Il n’a jamais été aussi essentiel d’accroître la participation démocratique à l’échelle mondiale. L’éducation à la citoyenneté mondiale vise à transformer les élèves en agents du changement capables de faire face aux enjeux du XXIe siècle.
Massimiliano Tarozzi, Chaire UNESCO en éducation à la citoyenneté mondiale, Université de Bologne (Italie)
Participation citoyenne au cycle de l'action publique
12. Réinventer la citoyenneté : promouvoir un sentiment d’appartenance planétaire et la participation démocratique grâce à l’éducation à la citoyenneté mondiale
Copier le lien de 12. Réinventer la citoyenneté : promouvoir un sentiment d’appartenance planétaire et la participation démocratique grâce à l’éducation à la citoyenneté mondialeLa mondialisation de l’économie, de la politique et des sociétés, ainsi que le déclin de la puissance effective des États-nations qui en résulte, rend le concept traditionnel de citoyenneté nationale de plus en plus obsolète, alors qu’il est la pierre angulaire de l’état de droit tel que nous le connaissons. Dans ce contexte changeant, la notion classique de citoyenneté active se voit grandement remise en question.
En parallèle, de nouvelles possibilités et de nouvelles revendications en matière de citoyenneté émergent dans nos sociétés mondiales post-nationales. Certaines dimensions clés de la crise actuelle méritent d’être étudiées en profondeur, notamment les suivantes :
l’érosion des espaces d’exercice de la citoyenneté en tant que participation à l’espace public provoque une diminution du sentiment de responsabilité et de solidarité ;
les enjeux environnementaux façonnent une destinée commune pour l’humanité et imposent des responsabilités collectives mondiales envers la biosphère ;
les migrations internationales, alimentées par les conflits, la pauvreté et le changement climatique, remettent en question le concept de citoyenneté garantie par les États-nations. Par sa double nature, la citoyenneté porte en elle l’inclusion (octroi de droits) et l’exclusion (limitation de ces droits à certaines personnes) en fonction de l’angle sous lequel on la considère dans les pays d’accueil ;
les tensions et les conflits mondiaux ont des effets économiques et sociaux considérables, unissant l’humanité dans un sort commun sur lequel plane la menace nucléaire ; et
la révolution numérique a donné naissance à de nouveaux risques, notamment la mésinformation et les informations fallacieuses (fake news), qui sont amplifiés par les bulles algorithmiques et l’émergence des chambres d’écho, et auxquels s’ajoutent l’apparition et la résurgence de formes d’exclusion et de discrimination.
Les pouvoirs publics et les citoyens des États-nations sont incapables de résoudre ces problèmes. Toutefois, le nouvel état de fait post-national crée également des occasions inédites de repenser le concept de citoyenneté comme participation démocratique, en lui donnant une dimension planétaire qui peut se traduire de la façon suivante :
le développement de citoyens actifs, critiques, responsables et solidaires, capables d’exercer des vertus politiques et de pratiquer l’art de la politique pour faire face aux enjeux planétaires ;
l’émergence d’une citoyenneté mondiale exprimant un sentiment d’appartenance écologique et sociale à la planète, c’est-à-dire plus seulement à la société d’un pays mais aussi à toute la biosphère, et annonçant le respect d’une éthique environnementale ;
la construction de citoyennetés interculturelles et fondées sur la solidarité permettant d’appréhender la diversité culturelle des sociétés contemporaines et de gérer les conflits de façon non violente ;
l’existence d’une citoyenneté numérique, comprise comme la capacité d’exercer les droits et les devoirs liés à une utilisation critique des ressources produites par la révolution numérique, qui a créé de nouveaux outils de mobilisation, lesquels brouillent les rapports hiérarchiques traditionnels et offrent davantage de possibilités d’entrepreneuriat social et politique en redéfinissant les relations individuelles et sociales ainsi que les interactions entre les citoyens et les pouvoirs publics ; et
les avancées de la science citoyenne, qui laissent présager un changement de paradigme dans la recherche scientifique visant à y inclure une perspective active, participative et critique.
La possibilité de transformer les enjeux précédemment cités en occasions propices à étendre la participation démocratique au niveau mondial repose en grande partie sur les bénéfices qu’offre l’éducation à la citoyenneté mondiale.
L’éducation à la citoyenneté mondiale est une démarche visant à développer les connaissances, les compétences et les comportements qui permettront aux élèves de comprendre et d’affronter les enjeux liés à la mondialisation, ainsi que de tirer parti de ses avantages. Il ne s’agit pas de proposer un nouveau contenu éducatif, mais plutôt d’enrichir la vision du monde des élèves pour qu’ils soient capables de faire le lien entre les situations et ce qu’ils ont appris. L’objectif de cette approche transformatrice est de créer des acteurs du changement qui pourront avoir une influence sur le monde dans lequel ils vivent.
Cela fait vingt ans que la communauté internationale agit résolument en ce sens, dans la lignée de l’Initiative mondiale de 2012 pour l’éducation avant tout, qui a recensé trois priorités : scolariser tous les enfants ; améliorer la qualité de l’apprentissage ; et promouvoir la citoyenneté mondiale. Les organisations internationales, puis les administrations nationales, se sont mobilisées sur ce sujet et s’efforcent désormais de traduire ces priorités dans les mesures et les pratiques qu’elles mettent en œuvre en matière d’éducation.
Bien qu’il n’existe pas encore de statut juridique de « citoyen mondial », l’éducation à la citoyenneté mondiale est nécessaire car elle constitue une démarche éducative visant à promouvoir la participation citoyenne. Elle recherche la transformation davantage que la simple transmission, ce qui en fait une pratique politique. Si l’objectif est de transformer les élèves en agents du changement, c’est parce que les solutions descendantes sont nécessaires, mais pas suffisantes pour affronter les enjeux du XXIe siècle : l’élan doit également venir du bas pour soutenir des démocraties qui requièrent des citoyens actifs, solidaires et responsables. Dans le même esprit, l’UNESCO promeut un nouveau contrat social pour l’éducation de sorte que les systèmes éducatifs soient pleinement capables de faire face aux difficultés de notre siècle.
L’émergence du populisme de droite et le nationalisme ethnique qui se répand dans le monde entier tendent cependant à saper le discours en faveur de la citoyenneté mondiale, car ces mouvements attisent des sentiments hostiles à la mondialisation. À en croire la droite populiste, c’est la mondialisation qui cause la perte des moyens d’expression politique et la diminution du bien-être économique de la population, et la diversité culturelle serait à blâmer pour l’insécurité économique et sociale ; à cela s’ajoute un discours anti-migration.
Dans ce contexte, il n’a jamais été aussi essentiel et urgent de renforcer la participation démocratique à l’échelle mondiale.
Je donne des cours d’éducation à la citoyenneté mondiale en tant que compétence transversale à différents niveaux de l’enseignement supérieur. Dans ce cadre, j’ai mis au point une méthode originale qui est à la fois participative et empirique. Cette méthode a par exemple été employée dans le cours de formation avancée sur le thème « renforcer les compétences en matière de gouvernance pour l’éducation à la citoyenneté mondiale », organisé récemment à l’intention des fonctionnaires et décideurs régionaux expérimentés par l’Université de Bologne, en collaboration avec la région d’Émilie‑Romagne. La formation s’inscrivait dans un projet national financé par l’Agence italienne de coopération et de développement, sous l’égide du ministère des Affaires étrangères.
Ce cours faisait partie intégrante du projet R-Educ (« Régions pour l’éducation à la citoyenneté mondiale : modèles de gouvernance et bonnes pratiques »), qui avait pour objectif de faciliter l’intégration de l’éducation à la citoyenneté mondiale au sein des cadres stratégiques et de programmation des autorités régionales et de leurs parties prenantes. Pour y parvenir, le projet s’appuyait sur la création de modèles de coordination territoriale, l’échange de bonnes pratiques entre les territoires, la formation des fonctionnaires et le développement de collaborations territoriales innovantes pour promouvoir le passage à l’action et la mobilisation dans des contextes informels.
Le cours sur l’éducation à la citoyenneté mondiale a été organisé au début de l’année 2024, à destination de 32 décideurs et fonctionnaires appartenant à sept autorités publiques régionales. Il adoptait une approche active, participative et introspective explicite en vue de sensibiliser les cadres travaillant au sein des autorités locales, de les faire réfléchir, et surtout d’accroître leur capacité d’action. L’objectif était non seulement de leur apporter une compréhension générale de l’éducation à la citoyenneté mondiale, mais aussi de les autonomiser en leur faisant prendre conscience de leur rôle d’agents du changement.
La formation se composait de trois modules :
Compétences en matière de citoyenneté mondiale : un enseignement multidisciplinaire était dispensé en présentiel sur des sujets comme le droit, la sociologie, la biologie, l’anthropologie, la pédagogie et les sciences politiques. Lors de ce module intense, les participants se sont rendus à l’école de la paix de Marzabotto, dans les montagnes près de Bologne, pour y suivre des cours particulièrement concrets et immersifs. Ils y ont trouvé un environnement d’apprentissage idéal propice à un enseignement transformateur.
Situer l’éducation à la citoyenneté mondiale dans son propre domaine de compétence : les participants ont analysé les documents stratégiques et de planification dans leur propre sphère professionnelle.
Éducation à la citoyenneté mondiale et autres domaines de compétence : les participants ont réalisé des visites ethnographiques dans d’autres contextes professionnels pour repérer des liens et des synergies.
L’éducation à la citoyenneté mondiale offre un cadre cohérent qui inclut différents domaines d’action régionaux, ce qui crée une base commune pour les échanges. Au-delà de sa dimension éducative, elle valorise une approche transformatrice susceptible de faire évoluer les points de vue, ce qui permet aux cadres et aux décideurs du secteur public d’acquérir les connaissances essentielles et, plus important encore, les compétences socio-relationnelles et comportementales nécessaires pour encourager la participation politique à l’échelon local dans le monde entier.
Pour résumer, bien que la citoyenneté mondiale ne repose sur aucun statut juridique, l’éducation à ce sujet est un exemple éloquent de cadre éducatif étroitement lié à la politique, capable de renforcer la démocratie de bien des façons en :
offrant un cadre intégré pour les mesures d’action publique prises par les autorités locales ;
renforçant la capacité des citoyens à exercer leurs droits ;
donnant aux personnes les moyens de faire face aux enjeux mondiaux grâce à l’intégration des questions sociales, politiques et environnementales ; et
luttant contre le désespoir des nouvelles générations et en faisant souffler un vent d’optimisme pour les aider à construire leur avenir.
Aujourd’hui, la dimension mondiale de l’éducation est en danger. L’émergence du nationalisme ethnique et du populisme menace le multilatéralisme et l’idée même d’appartenance à une société mondiale partageant une seule planète. En outre, les jeunes générations semblent engluées dans un fatalisme pessimiste qui les empêche de regarder vers l’avenir avec un espoir nécessaire. Si nous voulons qu’à l’avenir, l’éducation favorise la participation démocratique et la mobilisation civique mondiale, le soutien des pouvoirs publics nationaux, et plus encore des organisations supranationales, est indispensable. J’espère que l’OCDE, l’UNESCO et les autres organisations multilatérales, tout comme la société civile internationale, mèneront une action résolue afin de créer les conditions d’une éducation à la citoyenneté mondiale.