La démocratie est un processus actif et collectif qui n’est jamais achevé. Nous avons beaucoup d’efforts à fournir pour renforcer la participation civique dans le monde entier. Utiliser les données et la culture contribue à faciliter le vote et à faire croître le nombre de votants, car celles-ci nous donnent les moyens d’atteindre un public qui échappe aux canaux traditionnels dans notre économie de l’attention toujours plus éparpillée.
Emily White, associée au sein de Collective Entertainment et fondatrice du festival #iVoted (États-Unis)
Participation citoyenne au cycle de l'action publique
14. Accroître la participation citoyenne grâce au pouvoir des données et de la culture
Copier le lien de 14. Accroître la participation citoyenne grâce au pouvoir des données et de la cultureAujourd’hui, le mot « donnée » est sur toutes les lèvres. Il est associé à des expériences très personnelles telles que nous pouvons en vivre au contact des algorithmes adaptés spécialement à nos intérêts ou lors du « vol » d’identité dû au piratage d’un compte. Ce terme peut également nous paraître très vaste, impossible à saisir. Il s’invite dans les réunions, les salles de classe, les statistiques sportives ou la santé. Dans notre société mondiale, nous pouvons facilement avoir l’impression d’être nous-mêmes des points de données, tout en voyant nos vies envahies par le mot et la notion de donnée.
Mais qu’entend-on vraiment par « donnée », et comment les données permettent-elles d’offrir de meilleures possibilités de participation citoyenne tout en contribuant à renforcer la confiance et la résilience dans nos démocraties ? Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, les États-Unis affichent un faible taux de participation des électeurs éligibles, en particulier des jeunes. Les données peuvent-elles permettre de renverser la tendance ? Grâce à ma longue carrière de cadre dans l’industrie musicale, j’ai une connaissance approfondie du secteur, notamment des relations ainsi que du fonctionnement et des interactions des parties prenantes dans cet écosystème. Mon savoir-faire concerne particulièrement les concerts et les événements en direct : outre mes années d’expérience en tant qu’organisatrice de tournées internationales et associée au sein d’entreprises de divertissement, j’ai bénéficié d’un accompagnement de la part de grands noms de l’industrie internationale des concerts pendant des décennies.
Ce bagage m’a permis de me rendre compte qu’aux États-Unis, démocratie où la participation des électeurs est faible, les élections se jouent souvent à un nombre de voix équivalent à la capacité d’accueil d’une salle de concert. Pourquoi ne pas remplir ces salles et pousser les gens à voter par la même occasion ? Nous avons lancé les concerts et les festivals #iVoted pour l’élection de 2018 aux États-Unis, et n’avons pas arrêté depuis. Les spectateurs accèdent à la salle de concert grâce à un selfie qu’ils ont réalisé devant leur bureau de vote, ou chez eux avec un bulletin de vote vierge. Les futurs électeurs, eux, peuvent entrer s’ils nous indiquent lors de quelle élection ils auront 18 ans ou pourront voter, et pourquoi ils ont hâte de le faire. Afin de garantir l’inclusivité et la conformité de nos événements, les personnes n’ayant pas la nationalité des États-Unis ou ne pouvant pas voter accèdent aux concerts en expliquant ce qui les motive à y assister.
Nous marchons sur les traces de figures influentes ayant joué un rôle majeur en faveur du vote et de la culture dans les années 60, voire en des temps plus anciens encore. Lorsque nous avons lancé le festival #iVoted, plus grand concert numérique de l’histoire, qui a été diffusé en ligne en raison de la pandémie le soir de l’élection américaine de 2020, notre équipe de professionnels de l’industrie musicale n’a pas programmé des artistes qu’elle pensait susceptibles de plaire au public. Non, elle s’est appuyée sur les données relatives aux écoutes pour faire jouer les artistes les plus populaires dans les différentes zones géographiques1. En 2024, dans le cadre de ma bourse de recherche scientifique au SNF Agora Institute de l’Université Johns Hopkins, nous sommes passés au niveau supérieur et avons optimisé les données sur les artistes les plus écoutés dans chaque lieu sur Google Maps. Nous comparons les données démographiques uniques des fans de ces artistes dans chaque zone avec les fichiers d’électeurs locaux afin de repérer quel public vote le moins historiquement, et donc quel artiste pourrait avoir la plus grande influence civique. Les résultats ont parfois de quoi surprendre. Par exemple, bien que Taylor Swift ait le plus d’auditeurs à Atlanta (Géorgie), l’influence de Drake sur la participation électorale dans cette zone serait 29 % supérieure à celle de la chanteuse. Nous souhaitons évidemment que tous les artistes et les personnalités influentes encouragent la participation civique, mais si nous devons concentrer nos ressources pour produire le plus d’effets possible, cet exemple montre qu’une approche ciblée des données peut faire des miracles.
Pourquoi la musique ? L’industrie musicale est le secteur que je connais, et j’encourage tout le monde à agir dans son domaine de compétence. Mais au-delà de mes propres intérêts, la participation électorale au sein de la communauté dont une personne est membre a une influence déterminante sur son propre vote. Pour de nombreux jeunes en particulier, les communautés de fans et de stans (fans extrêmement actifs) sont aussi influentes que la famille, l’appartenance religieuse et les autres déterminants traditionnels du vote. En outre, les jeunes qui votent aux premières élections pour lesquelles ils le peuvent sont plus susceptibles de voter toute leur vie2. Notre méthode permet donc de tisser un lien direct avec les électeurs en allant les chercher là où ils se trouvent. En effet, comme l’a signalé le magazine Billboard, aux États-Unis, les jeunes sont plus susceptibles de se rendre à un concert (53 % des adolescents et 63 % des milléniaux, selon le rapport Music 360 de Nielsen) que de voter (35.6 % de la tranche d’âge des 18-29 ans, et 48.8 % de celle des 30-44 ans en 2018, d’après les chiffres du recensement)3.
Pourquoi nous arrêter en si bon chemin ? Et comment pouvons-nous intensifier ces efforts pour atteindre une participation plus significative à la démocratie dans le monde, aujourd’hui comme demain ? Les concerts #iVoted sont relativement récents, et leurs précédentes éditions avaient lieu les soirs d’élection. À présent, le projet grandit et nous œuvrons pour organiser des concerts pendant les périodes de vote anticipé, en fonction des données, ainsi que pour nouer des partenariats avec des organisations d’inscription des électeurs afin que ceux-ci puissent accéder aux concerts avec une preuve d’inscription si l’événement se tient avant la période de vote anticipé. Encore une fois, je parle de mon domaine, la musique, mais je ne vois pas ce qui nous empêche de lancer, au niveau mondial, des événements sportifs et communautaires ainsi que des spectacles d’humour et de divertissement, qui auraient lieu les soirs d’élection et pendant les périodes de vote anticipé et d’inscription des électeurs.
En parallèle, lorsque l’on s’intéresse à l’influence de la culture, il est facile de se laisser aveugler par un nom prestigieux ou par un nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux. Nous vivons dans un monde de contenu infini, dans lequel, pour n’évoquer que la musique, plus de 120 000 chansons sortent tous les jours4. Plutôt que de se noyer dans cet océan de possibilités illimitées, j’encourage les personnes souhaitant renforcer la participation citoyenne à prêter attention à ce que les gens écoutent et apprécient selon leur lieu de vie. Nous prévoyons également d’analyser l’influence civique des artistes, des athlètes et des influenceurs hors de l’industrie musicale, ce qui serait une nouvelle piste à explorer pour éliminer les obstacles dans nos démocraties. Cet objectif pourrait être atteint grâce au lancement de campagnes et d’événements fondés sur les données en vue de produire une influence, et donc de renforcer la confiance et la résilience, à court et à long terme.
La démocratie est un processus actif et collectif qui n’est jamais achevé. Nous avons beaucoup d’efforts à fournir pour renforcer la participation civique dans le monde entier. Utiliser les données et la culture contribue à faciliter le vote et à faire croître le nombre de votants, car celles-ci nous donnent les moyens d’atteindre un public qui échappe aux canaux traditionnels dans notre économie de l’attention toujours plus éparpillée. La coopération peut permettre de diffuser plus rapidement cette influence. Il s’agit en effet d’un principe inhérent à l’industrie musicale, tout comme au travail de l’OCDE, qui nous a tous rassemblés. L’espace civique et les organisations à but non lucratif pourraient grandement s’en inspirer pour produire le plus de résultats possibles. Je suis fière de déclarer que #iVoted est un membre fondateur de la coalition Music Votes, dont l’objectif est d’accroître l’influence civique de la musique dans tous les domaines qui y sont liés de près ou de loin. Cette coalition met en place une solution en trois étapes pour résoudre les problèmes concernant le vote, tout en proposant également aux participants de s’engager pour des causes non partisanes essentielles en lien avec tous les aspects de la musique. Elle démontre la puissance que peut receler la collaboration lorsque des données ciblées et concrètes sont appliquées au vote et à la culture dans les démocraties du monde entier.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. Les données sont collectées à partir de Chartmetric, en fonction des artistes qui obtiennent le plus d’écoutes sur Spotify par mois et par lieu.