions et autres mesures de soutien public ont largement contribué aux excédents de capacité, tant sur le plan national qu'international. De tels dispositifs entraînent des augmentations de capacités qui ne sont pas déterminées par le marché, maintiennent en activité des installations inefficaces et structurellement déficitaires, et confèrent aux entreprises bénéficiaires des avantages concurrentiels qui faussent les règles du jeu. Ces effets sont durables : les subventions utilisées pour financer de nouvelles capacités continueront de pénaliser les concurrents soumis aux conditions de marché pendant plusieurs décennies, compte tenu de la durée de vie habituelle d’une aciérie.
Lorsque les entreprises rivalisent à armes égales, les parts de marché reflètent de véritables avantages en matière d’efficacité et de coûts. En revanche, lorsque des entreprises subventionnées bénéficient de soutiens préférentiels, les producteurs non subventionnés se trouvent structurellement désavantagés et condamnés à perdre du terrain. Une analyse récente de l’OCDE apporte des éléments empiriques montrant comment les subventions affaiblissent les signaux de marché et faussent la concurrence dans le secteur sidérurgique (OCDE, à paraître[3]), en mettant en évidence que plus le niveau de subvention est élevé, plus le lien entre la part de marché d’une entreprise et des indicateurs tels que la rentabilité, l’efficacité des coûts, le taux d’utilisation des capacités et le niveau d’endettement est faible.
Les subventions réduisent les coûts de production, permettant aux entreprises bénéficiaires de pratiquer des prix inférieurs à ceux de leurs concurrents. La généralisation des subventions conduit les acteurs non subventionnés et les potentiels nouveaux arrivants sur le marché à anticiper des marges futures faibles, ce qui réduit leur propension à moderniser leurs installations, à accroître leurs capacités ou même à pénétrer sur le marché. Les entreprises subventionnées peuvent en outre bénéficier d’un accès préférentiel aux marchés publics et à d’autres mesures agissant sur la demande, ce qui oriente les commandes d’acier en leur faveur indépendamment de leur compétitivité réelle. Ce traitement préférentiel comporte parfois une dimension internationale importante : par exemple, la Chine finance des projets d’infrastructure en Afrique et en Asie du Sud-Est, et les entreprises chinoises impliquées dans ces projets s’approvisionnent directement en acier auprès de producteurs nationaux.
Pour parvenir à des solutions durables au problème des excédents de capacité, il est donc nécessaire de s’attaquer aux subventions ainsi qu’aux autres mesures et pratiques non fondées sur le marché, dans la mesure où elles entravent le bon fonctionnement des forces du marché dans le secteur sidérurgique mondial. Les subventions à l’origine de distorsions, à moins d’être limitées par les pays qui les accordent ou découragées par des mesures prises par leurs partenaires commerciaux, continueront d’alimenter des excédents de capacité déjà difficilement soutenables. Elles maintiennent en activité des installations de production à coûts élevés, provoquent l’éviction des producteurs plus efficaces, réduisent le bien-être économique, faussent les échanges et engendrent des frictions commerciales. Elles entraînent également une concentration géographique accrue des activités de production sidérurgique et manufacturière, avec des risques concomitants pour la sécurité économique et la résilience des chaînes d’approvisionnement.
La généralisation des subventions dans les pays ne disposant pas d’une économie de marché ralentit également la transition vers une production d’acier à faibles émissions (OCDE, à paraître[4]). En maintenant en activité des installations à forte intensité d’émissions et inefficaces, ces subventions entravent la fermeture d’actifs fortement émetteurs. Le défi posé par les excédents de capacité mondiaux a déjà conduit au report de plusieurs projets à faibles émissions à travers le monde et limite en outre la possibilité pour les entreprises d’investir dans des technologies à faibles émissions à l’échelle commerciale, en réduisant leurs capacités d’autofinancement et en augmentant leurs coûts d’emprunt.
Les taux de subvention de l’acier sont en hausse, principalement en dehors de la zone OCDE
Copier le lien de Les taux de subvention de l’acier sont en hausse, principalement en dehors de la zone OCDELes subventions et autres formes de soutien faussant le jeu du marché continuent d’augmenter, principalement en dehors de la zone OCDE. En Chine, l’aciériste type (médiane) bénéficie désormais, sous forme d’aides financières directes, d’avantages fiscaux et d’emprunts accordés à des taux inférieurs aux conditions du marché, d’un niveau de soutien rapporté à la taille de ses actifs quinze fois supérieur à celui d’une entreprise type située ailleurs dans le monde, contre dix fois supérieur ces dernières années (Graphique 1.3). Les taux de subvention du secteur sidérurgique chinois ont presque doublé depuis 2019. En l’absence de réformes structurelles fondées sur le marché, ce niveau de soutien continuera d’entretenir les excédents de capacité pendant de nombreuses années.
En 2025, les mesures de soutien chinoises ont notamment pris la forme de 59 nouveaux programmes de subventions provinciaux et municipaux destinés à soutenir l’industrie sidérurgique nationale (OCDE, à paraître[5]), comprenant des aides financières directes et des dispositifs de financement préférentiel. Trois catégories de mesures potentiellement génératrices de distorsions se distinguent particulièrement. La première subordonne directement le soutien des pouvoirs publics aux volumes de production effectivement réalisés ou aux performances commerciales, réduisant ainsi les coûts marginaux d’exploitation des entreprises, encourageant le maintien des niveaux de production et retardant la fermeture des installations marginales. La deuxième catégorie regroupe d’importants programmes de crédit préférentiel, pilotés par les pouvoirs publics, en faveur des producteurs sidérurgiques déjà établis sans exigences explicites de réduction des capacités. La troisième fausse directement les échanges commerciaux : plusieurs provinces intègrent des dispositifs de promotion des exportations dans des stratégies plus larges de modernisation industrielle, combinant des instruments de réduction des coûts et des mesures facilitant l’accès aux marchés étrangers. Dans plusieurs cas, ces dispositifs subordonnent explicitement les aides à la compétitivité à l’exportation, ce qui est susceptible d’alimenter la surproduction et de prolonger la durée de vie d’installations non viables.
Graphique 1.3. Les subventions à l’industrie sidérurgique se poursuivent sans fléchir dans certaines économies non Membres de l’OCDE
Copier le lien de Graphique 1.3. Les subventions à l’industrie sidérurgique se poursuivent sans fléchir dans certaines économies non Membres de l’OCDESubventions rapportées aux actifs, médiane, 2006-2024
Note : Aides financières directes, emprunts accordés à des taux inférieurs aux conditions du marché et avantages fiscaux de l’aciériste type (médiane), exprimés en part des actifs de l’entreprise.
Source : Base de données MAGIC de l’OCDE.
Le soutien public au secteur sidérurgique a pris une ampleur croissante dans les régions où les capacités de production se développent rapidement, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA), ainsi qu’au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) (OCDE, 2025[6]). Les données actualisées montrent que les producteurs d’acier de la région MENA continuent de bénéficier d’un large éventail de subventions, reflétant le rôle stratégique attribué à ce secteur dans la plupart des plans nationaux de développement industriel (OCDE, 2025[7]). Ces dispositifs comprennent des subventions énergétiques sur l’électricité et le gaz naturel, des traitements préférentiels accordés aux entreprises publiques, des financements à conditions avantageuses, des aides liées aux marchés publics, ainsi que des incitations fiscales et réglementaires. Certains pays de la région subventionnent en outre d’autres intrants de la production sidérurgique et mettent en œuvre des programmes d’investissement stratégique, des zones industrielles et des coentreprises pilotées par l’État. Certaines de ces mesures encouragent également l’intégration en aval avec les industries consommatrices locales, soutenant ainsi la demande d’acier produit par les producteurs nationaux. Les travaux de l’OCDE montrent que, si les subventions énergétiques demeurent la principale source de distorsions du marché, l’effet cumulé de l’ensemble de ces dispositifs est de maintenir des niveaux de production d’acier bien supérieurs à ceux que permettrait la seule demande de marché, avec des effets d’entraînement sur les marchés internationaux. Ces dispositifs de soutien nationaux sont de plus en plus amplifiés par les investissements transnationaux. Environ un cinquième des investissements futurs dans les capacités de production à l’échelle mondiale concerne des investissements transnationaux appuyés par des États, dont plus de la moitié impliquent des entreprises chinoises, souvent dans le cadre de coentreprises avec participation d’entreprises publiques. Environ 86 % de ces investissements liés à la Chine concernent des installations intégrées à fortes émissions, la majorité étant concentrée en Asie.
La cause profonde de la crise réside dans la persistance de mesures et pratiques non fondées sur le marché dans de nombreuses économies d’origine. Les subventions faussent les coûts et nuisent à la compétitivité des producteurs soumis aux mécanismes de marché ; en outre, des augmentations de capacités déconnectées de la demande intérieure conduisent à reporter les excédents de production sur les marchés mondiaux. Ces deux dynamiques, bien que distinctes, appellent toutes deux des réformes structurelles dans les pays concernés. Les instruments commerciaux déployés par les pays importateurs visent à lutter contre les pratiques de dumping et les subventions, mais ils s’attaquent aux effets plutôt qu’aux causes du déséquilibre.
Les mesures commerciales se multiplient, tout comme les efforts visant à les contourner et à en limiter l’efficacité
Copier le lien de Les mesures commerciales se multiplient, tout comme les efforts visant à les contourner et à en limiter l’efficacitéLes mesures commerciales visant à répondre aux effets de la crise actuelle se multiplient à l’échelle mondiale (OCDE, à paraître[8]). Elles recouvrent les mesures correctives, telles que les droits AD/CVD ciblant des produits et des pays spécifiques, ainsi que des dispositifs plus larges couvrant de vastes catégories de produits sidérurgiques et un ensemble étendu de partenaires commerciaux. Ces dispositifs incluent également des mesures destinées à faire face à des préjudices graves liés à des hausses soudaines des importations, ainsi qu’à protéger la sécurité nationale, notamment sur le plan économique. Les mesures en matière de droits AD/CVD, lorsqu’elles sont étroitement ciblées, permettent de traiter des cas précis de pratiques commerciales déloyales, mais elles ne sont ni conçues ni suffisantes pour répondre aux effets majeurs des excédents de capacité mondiaux sur les marchés de l’acier, pas plus qu’elles ne permettent de remédier aux conséquences d’un acier faisant l’objet de pratiques de dumping ou de subventions sur les industries en aval (par exemple, la construction navale, l’automobile ou les équipements lourds).
395 mesures AD/CVD actives, introduites depuis 2016, étaient en vigueur en 2025. Au cours de l’année, 75 nouvelles enquêtes ont été ouvertes, un niveau légèrement inférieur à celui de 2024, mais témoignant d’un effort soutenu dans la mise en œuvre des règles. La Chine demeure la principale cible de ces enquêtes, avec 27 cas la concernant. Dix-huit pays ont engagé des procédures, en tête desquels le Canada (20) et le Brésil (9). Le Japon a également rejoint le groupe des pays plaignants, en ouvrant des enquêtes visant la Chine, le Taipei chinois et la Corée.
Si les enquêtes demeurent longues et complexes, leurs délais de traitement se sont toutefois réduits : la durée moyenne entre l’ouverture d’une enquête et l’imposition de droits provisoires est passée de 200 à 144 jours en 2025. Cependant, l’efficacité de ces mesures est de plus en plus mise à mal par les pratiques de contournement des mesures commerciales. Une analyse antérieure de l’OCDE a montré que près d’un cinquième des produits sidérurgiques soumis à des mesures AD/CVD ont donné lieu à des détournements de flux commerciaux fortement évocateurs d’un contournement des droits (OCDE, 2022[9]), tandis que les analyses les plus récentes confirment que ce type de pratiques demeure largement répandu sur les marchés mondiaux (OCDE, à paraître[10]).
S’appuyant sur un nouvel ensemble de données couvrant plus de 260 cas au niveau des produits et des pays, l’analyse montre qu’à la suite des enquêtes en matière de droits antidumping et compensateurs engagées par les pays Membres de l’OCDE à l’encontre de la Chine en 2023 et 2024, les importations de l’OCDE en provenance de Chine pour les produits concernés ont diminué, comme attendu. Toutefois, dans 88 cas, les exportations chinoises de ces mêmes produits vers les pays de l’ASEAN ont augmenté, et dans 51 de ces cas, les exportations de produits identiques depuis les pays de l’ASEAN vers les marchés de l’OCDE ont ensuite progressé. Les détournements les plus marqués ont été observés pour les tôles et les larges bandes laminées à chaud. Confirmant cette dynamique, les exportations chinoises d’acier semi-fini vers l’Asie du Sud-Est ont bondi de 300 % en 2025, suggérant un approvisionnement en matières premières destiné à des produits laminés en aval, ultérieurement exportés par les pays de l’ASEAN vers les marchés de l’OCDE.
Ces courants d'échanges suspects illustrent la manière dont le transbordement via des pays tiers contribue activement à saper l’efficacité des mesures commerciales ciblées, même si ces pratiques ne représentent qu’un des nombreux canaux par lesquels l’acier excédentaire exerce un impact à l’échelle mondiale (voir Graphique 1.4).
Avec 3 500 nuances d’acier commercialisées dans une grande diversité de formes et de dimensions, les possibilités de procéder à de légères modifications de produit afin de soustraire les exportations au champ d’application des droits AD/CVD sont nombreuses. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles des mesures commerciales de portée plus large et plus globale s’avèrent plus efficaces pour faire face aux effets des excédents de capacité. Ainsi, un exportateur d’acier faisant l’objet d’une mesure AD/CVD sur de l’acier galvanisé à chaud peut exporter le matériau de base vers un pays tiers, où il sera revêtu avant d’être réexporté vers le marché d’origine sous forme d’acier galvanisé, échappant ainsi au champ d’application de la mesure initiale. De même, l’expédition d’un produit laminé à chaud vers un pays tiers en vue d’un laminage à froid modifie entièrement son code tarifaire à quatre chiffres, permettant de contourner les droits antidumping et compensateurs. De telles pratiques de contournement ne sont généralement pas possibles dans le cadre de mesures de sauvegarde plus larges, lesquelles couvrent habituellement la majorité des produits sidérurgiques en provenance de la plupart des pays.
Les détournements de flux constituent un autre défi : l’acier évincé d’un marché à la suite d’une mesure commerciale réapparaît simplement sur un autre. Les mesures commerciales, en particulier les droits AD/CVD, sont des instruments nationaux destinés à traiter spécifiquement les importations faisant l’objet de pratiques commerciales déloyales sur un marché donné et causant un préjudice à l’industrie nationale ; elles ne sont pas conçues pour corriger les distorsions affectant d’autres marchés. Une nouvelle analyse montre que ce phénomène a réduit l’efficacité globale des mesures visant à limiter l’accès d’un acier faussé aux marchés de l’OCDE (OCDE, à paraître[8]). L’acier chinois soumis à des mesures antidumping par certains membres du Comité de l’acier de l’OCDE a ainsi fréquemment été réorienté vers d’autres membres dont les dispositifs de mise en œuvre sont moins stricts, déplaçant le problème plutôt que de le résoudre.
Graphique 1.4. Canaux de transmission des excédents de capacité à l’échelle mondiale
Copier le lien de Graphique 1.4. Canaux de transmission des excédents de capacité à l’échelle mondiale
Note : Le commerce mondial de l’acier fonctionne comme un système interconnecté, dans lequel les chocs survenant sur un marché (et notamment les hausses d’exportations liées aux excédents de capacité) se transmettent entre les pays et les chaînes de valeur, modifiant les courants d’échange et les dynamiques concurrentielles. Les excédents de capacité affectent les flux commerciaux par deux types de canaux. Le premier type, à savoir les canaux induits par les excédents de capacité du marché, renvoie aux exportations directement générées par les excédents de capacité dans l’économie d’origine. Le second type, correspondant aux canaux induits par les mesures commerciales, résulte des mesures de défense mises en œuvre par certains pays pour atténuer les effets des importations d’acier à bas prix. IDI : investissement direct international.
Source : OCDE (2025[11]).
Le commerce indirect de l’acier, dans lequel l’acier issu d’excédents de capacité et visé par des mesures commerciales est incorporé dans des produits en aval tels que les conteneurs métalliques, les fixations, les outils portatifs et certains types de machines et d’équipements, constitue un défi supplémentaire en matière de contournement. Des études de cas montrent que les mesures commerciales appliquées aux produits sidérurgiques, tout en réduisant les importations directes d’acier, s’accompagnent généralement d’une augmentation des échanges de produits en aval, ce qui est susceptible de neutraliser en partie l’efficacité des mesures initiales. L'investissement direct international (IDI) dans des aciéries à l’étranger pose un problème connexe : bien que l’IDI constitue une évolution naturelle du marché lorsque les entreprises cherchent à se positionner sur des marchés en croissance, il peut également servir de canal de contournement. En investissant dans des installations de production ou de transformation sidérurgiques dans des pays tiers, les entreprises peuvent maintenir leur présence sur les marchés et réorienter leurs exportations entre juridictions en fonction de l’évolution des mesures commerciales, ou investir directement sur un marché cible afin d’y garantir un accès continu, indépendamment des mesures en vigueur.
La Chine se montre particulièrement active en matière d’investissements à l’étranger, les investissements transnationaux représentant environ 21 % de l’ensemble des futurs investissements mondiaux dans les capacités de production sidérurgique, dont plus de la moitié impliquent soit une entreprise chinoise seule, soit des coentreprises avec des entreprises chinoises, dont beaucoup sont publiques (OCDE, à paraître[12]). Ces investissements sont très largement concentrés en Asie, qui représente plus de 93 % du total, le solde étant dirigé vers l’Afrique. Fait notable, environ 86 % des investissements transnationaux chinois concernent de grandes installations fondées sur des hauts fourneaux, lesquelles fonctionnent généralement à une échelle plus importante et avec une intensité d’émissions plus élevée que celles utilisant des fours à arc électrique, ce qui suscite des préoccupations tant en matière d’accroissement des capacités que de trajectoire carbone.
Les restrictions à l’exportation et les tensions sur les matières premières viennent aggraver la menace que font peser les excédents de capacité sur la viabilité du secteur
Copier le lien de Les restrictions à l’exportation et les tensions sur les matières premières viennent aggraver la menace que font peser les excédents de capacité sur la viabilité du secteurLa crise des excédents de capacité exerce une pression à la baisse sur les prix de l’acier en raison d’une offre excédentaire sur les marchés internationaux, tandis que l’industrie est simultanément confrontée à une hausse des coûts des intrants provoquée par l’extension des restrictions à l’exportation sur certaines matières premières utilisées dans la sidérurgie, notamment la ferraille, le minerai de chrome et le minerai de nickel. Si ces excédents pèsent sur les prix de l’acier, la hausse des coûts des intrants et le renforcement des restrictions à l’exportation de matières premières engendrent des risques supplémentaires à long terme sur la viabilité du secteur et appellent un suivi attentif.
Aucun pays producteur d’acier n’est pleinement autosuffisant pour ce qui est des matières premières et des minerais nécessaires à son industrie. La production dépend d’un large éventail d’intrants, allant des matériaux traditionnels tels que le minerai de fer, le charbon métallurgique et la ferraille, aux matériaux d’alliage et d’amélioration des propriétés tels que le ferromanganèse, le chrome et le nickel, ainsi qu’au zinc et à l’étain utilisés pour la galvanisation et les revêtements. Chacun de ces intrants intervient à différentes étapes de la chaîne de valeur de l’acier, de la production primaire de fonte aux opérations de finition avancées. Il devient toutefois de plus en plus difficile de sécuriser l’accès à ces ressources, dans la mesure où nombre d’entre elles sont géographiquement concentrées, exposées à des tensions géopolitiques et soumises à une intensification des restrictions commerciales. Le nickel et le chrome sont les matières ayant connu la progression la plus rapide des restrictions ces dernières années (OCDE, 2025[13]), celles-ci étant généralement mises en place afin de favoriser la transformation domestique et la création de valeur en aval. La ferraille est également de plus en plus considérée comme un intrant stratégique, certains pays limitant ses exportations afin de sécuriser leur approvisionnement intérieur et, compte tenu de son rôle dans la production d’acier à faibles émissions via les fours à arc électrique, de soutenir leurs objectifs de réduction des émissions.
Le secteur sidérurgique est également confronté à une concurrence croissante pour l’accès à des matières premières critiques de la part d’autres industries stratégiques (OCDE, à paraître[14]). La plupart des stratégies nationales relatives aux minerais critiques sont principalement orientées vers la sécurisation des approvisionnements destinés à la transition énergétique, aux technologies numériques, à l’aérospatiale, à la défense et à la fabrication avancée, la sidérurgie étant souvent reléguée au second plan. À mesure que plusieurs intrants essentiels à la production d’acier gagnent en importance pour ces secteurs, leur disponibilité et leur accessibilité financière pour les producteurs d’acier subissent une pression croissante.
L’évolution de la demande engendre des tensions entre usages concurrents, dans la mesure où des minerais historiquement destinés à la sidérurgie sont réaffectés en priorité à d’autres industries stratégiques, y compris lorsque la production d’acier est elle-même indispensable à la fabrication des produits dont ces secteurs ont besoin. Alors que les goulets d’étranglement et les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement en minerais s’accentuent, et que les mesures prises au niveau national dans un pays affectent de plus en plus les industries sidérurgiques d’autres pays, la nécessité d’une meilleure coordination internationale devient de plus en plus difficile à ignorer.
Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ajoutent un degré de complexité supplémentaire. Les coûts de l’énergie, qui représentent généralement entre 20 % et 40 % du coût total de production de l’acier, avec de fortes disparités selon les régions (Worldsteel, 2021[15]), pèseront sur les marges financières des entreprises sidérurgiques. La hausse des taux de fret et les retards d’expédition augmentent également les coûts supportés par les aciéristes, tandis que le possible détournement des flux d’exportation chinois d’acier hors de la région est susceptible d’accroître la pression des importations sur d’autres marchés.
La coopération internationale offre la perspective de solutions durables à la crise
Copier le lien de La coopération internationale offre la perspective de solutions durables à la criseLes efforts actuels visant à remédier aux effets des excédents de capacité à l'échelle mondiale restent très insuffisants pour contrer la hausse des exportations faisant l’objet de dumping et de subventions, et pour établir des règles du jeu équitables dans lesquelles les investissements, la production et les échanges sont déterminés par le marché. Le caractère généralisé des subventions et des pratiques de dumping engendre de fortes distorsions qui aggravent ces déséquilibres et faussent les relations commerciales, tandis que la plupart des mesures commerciales n’offrent qu’un répit temporaire et ne s’attaquent pas aux causes profondes de la crise. La poursuite attendue de cette dynamique jusqu’en 2028 rend plus pressante encore la nécessité d’intensifier l’action nationale et internationale.
Conscients de l’urgence de la crise, les ministres du FMSS se sont engagés à s’attaquer aux causes profondes et aux effets négatifs des excédents de capacité mondiaux dans le secteur sidérurgique, en élaborant un nouveau cadre global pour une action commune. Réunissant 28 grandes économies productrices, représentant près de 70 % des importations mondiales d’acier, ces efforts constituent la réponse collective la plus significative à ce jour face à la crise que connaît le secteur, et ouvrent la perspective la plus prometteuse à ce stade pour instaurer des règles du jeu véritablement équitables à l’échelle mondiale pour l’industrie sidérurgique.
Références
[1] GFSEC (2026), GFSEC Steel Excess Capacity Monitoring Bulletin, https://www.steelforum.org/content/dam/steel-forum/en/publications/Q1%202026%20GFSEC%20Excess%20Capacity%20Bulletin.pdf.
[2] GFSEC (2025), Global Forum on Steel Excess Capacity Ministerial Statement, https://www.steelforum.org/content/dam/steel-forum/en/publications/2025%20GFSEC%20Ministerial%20Statement.pdf (consulté le 15 janvier 2026).
[13] OCDE (2025), « Annual market and policy report on steelmaking raw materials: 2025 Edition », Document de l’OCDE non classifié, DSTI/SC(2025)15/FINAL, https://one.oecd.org/document/DSTI/SC(2025)15/FINAL/en/pdf.
[6] OCDE (2025), OECD Steel Outlook 2025, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/28b61a5e-en.
[7] OCDE (2025), « Steel Market and Subsidies Monitoring Update », Document de l’OCDE non classifié, DSTI/SC(2025)10/FINAL, https://one.oecd.org/document/DSTI/SC(2025)10/FINAL/en/pdf.
[11] OCDE (2025), « Steel trade and trade policy developments: 2025 Edition », Document de l’OCDE non classifié, DSTI/SC(2025)13/FINAL, https://one.oecd.org/document/DSTI/SC(2025)13/FINAL/en/pdf?sessionId=1776433533107.
[9] OCDE (2022), « Assessing the extent of potential trade measure circumvention behaviours in global steel trade », Document interne, DSTI/SC(2022)5.
[5] OCDE (à paraître), « Developments in international steel markets: Rising subsidisation and persistent market imbalances », Éditions OCDE, Paris.
[12] OCDE (à paraître), « Latest developments in steelmaking capacity and outlook until 2028: Interim update of capacity data and projections », Éditions OCDE, Paris.
[4] OCDE (à paraître), « Navigating transition and excess capacity », Éditions OCDE, Paris.
[14] OCDE (à paraître), « Securing raw materials for the steel value chain amidst competing policy priorities », Éditions OCDE, Paris.
[8] OCDE (à paraître), « Steel trade and trade policy developments », Éditions OCDE, Paris.
[10] OCDE (à paraître), « Steel trade circumvention », Éditions OCDE, Paris.
[3] OCDE (à paraître), « Subsidies and market share », Éditions OCDE, Paris.
[15] Worldsteel (2021), « Energy use in the steel industry », https://worldsteel.org/wp-content/uploads/Fact-sheet-Energy-use-in-the-steel-industry.pdf (consulté le 6 mai 2026).