Ce chapitre clôture le rapport en examinant comment la croissance et la diffusion des activités spatiales créent des vulnérabilités systémiques qui nécessitent une attention particulière des pouvoirs publics. Il analyse plus en détail les risques liés à la durabilité orbitale, à la concentration du marché, aux chaînes d'approvisionnement et aux matériaux critiques, à la résilience des signaux satellitaires, ainsi qu'aux externalités environnementales liées à l'intensification des activités spatiales.
Panorama de l’économie spatiale 2026
4. Gérer les vulnérabilités, les relations de dépendance et les risques liés à la durabilité
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La dépendance croissante à l’égard des systèmes spatiaux crée de nouvelles vulnérabilités
Copier le lien de La dépendance croissante à l’égard des systèmes spatiaux crée de nouvelles vulnérabilitésLes systèmes spatiaux sont devenus essentiels au bon fonctionnement des économies modernes, des services publics et des infrastructures clés. Ils soutiennent les activités scientifiques, les communications, les activités de positionnement, de navigation et de synchronisation, les prévisions météorologiques, la gestion des catastrophes, les transports, l’agriculture, la finance et la défense. Plus la dépendance à leur égard est forte, plus les perturbations des infrastructures spatiales peuvent avoir des répercussions économiques et sociétales.
Les vulnérabilités examinées dans ce chapitre, du fait de leur diversité, ne doivent pas être traitées comme une catégorie unique de risque. Elles n’ont pas les mêmes causes ni les mêmes horizons temporels, ne touchent pas les mêmes acteurs et n’exigent pas les mêmes mesures de la part des pouvoirs publics. On peut les répartir en cinq catégories :
Les risques pour la sûreté et la durabilité, liés notamment à la congestion orbitale, aux risques de collision, aux débris spatiaux et aux possibilités d’utilisation à long terme de l’orbite terrestre basse.
Les risques de marché, qui sont notamment liés à la concentration des capacités de lancement, des infrastructures à l’échelle des constellations et des principaux services reposant sur des systèmes spatiaux, ce qui peut donner lieu à des dépendances stratégiques pour les pouvoirs publics, les entreprises et les usagers.
Les risques liés aux chaînes d’approvisionnement industrielles, notamment la dépendance à l’égard de composants spécialisés, de matériaux, de fournisseurs qualifiés et d’intrants critiques tels que les radio-isotopes.
Les risques pour la sécurité et la résilience, notamment les vulnérabilités numériques, le brouillage et le leurrage des signaux satellitaires, les interférences avec les services critiques, et la nécessité de mettre en place des dispositifs visant à garantir la continuité des opérations dans les secteurs en aval.
Les externalités des activités spatiales, parmi lesquelles leurs impacts sur l’astronomie, le ciel et l’environnement nocturnes, les environnements radioélectriques, les substances dangereuses et la haute atmosphère.
Plusieurs de ces risques gagnent en ampleur à mesure que l’activité spatiale se développe. L’environnement spatial est de plus en plus conflictuel, le brouillage et le leurrage des signaux de navigation par satellite suscitant des préoccupations dans les secteurs de l’aviation, du transport maritime et des télécommunications. Même si les enjeux de sécurité et de défense ne sont pas abordés de façon approfondie dans ce chapitre, les interférences malveillantes, les capacités à double usage et les tensions géopolitiques font partie du contexte dans lequel se joue la résilience des systèmes spatiaux civils et commerciaux.
D’autres pressions résultent d’effets plus larges des activités orbitales. Les grandes constellations peuvent avoir une incidence sur l’astronomie optique et la radioastronomie du fait des traînées de satellites et des interférences radioélectriques, et contribuer à la perte du ciel et de l’environnement nocturnes nécessaires aux activités scientifiques et à la biodiversité. Ces questions sont distinctes de celles qui concernent la gestion de la congestion orbitale et de la circulation spatiale, mais elles y sont liées. Les impacts sur l’atmosphère constituent aussi un problème émergent, car les rentrées atmosphériques de satellites et de fusées peuvent injecter des métaux et d’autres matériaux dans la haute atmosphère. On ne connaît pas encore précisément l’ampleur et les conséquences à long terme de tous ces phénomènes ; néanmoins, l’augmentation des lancements et des rentrées atmosphériques rend nécessaire de disposer de données plus solides et de prendre des mesures d’atténuation responsables.
Toutes ces vulnérabilités sont interdépendantes mais appellent des réponses différentes de la part des pouvoirs publics. Les débris orbitaux exigent des règles collectives, une coordination opérationnelle et un comportement responsable de la part des opérateurs. La concentration du marché rend indispensable de surveiller les dépendances, de faire des choix en matière de passation des marchés, et de promouvoir l’interopérabilité et la contestabilité. Les risques liés aux chaînes d’approvisionnement nécessitent la réalisation d’une cartographie détaillée, la diversification et l’accès à des intrants spécialisés. Enfin, les risques pesant sur la résilience des signaux requièrent des mesures de cybersécurité, de la redondance et une bonne préparation des usagers. Faire la distinction entre ces vulnérabilités permet d’identifier plus clairement les domaines dans lesquels une action publique à l’échelle nationale est nécessaire, une coopération internationale est indispensable et des données probantes plus solides sont encore requises.
Chacune de ces vulnérabilités est examinée tour à tour dans ce chapitre.
La congestion orbitale s’intensifie dans les orbites terrestres basses les plus prisées
Copier le lien de La congestion orbitale s’intensifie dans les orbites terrestres basses les plus priséesLa première catégorie de vulnérabilités concerne la sûreté et la viabilité à long terme des environnements orbitaux, une question traitée en profondeur dans les travaux de l’OCDE sur la durabilité des orbites terrestres (OCDE, 2022[1] ; 2024[2]). Les orbites terrestres basses sont de plus en plus encombrées, mais la congestion n’est pas répartie de manière égale. Les satellites actifs sont concentrés dans un nombre limité de bandes orbitales, en particulier celles qui offrent des conditions favorables en matière de latence, de couverture, d’exigences des missions et de conditions de freinage atmosphérique. Comme on l’a vu au chapitre 2, les enregistrements de constellations en orbite terrestre basse et de systèmes non géostationnaires sont les principaux moteurs de la demande actuelle et future de capacités en orbite. La concentration est particulièrement marquée entre 400 et 600 km d’altitude, les satellites de télécommunications y bénéficiant d’une faible latence et la population de débris existante y étant comparativement plus faible que dans certaines bandes orbitales plus élevées (Graphique 4.1).
La difficulté n’est donc pas seulement liée au nombre total de satellites, mais aussi à leur regroupement à des altitudes et dans des enveloppes orbitales spécifiques. Les conditions d’exploitation recherchées pour les satellites de télécommunications, les systèmes d’observation de la Terre et d’autres services fondés sur des constellations sont souvent similaires. Cela peut donner lieu à des exigences plus élevées en matière d’évitement des collisions, à des besoins accrus en matière de coordination du spectre et à une plus grande complexité opérationnelle, en particulier dans la mesure où plusieurs grandes constellations se développent simultanément (OCDE, 2022[1] ; 2024[2]).
Cette concentration de satellites actifs interagit également avec l’environnement formé par les débris. Les débris spatiaux désignent des objets non fonctionnels d’origine humaine, y compris des fragments, qui sont en orbite ou qui rentrent dans l’atmosphère1. Ils continuent de s’accumuler depuis le premier lancement en orbite effectué en 1957 et résultent d’opérations de routine, d’accidents, d’explosions et de collisions. La persistance des débris varie considérablement selon l’altitude. Comme le montre le Graphique 4.1, la population de débris située à plus de 700 km a peu évolué entre 2023 et 2025. À ces altitudes plus élevées, le déclin d’orbite naturel, à savoir le phénomène par lequel les objets perdent progressivement de l’altitude et finissent par brûler dans l’atmosphère, peut prendre des centaines, voire des milliers d’années. À des altitudes plus basses, le déclin est plus rapide et peut prendre des décennies, des mois, voire des jours, en fonction des conditions orbitales.
Graphique 4.1. Les satellites sont concentrés sur un petit nombre d’orbites
Copier le lien de Graphique 4.1. Les satellites sont concentrés sur un petit nombre d’orbitesRépartition des satellites et des débris dans les orbites terrestres basses, 2022 et 2025
Note : Dans ce graphique, les charges utiles désignent des objets spatiaux (par exemple, satellites, sondes spatiales) conçus pour remplir une fonction spécifique dans l’espace, à l’exclusion de la fonction de lancement. Les charges utiles manœuvrables sont généralement équipées d’un système de contrôle d’orbite (c’est-à-dire un système de propulsion).
Source : ESA (2026[3]) et (2023[4]), Annual Space Environment Report www.sdo.esoc.esa.int/environment_report/Space_Environment_Report_latest.pdf.
Les satellites manœuvrables peuvent permettre de réduire certains risques opérationnels grâce aux manœuvres d’évitement de collision et au dégagement de leurs orbites en fin de vie. Cette possibilité dépend toutefois de leur conception, des pratiques des opérateurs, de l’accès à des informations de suivi en temps utile et de l’efficacité de la coordination. Même dans les orbites plus basses où le déclin naturel est plus rapide, l’augmentation de la densité des satellites peut accroître la charge liée à l’évitement des collisions et engendrer de nouvelles difficultés opérationnelles et de gouvernance.
La population de débris spatiaux commence à s’auto-générer
Copier le lien de La population de débris spatiaux commence à s’auto-générerLa population de débris est importante et n’est que partiellement observable. Environ 45 860 objets sont suivis de façon régulière, tandis que les modèles estiment à environ 54 000 le nombre d’objets de plus de 10 cm, à 1.2 million le nombre d’objets de 1 à 10 cm et à 140 millions le nombre d’objets de 1 mm à 1 cm (ESA, 2026[3]). À des vitesses orbitales, les petits débris, même d’une taille inférieure au centimètre, peuvent endommager les engins spatiaux, et la plupart d’entre eux sont trop petits pour être suivis de manière opérationnelle.
D’après des simulations à long terme de l’Agence spatiale européenne, la population de débris pourrait commencer à s’auto-générer dans certaines régions orbitales : les collisions entre des objets existants peuvent créer de nouveaux débris, même sans que des lancements supplémentaires n’aient lieu. C’est ce qu’on appelle le syndrome de Kessler, qui a été décrit pour la première fois à la fin des années 1970. Dans le pire des scénarios, l’accumulation de débris dans certaines régions orbitales pourrait rendre celles-ci moins exploitables ou augmenter sensiblement les coûts opérationnels (Graphique 4.2).
Graphique 4.2. Des simulations à long terme laissent entrevoir une dynamique d’auto-génération des débris spatiaux
Copier le lien de Graphique 4.2. Des simulations à long terme laissent entrevoir une dynamique d’auto-génération des débris spatiauxNombre cumulé de collisions en orbite terrestre basse dans les scénarios simulés d’évolution à long terme de l’environnement spatial
Source : ESA (2026[3]), Annual Space Environment Report 2026 www.sdo.esoc.esa.int/environment_report/Space_Environment_Report_latest.pdf.
Les débris spatiaux affectent déjà les opérations. Depuis 1999, la Station spatiale internationale a effectué plus de 40 manœuvres d’évitement de débris avec son équipage à bord. Les grands opérateurs de constellation signalent également une augmentation rapide du nombre de manœuvres effectuées. SpaceX a indiqué que ses satellites Starlink avaient réalisé plus de 300 000 manœuvres d’évitement de collision en 2025, contre environ 200 000 en 2024, soit une hausse d’environ 50 % en un an. La publication de rapports comparables par les opérateurs reste limitée, ce qui rend difficile l’évaluation des contraintes opérationnelles et des tendances à l’échelle du système.
La réduction des débris ne se limite donc pas à l’application des règles d’élimination à l’issue des missions. Elle dépend de la fiabilité des satellites, de leur retrait de service en fin de vie, de la passivation des corps de fusées, de la coordination des manœuvres d’évitement des collisions, du partage de données, de l’enlèvement actif des débris et de l’harmonisation des normes internationales en matière de comportement responsable. Compte tenu de la diversité croissante des opérateurs, la transparence et les pratiques de déclaration communes revêtent de plus en plus d’importance.
La concentration du marché peut engendrer des dépendances stratégiques
Copier le lien de La concentration du marché peut engendrer des dépendances stratégiquesLa concentration du marché peut devenir un facteur de vulnérabilité lorsque les pouvoirs publics, les entreprises ou les usagers dépendent d’un petit nombre de prestataires de services auxquels il n’est pas possible de substituer rapidement une autre solution. L’accès à l’espace en est un exemple. Comme on l’a vu au chapitre 2, la participation aux activités spatiales s’est élargie considérablement : fin 2025, 109 pays avaient placé au moins un satellite en orbite, à la faveur de l’utilisation de nanosatellites cubiques, des lancements partagés à des fins commerciales et de l’accessibilité accrue des technologies satellitaires. La demande de services de lancement devrait également rester forte au cours de la prochaine décennie, tirée par des utilisateurs aussi bien institutionnels que commerciaux.
Cependant, l’expansion de la participation aux activités spatiales ne s’accompagne pas d’une diversification équivalente de l’offre de lancement. L’activité du secteur mondial du lancement a fortement augmenté entre 2020 et 2025, même si les estimations varient selon la façon dont on comptabilise les tentatives infructueuses et les vols d’essai. D’après une base couramment utilisée, l’activité de lancement orbital est passée de 114 tentatives en 2020 à environ 325 en 2025. Le nombre de prestataires actifs de services de lancement a également augmenté, pour dépasser 20 organisations (Tableau 4.1). Pour autant, l’offre effective de services de lancement, en particulier à haute cadence, demeure très concentrée. En 2025, SpaceX, China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), Rocket Lab et Roscosmos ont totalisé plus des quatre cinquièmes des lancements orbitaux, SpaceX représentant à lui seul environ la moitié du total mondial2.
Tableau 4.1. Le nombre de prestataires de services de lancement spatial augmente
Copier le lien de Tableau 4.1. Le nombre de prestataires de services de lancement spatial augmente|
2020 |
2025 |
|
|---|---|---|
|
Tentatives de lancement orbital |
114 |
325 |
|
Prestataires actifs de services de lancement |
16 |
25 |
|
Prestataires ayant effectué au moins trois lancements |
9 |
13 |
|
Part des lancements effectués par les quatre principaux prestataires |
~71 % |
~82 % |
Note : Un prestataire actif de services de lancement est une organisation ayant effectué au moins une tentative de lancement orbital au cours de l’année, y compris si la ou les tentatives en question ont été infructueuses. Les prestataires sont regroupés au niveau du service de lancement ou au niveau du système de lancement national en tant que de besoin ; les organisations qui mettent au point des lanceurs sans avoir effectué de tentative de lancement orbital pendant l’année sont exclues.
Source : Analyses de l’OCDE.
L’écart entre les capacités de lancement qu’on voit apparaître et les services de lancement disponibles à grande échelle a des répercussions en termes de concurrence, de résilience et d’accès garanti à l’espace. L’action publique devrait donc prendre en compte non seulement l’émergence de nouveaux systèmes de lancement et vols inauguraux, mais aussi la capacité des prestataires à maintenir des opérations fiables à grande échelle, la disponibilité de solutions de substitution valides pour les opérateurs de satellites, et les vulnérabilités potentielles associées à la dépendance à l’égard d’un nombre limité de prestataires de services de lancement à haute cadence.
La fabrication d’équipements spatiaux est de plus en plus exposée à des risques majeurs liés aux chaînes d’approvisionnement
Copier le lien de La fabrication d’équipements spatiaux est de plus en plus exposée à des risques majeurs liés aux chaînes d’approvisionnementLes chaînes d’approvisionnement pour la fabrication d’équipements spatiaux se caractérisent traditionnellement par de faibles volumes de production, de hauts niveaux de spécialisation et des exigences élevées en matière de qualifications. Les composants doivent souvent résister aux vibrations survenant lors des lancements, à des changements extrêmes de température, au vide et aux rayonnements. Les listes de fournisseurs qualifiés peuvent donc être limitées, et les remplacements peuvent prendre du temps du fait des exigences de sécurité, de fiabilité et de certification (OCDE, 2014[5] ; Altana, 2026[6]).
Des évolutions récentes pourraient accroître l’exposition à des risques liés aux chaînes d’approvisionnement. L’augmentation du nombre de lancements et des volumes de production accroît la demande d’équipements et de matières premières. Dans le même temps, les technologies utilisées pour les engins spatiaux et les lancements se renouvellent plus fréquemment et intègrent de plus en plus de technologies similaires à celles que l’on trouve sur les marchés de haute technologie terrestre. L’utilisation croissante de composants commerciaux sur étagère peut réduire les coûts, mais elle peut aussi exposer le secteur à une concurrence des industries de plus grande ampleur pour l’approvisionnement en intrants.
Les matériaux critiques et stratégiques suscitent des préoccupations particulières. Les systèmes spatiaux nécessitent des métaux, des minéraux, des gaz, du matériel électronique, des batteries, des instruments optiques, des cellules photovoltaïques et des alliages de structure spécialisés. Pour plusieurs des matériaux utilisés dans les systèmes spatiaux, la production est très concentrée, ce qui accroît l’exposition aux perturbations, aux restrictions à l’exportation ou aux goulets d’étranglement affectant certaines qualités de matériaux, certains composants ou certaines étapes de transformation (Graphique 4.3). Les systèmes spatiaux dépendent d’un large éventail de minéraux critiques utilisés pour les lanceurs, les engins spatiaux et les sous-systèmes reliés au sol. Les structures des lanceurs et des engins spatiaux, ainsi que leurs systèmes de propulsion et de contrôle thermique, utilisent des matériaux tels que le titane, l’aluminium, le nickel, le niobium, le molybdène, le rhénium et les métaux du groupe du platine, qui répondent à des exigences en matière de robustesse, de résistance à la chaleur et de performance dans des conditions de fonctionnement extrêmes. Les sous-systèmes électriques dépendent du gallium, du germanium, de l’indium et de l’argent pour les panneaux solaires à haut rendement, ainsi que du lithium, du nickel, du cobalt et du graphite pour les batteries. Le matériel électronique nécessite des composés à base de gallium et de germanium, des condensateurs au tantale, du tungstène, du hafnium et des gaz nobles. Les capteurs, les optiques et les systèmes de communication, y compris les détecteurs, les optiques infrarouges, les lasers et les antennes, utilisent le germanium, l’indium, le tellure et les terres rares. Dans l’ensemble, ces matériaux sont essentiels à la performance, à la fiabilité et à la résilience des systèmes spatiaux, mais ils exposent également le secteur à la concentration des chaînes d’approvisionnement, à la volatilité des prix et aux risques de dépendance stratégique.
Graphique 4.3. Besoins des systèmes spatiaux européens en matériaux stratégiques et critiques
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Source : D’après Maury-Micolier et al. (2022[7]), « Criticality assessment of the EU space systems’ supply chains », https://indico.esa.int/event/416/contributions/7279/attachments/4854/7549/20221011_CSID_criticality%20assessment%20space%20supply%20chain_vf%20(1).pdf.
Identifier les dépendances dans le secteur spatial requiert une cartographie détaillée des chaînes d’approvisionnement. Il existe de multiples façons de raffiner et de transformer une matière première, et les pénuries peuvent concerner des qualités, des sous-produits ou des composants spécifiques plutôt que la matière première elle-même (Carrara et al., 2023[8]). La petite taille du secteur spatial peut faciliter la constitution de stocks dans certains cas, mais elle peut aussi réduire le pouvoir d’achat et la visibilité par rapport à des secteurs industriels de plus grande taille. Des pénuries peuvent affecter des qualités très spécifiques (nickel et titane, par exemple) ou des sous-produits d’autres flux de production (germanium, gallium). La chaîne d’approvisionnement est complexe, et remplacer des produits peut prendre du temps et s’avérer difficile du fait des procédures de sécurité et de certification.
Le Graphique 4.3 présente une vue d’ensemble simplifiée des matériaux critiques et stratégiques nécessaires dans des systèmes spatiaux spécifiques, les éléments de chaque colonne étant classés de haut en bas en fonction du nombre d’intrants. À gauche, le phosphore, le titane, le cobalt, le lithium et les terres rares sont utilisés dans le plus grand nombre de systèmes. À droite, les alliages de structure, le matériel électronique et les batteries, les instruments optiques et les cellules photovoltaïques nécessitent la plus grande variété d’intrants critiques. Il convient de noter que cette liste ne tient pas compte de l’intensité d’utilisation des intrants ni des matériaux de substitution potentiels.
Pour 14 des 29 produits figurant sur la liste des produits critiques sélectionnés utilisés dans les activités manufacturières spatiales, à savoir des métaux, des minéraux et des gaz, une seule économie (le plus souvent la Chine) compte au moins pour les deux tiers de la production mondiale en 2025 (Graphique 4.4). Pour 16 produits, trois producteurs représentent 85 % de la production ou plus (USGS, 2026[9]). À première vue, les perspectives d’approvisionnement en minéraux à l’horizon 2035 montrent une réduction des déficits d’approvisionnement, le cuivre constituant une exception majeure (AIE, 2025[10]). Toutefois, s’agissant de la diversification, la croissance observée dans la production de minéraux critiques raffinés a été presque entièrement portée par les principaux producteurs, ce qui signifie que la concentration géographique des produits raffinés s’est accrue pour la quasi-totalité des minéraux critiques.
Graphique 4.4. Principaux producteurs de matériaux critiques et stratégiques destinés aux systèmes spatiaux en 2025
Copier le lien de Graphique 4.4. Principaux producteurs de matériaux critiques et stratégiques destinés aux systèmes spatiaux en 2025Part de la production mondiale
Note : Pour les colonnes en rouge, la Chine est le fournisseur principal. 1. Produit raffiné.
Source : Graphique élaboré à partir de données de l’USGS (2026[9]), Mineral Commodity Summaries 2026, https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2026/mcs2026.pdf.
Les radio-isotopes utilisés pour l’exploration spatiale sont par ailleurs en pénurie. Les systèmes à radio-isotope peuvent fournir de la chaleur ou de l’électricité de manière fiable lors des missions durant lesquelles l’énergie solaire est insuffisante ou indisponible. Cependant, sur les plus de 3 000 radio-isotopes connus, rares sont ceux qui conviennent à une utilisation dans le domaine spatial compte tenu de leur demi-vie, du type de rayonnement émis, de leur densité de puissance, de la forme à donner au combustible, de leur coût et de leur disponibilité (Conseil national de recherches, 2009[11] ; Dustin et Borrelli, 2021[12]). Seuls 22 radio-isotopes ont une demi-vie comprise entre 15 et 100 ans, ce qui correspond à la durée privilégiée aux fins des missions de la NASA (Conseil national de recherches, 2009[11]). Le plutonium 238 a été largement utilisé par les États-Unis, mais l’approvisionnement a diminué après la fermeture des installations de production datant de la guerre froide, les capacités n’ayant été reconstruites que récemment. La possibilité d’utiliser l’américium 241 en remplacement est actuellement étudiée en Europe et par certains acteurs commerciaux, d’autres radio-isotopes candidats présentant des limites du fait de leur demi-vie, des besoins de blindage et de conditions liées à la sûreté ou à la disponibilité (Oak Ridge National Laboratory, 2023[13]).
Dans leur étude comparative des radio-isotopes pouvant être utilisés pour le spatial, Dustin et Borelli (2021[12]) ont identifié l’américium 241 comme étant la meilleure alternative au plutonium 238. L’Inde a utilisé l’américium 241 dans le cadre de sa mission lunaire Chandrayaan-3. L’Agence spatiale européenne a elle aussi choisi de l’utiliser pour la mise au point de ses propres générateurs à radio-isotope. La start-up américaine Zeno utilise l’américium 241 pour mettre au point des générateurs à radio-isotope destinés à des applications commerciales dans le domaine spatial. L’américium 241 est moins onéreux et plus facilement disponible que le plutonium 238, car il peut être extrait des déchets de plutonium issus des activités nucléaires civiles. Sa demi-vie est beaucoup plus longue (432 ans contre 88 ans), ce qui peut constituer un inconvénient ou un avantage selon la durée de la mission. Enfin, il émet un rayonnement gamma plus intense, ce qui nécessite un blindage plus important, mais moins de neutrons. Le strontium 90 et le curium 244 sont d’autres candidats envisageables au regard de leur maturité technologique, de leur disponibilité, de leur sûreté et de leur puissance thermique, mais leur courte demi-vie (28 et 18 ans, respectivement) limite leurs possibilités d’application (Dustin et Borrelli, 2021[12]).
Les infrastructures, signaux et données spatiaux sont de plus en plus ciblés par des attaques malveillantes
Copier le lien de Les infrastructures, signaux et données spatiaux sont de plus en plus ciblés par des attaques malveillantesLes systèmes spatiaux sont conçus pour résister aux multiples contraintes liées au lancement ainsi qu’aux fluctuations extrêmes de température et aux rayonnements dans l’environnement spatial, et sont, dans une bien moindre mesure, protégés contre les collisions mineures avec des débris. Toutefois, ils sont généralement moins bien protégés contre les actes de malveillance. Les engins spatiaux civils suivent des trajectoires orbitales prévisibles et accessibles au public, et peuvent être détruits ou aveuglés par des armes antisatellites physiques (Froehlich, 2021[14]). Plusieurs économies ont démontré leurs capacités antisatellites ces dernières années, notamment la Chine, l’Inde, les États-Unis et la Russie.
En outre, les attaques électroniques telles que le brouillage et le leurrage des signaux peuvent interférer avec ceux à destination et en provenance d’un satellite, et ainsi perturber les opérations ou envoyer de faux signaux. Enfin, les systèmes au sol, les satellites ou les équipements des utilisateurs finaux peuvent tous être la cible de cyberattaques.
À mesure que les systèmes spatiaux gagnent en importance, le nombre d’incidents et leur impact potentiel augmentent également, comme l’illustrent différents exemples.
Dans le cadre de la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, une cyberattaque ciblant le réseau à haut débit fixe KA-SAT de la société Viasat a entraîné des pannes de réseau généralisées en Europe centrale et orientale le jour de l’invasion, l’attaque ayant mis hors service des milliers de modems communiquant avec le satellite géostationnaire KA-SAT. Le secteur public n’a pas été touché (Viasat, 2022[15]).
Selon l’Organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne (EUROCONTROL), le nombre de signalements d’interférences radioélectriques affectant le GNSS ayant touché le transport aérien européen est passé de 249 en 2021 à 5 624 en 2025, comme le montre le Graphique 4.5.
Graphique 4.5. Le trafic aérien européen est confronté à une menace croissante de brouillage et de leurrage des signaux GNSS
Copier le lien de Graphique 4.5. Le trafic aérien européen est confronté à une menace croissante de brouillage et de leurrage des signaux GNSSNombre de rapports d’information volontaires EUROCONTROL sur la gestion du trafic aérien relatifs à des cas d’interférences radio affectant le GNSS
Source : EUROCONTROL (2026[16]), « Performance review report 2025: an assessment of air traffic management in Europe », www.eurocontrol.int/sites/default/files/2026-03/eurocontrol-performance-review-report-2025.pdf.
L’intégrité de la chaîne d’approvisionnement en images satellitaires est également exposée à des risques d’attaques malveillantes. Plusieurs satellites d’observation de la Terre essentiels à la gestion des catastrophes nationales et mondiales envoient des signaux non authentifiés ou déchiffrables, ce qui expose les images à des attaques par piratage en vue d’un usage malveillant (Salkield et al., 2023[17]). Des données peuvent être intentionnellement interceptées ou manipulées lors de communications avec des stations au sol situées dans différentes zones géographiques, ce risque faisant l’objet d’une attention croissante en raison de son importance grandissante. Avec l’essor de la désinformation numérique, la confiance dans les données satellitaires peut être mise à mal par les images fausses, mal interprétées ou intentionnellement déformées. En 2025, par exemple, des images satellitaires hypertruquées ont été utilisées à plusieurs reprises pour exagérer l’effet des frappes militaires dans des conflits en cours.
Un dernier exemple concerne les vulnérabilités des infrastructures terrestres. En 2022, l’un des deux câbles sous-marins à fibres optiques reliant la station au sol SvalSat, située sur l’île du Svalbard, à la Norvège continentale a été endommagé, en conséquence de quoi l’une des plus grandes stations au sol commerciales de satellites au monde n’a pas pu bénéficier d’une redondance complète pendant 11 jours. SvalSat héberge plus de 150 antennes utilisées par des organisations spatiales publiques et privées et facilite d’importantes missions d’observation de la Terre et de météorologie, notamment Landsat et Copernicus. L’incident n’a pas été attribué à un acte de malveillance ; la cause reste indéterminée et les dommages causés aux câbles sous-marins peuvent également résulter de causes naturelles ou d’interférences accidentelles, causées notamment par des activités de pêche.
Conclusion et implications pour l’action publique
Copier le lien de Conclusion et implications pour l’action publiqueL’essor de l’économie spatiale ouvre d’importantes perspectives en matière d’innovation, de connectivité, de découvertes scientifiques et de services publics, mais fait aussi de la résilience, de la durabilité et de l’utilisation responsable des ressources orbitales des enjeux centraux pour l’action publique. Les vulnérabilités examinées dans ce chapitre se renforcent mutuellement. L’expansion des constellations accroît la demande de capacités en orbite et de coordination du trafic ; la concentration des services de lancement et de constellation peut créer des dépendances stratégiques ; les risques liés aux chaînes d’approvisionnement peuvent affecter le développement et le maintien de capacités critiques ; et les risques liés à l’environnement, à la sécurité et à la résilience des signaux peuvent saper la confiance dans les services reposant sur des systèmes spatiaux.
Ces vulnérabilités étant de nature variée, les pouvoirs publics doivent aussi prendre des mesures différenciées pour y remédier. La congestion orbitale et les débris exigent des règles collectives, une coordination opérationnelle, un partage des données et un comportement responsable de la part des opérateurs. La concentration du marché nécessite de surveiller les dépendances, de faire des choix en matière de marchés publics qui préservent la contestabilité et la résilience, et de promouvoir l’interopérabilité et les normes ouvertes lorsque c’est pertinent. Les risques liés aux chaînes d’approvisionnement requièrent la réalisation d’une cartographie détaillée, une diversification des fournisseurs et un accès sécurisé aux intrants spécialisés, notamment les matériaux critiques et les radio-isotopes. Les risques liés à la résilience des signaux et environnementaux nécessitent de consolider les données factuelles disponibles, l’état de préparation des usagers, la cybersécurité, les pratiques au service de l’atténuation et les dispositifs assurant la continuité des services critiques.
La résilience doit également être intégrée, non seulement dans la politique spatiale en elle-même, mais dans les nombreux secteurs en aval qui dépendent des infrastructures spatiales. Il faut notamment prévoir des plans d’urgence en cas de perturbation du GNSS et des communications, prendre des mesures visant à garantir la cybersécurité et la résilience des signaux, développer des capacités alternatives en tant que de besoin, et sensibiliser davantage les usagers tant aux avantages qu’aux limites des services reposant sur des systèmes spatiaux. Les pays continueront d’être en concurrence dans le domaine spatial, mais ils ont aussi un intérêt commun à préserver un accès sûr, durable et fiable à l’espace qui sera au service de l’économie, de la science et de la société.
Références
[10] AIE (2025), Global Critical Minerals Outlook 2025, Agence internationale de l’énergie, Paris, https://www.iea.org/reports/global-critical-minerals-outlook-2025.
[6] Altana (2026), Adversarial Dependencies Hidden Deep in U.S. Space Industrial Base Threaten Resilience and Readiness, page web, https://altana.ai/resources/space-industrial-base-resilience.
[8] Carrara, S. et al. (2023), Supply chain analysis and material demand forecast in strategic technologies and sectors in the EU - A foresight study, Office des publications de l’Union européenne, https://data.europa.eu/doi/10.2760/386650.
[11] Conseil national de recherches (2009), Radioisotope Power Systems: An Imperative for Maintaining US Leadership in Space Exploration, National Academies Press, Washington D.C., https://doi.org/10.17226/12653.
[12] Dustin, J. et R. Borrelli (2021), « Assessment of alternative radionuclides for use in a radioisotope thermoelectric generator », Nuclear Engineering and Design, vol. 385, p. 111475, https://doi.org/10.1016/j.nucengdes.2021.111475.
[3] ESA (2026), Annual Space Environment Report 2026, Agence spatiale européenne, https://www.sdo.esoc..esa.int/envrionment_report/Space_Environment_Report_latest.pdf.
[4] ESA (2023), Annual Space Environment Report 2023, Agence spatiale européenne, ESA Space Debris Office, https://www.sdo.esoc.esa.int/environment_report/Space_Environment_Report_latest.pdf.
[16] EUROCONTROL (2026), « Performance review report 2025: an assessment of air traffic management in Europe », Performance Review Commission, European Organisation for the Safety of Air Navigation (EUROCONTROL), https://www.eurocontrol.int/sites/default/files/2026-03/eurocontrol-performance-review-report-2025.pdf.
[14] Froehlich, A. (2021), « Attack on critical space infrastructures: a case of self-defence for the NATO alliance? », dans Legal Aspects of Space : NATO Perspectives, Legal Gazette, numéro 42, décembre, https://www.act.nato.int/application/files/5716/4032/2170/legal_gazette_42.pdf (consulté le 18 mars 2022).
[18] IADC (2007), IADC Space Debris Mitigation Guidelines, Inter-Agency Space Debris Coordination Committee.
[7] Maury-Micolier, T. et al. (2022), Criticality assessment of the EU space systems’ supply chains: Initial findings and identification of further data needs, Présentation lors des Journées de l’industrie spatiale propre de l’ESA, 11 octobre, https://indico.esa.int/event/416/contributions/7279/attachments/4854/7549/20221011_CSID_criticality%20assessment%20space%20supply%20chain_vf%20(1).pdf.
[13] Oak Ridge National Laboratory (2023), Pu-238 shipment quantity ’opens the tap’ for space missions, 15 septembre, communiqué de presse, https://www.ornl.gov/news/pu-238-shipment-quantity-opens-tap-space-missions.
[2] OCDE (2024), The Economics of Space Sustainability: Delivering Economic Evidence to Guide Government Action, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/b2257346-en.
[1] OCDE (2022), Earth’s Orbits at Risk: The Economics of Space Sustainability, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/16543990-en.
[5] OCDE (2014), The Space Economy at a Glance 2014, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/9789264217294-en.
[17] Salkield, E. et al. (2023), « Firefly: Spoofing Earth Observation Satellite Data through Radio Overshadowing », Proceedings 2023 Workshop on Security of Space and Satellite Systems, https://doi.org/10.14722/spacesec.2023.231879.
[9] USGS (2026), Mineral commodity summaries 2026, Version 1.3, United States Geological Survey, https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2026/mcs2026.pdf.
[15] Viasat (2022), KA-SAT Network cyber attack overview, page web, https://www.viasat.com/perspectives/corporate/2022/ka-sat-network-cyber-attack-overview/.
Notes
Copier le lien de Notes← 1. Le Comité de coordination inter-agences sur les débris spatiaux (Inter-Agency Space Debris Coordination Committee, IADC) définit les débris spatiaux comme « tous les objets d’origine humaine, y compris leurs fragments et éléments, en orbite terrestre ou rentrant dans l’atmosphère, qui ne sont pas fonctionnels » (IADC, 2007[18]).
← 2. Les prestataires actifs de services de lancement sont définis comme les organisations ayant effectué au moins une tentative de lancement orbital au cours de l’année, y compris si la ou les tentatives en question ont été infructueuses. Cette classification recouvre les entreprises commerciales, les organismes publics et les entreprises publiques. Aux termes de cette définition, les 25 prestataires actifs de services de lancement orbital recensés en 2025 sont les suivants : Arianespace, Blue Origin, China Academy of Science (CAS) Space Technology Co., Ltd., China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), China Rocket, ExPace, Firefly Aerospace, Galactic Energy, Gilmour Space Technologies, INNOSPACE, la force aérospatiale iranienne, iSpace (Interstellar Glory), Isar Aerospace, Israel Aerospace Industries, Indian Space Research Organisation (ISRO), l’Institut coréen de recherche aérospatiale (KARI), LandSpace, Mitsubishi Heavy Industries, Northrop Grumman, Orienspace, Rocket Lab, Roscosmos, Space Pioneer, SpaceX et United Launch Alliance (ULA).