Bien que les enjeux de la lutte pour la démocratie soient incroyablement élevés, d’une certaine manière, le chemin vers une bonne démocratie est simple et intemporel. L’emprunter suppose de satisfaire notre désir fondamental de sécurité et de liberté, tout en cultivant un sens de la communauté et en prenant soin les uns des autres et de la planète. Si notre démocratie actuelle n’y parvient pas, nous devons la transformer, sans quoi nous risquons de la perdre entièrement.
Rich Wilson, Directeur général de l’Iswe Foundation (Royaume‑Uni)
Participation citoyenne au cycle de l'action publique
15. Toute démocratie n’est pas bonne à prendre : il est temps d’aiguiser notre perception
Copier le lien de 15. Toute démocratie n’est pas bonne à prendre : il est temps d’aiguiser notre perceptionSi nous voulons faire face aux enjeux complexes de notre époque, nous devons considérer la démocratie comme un système qui influe sur de nombreux aspects de nos vies, et savoir distinguer le bon grain de l’ivraie.
Beaucoup de gens, dont quantité de jeunes, ne croient plus l’ordre « démocratique » actuel capable de résoudre les grands problèmes d’aujourd’hui tels que le coût du logement, la montée des inégalités ou le changement climatique. Comme nous l’ont montré le Brexit et l’élection de Donald Trump, ils veulent du changement.
Il y a 115 ans, le Mahatma Gandhi avait le même sentiment. Après avoir passé quelques mois en Angleterre, il était parvenu à la conclusion que l’Inde ne devait pas adopter le modèle européen de « démocratie du consommateur », qui, selon lui, réduisait les gens en esclavage par la tentation de l’argent et du luxe. Il estimait que la démocratie européenne sapait la liberté de penser des personnes et la possibilité de mettre en place une véritable gouvernance ascendante. En conséquence, sur le navire qui le ramenait au Cap, il a exposé une autre solution, une version foncièrement indienne de la démocratie, dans son manifeste désormais célèbre intitulé Hind Swaraj.
Ce texte, dont le titre peut être traduit grossièrement par « Autoadministration de l’Inde » et qui a été dans un premier temps interdit par les Britanniques, est devenu la boussole intellectuelle du mouvement indépendantiste indien. Aujourd’hui, en 2024, nous avons besoin d’une vision aussi inspirante que la sienne, qui nous permettrait de changer de cap et d’avancer. Dans le cas contraire, nous risquons de retomber dans la politique clivante et paternaliste que nous comprenons et à laquelle nous sommes habitués.
Les options « démocratique » et « autoritaire » qui ont émergé dans le cadre de la réponse à la pandémie de COVID-19 sont un bon exemple du choix qui pourra se présenter à nous à l’avenir. La méthode « démocratique » ascendante employée à Singapour, en Allemagne et en Corée du Sud pourrait sembler réalisable pour les pays ayant des services publics bien développés et s’appuyant sur une tradition d’obéissance civique. Cependant, ce n’est pas le cas de nombreux pays, qu’ils soient riches ou pauvres.
Pour eux, une réponse autoritaire descendante peut alors apparaître comme la seule solution viable. Le modèle de Wuhan, qui repose sur une distanciation sociale stricte surveillée et appliquée grâce à des moyens numériques, à des pouvoirs de police renforcés et à des drones, est une stratégie que tous les pays peuvent comprendre et tenter de mettre en œuvre.
Si nous souhaitons voir la démocratie prendre le dessus sur l’autoritarisme, nous avons besoin de modèles démocratiques capables de renforcer à la fois nos systèmes de santé et nos libertés. Pour les repérer, nous devons commencer à prendre conscience que la démocratie n’est pas intrinsèquement vertueuse : il peut aussi exister de mauvaises démocraties.
Seules la prise de recul et une vision d’ensemble des systèmes démocratiques nous permettront de différencier les bonnes démocraties des mauvaises. L’un des moyens d’y parvenir est d’appliquer la théorie sociocognitive1 d’Albert Bandura à la démocratie.
La théorie sociocognitive prend pour point de départ les circonstances de notre vie : qui nous rencontrons, quelles informations nous consommons, d’où viennent nos revenus, etc. Ces circonstances influencent nos croyances, qui, à leur tour, motivent nos actions. Par la suite, nos actions influent sur les circonstances de notre vie, et le cycle se répète.
Il est essentiel de souligner que si nous considérons notre démocratie comme un système d’institutions liées les unes aux autres qui régissent notre vie quotidienne, depuis le système juridique jusqu’à la culture médiatique, nous pouvons mieux appréhender l’influence qu’elles exercent sur les circonstances de notre vie, et donc sur nos croyances et sur les actions qui nous semblent possibles. J’appelle ce phénomène « cycle de la culture démocratique ».
Graphique 15.1. Le cycle de la culture démocratique
Copier le lien de Graphique 15.1. Le cycle de la culture démocratique
Ce cycle peut être positif (Graphique 15.2) ou négatif (Graphique 15.3). Une bonne culture démocratique existe lorsque les institutions avec lesquelles les personnes interagissent améliorent leur vie, ce qui contribue à renforcer leur empathie envers les autres ainsi que leur confiance dans le fait qu’il est possible et utile d’affronter leurs difficultés personnelles et celles de la société. Cela permet aux citoyens de mener des actions de plus en plus ambitieuses et efficaces, à la hauteur des grands enjeux de leur génération et de leurs objectifs personnels.
Graphique 15.2. Cycle positif de la bonne culture démocratique
Copier le lien de Graphique 15.2. Cycle positif de la bonne culture démocratique
* Renforcement de l’agentivité, de l’espoir et de l’ambition
Une mauvaise culture démocratique produit l’effet inverse : les gens voient leurs circonstances de vie stagner ou se dégrader, et la confiance dans la vérité collective, la communauté, la sécurité et la justice s’érodent ; la division et l’apathie prolifèrent ; et peu de citoyens estiment que leurs actions feront la différence, alors ils sont de moins en moins nombreux à agir.
Graphique 15.3. Le cycle négatif de la mauvaise culture démocratique
Copier le lien de Graphique 15.3. Le cycle négatif de la mauvaise culture démocratique
* Augmentation de l’impuissance et de l’apathie. Amoindrissement de l’espoir et de l’ambition.
C’est la situation de nombreux citoyens aujourd’hui : ils se sentent piégés par un système démocratique qui ne rend pas leur vie meilleure. En l’absence d’autre proposition convaincante, ils votent pour le changement, quelle que soit la forme qu’il prenne, car ils sont certains que c’est « le changement » dont ils ont besoin.
La binarité actuelle du débat public, qui oppose le fascisme à la démocratie, est symptomatique du problème. Nous avons tendance à enfermer les individus dans des rôles figés de « dictateurs » ou de « démocrates », ce qui a pour effet de fermer le débat essentiel sur la manière de construire des démocraties adaptées aux enjeux d’aujourd’hui.
Cela est d’autant plus important que, si nous ne parvenons pas à nous accorder sur ce qui distingue une bonne démocratie d’une mauvaise, comment pourrions-nous reconnaître les personnes ou les organisations qui agissent en faveur — ou au détriment — de la démocratie ? Le débat sur l’intelligence artificielle en est une illustration. « Les développeurs d’IA nous avaient promis qu’elle répandrait la vérité, renverserait les tyrannies et renforcerait les démocraties, mais elle fait exactement le contraire », explique Yuval Noah Harari.
Pour nous permettre de mieux comprendre ce qui constitue une bonne ou une mauvaise pratique démocratique, nous avons élaboré une hiérarchie des besoins démocratiques qui complète le cycle de la culture démocratique présenté ci-dessus. Ce n’est pas un mode d’emploi expliquant comment « réparer » la démocratie, car il n’existe pas de méthode unique. On peut plutôt le considérer comme un modèle permettant de clarifier l’objectif que l’on souhaite fixer pour la démocratie, quel que soit notre point de départ.
Graphique 15.4. Hiérarchie des besoins démocratiques
Copier le lien de Graphique 15.4. Hiérarchie des besoins démocratiques
À la base de la démocratie se trouve la confiance, puisque sans compréhension commune de la situation dans laquelle nous nous trouvons, il devient incroyablement difficile de décider comment nous voulons avancer ensemble en tant que société. Par exemple, si nous ne convenons pas que l’instabilité climatique est une menace qui doit être traitée, préserver notre sécurité devient une mission complexe.
La sécurité constitue un autre besoin de base essentiel. Les multiples crises qui traversent notre époque nourrissent un sentiment d’insécurité largement répandu, et la peur qui en résulte est peut-être le principal moteur des forces antidémocratiques. Par conséquent, toute innovation démocratique doit avoir comme objectif prioritaire de renforcer la capacité des pouvoirs publics et des institutions qui les entourent à neutraliser les risques majeurs qui pèsent sur la société.
Enfin, les citoyens ont aussi besoin de constater que la société est juste, que leurs actions comptent et sont appréciées, et que l’on demande des comptes aux personnes qui nuisent aux autres. Ils doivent avoir la possibilité de créer des communautés et de faire preuve de compassion afin de se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls et qu’ensemble, ils peuvent transformer considérablement leur avenir.
Lorsque tous ces éléments sont réunis, l’agentivité et l’empathie des citoyens s’alimentent mutuellement, et le cycle de la bonne démocratie s’amplifie, intégrant sans cesse de nouvelles personnes.
Heureusement, le mouvement en faveur de la bonne démocratie prend de l’ampleur. Les assemblées de citoyens en sont peut-être le meilleur exemple, et dirigeants comme militants promeuvent leur mise en œuvre et leur autonomisation. En 2020, nous avons contribué à organiser la première assemblée mondiale de citoyens pour la COP26 sur la base de ces principes fondateurs. Il s’agit désormais d’une institution permanente, lancée lors du Sommet de l’ONU pour l’avenir en septembre 2024.
L’amélioration de notre démocratie devrait être une recherche en constante évolution visant à explorer les limites du possible. Une recherche qui prendrait, de façon logique, différentes formes selon le lieu où elle se déroule, et qui s’appuierait tout autant sur les derniers progrès de l’intelligence artificielle que sur des traditions millénaires. Une recherche consciente de l’histoire riche et non linéaire de la démocratie au-delà de l’Occident, depuis les grandes assemblées ayant gouverné la Mésopotamie2 vers 1 500 avant Jésus-Christ jusqu’aux Sanghas et aux Ganas qui vivaient en Inde3 en 600 avant Jésus-Christ, en passant par le Buganda4 (en Ouganda) et par beaucoup d’autres exemples5.
Bien que les enjeux de la lutte pour la démocratie soient incroyablement élevés, d’une certaine manière, le chemin vers une bonne démocratie est simple et intemporel. L’emprunter suppose de satisfaire notre désir fondamental de sécurité et de liberté, tout en cultivant un sens de la communauté et en prenant soin les uns des autres et de la planète. Si notre démocratie actuelle n’y parvient pas, nous devons la transformer, sans quoi nous risquons de la perdre entièrement.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. Bandura, A. (1986), Social Foundations of Thought and Action: A Social Cognitive Theory, Englewood Cliffs, New Jersey.