Les syndicats doivent être considérés comme des piliers indispensables de la démocratie. Bien qu’ils constituent deux processus distincts, la démocratie politique et le dialogue social se renforcent mutuellement. À l’avenir, nous devrons unir nos forces afin de prouver qu’ils sont les outils les plus adaptés pour répondre aux besoins et aux aspirations des citoyens.
Veronica Nilsson, Secrétaire générale de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE, et David Acuña Millahueique, Président de la Centrale unie des travailleurs et des travailleuses (Chili)
Participation citoyenne au cycle de l'action publique
9. La démocratie dans le monde du travail et au-delà : le rôle des syndicats dans le renforcement de la participation citoyenne et de la confiance dans les institutions publiques
Copier le lien de 9. La démocratie dans le monde du travail et au-delà : le rôle des syndicats dans le renforcement de la participation citoyenne et de la confiance dans les institutions publiquesLe travail occupe une place centrale dans la vie des gens. Non seulement il constitue leur principale source de revenus, mais il a aussi une valeur collective, car il peut nourrir la cohésion sociale et donner aux citoyens un sentiment d’identité et d’appartenance ainsi qu’un but1. De nombreuses études ont permis de réfléchir à la façon dont les conditions de travail et les moyens d’expression sur le lieu de travail se répercutent sur la participation politique2.
Pourtant, aujourd’hui, le monde du travail est profondément fragmenté. Les mesures néolibérales ont fait augmenter la pauvreté au travail et engendré des formes d’emploi plus précaires, tandis que les grandes tendances comme la transformation numérique ou l’essor du travail de plateforme ont contribué à saper les formes traditionnelles de syndicalisme.
L’Enquête 2024 de l’OCDE sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques révèle que le bien-être économique et social est une préoccupation prioritaire pour les citoyens3. Ceux-ci sont 59 % à considérer l’inflation comme l’un des principaux problèmes de leur pays (préoccupation la plus fréquemment citée, et de loin), et 71 % à déclarer que les finances et le bien-être économique de leur ménage les inquiètent.
Il est important de prendre en considération cette inquiétude liée au bien-être si l’on veut expliquer la diminution de la confiance des citoyens dans les pouvoirs publics, ainsi que le taux étonnamment bas de personnes qui estiment que le système politique leur permet d’avoir leur mot à dire (30 % seulement des personnes interrogées dans les pays de l’OCDE). Il existe des preuves irréfutables démontrant que les inégalités sociales ont une influence directe sur la polarisation politique, l’abstention ou l’essor d’offres politiques populistes, simplistes et clivantes4.
Le dialogue social est trop rarement pris en considération dans le débat autour du renforcement de la démocratie et de la confiance dans les institutions publiques. Les syndicats sont des organisations démocratiques dans le cadre desquelles les travailleurs échangent et prennent part à des processus de négociations collectives concernant une large série de sujets importants pour eux-mêmes, pour la communauté locale et pour la société tout entière. Élément essentiel du tissu économique et social, les syndicats permettent de promouvoir l’inclusion sociale et de garantir des résultats plus équitables sur le marché du travail en représentant les intérêts des travailleurs en lien avec différents sujets tels que les salaires, les conditions de travail, l’égalité des genres ou la protection de l’environnement5.
Le dialogue social joue également un rôle clé pour dissiper le sentiment que les intérêts des entreprises prévalent sur les intérêts publics (ce qui est une conclusion majeure de l’Enquête de l’OCDE sur la confiance) et, plus important encore, pour favoriser la mobilisation et le développement d’une citoyenneté active.
La nature des syndicats, qui sont les plus grandes organisations fondées sur l’adhésion, en fait des entités adaptées pour soutenir les structures démocratiques et participatives d’une société6. Le syndicalisme a été déterminant pour de nombreuses transitions démocratiques au cours de l’histoire, dans des pays aussi différents que l’Afrique du Sud, l’Espagne et la Pologne. En particulier, les syndicats chiliens ont joué un rôle essentiel pour résister à la dictature militaire et rebâtir la démocratie7.
La relation positive de soutien mutuel entre la démocratie et les syndicats persiste aujourd’hui. Les pays considérés comme les plus démocratiques sont souvent ceux qui possèdent les systèmes de relations industrielles les plus solides, ainsi qu’une forte culture du dialogue social8. Aux États-Unis, le nombre de lois restrictives adoptées en matière de vote est bien inférieur dans les États où les gens sont très syndiqués que dans les autres. Et, au contraire, il a été prouvé que l’affaiblissement des syndicats (par l’adoption de lois sur le « droit au travail ») avait des effets politiques considérables à long terme, comme la diminution de la participation des électeurs et du nombre de candidats issus de la classe ouvrière9.
Pourtant, les droits des travailleurs à adhérer à un syndicat et à la négociation collective sont aujourd’hui attaqués, même dans les pays de l’OCDE. Selon l’Indice des droits dans le monde 2024 de la Confédération syndicale internationale, environ huit pays sur dix ont dénié aux travailleurs leur droit de négociation collective, et près de neuf sur dix ont violé le droit de grève.
Face à cette situation, les syndicats s’organisent pour accroître le nombre d’adhésions et répondre à la fragmentation du monde du travail. Ils prennent des mesures innovantes dans le monde entier pour atteindre les travailleurs les plus vulnérables, les jeunes, les travailleurs indépendants et du secteur informel, ainsi que ceux qui travaillent dans les nouveaux secteurs d’emploi10.
L’exemple du Chili met particulièrement en lumière l’importance des syndicats. La Central Unitaria de Trabajadores y Trabajadoras (Centrale unie des travailleurs et des travailleuses, CUT), organisation syndicale la plus représentative du pays, a pris part aux activités de toutes les plateformes démocratiquement établies pour la société civile dans le pays.
L’un des espaces de dialogue tripartite les plus importants est le Consejo Superior Laboral, qui permet aux principaux représentants des pouvoirs publics, des travailleurs et des entreprises de se rencontrer régulièrement. On peut considérer que cette enceinte offre un exemple réussi de dialogue et de négociation, propice à la conclusion d’accords majeurs pour l’élaboration de mesures publiques et sociales répondant aux principales préoccupations des citoyens, ainsi qu’à l’obtention d’un large soutien au sein de la société.
Dans le cadre de cette enceinte tripartite, la CUT a pu promouvoir des réformes essentielles qui ont provoqué des avancées telles que la plus grosse augmentation du salaire minimum de l’histoire du pays ou la loi relative à la semaine de travail de 40 heures. C’est également sur cette plateforme que la CUT a défendu avec succès la ratification de la Convention no 176 de l’OIT sur la sécurité et la santé dans les mines et de la Convention no 190 de l’OIT sur la violence et le harcèlement. Le dialogue au sein de ce conseil tripartite a permis l’un des changements culturels les plus importants dans le monde du travail, notamment en matière de lutte contre la violence sexiste, mis en œuvre grâce à la loi Karin, qui a constitué un tournant.
La mobilisation de la CUT montre que les syndicats doivent être considérés comme des piliers indispensables de la démocratie, car ils sont des acteurs à part de la démocratie participative qui répondent à certains des problèmes les plus urgents auxquels se heurtent les gens dans leur vie quotidienne. Bien qu’ils constituent deux processus distincts, la démocratie politique et le dialogue social se renforcent mutuellement. À l’avenir, nous devrons unir nos forces afin de prouver qu’ils sont les outils les plus adaptés pour répondre aux besoins et aux aspirations des citoyens.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. « Travailler pour bâtir un avenir meilleur », Commission mondiale sur l’avenir du travail, Bureau international du Travail, Genève, Organisation internationale du Travail (OIT), 2019.
← 2. Jian, G., & Jeffres, L. (2008). « Spanning the Boundaries of Work: Workplace Participation, Political Efficacy, and Political Involvement ». Communication Studies, 59(1), 35–50. https://doi.org/10.1080/10510970701849370 ; Geurkinkhttps B., Akkerman A., et Sluiter R., « Political Participation and Workplace Voice: The Spillover of Suppression by Supervisors », Political Studies, Volume 70, no 2, mai 2022, pages 327-347, Political Participation and Workplace Voice: The Spillover of Suppression by Supervisors.
← 3. OCDE (2024), Enquête de l’OCDE sur les déterminants de la confiance dans les institutions publiques – résultats 2024 : Instaurer la confiance dans un contexte complexe, Éditions OCDE, Paris, https://www.oecd.org/fr/publications/enquete-de-l-ocde-sur-les-determinants-de-la-confiance-dans-les-institutions-publiques-resultats-2024_80ddd09b-fr.html.
← 4. Voir par exemple Gabriel, Ricardo Duque, Klein, Mathias et Pessoa, Ana Sofia, « The Political Costs of Austerity » (1er juillet 2022), disponible à l’adresse : http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.4160971 ; et voir aussi Dani Rodrik, Annual Review of Economics, « Why Does Globalization Fuel Populism? Economics, Culture, and the Rise of Right-Wing Populism » (19 avril 2021), disponible à l’adresse : https://drodrik.scholar.harvard.edu/files/dani-rodrik/files/why_does_globalization_fuel_populism.pdf.
← 5. OCDE (2019), Negotiating Our Way Up: Collective Bargaining in a Changing World of Work, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/1fd2da34-en.
← 6. OCDE (2022), The Protection and Promotion of Civic Space: Strengthening Alignment with International Standards and Guidance, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/d234e975-en.
← 7. Los Desafíos del sindicalismo en los inicios del siglo XXI. P. Frías F., éditions CLACSO, avec le soutien de l’OIT et de l’Université centrale, Santiago, juin 2008.
← 8. OCDE (2022), Drivers of Trust in Public Institutions in Norway, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/81b01318-en, p. 111.
← 9. Economic Policy Institute, « Unions are not only good for workers, they’re good for communities and for democracy », 15 décembre 2021, disponible à l’adresse : https://files.epi.org/uploads/236748.pdf.
← 10. Journal International de Recherche sur le Travail, Volume 11, no 1-2 (2022), « Trade union revitalization: navigating uncertainty, change and resilience in the world of work ».