Dans le prolongement de la capacité et : la volonté de résilience identifiée au Chapitre 1, ce chapitre donne voix à des communautés exposées à une fragilité élevée ou extrême, qui décrivent la façon dont elles, leur gouvernement et les parties prenantes trouvent des voies de sortie de la fragilité.
4. Points de vue sur la fragilité
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En bref
Copier le lien de En brefQuand les points de vue sur la fragilité convergent
La fragilité est un phénomène dynamique, qui évolue dans plusieurs dimensions : historique, politique, économique et sociale (le spectre de la fragilité). La résilience est l’objectif à atteindre. Pour y parvenir, il faut de la cohérence et des réformes, ainsi qu’un engagement de la part des acteurs tant locaux qu’extérieurs.
Les réformes qui fonctionnent et produisent des résultats positifs sont pilotées au niveau local, prises en main par les pays et rendues possibles par des financements conçus sur mesure et adaptables.
Une gestion prudente de la paix et une réflexion intégrée sur le développement permettent de progresser, y compris dans les contextes présentant des niveaux élevés de fragilité en matière de sécurité.
Les acteurs de la coopération pour le développement doivent s’adapter pour prendre la mesure de la variation et de l’évolution des besoins des jeunes, en particulier des jeunes femmes et des filles, dans des sociétés de plus en plus numériques.
Les interventions internationales fragmentées qui ne parviennent pas à résoudre les problèmes systémiques perpétuent la fragilité, mais les initiatives visant à lutter contre la fragilité climatique et environnementale laissent entrevoir la possibilité de renforcer la résilience à grande échelle.
Les conflits et la violence perturbent les économies, créent des incitations antagonistes et donnent naissance à de nouveaux centres économiques. Dans plusieurs contextes, des mesures innovantes permettent de trouver des moyens de renforcer la résilience face aux pressions auxquelles ils sont soumis.
Le secteur privé ne peut se développer en vase clos. La mise en place de réformes adaptées ouvre de nouvelles perspectives économiques, permet de mieux comprendre les risques et de s’y adapter, et justifie plus clairement les investissements.
Lorsqu’elle n’est pas traitée, la fragilité locale peut rapidement devenir un problème régional et international en raison de la violence, des déplacements forcés, de la pauvreté et des inégalités entre les genres qu’elle entraîne, alors que différentes sources de risque et de résilience se combinent d’une manière qui influe sur la stabilité et le développement.
Les réformes (comme la création de marges de manœuvre budgétaires) ont besoin de temps pour produire des résultats. La cohérence, l’engagement et la patience sont des caractéristiques essentielles que les acteurs de la coopération internationale doivent posséder pour soutenir le renforcement de la résilience.
Si des approches pragmatiques sont nécessaires, les valeurs constituent une composante centrale de la proposition du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE, en particulier en ce qui concerne les femmes et les filles, et ne doivent pas être compromises.
La résilience en tant que finalité : une approche à large spectre de la fragilité et de l’appropriation par les pays
Copier le lien de La résilience en tant que finalité : une approche à large spectre de la fragilité et de l’appropriation par les paysHelder da Costa, Secrétaire général, et Habib Ur Rehman Mayar, Secrétaire général adjoint (g7+)
La prévalence croissante de polycrises – comme conjonction de défis d’envergure mondiale – a des effets disproportionnés sur les pays touchés par un conflit qui étaient déjà en proie à des vulnérabilités importantes. Ces pays, qui sont souvent exposés à une fragilité extrême, sont les plus durement touchés par les crises en cascade, notamment l’extrême pauvreté, la faim et les déplacements de population. Dans ces contextes, les interventions ponctuelles, fragmentées et menées en aval ne sont guère parvenues à favoriser la résilience nécessaire pour faire face à de tels chocs et s’en relever. Le g7+ (Groupe des Sept Plus), qui réunit des gouvernements de nations touchées par un conflit, défend depuis de longues années l’idée que la résilience et la stabilité doivent être les objectifs ultimes des interventions humanitaires, de consolidation de la paix et de développement.
Sa vision prône un changement de paradigme pour considérer la fragilité non pas comme un état figé, mais comme un spectre dynamique. Le spectre de la fragilité offre un prisme nuancé, qui tient compte des défis interdépendants et en constante évolution qui se posent aux pays. En substance, cette conception de la fragilité renforce le principe d’appropriation par les pays, puisqu’elle fait valoir que les solutions durables doivent émaner des nations elles-mêmes.
Le spectre de la fragilité : abandonner les étiquettes
La fragilité est traditionnellement appréhendée à travers un prisme binaire classant les nations en deux catégories : « fragile » ou « stable ». Une telle rigidité simplifie à l’excès la nature complexe et évolutive de la fragilité, qui varie dans le temps et selon les secteurs. Le spectre de la fragilité conceptualisé par le g7+ (2013[1]) offre un cadre plus souple et plus réaliste, qui concorde avec les innovations introduites par l’OCDE dans le présent rapport. Les pays présentent des degrés divers de fragilité, déterminés par des facteurs historiques, politiques, économiques et sociaux. Certaines nations doivent faire face à des conflits qui perdurent et à l’effondrement de leurs institutions, tandis que d’autres sont confrontées à des difficultés localisées sur le plan économique ou de la gouvernance. L’approche fondée sur le spectre de la fragilité permet d’adapter les interventions de manière à s’attaquer à des facteurs de vulnérabilité spécifiques sans compromettre l’appropriation par les pays.
En considérant la fragilité comme un continuum, cette approche favorise également la concrétisation de l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix, qui permet de rapprocher les domaines, souvent cloisonnés, de l’action humanitaire immédiate, du développement à long terme et de la consolidation de la paix. Elle offre un cadre pour intégrer ces efforts en permettant l’adoption de stratégies plurisectorielles adaptées au contexte et qui se concentrent sur les causes profondes de la fragilité tout en renforçant les systèmes au service de la résilience et de l’autonomie. Au lieu de privilégier les solutions imposées de l’extérieur, ce prisme recentre l’attention sur l’autonomisation des pays, de manière à ce qu’ils puissent faire face aux défis uniques auxquels ils sont confrontés. En reconnaissant la fragilité comme un continuum dynamique, les interventions peuvent évoluer parallèlement aux réalités, à mesure que celles-ci changent, et ainsi favoriser la résilience de l’intérieur.
La résilience, objectif ultime
Dans ce cadre, la résilience est l’objectif ultime – un état permettant aux nations de résister aux crises, de s’en relever et de se transformer en conséquence. Les États résilients ne sont pas à l’abri des chocs, mais ils peuvent s’appuyer sur la solidité de leurs institutions, la cohésion sociale et leur capacité d’adaptation en matière économique pour y faire face efficacement. Ainsi, une catastrophe naturelle telle qu’une inondation sera loin d’avoir les mêmes effets dans la province de Baghlan, en Afghanistan, et dans la province espagnole de Valence. Si les deux régions risquent de subir des pertes de vies humaines, la durée et la gravité des conséquences socio-économiques seront très différentes. Ces disparités soulignent l’importance de renforcer la résilience en fonction des contextes.
Fort de l’expérience de pays du g7+ qui sont passés d’une situation de conflit à un état de stabilité, le Groupe aspire collectivement à des réformes mondiales des politiques publiques en adéquation avec les piliers suivants de la stabilité et du développement, tels qu’ils apparaissent dans les objectifs de consolidation de la paix et de renforcement de l’État du New Deal pour l’engagement dans les États fragiles (INCAF, 2012[2]) :
Cohésion sociale et réconciliation. Les guerres dans les États qui présentent une fragilité élevée laissent souvent de profondes fractures sociales. Ces fractures non résorbées alimentent souvent de nouveaux conflits, y compris des guerres par procuration. Il est essentiel de promouvoir la réconciliation, de favoriser le dialogue et de lutter contre les injustices historiques pour construire une paix durable et bâtir un capital social, prérequis d’un développement durable.
Institutions publiques inclusives et efficaces. La confiance des citoyens dans les institutions publiques est un élément fondamental pour renforcer la résilience. Des décennies de conflit érodent cette confiance, que seule une gouvernance compétente et inclusive peut permettre de rétablir. Le renforcement des institutions légitimes qui fournissent des services essentiels garantit la participation citoyenne aux processus de renforcement de l’État et favorise la stabilité.
Autonomie économique. La fragilité économique accentue la vulnérabilité, et la dépendance à l’égard de l’aide extérieure soumet souvent les États fragiles à une influence géopolitique indue. Les trajectoires de résilience doivent privilégier la réduction de la pauvreté, les moyens de subsistance durables et la diversification de l’économie afin de rompre les cycles de dépendance. Les investissements dans les infrastructures économiques de base sont essentiels pour parvenir à l’autonomie.
Adaptation climatique et environnementale. De nombreux pays touchés par un conflit se caractérisent par une vulnérabilité extrême aux effets du changement climatique. Les chocs induits par le climat exacerbent la fragilité existante, créant des cercles vicieux de vulnérabilité. Pourtant, ces pays reçoivent des niveaux de financement climatique relativement faibles par rapport aux contextes exposés à une fragilité moyenne à faible (Gulati et al., 2024[3]). Conscient de cette lacune, le g7+ a lancé un appel conjoint en faveur d’un accroissement du financement climatique et de l’intégration systématique de processus équitables. Il est essentiel d’intégrer la résilience climatique dans les stratégies nationales pour permettre aux États fragiles de résister aux chocs environnementaux (Dickie et Jessop, 2024[4]).
L’appropriation par les pays, fondement de la résilience
Le principe de l’appropriation par les pays, fondement du renforcement de la résilience, est au cœur de l’approche fondée sur le spectre de la fragilité. La résilience ne peut pas être imposée de l’extérieur ; elle nécessite le plein engagement et l’impulsion des parties prenantes nationales, y compris la population. L’appropriation par les pays permet aux nations d’élaborer des solutions locales adaptées à leur contexte et à leurs priorités, ce qui en garantit la légitimité et la durabilité.
Le g7+ souligne l’importance de nouer des partenariats internationaux qui respectent et renforcent l’appropriation par les pays. Les acteurs extérieurs devraient jouer un rôle de soutien, apportant ressources, expertise technique et solidarité, tout en permettant aux pays de mener leurs propres processus de développement. Cette approche inclusive renforce l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix dans la mesure où elle assure la cohérence et l’adéquation des efforts déployés dans ces domaines avec les priorités nationales.
Conclusion : un nouveau paradigme pour la résilience
L’approche fondée sur le spectre de la fragilité redéfinit la résilience, considérée à la fois comme un processus et comme un objectif final. En reconnaissant la fragilité comme un continuum dynamique et en privilégiant l’appropriation par les pays, elle offre un cadre qui permet d’apporter des réponses sur mesure et adaptées au contexte, donnant aux nations les moyens de surmonter leurs vulnérabilités. En outre, cette approche permet de concrétiser l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix, en favorisant la collaboration entre les secteurs et en créant des stratégies cohérentes qui répondent à la fois aux besoins immédiats et aux aspirations à long terme.
Comme le montre la présente contribution, à l’instar du reste de ce chapitre, la résilience est plus qu’une simple aspiration. Dans certains États exposés à des niveaux élevés de fragilité, il s’agit déjà d’une réalité porteuse de transformations, qui encourage l’espoir, ouvre des perspectives et favorise le développement durable au service des générations futures. Grâce à cette vision, les pays touchés par un conflit, en particulier, peuvent redéfinir leur trajectoire et devenir des nations résilientes capables de résister et de prospérer dans un contexte d’incertitude mondiale.
L’essor des communautés : harmoniser les approches en matière de développement et de paix grâce à des mesures transformatrices en faveur de l’équité pour remédier à la fragilité en Colombie
Copier le lien de L’essor des communautés : harmoniser les approches en matière de développement et de paix grâce à des mesures transformatrices en faveur de l’équité pour remédier à la fragilité en ColombieFrancia Márquez (Vice-présidente de la Colombie)
La présente contribution porte sur un projet en faveur du changement. En Colombie, les inégalités ont engendré de la pauvreté, un affaiblissement de la capacité industrielle, des fractures entre les territoires et au sein de la population, ainsi que des conflits armés prolongés. Le pays a créé le ministère de l’Égalité et de l’Équité pour une raison principale : comprendre et traiter la fragilité comme une conséquence des inégalités héritées de la colonisation et de leur reproduction.
La concentration des richesses se manifeste à différents niveaux, ce qui est aussi le cas des inégalités. Selon l’indice de Gini, la Colombie est le pays le plus inégalitaire de la région et le troisième pays le plus inégalitaire au monde, avec un coefficient de 0.54 en 2023 (Colombia National Administrative Department of Statistics, 2024[5]). Bien qu’il s’agisse d’un pays à revenu intermédiaire, 26 % de sa population sont en situation d’insécurité alimentaire. De plus, au cours de la dernière décennie, 50 % du budget national ont été investis dans la région des Andes, contre seulement 17 % dans la région du Pacifique et 4 % en Amazonie (National Planning Department, 2024[6]). Au niveau de la société, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes a diminué jusqu’à atteindre 6 %. Cependant, il s’élève à 58 % entre les hommes blancs et les femmes d’ascendance africaine, ce qui signifie que les écarts liés au genre et à l’origine ethnique ne sont pas traités avec la même efficacité.
Le ministère de l’Égalité et de l’Équité a été créé pour contribuer à l’avènement d’une paix totale en Colombie d’un point de vue structurel : il s’appuie sur un modèle opérationnel centré sur l’humain pour mener des interventions locales en appliquant des stratégies porteuses de transformations. Ce modèle suppose de mettre en œuvre des mesures transformatrices à l’échelon local et dans les communautés, selon les caractéristiques du territoire, de manière à ce que ces interventions complètent les changements structurels de l’ordre national qui s’imposent. Cela permet de faire en sorte que la vie des personnes et des communautés les plus touchées par les différentes inégalités et par leurs conséquences (comme la pauvreté et les conflits armés) connaisse déjà une transformation au moment où les changements structurels prennent forme. On trouvera ci-dessous certaines des mesures de transformation mises en œuvre dans différentes régions, qui apportent des changements concrets à court terme au niveau local.
Sécurité alimentaire
Le programme Faim « zéro » se concentre sur 10 sous-régions et sur 79 villes (sur 1 110) dans lesquelles l’insécurité alimentaire atteint des niveaux critiques. Ainsi, le taux d’insécurité alimentaire atteint 95 % dans les établissements informels situés à Carthagène, à Cúcuta, et dans des villes voisines de Bolivar et de Norte de Santander où la mise en œuvre du programme a débuté en 2024. À titre de comparaison, ce taux est de 26 % pour l’ensemble du pays.
Dans ces communautés, le ministère a concentré ses efforts sur la fourniture temporaire de nourriture et a pris des mesures transformatrices visant à renforcer les systèmes locaux de production alimentaire, par exemple en achetant les aliments à des producteurs locaux et en fournissant aux agriculteurs des biens de production pour leur permettre d’accroître et de maintenir leur production d’aliments traditionnels. Une autre mesure de transformation a pour objectif de renforcer les systèmes locaux d’approvisionnement alimentaire par la création de centres sous-régionaux d’approvisionnement alimentaire et la mise en relation des producteurs, des sociétés de transport et/ou des transporteurs et distributeurs locaux.
Même si ces mesures n’auront pas d’effet direct sur la majorité de la population, elles contribueront à améliorer la disponibilité des aliments sur les territoires concernés, en réduisant les prix et en facilitant l’accès des producteurs au marché.
Accès à l’eau et à l’assainissement
De la même façon, des mesures ont été prises pour combler les lacunes en matière d’accès à l’eau et à l’assainissement. Il faudrait 13 milliards de pesos colombiens pour éliminer les disparités dans l’accès à l’eau à l’échelle du pays. Les efforts concrets, notamment ceux visant à supprimer les obstacles bureaucratiques pour garantir la construction de systèmes d’approvisionnement en eau et d’assainissement de base dans les territoires exclus et marginalisés, se concentrent sur les projets d’infrastructure dans les villages, les centres de population et les petites villes, en particulier sur les côtes caraïbe et du Pacifique. À l’heure actuelle, 38 projets sont à différents stades de mise en œuvre, depuis la phase d’étude et de conception jusqu’à la conclusion de contrats de construction.
Les pouvoirs publics ont également élaboré une procédure spéciale visant à promouvoir l’égalité d’accès à l’eau, qui permet de réaliser en 60 jours l’évaluation préalable des projets d’eau et d’assainissement avant d’investir des ressources publiques, alors que le délai est habituellement de deux ans minimum. Nous avons également mis en œuvre des solutions non conventionnelles au sein des communautés dans les territoires où elles sont éloignées les unes des autres sur le plan géographique, notamment dans les régions de l’Amazonie et de l’Orénoque.
Solutions transformatrices et inclusives pour la jeunesse
En plus de Jóvenes en Paz (« Jeunes en paix »), programme phare de l’administration nationale destiné aux jeunes vulnérables, le ministère de l’Égalité et de l’Équité travaille à l’élaboration d’une stratégie locale pour le nord du département du Cauca, région du Pacifique. Dans le cadre du programme Jóvenes Guardianes de la Naturaleza (« Jeunes gardiens de la nature »), il est reconnu que les jeunes originaires de territoires exclus et marginalisés se voient contraints de quitter leur communauté s’ils souhaitent suivre des études supérieures ou poursuivre un projet de vie fondé sur l’innovation. Le programme, qui est mis en œuvre dans 13 villes du Cauca, vise à tirer parti des éléments suivants : 1) le lien unissant les jeunes à leur territoire ; 2) le solide tissu social existant dans ces communautés ; et 3) l’attachement à l’innovation productive qui contribue à la protection de l’environnement.
En particulier, le programme vise à renforcer la participation de 2 000 jeunes aux processus de l’économie circulaire, ce qui témoigne du pouvoir transformateur des liens sociaux et interpersonnels. Par exemple, alors que selon des études, 5.6 % seulement de la population colombienne font confiance aux inconnus, ce chiffre s’élève à 16 % chez les jeunes participant au programme. La confiance, en tant que facteur culturel, joue un rôle essentiel avéré dans la réussite des initiatives associatives. Non seulement elle est utile pour renforcer le pouvoir de transformation du programme, mais elle contribue également à déconstruire les préjugés racistes, de classe et liés à l’origine régionale qui existent quant aux capacités des communautés ethniques, paysannes et populaires, et en particulier de leurs jeunes.
Réduire les inégalités entre les genres
Le ministère de l’Égalité et de l’Équité met en œuvre des programmes pour lutter contre la violence fondée sur le genre et renforcer la participation des femmes à la vie politique et civique dans tout le pays. Puisque les inégalités liées à l’origine ethnique et au genre se recoupent, priorité est donnée aux mesures de promotion de l’autonomie économique des femmes dans les régions des côtes caraïbe et du Pacifique. Par exemple, les productrices de viche d’ascendance africaine vivant dans la région du Pacifique constituent une référence en matière de culture et de production en Colombie. En 2021, grâce à la loi 2158, le viche a été reconnu comme une boisson ancestrale traditionnelle faisant partie intégrante du patrimoine collectif des communautés noires d’ascendance africaine. L’application de cette loi sera gérée par le ministère des Cultures et des Savoirs, et le ministère de l’Égalité et de l’Équité renforcera les capacités de 300 unités de production ancestrales et traditionnelles appartenant à des fabricantes de viche dans le département du Cauca. Le projet s’inscrit dans une initiative plus large des pouvoirs publics visant à renforcer l’écosystème de production de viche dans la région du Pacifique, ainsi qu’à améliorer les canaux de distribution. Pour le ministère, soutenir cette activité est un moyen de reconnaître d’autres formes de production que celles gérées par les hommes et de faire progresser l’autonomie économique des femmes sur ce territoire.
Si ces mesures très concrètes et de portée locale peuvent ne pas sembler intéressantes d’un point de vue macroéconomique ou national, elles ciblent précisément les communautés qui ne bénéficient pas des effets des actions plus larges. Selon la théorie de l’action collective, transformer la vie des personnes et des communautés pour qui l’État ne représente qu’une présence militaire, voire est totalement absent, permet de poser les bases d’un changement structurel. C’est aussi l’occasion de construire une paix totale ancrée dans les conditions de vie de la population civile.
Un développement compliqué : évolution des risques et résilience au Bangladesh
Copier le lien de Un développement compliqué : évolution des risques et résilience au BangladeshNaomi Hossain (School of Oriental and African Studies)
Le soulèvement survenu en 2024 au Bangladesh, qui a fait tomber le puissant régime de la Ligue Awami, a donné un coup de projecteur sur les facteurs de fragilité du pays. Il a mis en évidence la façon dont l’extrême fragilité politique résultant de l’autoritarisme de la Ligue Awami, qui n’avait fait que se durcir au cours des 15 années précédentes, a renforcé la fragilité dans les dimensions économique, de la sécurité, et enfin sociétale, entraînant la mort de plus de mille manifestants et, en fin de compte, un bouleversement total de l’ordre public. Le régime de Sheikh Hasina s’est effondré en août 2024. Le mois suivant, des inondations ont provoqué de nouveaux dégâts à grande échelle, la destruction de maisons et de moyens de subsistance, et des dommages dont le montant s’est élevé à plusieurs milliards de dollars. L’administration nationale étant encore en déroute en raison de la chute du régime quelques semaines auparavant, les dispositifs d’intervention en cas de catastrophe ont été peu efficaces. En outre, la faible disponibilité des moyens de recours pour les personnes touchées a montré à quelle vitesse la fragilité politique pouvait entraver les capacités permettant de faire face à la fragilité écologique. Cette spirale descendante s’est enclenchée dans un pays qui était jusqu’alors considéré comme un exemple en matière de développement grâce à ses avancées vers un développement humain relativement inclusif et à ses réponses efficaces face aux effets de la crise climatique. La chute du régime prouve qu’il est nécessaire de protéger les droits civiques et politiques essentiels, qui constituent un garde-fou empêchant les pays de tomber dans une telle spirale de fragilité. Elle offre un exemple de la façon dont la fragilité politique s’entremêle avec d’autres formes de fragilité et finit par compromettre les avancées durement gagnées en matière de développement économique et social.
Le Bangladesh a connu une vague de soulèvement pendant six semaines, en juillet et en août 2024. Plus de 1 000 personnes ont perdu la vie, et des dizaines de milliers ont été gravement blessées lors de ce mouvement populaire mené par les étudiants (Deepto, 2024[7]). Sheikh Hasina a fui le pays le 5 août, après que le chef de l’armée a refusé de continuer à tirer sur les manifestants. Un gouvernement de transition non partisan a été instauré en quelques jours, et s’est vu confier la mission de lancer des réformes électorales et en matière de gouvernance et de rétablir une démocratie multipartite dans le pays.
La Ligue Awami était au pouvoir depuis 2009, année où elle a remporté une victoire écrasante dans une élection libre et équitable organisée sous l’égide d’un gouvernement intérimaire qui n’était lié à aucun parti. Les élections suivantes ne se sont pas déroulées dans les mêmes conditions de liberté et d’égalité : le principal parti d’opposition a boycotté deux scrutins, tandis que le parti au pouvoir en truquait la plupart, notamment le plus récent, en janvier 2024 (Riaz, 2023[8]). Au fil des années, les pouvoirs publics ont réduit l’espace accordé au débat pacifique, aux voix divergentes et au plaidoyer en matière d’action publique, en emprisonnant et criminalisant l’opposition et en réduisant au silence la société civile et les médias au moyen de menaces, de disparitions forcées et d’actes de violence explicites (Freedom House, 2023[9]). L’installation de la fragilité politique a été particulièrement marquée au cours des deux années précédant le soulèvement, avec une chute libre des indicateurs en matière de démocratie et de corruption. Dans ce contexte caractérisé par la censure et l’absence de liberté d’association, le régime s’est placé lui-même dans une position où il était incapable de gérer le conflit et la fragilité par d’autres moyens que la force et la menace de la force et il était prêt à utiliser la force parce que le gain. amassé à la suite d’années de capitalisme de connivence signifiait qu'il y avait beaucoup trop d'enjeux pour renoncer au pouvoir.
Le mouvement des étudiants réclamait initialement une réforme du système de quotas pour les emplois de fonctionnaires. La Bangladesh Chhatra League, à la solde du régime, y a répondu par une violence disproportionnée, dans une totale impunité et avec la protection des pouvoirs publics. D’autres étudiants ont pris part aux protestations, et des milliers de personnes se sont jointes à eux quand l’armée et la police ont reçu l’ordre de tirer sur les manifestants. La diffusion de vidéos terribles montrant le meurtre de manifestants non armés a choqué et galvanisé la population dans tout le pays. Une analyse préliminaire des données suggère que des manifestations ont eu lieu dans 25 % des sous-districts du Bangladesh, et il semble que des centaines de milliers de personnes se soient rassemblées dans les plus grandes villes. L’escalade d’une revendication particulière vers une contestation généralisée met aussi en lumière la manière dont les fragilités politiques empêchent le règlement pacifique des conflits sociaux. Dans ce cas, la brutalité impitoyable avec laquelle les meurtres ont été commis a révélé au grand public que le régime ne reculerait devant rien pour étouffer le mouvement.
Les mouvements étudiants s’étaient déjà heurtés à une répression forte et violente au cours des dernières années, mais ils n’avaient jamais pris une ampleur nationale avant le soulèvement de 2024. Cette fois, le mouvement a grossi et s’est propagé en raison d’un mécontentement plus large de la population lié à la crise du coût de la vie (Hassan et al., 2023[10]), en cours depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. L’inflation générale atteignait 10 %, avec une hausse des prix de l’alimentation et de l’énergie parfois beaucoup plus élevée. Bien que l’augmentation des prix des matières premières ait été principalement causée par des événements internationaux, elle était interprétée sous l’angle de la politique intérieure. De nombreuses personnes croyaient que la spéculation sur les matières premières motivée par de puissants intérêts commerciaux, avec la bénédiction des politiques, faisait augmenter les prix, et que les pouvoirs publics auraient dû agir pour répondre aux besoins essentiels de la population.
La spirale menant à la fragilité et au conflit trouve son origine directe dans l’échec de la démocratie du Bangladesh. Dans un contexte où la violence politique est habituelle et où les candidats malheureux des élections perdent tout, parfois au point de devoir quitter le pays, de risquer la prison ou pire, les personnes au pouvoir ont tout intérêt à y rester. Cela était encore plus vrai sous le régime de la Ligue Awami dirigé par Sheikh Hasina entre 2009 et 2024, car l’ordre politique se maintenait grâce à un capitalisme de connivence et à une corruption généralisée (Al Jazeera, 2024[11]) impliquant les grandes entreprises, l’armée et la police, la fonction publique et des membres choisis de la société civile, ainsi que des dirigeants politiques et des auxiliaires de terrain. Dans le cas du Bangladesh, la corruption et le conflit sont étroitement liés, l’une alimentant l’autre. Les effets nocifs de cette gouvernance antidémocratique ont progressivement contaminé d’autres domaines, provoquant une rupture avec le développement stable et relativement inclusif des années 90 et 2000. Sur la fin du régime de la Ligue Awami, on a assisté à un ralentissement des progrès et au déclin de certains indicateurs en matière de santé et d’éducation et d’autres indicateurs sociaux, dans une économie incapable de créer des emplois décents. Le contraste entre la croissance dynamique et l’apparente réussite du développement du pays, d’une part, et les vraies conditions de vie, en particulier la réduction des perspectives offertes à la jeunesse, de l’autre, a ouvert la voie au mouvement d’envergure ayant entraîné la chute du puissant régime au pouvoir.
De nouvelles révélations concernant le haut niveau de corruption et la crise bancaire expliquent comment un programme de développement apparemment efficace reposait en fait sur un pillage à grande échelle. Le Bangladesh possède à présent un gouvernement de transition non élu, dont les capacités sont limitées et qui jouit d’un faible soutien au sein de la fonction publique, des administrations locales, de certaines forces de sécurité favorables à l’ancien régime et d’une population rétive et inquiète, qui voudrait voir une résolution des crises et un retour à la démocratie. En parallèle, les troubles politiques se poursuivent, perturbant la vie quotidienne et les exportations, secteur économique phare du pays. L’actuel gouvernement de transition tente de rétablir l’ordre public, de mettre en place des réformes politiques et institutionnelles essentielles, concernant en particulier des aspects de la gouvernance comme le système électoral et la lutte contre la corruption, et d’organiser des élections libres et équitables. Cette mission aurait déjà de quoi intimider tout groupe non élu composé de responsables de la société civile et de technocrates. Elle devient encore plus colossale alors que l’inflation paralysante continue de peser sur une population qui, malgré la croissance élevée et le succès des modèles de développement du pays, reste proche du seuil de pauvreté et exposée au risque de tomber en dessous. En raison des fragilités croisées sur les plans économique, social, politique, écologique et de la sécurité, qui ont déstabilisé le Bangladesh à la fin de l’année 2024 et dont certaines résultent de l’action des puissances régionales et des conflits mondiaux, le pays mérite de bénéficier d’un soutien international robuste et d’une attention soutenue au cours des prochaines années. Le Bangladesh a de grandes chances de retrouver la voie de la démocratie et d’un développement inclusif réussi, mais il aura besoin d’aide, de direction et de responsabilité pour que ces chances deviennent réalité.
Genre et fragilité : il est temps de s’intéresser sérieusement aux espaces en ligne et aux technologies numériques
Copier le lien de Genre et fragilité : il est temps de s’intéresser sérieusement aux espaces en ligne et aux technologies numériquesDeqa Yasin (défenseure des droits humains et militante pour la justice sociale, Somalie)
L’OCDE reconnaît que les hommes et les femmes n’ont pas la même expérience de la fragilité. Entre autres facteurs, la conjugaison des inégalités entre les genres et de crises plus vastes expose souvent les femmes à un risque accru de violence sexuelle et de violence fondée sur le genre dans les contextes en proie à la fragilité. Nous savons par exemple que la violence sexuelle, émotionnelle et physique atteint des sommets après une catastrophe naturelle (Kaul et Valero, 2023, p. 25[12]) et que cette violence fait partie intégrante des conflits armés (Nations Unies, 2024, p. 4[13]). Ce constat se vérifie douloureusement dans mon pays, la Somalie, où la violence sexuelle et la violence fondée sur le genre constituent un phénomène endémique qui détruit des vies, alimente le conflit plus vaste que connaît le pays et entrave la capacité des femmes et des filles à contribuer pleinement au redressement national. Selon cinq des six indicateurs appliqués par le Cadre de l’OCDE sur la fragilité pour surveiller les risques et les facteurs de résilience en ce qui concerne les femmes et les filles, la Somalie présente une extrême fragilité. Lorsque j’ai été nommée ministre du Développement des femmes et des droits humains, en 2017, j’ai fait de la riposte à ces violences l’une de mes priorités absolues. Le 31 mai 2018, le Conseil des ministres a adopté unanimement le projet de loi de 2018 relatif aux crimes sexuels, élaboré sous ma direction, qui aurait instauré les premières protections juridiques ciblant spécialement la violence sexuelle et la violence fondée sur le genre, dont la Somalie avait un besoin urgent. Le projet de loi a été enterré en raison d’un angle mort majeur concernant à la fois la fragilité et les discussions sur les femmes, la paix et la sécurité, à savoir l’influence transnationale très concrète des espaces en ligne et des technologies numériques dans les contextes présentant un degré de fragilité élevé.
Le 15 septembre 2020, alors que le projet de loi était à l’étude au Parlement, les personnes à la tête de celui-ci ont faussement prétendu que l’initiative allait à l’encontre de l’islam et m’ont pointée du doigt en faisant référence au texte sous le nom de « projet de loi Deqa », comme s’il ne s’agissait pas d’un projet collectif approuvé par 22 ministres sous l’autorité du Premier ministre. Ces déclarations ont entraîné un torrent de violence et de désinformation en ligne, souvent du fait de la diaspora. Le même jour, un membre de la diaspora résidant aux Pays-Bas a publié une vidéo sur Facebook dans laquelle il appelait le groupe terroriste Al-Shabaab à m’exécuter en raison de mon rôle moteur dans la promotion du texte. La publication, qui a été partagée des centaines de fois, a déclenché une vague de menaces, d’abord en ligne puis hors ligne, contre moi-même, ma famille et d’autres défenseurs des droits. En raison de la large présence et de la forte influence de ce groupe, qui assassine régulièrement des personnes qui défendent les droits des femmes (Saferworld, 2023, p. 2[14]), ces menaces pourraient être mises à exécution facilement, à tout moment.
Pour faire comprendre que ce type de violence en ligne constitue une infraction et mettre en lumière les effets qu’elle produit hors ligne sur les femmes vivant dans des communautés exposées à la fragilité, j’ai décidé d’assigner en justice l’auteur de la vidéo virale aux Pays‑Bas. Si j’ai fini par gagner mon procès, la procédure a traîné pendant trois ans et le défendeur a été condamné à n’effectuer en tout et pour tout que quelques heures de travaux d’intérêt général, peine sans commune mesure avec les dommages infligés à moi-même et à l’ensemble des femmes somaliennes. J’ai également respecté la procédure de YouTube en effectuant un signalement détaillé vis-à-vis d’un autre youtubeur somalien qui avait lui aussi publié des menaces de mort à mon égard le 15 septembre 2020. Cette personne avait produit une vidéo sur le projet de loi de 2018 relatif aux crimes sexuels dans laquelle elle me traitait d’infidèle, allant jusqu’à publier une photo de moi à côté d’une image de croix chrétienne, ce qui équivaut à une condamnation à mort en Somalie. Après mon signalement, j’ai reçu une réponse automatique de YouTube m’informant que la plateforme était incapable de déterminer si le contenu concerné était diffamatoire, et qu’elle ne pouvait donc pas le supprimer, tout en m’invitant à tenter de régler les éventuels problèmes directement avec le créateur de ce contenu.
Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Après des déclarations interprétées comme étant favorables au projet de loi, Sadia Yasin Samatar, première vice-présidente du Parlement de Somalie, a été victime d’attaques en ligne semblables, qui émanaient en particulier de la diaspora. Les femmes membres de la diaspora ne sont pas non plus épargnées, comme le montre le cas d’Hanna Paranta, militante contre les violences fondées sur le genre vivant au Royaume‑Uni, qui a subi des tentatives d’assassinat et des attaques en ligne coordonnées grâce à la manipulation d’autres femmes de la diaspora (Mahmood, 2021[15]). Même si la violence en ligne fondée sur le genre est loin d’être systématiquement documentée en Somalie, les personnes ayant répondu à une enquête initiale restreinte menée auprès d’étudiants et d’étudiantes de l’enseignement supérieur du Pount ont indiqué que les femmes actives en politique constituaient souvent les cibles principales (Bareedo Platform, 2020[16]). Dans les contextes caractérisés par une extrême fragilité comme la Somalie, ces violences en ligne ont des conséquences particulièrement graves, surtout lorsqu’elles sont associées à des menaces contre la sécurité des personnes hors ligne. Les groupes armés très actifs sur les réseaux sociaux (Cox et al., 2018[17] ; Grobbelaar, 2022[18]) et responsables de violences hors ligne contre des personnes qui défendent les droits des femmes coordonnent ou exercent aussi des menaces en ligne, ce qui accroît le risque d’escalade menant à des attaques physiques. Les femmes vivant dans un contexte caractérisé par un degré de fragilité élevé ou extrême se heurtent également à un manque flagrant de responsabilité concernant la violence (en ligne), en raison de la faiblesse des institutions publiques et de l’état de droit, ainsi que de l’incapacité des architectures numériques à saisir les menaces fondées sur le genre et caractéristiques d’un contexte particulier exprimées en langue locale (Carlson et Rousselle, 2020[19] ; Iyer, Nyamwire et Nabulega, 2024[20]). Étant donné que de nombreux membres de populations déplacées participent activement aux débats politiques de leur pays d’origine grâce aux réseaux sociaux, ces menaces ont souvent un caractère transnational, d’où la difficulté à y répondre et à demander des comptes aux personnes qui les profèrent.
Quelles sont les implications de l’absence de responsabilité dans les médias sociaux et les espaces en ligne pour les efforts mondiaux en matière de fragilité ?
Ces évolutions ont d’importantes implications et appellent trois catégories de réponses. Premièrement, il faut s’intéresser sérieusement aux technologies numériques et aux espaces en ligne. Ce qui se produit en ligne a des conséquences très concrètes, en particulier dans les contextes présentant un degré de fragilité élevé ou extrême. Si les médias sociaux peuvent jouer un rôle déterminant dans l’autonomisation des mouvements en faveur des droits des femmes à tous les niveaux de la société, leur potentiel positif ne va pas se concrétiser tout seul. Il est nécessaire d’œuvrer activement pour garantir la sécurité des femmes dans les espaces en ligne, surtout de celles qui sont exposées aux niveaux de fragilité les plus élevés. Deuxièmement, le moment est venu pour les pays occidentaux de mettre de l’ordre dans leurs propres affaires. Les causes et les conséquences de la fragilité n’ont jamais été purement nationales. Avec l’essor des médias sociaux et des technologies numériques, l’idée que la fragilité existe simplement dans cet ailleurs lointain que sont les pays en développement doit être repensée de toute urgence. Dans mon cas, les lacunes de la législation des Pays-Bas sur les discours haineux et celles des procédures en vigueur dans des entreprises situées aux États-Unis ont empêché la mise en place de protections juridiques vitales pour les Somaliennes et ont pu faciliter la commission d’attaques contre des défenseures de droits. Si les causes de la violence sont transnationales, les réponses doivent l’être aussi. Il faut adopter des mesures publiques féministes au niveau national, et pas seulement dans le cadre de la politique étrangère, ce qui, en l’espèce, signifie améliorer la surveillance des menaces en ligne transnationales visant les femmes, en appliquant des normes juridiques communes appropriées pour garantir leur protection. Troisièmement, les responsables locaux doivent être véritablement et concrètement soutenus et autonomisés. Les changements en matière d’égalité des genres entraînent souvent une évolution radicale des rapports de pouvoir. Pour éviter le retour de bâton, il faut faire preuve de réalisme et d’humilité dans l’évaluation des risques et la définition des calendriers. Cela exige, et c’est un point important, de s’appuyer sur les initiatives pilotées à l’échelon local et de permettre aux organisations locales de femmes de guider les acteurs internationaux. En effet, elles connaissent le mieux la vie hors ligne et les comportements en ligne de la population locale, savent gérer ces environnements instables et sont au fait des risques liés à la commission d’actes répréhensibles.
Dialogue avec les Talibans : adopter une approche pragmatique fondée sur des principes pour obtenir la paix
Copier le lien de Dialogue avec les Talibans : adopter une approche pragmatique fondée sur des principes pour obtenir la paixMariam Safi (DROPS [Organization for Policy Research and Development Studies], Afghanistan)
En quoi consiste la conduite d’un dialogue fondé sur des principes avec les Talibans ? Le manque d’intégration entre développement et consolidation de la paix en Afghanistan pendant l’intervention internationale qui a duré de 2001 jusqu’à la prise de pouvoir des Talibans, en août 2021, a joué un rôle majeur dans la sécuritisation du développement et, à terme, dans l’instabilité du processus de démocratisation du pays. Le régime taliban étant désormais l’autorité de facto, il est devenu encore plus difficile d’envisager de conjuguer les efforts en matière de développement et de paix pour répondre aux besoins de la population afghane, en particulier des femmes et des filles. Cette difficulté résulte de plusieurs facteurs tels que la gouvernance oppressive des Talibans, leur mépris des obligations juridiques internationales contractées par l’Afghanistan et leurs violations flagrantes des droits humains et des droits des femmes. Dans le même temps, la réponse de la communauté internationale, qui s’inscrit dans une approche du dialogue qualifiée de « pragmatique », n’a fait que conforter les Talibans dans leur stratégie. La communauté internationale, à qui il a manqué la volonté ou la capacité politique d’utiliser son influence pour imposer une véritable évolution du régime, s’est montrée incapable de le faire changer de cap. De nombreux Afghans en sont venus à questionner le caractère constructif de son rôle dans leur pays, puisqu’elle semble renforcer le régime autoritaire des Talibans plutôt que de dialoguer avec lui pour promouvoir l’avènement d’un gouvernement représentatif, transparent et légitime qui tiendrait compte des aspirations de la population.
Depuis 2021, les Talibans ont adopté 122 décrets (United States Institute of Peace, 2024[21]), dont la plupart ciblent les droits fondamentaux et les libertés des femmes et des filles et ont pour conséquence concrète de les assigner à résidence (Feminist Majority Foundation, 2023[22]). Il en résulte que les femmes et les filles afghanes vivent aujourd’hui dans le contexte le plus oppressif du monde. Ces décrets ont été codifiés le 31 juillet 2024 dans le journal officiel de l’Émirat islamique d’Afghanistan, en vertu de la loi de promotion de la vertu et de prévention du vice (Shekhawat, 2024[23]). À l’heure actuelle, en Afghanistan, il est interdit aux femmes d’aller à l’école au-delà du niveau primaire et de travailler et de sortir de chez elles sans être accompagnées d’un parent masculin. Elles doivent également se voiler intégralement, visage compris, lorsqu’elles se trouvent en public ou avec des hommes qui ne sont pas des parents proches (Safi et Khan, 2024[24]). Autre disposition perturbante, la loi considère que la voix des femmes est une « partie intime » (aurat, en arabe) qu’on ne doit pas entendre en public, et elle leur interdit de chanter et de réciter des prières (Safi et Khan, 2024[24]).
Une enquête réalisée par l’Organization for Policy Research and Development Studies (DROPS) d’Afghanistan en janvier 2024 souligne la situation catastrophique qui règne dans le pays et révèle comment les femmes afghanes perçoivent leur cas personnel. Dans 24 provinces, 67 % des 3 640 femmes interrogées ont décrit les restrictions imposées par les Talibans comme une forme d’oppression et de domination systémiques des femmes et des filles (Bishnaw, 2024[25]). De plus, 61 % d’entre elles ont estimé que ces interdictions visaient à créer une société dans laquelle les femmes et les filles seraient soumises aux hommes, et 60 % étaient favorables à ce que les mesures mises en œuvre par les Talibans soient officiellement qualifiées d’« apartheid fondé sur le genre » par les Nations Unies (Sobat, 2024[26]). En décembre 2024, DROPS a mené une enquête auprès de 7 223 personnes dans 32 provinces pour évaluer les effets de la nouvelle loi de promotion de la vertu et de prévention du vice sur les femmes et les communautés auxquelles elles appartiennent. L’enquête a révélé que 55.59 % des personnes interrogées avaient observé une évolution négative des comportements au sein de leur communauté depuis l’adoption de la loi (Bishnaw, 2024). En outre, les Talibans font appliquer la législation dans les foyers par l’intermédiaire des hommes : 33.81 % des réponses indiquent que les autorités de facto garantissent la mise en œuvre de la loi grâce à l’enseignement dispensé aux membres masculins de la communauté dans les mosquées locales (Bishnaw, 2024). Cette approche ne fait que renforcer l’autorité des hommes sur les femmes, transformant profondément les rôles assignés à chaque genre et privant les femmes de l’autonomie qu’elles auraient pu conserver au sein de leur foyer.
Depuis 2021, les organisations de la société civile créées par des femmes afghanes réclament de plus en plus que cet apartheid fondé sur le genre soit considéré officiellement comme un crime contre l’humanité. Cette qualification juridique imposerait aux États des obligations plus contraignantes et leur donnerait les moyens de respecter leurs engagements internationaux en matière d’égalité des genres tout en demandant des comptes aux responsables de violations. Elle exigerait aussi une responsabilité accrue de la part de la communauté internationale, dont la stratégie reposant sur un prétendu « dialogue pragmatique » a eu peu d’effets, à part faciliter l’érosion des droits humains et de la gouvernance par les Talibans. Cette reconnaissance devrait être incontestable, en particulier maintenant que la Cour pénale internationale a annoncé, le 25 janvier, l’émission de mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada, chef suprême des Talibans, et Abdul Hakim Haqqani, président de la Cour suprême d’Afghanistan, pour avoir commis des crimes contre l’humanité, en particulier des persécutions fondées sur le genre (Abdelaziz et Kent, 2025[27]).
La communauté internationale s’est largement désintéressée de l’Afghanistan en raison des crises mondiales et de la lassitude née de deux décennies d’intervention. Toutefois, tant qu’il ne régnera pas une paix ancrée dans la gouvernance inclusive, l’égalité et la protection des droits humains, le pays sera incapable de réduire sa dépendance à l’égard de l’aide humanitaire ou d’emprunter le chemin vers un développement durable.
Les Afghanes n’ont eu de cesse d’appeler à mettre en œuvre un dialogue fondé sur des principes avec les Talibans. Selon elles, il s’agit d’une approche dont les piliers sont l’adhésion à la Charte des Nations Unies et le respect des droits des femmes (notamment la participation politique, la liberté d’expression et le droit de circuler librement). Mener un dialogue avec les Talibans sans ces garanties n’apporte aucun avantage à long terme, mais leur permet simplement de perpétuer l’apartheid fondé sur le genre. Il est essentiel d’intégrer le développement et la consolidation de la paix à l’aide de méthodes verticales et horizontales pour remettre l’Afghanistan sur la voie de la stabilité. En excluant la population de la prise de décision, ce qui sape encore davantage l’appropriation à l’échelon local, et en adoptant une stratégie descendante centrée sur les élites, les Talibans reproduisent les erreurs commises par la communauté internationale du temps de la République. Malgré cela, la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan n’a cessé de plaider en faveur d’un dialogue pragmatique avec les Talibans, en soutenant que défendre les droits des femmes pourrait provoquer un durcissement des restrictions et que la mise en œuvre d’un dialogue fondé sur des principes risquerait de faire quitter la table des négociations aux Talibans.
Si elle ne repose pas sur des principes, une approche pragmatique ne permettra pas de rétablir les Afghanes dans leurs droits, ni de promouvoir leur légitimité dans le pays. Tout processus politique structuré, comme la réunion de Doha organisée par les Nations Unies, doit se fonder sur des critères de référence étroitement liés aux droits humains, comme l’annulation des décrets violant les droits des femmes et des filles et l’arrêt des violences commises contre les personnes qui défendent les droits des femmes. Il est donc particulièrement urgent d’investir dans des dispositifs solides permettant d’évaluer les risques encourus par les Afghanes. La communauté internationale doit reconnaître que ces critères de référence ne sont pas négociables, comme l’ont exprimé les parties prenantes locales. Les voix des Afghanes et des acteurs de la société civile ne constituent pas des obstacles à la paix ; au contraire, il est essentiel de les écouter pour parvenir à un consensus politique légitime qui assure un équilibre entre les besoins liés à la paix et ceux relevant du développement, même sous un régime autoritaire.
Le coût des crises et des manifestations de fragilité : point de vue de l’une des millions de personnes déplacées du Venezuela
Copier le lien de Le coût des crises et des manifestations de fragilité : point de vue de l’une des millions de personnes déplacées du VenezuelaAna María Diez1 (présidente, Coalición por Venezuela)
Le Venezuela, qui était une nation riche en ressources, a connu un déclin sans précédent sur les plans socio-économique et politique au cours des dernières décennies. L’effondrement du pays a déclenché une crise humanitaire complexe et de grande ampleur, sans équivalent dans les Amériques depuis 50 ans. Elle s’est traduite par une hyperinflation galopante, par une pénurie de nourriture et de médicaments, par le déplacement forcé de près de huit millions de personnes et par une érosion considérable des institutions démocratiques – autant de problèmes qui ont des implications locales et internationales, alors que différentes sources de risque et de résilience se combinent pour influer sur la stabilité et le développement. La présente contribution décrit la manière dont les dimensions de la fragilité se manifestent dans la société vénézuélienne et sont vécues par les Vénézuéliens dans le cadre des crises actuelles.
Fragilité politique
La fragilité politique au Venezuela se traduit par l’érosion de l’état de droit, par la concentration du pouvoir entre les mains de quelques personnes et par l’absence de contre-pouvoirs. Elle a joué un rôle déterminant dans l’effondrement des institutions démocratiques et la détérioration de la qualité de vie des de la population. La manipulation des pouvoirs publics, dont l’indépendance n’est pas totale, l’altération de l’ordre constitutionnel et la restriction des libertés fondamentales ont sapé la confiance du public dans le système politique et entraîné une forte répression au sein de la société vénézuélienne. La situation politique provoquée par ces phénomènes a rendu difficile le dialogue à l’échelon national et a empêché de trouver des solutions de consensus aux problèmes du pays.
La militarisation du pouvoir a été un autre facteur majeur de fragilité politique au Venezuela. L’influence croissante exercée par les forces armées (qui se sont politisées alors que la Constitution l’interdisait) sur la vie politique et économique du pays a affaibli les institutions civiles et renforcé l’autoritarisme. La dépendance vis-à-vis de l’appareil étatique et le clientélisme politique ont servi d’instruments pour maintenir le contrôle social et garantir la loyauté des forces armées depuis l’époque d’Hugo Chávez, ce qui a engendré une profonde défiance envers les institutions et limité la possibilité d’assurer une transition démocratique.
La fragilité politique a eu des conséquences dévastatrices au Venezuela. La crise humanitaire, les déplacements massifs de population et la déstabilisation régionale ne sont que quelques-unes de ses manifestations les plus évidentes. En 2024, le régime vénézuélien a rompu les liens avec ses proches alliés dans la région, dont le Brésil, le Chili, la Colombie et le Mexique, ainsi qu’avec d’autres pays tels que l’Argentine, le Canada, le Costa Rica, l’Espagne, les États-Unis, le Panama, le Paraguay, le Pérou et la République dominicaine, et a menacé de cesser les relations avec d’autres pays encore. De plus, il a assiégé des bureaux diplomatiques dans le pays, notamment l’Ambassade d’Argentine, en leur refusant l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’électricité et en restreignant la liberté de circulation des demandeurs d’asile qui y avaient trouvé refuge, en violation de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques. Des tireurs embusqués ont même été positionnés dans des habitations à proximité pour accentuer la pression (Singer, 2024[28]). La perte de légitimité internationale du gouvernement vénézuélien a isolé le pays et entravé la coopération internationale. Pour surmonter cette crise, il est nécessaire de mettre en œuvre un processus de transition démocratique visant à rétablir l’état de droit, à promouvoir la réconciliation nationale et à garantir le respect des droits humains.
Autoritarisme et répression
La consolidation d’un régime dictatorial a donné lieu à des persécutions politiques, à la détention arbitraire d’opposants et à la restriction des libertés civiles, ce qui entre parfaitement dans la définition d’une dictature (Bobbio, 1998[29]). Des élections présidentielles se sont tenues le 28 juillet 2024 et même si le candidat Edmundo González Urrutia les a remportées avec 67 % des voix (BBC, 2024[30]), le régime de Nicolás Maduro a refusé de publier les résultats du vote et M. Maduro s’est proclamé lui-même vainqueur, ce qui a entraîné la répression des dissidents et des membres de la population exigeant que le résultat soit respecté. Les bulletins collectés par des milliers de citoyens témoignent de la victoire éclatante de M. González Urrutia ; ils sont actuellement sous la garde du Président du Panama après avoir été vérifiés par une dizaine de dirigeants de la région. À ce jour, le Venezuela compte environ 2 400 prisonniers politiques (Gaviña, 2023[31]), parmi lesquels on trouve des enfants et des personnes en situation de handicap ou atteintes de maladies graves qui sont privées d’accès aux soins médicaux. Plusieurs personnes détenues au sein de l’Helicoide, plus grand centre de torture du pays, sont décédées dans des circonstances mystérieuses, certaines présentant des signes évidents de torture (Gaviña, 2023[31]).
Affaiblissement des institutions
Le gouvernement a pris le contrôle du système judiciaire, du pouvoir législatif et des organismes électoraux, compromettant la séparation des pouvoirs et la transparence. Le pouvoir judiciaire, dirigé par le Bureau du procureur public, a été l’exécutant d’opérations commando visant à monter de toutes pièces des affaires politiques contre des opposants, des membres de la population, des défenseurs des droits humains et des travailleurs humanitaires, à les persécuter et à les emprisonner sous couvert d’actes de trahison ou de terrorisme sans leur offrir un véritable accès à la justice. Le Conseil électoral national, autre entité publique, a validé la réélection de Nicolás Maduro sans exiger aucune preuve et, en parallèle, a nommé des prétendus « juges de la paix » afin d’étendre son contrôle sur les futurs résultats électoraux au niveau local dans chaque secteur et chaque quartier du pays. Le pouvoir législatif a mis en œuvre de nombreuses lois visant à empêcher les organisations à but non lucratif de fonctionner, à contrôler l’action humanitaire et à menacer quiconque exprimerait publiquement son soutien aux sanctions économiques et diplomatiques contre le gouvernement, avec des peines pouvant aller jusqu’à 30 ans de prison.
Fragilité sociale
La crise sociale au Venezuela se caractérise par de profondes inégalités, par un taux de pauvreté élevé et par une crise humanitaire d’une ampleur inédite. Les principaux indicateurs de cette fragilité sont les suivants :
Insécurité alimentaire. Des millions de Vénézuéliens souffrent de la faim et de la malnutrition, situation qui est à l’origine d’une crise sanitaire sans précédent. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation a récemment fait savoir que 82 % de la population du pays vivaient dans la pauvreté, et 53 % dans l’extrême pauvreté (Nations Unies, 2024[32]). Les enfants et les personnes âgées sont les plus touchés, comme le montrent les cas de retards de croissance et l’aggravation de maladies telles que le diabète et le cancer (Sociedad Anticancerosa de Venezuela, 2024[33]).
Crise sanitaire. Le système de santé s’est effondré, entraînant une augmentation des maladies évitables et une diminution de l’espérance de vie. Dans un contexte de grave crise humanitaire, 88 % de la population dépendent d’un système de santé publique qui a perdu 80 % de ses capacités. Les quelques unités de transplantation et services spécialisés de lutte contre le cancer et de dialyse, entre autres, fonctionnent de façon épisodique et sont inaccessibles à la majorité des citoyens. La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) de l’Organisation des États américains a reçu 100 demandes de mesures conservatoires, et certains bénéficiaires sont décédés en attendant le traitement de leur cas (CEPAZ, 2024[34]). Les mesures conservatoires sont un mécanisme de protection de la CIDH qui lui permet de demander à un État de protéger une ou plusieurs personnes courant un risque grave et urgent de subir des préjudices irréparables.
Déplacements de masse. La crise a contraint des millions de Vénézuéliens à quitter le pays en quête de conditions de vie meilleures, ce qui a déclenché l’une des plus grosses crises migratoires de la région. Selon les données officielles obtenues par la Plateforme régionale de coordination inter-agences pour les réfugiés et les migrants du Venezuela, 7.8 millions de personnes ont dû émigrer (Inter-Agency Coordination Platform for Refugees and Migrants from Venezuela, 2024[35]). Coalición por Venezuela estime qu’au moins 8.1 millions de personnes ont quitté le pays, ce qui ferait de la crise au Venezuela la plus grande crise des réfugiés au monde n’ayant pas été provoquée par un conflit armé. En réponse à la répression brutale menée dans le pays à la suite des élections présidentielles, le nombre de franchissements de la frontière entre le Venezuela et le Brésil a été multiplié par cinq. L’Institut Delphos estime qu’au moins 10.4 millions de personnes se seront déplacées d’ici à la mi-2025 (CEPyG UCAB, 2024[36]).
Fragilité en matière de sécurité
La fragilité en matière de sécurité au Venezuela se traduit par une augmentation de la criminalité, de la violence et de l’insécurité de la population. Les principaux facteurs contribuant à cette situation sont les suivants :
Destructuration des forces de sécurité et présence de groupes armés illégaux. La police et les forces armées ont été utilisées à des fins politiques, ce qui a affaibli leur capacité de garantir la sécurité de la population, et la prolifération de groupes armés illégaux a créé un climat de violence et sapé l’état de droit. Ces deux évolutions ont été documentées dans les rapports du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, qui font état de crimes contre l’humanité (CEPyG UCAB, 2024[36]).
Trafic de drogues et d’armes. On a constaté une augmentation notable du trafic de drogues et d’armes, qui finance les groupes armés illégaux et déstabilise la région. Le trafic de drogues représente la principale activité illégale : selon les enquêtes menées par InSight Crime, le Venezuela, qui était un pays par lequel transitait la cocaïne, est devenu un pays de production (2024[37]). La présence de réseaux de traite et de trafic d’êtres humains s’est renforcée dans les zones les plus pauvres du pays depuis que ces réseaux ont été démantelés en France et en Espagne lors d’opérations récentes.
Fragilité environnementale
L’exploitation irrationnelle des ressources naturelles, la déforestation et la pollution ont aggravé la crise environnementale au Venezuela. La perte de biodiversité a provoqué la destruction des écosystèmes, en particulier l’extinction d’espèces endémiques, et a compromis la durabilité à long terme. Le Venezuela a vu disparaître son dernier glacier, ainsi que plus de sept millions d’hectares de couvert naturel, et l’exploitation minière illégale a mis en danger la biodiversité du parc national de Canaima, son parc le plus fragile qui abrite les plus vieilles montagnes du monde. Le projet d’arc minier de l’Orénoque, qui concerne une région de près de 112 000 kilomètres carrés, vise à exploiter des ressources minérales (principalement de l’or) et est responsable de l’empoisonnement et de la contamination par le mercure de rivières et de terres habitées par des communautés autochtones dans le sud du pays. Les dommages provoqués par l’extraction minière sont irréversibles.
Dans les zones côtières, la présence de corail appartenant à l’espèce envahissante Unomia stolonifera a provoqué la dévastation d’au moins 700 hectares de fonds marins et, si les autorités nationales l’ont détecté en 2011, aucun effort n’a été fait pour lutter contre sa propagation, qui a entraîné l’extinction d’espèces endémiques. Les archipels de Los Roques et de La Tortuga ont le statut de parc national et abritent certains des écosystèmes les plus fragiles du pays, mais ont néanmoins été partiellement dévastés pour permettre la construction de pistes d’atterrissage ou de demeures destinées à des généraux vénézuéliens de haut rang (Guerrero, 2024[38]). Selon le Libro Rojo de la Fauna Venezolana (« Livre rouge de la faune vénézuélienne »), au moins 288 espèces sont menacées au Venezuela, un pays parmi les plus « mégadivers » du monde (Libro rojo de especies amenazadas, 2020[39]).
Saper la résilience au service d’un coup d’État : comment les responsables du coup d’État au Niger ont affaibli la société civile afin de renforcer le contrôle militaire
Copier le lien de Saper la résilience au service d’un coup d’État : comment les responsables du coup d’État au Niger ont affaibli la société civile afin de renforcer le contrôle militaireLe coup d’État orchestré en juillet 2023 au Niger par des soldats de la garde présidentielle faisait suite à ceux ayant eu lieu au Mali (2020) et au Burkina Faso (2020 et 2022), et a exposé la société civile nigérienne à des risques élevés.2
Avant le coup d’État, malgré l’existence de contraintes réglementaires et le renforcement du contrôle des pouvoirs publics, des modifications avaient été proposées en vue de réviser la législation, promouvant un climat de dialogue modéré. La Présidence mettait l’accent sur le dialogue avec la société civile et les acteurs politiques, et s’efforçait d’améliorer les interactions grâce à des réunions régulières afin d’encourager la collaboration plutôt que le conflit. En dépit de ces efforts favorables au dialogue, certaines manifestations et initiatives de la société civile avaient été interdites, et les tentatives d’organisation de rassemblements par la société civile débouchaient souvent sur des arrestations. De plus, une révision des lois régissant les organisations non gouvernementales et les associations était en cours, dans l’objectif de renforcer le contrôle de l’État sur ces entités.
Le coup d’État a entraîné la suspension immédiate de la Constitution, la restriction des cadres juridiques fondamentaux applicables à la société civile et le rétablissement de dispositions juridiques strictes, notamment en matière de cybersécurité. À titre d’illustration, la loi relative à la cybercriminalité, qui avait été assouplie, a été rétablie dans sa version d’origine, ce qui a eu pour effet de limiter la liberté d’expression. Les autorités militaires ont rapidement interdit les manifestations publiques et ont arrêté les personnes qui tentaient d’en organiser. Le climat qui règne dans le pays depuis le coup d’État est décrit comme un climat de peur et d’intimidation dans lequel la liberté d’expression est très limitée. Le rétablissement de lois restrictives a renforcé le contrôle militaire sur les libertés d’association et d’expression.
Les organisations de la société civile poursuivent leurs activités autant qu’elles le peuvent malgré les limitations en vigueur. Toutefois, les manifestations restent interdites et l’action humanitaire est toujours soumise à des contrôles stricts, qui conditionnent notamment les déplacements à l’obtention d’une autorisation. La structure administrative décentralisée qui accordait une certaine autonomie aux communes a été réorganisée. Les maires et les responsables de conseils locaux ont été remplacés par des administrateurs délégués, dont la plupart appartiennent à l’armée, ce qui a consolidé le contrôle militaire sur différents niveaux de l’administration. Par ailleurs, des soldats ont été nommés à des postes à responsabilités dans plusieurs secteurs, transformant le fonctionnement de l’administration. Ces changements ont rigidifié les interactions entre la population et les pouvoirs publics, et la présence militaire a donné un nouveau visage à la vie civique et à la gouvernance au Niger.
Du point de vue des bailleurs et des partenaires internationaux, la rupture a été nette. À la suite du coup d’État, nombre de bailleurs ont suspendu leurs activités et pris leurs distances avec la société civile locale, et ont parfois découvert avec surprise que certaines organisations sur le terrain ne partageaient pas nécessairement leurs valeurs démocratiques. Les bailleurs, en particulier les pays occidentaux, se sont montrés hésitants, cherchant un équilibre entre la défense de leurs intérêts stratégiques dans la région et la nécessité de maintenir des relations avec la junte. Certains d’entre eux, qui n’avaient pas prévu le coup d’État et avaient encouragé le Niger à adopter une approche du développement uniquement axée sur la sécurité, ont été pris à leur propre piège. Ils se souciaient avant tout de leurs propres intérêts, qui ne concordaient pas forcément avec ceux de la société civile locale. En conséquence, un climat de méfiance s’est installé entre une partie de la société civile et les bailleurs, et le fossé s’est creusé entre eux.
Le coup d’État a également représenté un dilemme diplomatique, car les bailleurs ont tenté de conserver leur influence sans compromettre leurs valeurs ou encourager les tendances autoritaires de la junte. Des discours anti-impérialistes et souverainistes ont commencé à se faire entendre, qualifiant les relations avec les puissances occidentales de subordination. Dans l’ensemble, les mêmes acteurs occidentaux sont présents dans le pays, tout comme les Russes, qui continuent d’intervenir principalement dans le domaine de la sécurité plutôt que dans la fourniture d’un appui direct à la société civile. La Chine, quant à elle, met surtout l’accent sur la coopération économique. Ces partenariats restent tournés vers les pouvoirs publics, contrairement aux priorités des bailleurs occidentaux, qui englobent traditionnellement le soutien à la société civile et aux projets de développement.
L’évolution de l’économie politique au Soudan dans un contexte de conflit
Copier le lien de L’évolution de l’économie politique au Soudan dans un contexte de conflitYasir Zaidan (Université de Washington)
Le conflit en cours au Soudan a profondément transformé le paysage politique et économique du pays. Plus de 15 000 personnes ont été tuées, plus de 10 millions ont dû se déplacer et environ 15.8 millions, selon les estimations, ont besoin d’une aide humanitaire (International Rescue Committee, 2024[40]). L’OCDE classe le Soudan parmi les pays confrontés à une fragilité extrême, dans l’ensemble des six dimensions définies dans le Cadre multidimensionnel de l’OCDE sur la fragilité. Cette fragilité est particulièrement visible à Khartoum, centre économique et de production traditionnel du Soudan, qui a été dévasté par les Forces de soutien rapide depuis le début de la guerre, en avril 2023. Ces ravages ont entraîné un exode forcé des capitaux et de la main-d’œuvre qualifiée vers les États du nord et de l’est, où les transformations économiques prennent un caractère durable, notamment la croissance du secteur des services. Malgré l’instabilité croissante du Soudan et les conséquences catastrophiques du conflit armé, cette évolution révèle l’existence d’une structure économique en mutation qui pourrait être la clé d’un nouveau développement régional.
Face à l’ampleur et à l’horreur de la destruction, il est facile de passer à côté de la nouvelle dynamique de l’économie politique. La délocalisation des capitaux et du savoir-faire vers les régions moins meurtries a créé de nouvelles possibilités économiques, ce qui est une source d’espoir mais aussi d’obstacles majeurs. La présente contribution s’intéresse à la possibilité qui est offerte à la classe moyenne émergente d’être un moteur de transformation face aux graves difficultés du Soudan. L’épargne et les actifs de l’ancienne classe moyenne soudanaise ont fondu en raison du chaos régnant dans le pays, et la poursuite du conflit constitue une menace pour tout début de reprise. Alors que ces transformations pourraient poser les bases d’une réorganisation économique et politique, voire de la paix, seule une réponse équilibrée intégrant des interventions économiques, sociales et en matière de sécurité, et fondée sur une action publique efficace, garantira qu’elles durent dans le temps.
Déplacement des centres économiques et émergence possible d’une nouvelle classe moyenne
Le déplacement de professionnels et d’entrepreneurs à la recherche d’environnements plus sûrs hors de Khartoum a fait émerger de nouveaux pôles régionaux dans les régions du nord et de l’est du pays et a stimulé la croissance dans plusieurs domaines. Des aéroports sont entrés en activité à Port-Soudan, à Dongola et à Kassala pour répondre à l’augmentation des déplacements et de la demande en matière de fret. De nouveaux services, commerces de détail et petites entreprises apparaissent dans ces zones, favorisant potentiellement l’émergence d’une classe moyenne qui pourrait impulser les futurs changements économiques et sociaux.
La naissance de cette classe moyenne pourrait annoncer une évolution socio-économique majeure, mais son avenir reste incertain. L’actuelle classe moyenne a subi de grosses pertes en raison de la destruction de Khartoum, tant au niveau de son épargne, qui a été entamée, que de ses actifs, qui ont été pillés ou détruits. Toutefois, les entreprises qui déménagent à Port-Soudan et dans les États du nord commencent à rouvrir leurs filiales dans ces zones. Lors de ma récente visite au Soudan, en novembre 2024, j’ai constaté que les banques avaient repris leurs activités dans les zones les plus sûres et que les services bancaires en ligne, principalement via Bankak, application très populaire de la Bank of Khartoum, demeuraient résilients. Le siège des services de télécommunications a également été déplacé à Port-Soudan et ces services sont désormais pleinement opérationnels dans les zones sûres des États du nord et de l’est du pays. La demande inédite de logements a créé des possibilités en matière d’immobilier et de construction, ce qui profite aux régions accueillant beaucoup de personnes déplacées qui ne peuvent pas quitter le Soudan. Même si les pouvoirs publics ont l’intention de remplacer les billets de banque (en raison de la destruction par les Forces de soutien rapide de la banque centrale et des imprimeries produisant les billets), ces mesures ne suffiront pas à elles seules à soutenir la reprise économique. En l’absence de protection et de soutien adéquats, le développement de cette nouvelle base économique risque d’achopper avant de pouvoir contribuer au redressement du Soudan.
Interventions globales en faveur de la stabilité et de la croissance à long terme
La reprise du Soudan doit reposer sur une stratégie multidimensionnelle intégrant les dimensions économique, sociale et de sécurité. La façon dont des pays comme le Liban, le Libéria et le Rwanda se sont relevés après les conflits qui les ont touchés met en lumière, de manière différente, la nécessité d’intégrer ces dimensions pour atteindre une stabilité pérenne. L’économie politique de la reprise après une guerre suggère que, pour parvenir à une paix durable, il faut traiter les enjeux de sécurité tout en favorisant l’autonomisation économique et la cohésion sociale.
Interventions en matière de sécurité
La sécurité est un élément central de la stabilité du Soudan. En effet, il est impossible de mener des interventions environnementales, économiques et sociales fructueuses dans un environnement qui n’est pas sûr. Dans un premier temps, les efforts doivent se concentrer sur le rétablissement de la sécurité dans les zones accueillant des personnes déplacées et sur la stabilisation des zones en proie au conflit afin qu’il soit possible d’apporter une assistance immédiate et de créer les conditions d’une reprise plus large. L’instauration de zones sûres pour les personnes déplacées pourrait passer par la mise en place de couloirs de sécurité et l’incitation faite aux forces de sécurité de protéger les civils. La stabilisation des zones de guerre exige de conjuguer stratégie militaire et stratégie de consolidation de la paix pour garantir la fourniture d’une aide humanitaire aux populations locales et leur sécurité. Cet objectif de stabilité peut également être atteint en déployant des efforts en matière de sécurité au niveau local comme à une échelle plus vaste, même dans les zones en proie au conflit (Mukhopadhyay, 2014[41]). On peut citer l’exemple de l’hôpital Salam, situé au sud de Khartoum, qui continue de fournir des services vitaux et reçoit une aide médicale de Port-Soudan bien qu’il se trouve dans une zone contrôlée par les Forces de soutien rapide. La sécurité et la sûreté sont essentielles au développement économique et social, car l’instabilité fait échouer les interventions (Collier, 2007[42]). S’il sécurise certaines zones clés, le Soudan pourra prévenir les retombées du conflit, réduire les déplacements et poser les fondations de structures sociales et économiques résilientes.
Interventions économiques
Si l’on se place du point de vue de l’économie politique, les mesures d’action publique adoptées en matière d’économie après un conflit devraient contribuer à une croissance à large assise plutôt qu’enrichir les élites. Une solution (souvent négligée) consiste à privilégier les stratégies économiques équitables qui permettent d’autonomiser les acteurs locaux et de renforcer les capacités nationales (Berdal, 2009[43]). Au Soudan, cela peut supposer d’investir dans des projets d’infrastructures décentralisés soutenant les pôles régionaux émergents situés dans les régions du nord et de l’est. Il est essentiel de mettre en œuvre des projets de construction d’infrastructures telles que des voies ferrées, des aéroports et des autoroutes dans ces zones afin d’établir des liens entre les activités agricoles et celles des petites entreprises, qui se développent. Soutenir les petites et moyennes entreprises pourrait stimuler la création d’emplois et la résilience économique, renforçant ainsi la sécurité et la prospérité de ces zones. Comme le montre l’exemple de la reprise au Rwanda, l’assistance financière internationale favorise la résilience lorsqu’elle est gérée de façon stratégique. Dans le cas du Soudan, une combinaison de subventions, de prêts à faible taux d’intérêt et d’assistance technique pourrait contribuer à la reconstruction des infrastructures, au soutien à l’agriculture et à la diversification économique, à condition que les fonds soient gérés avec transparence et affectés à des projets qui bénéficient à l’ensemble de la population.
Interventions sociales
Atteindre la stabilité à long terme exige de surcroît de traiter les ramifications sociales d’un conflit prolongé, notamment la façon dont les institutions économiques et politiques influent sur la stabilité sociale (North, Wallis et Weingast, 2009[44]). Le Soudan a un besoin vital de mesures d’action publique promouvant la cohésion sociale, surtout au regard de la fragmentation causée par le conflit. Les programmes d’éducation et de soins de santé ciblant les disparités régionales jouent aussi un rôle fondamental pour garantir aux personnes déplacées un accès équitable aux services. Les programmes de santé contribuent non seulement à améliorer la qualité de vie de la population, mais aussi à réduire le mécontentement social qui alimente le conflit. Les initiatives portées par les communautés locales en matière de développement permettent d’autonomiser ces dernières et d’atténuer les tensions entre les différents groupes, comme on l’a constaté au Soudan du Sud et en Ouganda.
Réformes politiques et institutionnelles
Une reprise globale doit également reposer sur un soutien institutionnel en faveur de réformes de la gouvernance. La stratégie que Roland Paris (2024, p. 2168[45]) qualifie d’« institutionnalisation avant la libéralisation », consistant à garantir l’existence, lors de la phase de transition suivant un conflit, d’une administration publique fonctionnelle susceptible de déboucher, à terme, sur un système politique capable de gérer pacifiquement les conflits, semble pouvoir être adaptée au Soudan. Celui-ci devra s’attaquer aux causes profondes du conflit et faire face aux réalités de la nouvelle dynamique socio-économique. Les pouvoirs publics soudanais pourraient renforcer les institutions qui promeuvent la transparence, la responsabilité et l’équité du processus politique, répondant ainsi à des revendications anciennes. Adopter une approche décentralisée pourrait permettre d’autonomiser les administrations régionales et donc de remédier aux disparités entre les régions du pays. Si l’on veut renforcer la confiance dans l’État et sa crédibilité, il est essentiel de mettre en œuvre une action publique favorisant la participation de la population et la gouvernance inclusive.
Perspectives d’avenir : la nécessité d’une approche coordonnée
L’expérience d’autres pays ayant dû se relever après un conflit montre que le Soudan doit se doter d’une approche coordonnée. Compte tenu de l’émergence d’une économie du conflit, les interventions de sécurité doivent permettre la reprise de l’activité économique, et la mise en œuvre de politiques économiques inclusives peut contribuer à prévenir les inégalités qui nourrissent le conflit. Répondre aux besoins sociaux et garantir un accès équitable aux services permettra de renforcer la cohésion, ce qui favorisera un règlement politique durable du conflit. La stabilité future du Soudan et les accords politiques qu’il pourra conclure dépendent de ces interventions. En effet, la stabilité, le développement économique et la justice sociale sont indissociables.
Si le conflit au Soudan a entraîné des difficultés sans précédent, il a aussi transformé le pays en profondeur. Malgré les pertes de ressources et la menace que le conflit continue de représenter, l’évolution de l’économie politique offre une occasion de reconstruire le Soudan pour en faire une société résiliente et inclusive, capable de contribuer à la croissance et à la paix futures. L’adoption d’une stratégie conciliant interventions économiques, sociales et en matière de sécurité en vue de soutenir les nouveaux pôles économiques pourrait mettre le pays sur la voie de la stabilité.
Le défi du passage de la fragilité à la résilience : tour d’horizon de l’état de fragilité du Timor‑Leste
Copier le lien de Le défi du passage de la fragilité à la résilience : tour d’horizon de l’état de fragilité du Timor‑LesteJoao M. Saldanha3 (Joao Saldanha University)
Le Timor‑Leste appartient à un groupe relativement large de contextes caractérisés par une fragilité moyenne à élevée persistante due aux effets combinés d’une croissance économique instable, de l’émigration et du manque de cohésion politique et sociale (vulnérabilités au niveau de la gouvernance et tensions communautaires). L’une des causes principales de sa fragilité est sa forte dépendance à l’égard du Fonds pétrolier (Petroleum Fund), actuellement en baisse, pour financer le budget de l’État. Le changement climatique pourrait constituer une autre source de fragilité, le Timor‑Leste étant exposé aux catastrophes naturelles. En outre, l’émigration des jeunes vers l’étranger pourrait entraîner une fuite des compétences qui, à terme, sera contre-productive pour le développement du pays.
Informations clés sur la fragilité au Timor‑Leste
Dette
Le budget de l’État connaît une croissance exponentielle depuis 2008 ainsi qu’une hausse particulièrement marquée des transferts publics. Le Timor‑Leste compte sur son fonds souverain pour financer le budget de l’État tout en maintenant une dette publique et extérieure faible. Il n’a pas de dette souveraine intérieure. Cependant, ses recettes nationales étant en déclin, l’État a contracté des dettes extérieures pour financer ses infrastructures et ses programmes sociaux. Il a récemment arrêté (ou plutôt repoussé) trois plans d’endettement auprès de la Banque mondiale. Entre 2021 et 2022, la dette extérieure a augmenté de 3.98 %, passant de 278.6 millions USD, soit 14.0 % du PIB, à 289.7 millions USD, soit 15.2 % du PIB. En revanche, le ratio dette/PIB du Timor‑Leste étant relativement bas (il est trois fois moins élevé que celui de certains autres contextes et est descendu à 14.0 % en 2023), le pays n’est pas fragile du point de vue de l’endettement. Toutefois, sa forte dépendance à l’égard du Fonds pétrolier soulève des préoccupations. Les recettes publiques sont restées stables, à environ 15 % du PIB, depuis plus de deux décennies. La majeure partie de ces recettes proviennent de projets liés au budget de l’État. Le Fonds pétrolier, évalué à 18 millions USD en 2024, sera épuisé dans moins de dix ans, à moins que de nouveaux champs pétrolifères ne soient découverts et exploités au Timor-Leste. Cette situation accroît le degré de fragilité du pays.
Conflits et violence
Dans l’ensemble, le Timor‑Leste est stable. Le niveau de conflits et de violence est resté faible depuis la crise politique et militaire de 2006. Aussi le pays n’est-il pas considéré comme fragile du point de vue des conflits et de la violence. Cette crise de 2006, le dernier événement relativement important en date, a poussé plus de 200 000 personnes à fuir, a mis à l’épreuve les institutions démocratiques naissantes du Timor‑Leste indépendant et a entraîné une contraction de l’économie.
Droits des femmes et déséquilibre des pouvoirs
Au Timor‑Leste, les femmes ont peu de poids dans les prises de décision. Un exemple concerne l’accouchement, dont les circonstances sont souvent choisies par les beaux-parents plutôt que par la femme enceinte. D’un point de vue financier, les femmes dépendent des hommes et se trouvent donc en position d’infériorité lors de discussions avec ces derniers. En outre, elles sont généralement moins éduquées que les hommes, ce qui contribue au déséquilibre des pouvoirs. De même, il existe un écart de salaire entre les femmes et les hommes, même lorsqu’ils occupent des postes similaires. Enfin, conformément aux normes sociales actuelles, les employeurs préfèrent engager des hommes, car ils craignent que les femmes ne prennent un congé (jusqu’à trois mois, voire plus dans certains cas) après la naissance de leurs enfants. Des mesures sont en cours pour remédier au déséquilibre entre les genres.
Gouvernance
Le cadre institutionnel du Timor‑Leste repose sur quatre piliers : la présidence, le parlement national, le gouvernement et les tribunaux. Cette structure démocratique a déjà survécu à cinq épreuves, à savoir les grandes manifestations orchestrées par l’Église catholique en 2005, la crise politique et militaire de 2006, l’impasse politique de 2017 et 2018, et la pandémie de COVID-19. Ces événements n’ont pas affaibli le système démocratique. Les élections présidentielle et parlementaires, tenues respectivement en 2022 et 2023, ont stabilisé la situation, demeurée stable jusqu’à présent. Ainsi, la gouvernance s’améliore, bien que des questions subsistent en ce qui concerne la fourniture des services de base, qui pourrait devenir une cause de fragilité.
Économie politique
L’État domine l’économie politique du pays et, à travers le Fonds pétrolier, peut dicter presque toutes les activités au Timor‑Leste. Les marchés et le secteur privé fonctionnent, mais les prix des matériaux de construction ainsi que des biens de consommation et des services sont principalement déterminés par le budget de l’État. La demande sur le marché, issue de la consommation de biens et de services par les près de 1.4 million d’habitants, joue un rôle relativement faible dans la détermination des prix et le comportement économique global du pays. Les dépenses intérieures sont définies par des crédits budgétaires votés par le parlement et promulgués par le président. Les agences gouvernementales élaborent le projet de budget, qui est soumis au parlement pour approbation.
Une source de préoccupation réside dans l’importante fuite de capitaux due au fait que l’État dépense des sommes considérables pour importer des produits et services intermédiaires et finals. En conséquence, l’effet multiplicateur est faible, à environ 0.1, ce qui signifie que chaque 1.00 USD dépensé par le gouvernement génère seulement 0.10 USD dans l’économie, tandis que dans les pays à revenu élevé, l’effet multiplicateur se rapproche de 4.0. Par conséquent, si le Fonds pétrolier se tarit sans que le gouvernement ne trouve une autre source de revenus, une crise politique et économique pourrait éclater et devenir une cause de fragilité.
Corruption
Le score du Timor‑Leste sur l’Indice de perception de la corruption de Transparency International a augmenté de sept points au cours des cinq dernières années et de dix points au cours des onze dernières années. Cependant, la corruption persiste à différents niveaux du gouvernement par le biais de la majoration des prix. Les secteurs à risque sont les douanes, la passation des marchés, les travaux publics et la distribution de riz. Un niveau élevé de corruption peut retarder le développement économique. En moyenne, la croissance économique du Timor‑Leste au cours des deux dernières décennies a atteint seulement 1.8 %, un taux globalement trop faible pour réduire la pauvreté. La corruption contribue aussi à ce progrès médiocre. Ainsi, si le Fonds pétrolier se tarit sans être remplacé par d’autres fonds, la corruption pourrait devenir une cause supplémentaire de fragilité au Timor‑Leste à l’avenir.
Pauvreté et inégalité
Ces vingt dernières années, le taux de pauvreté est resté constamment élevé, à plus de 40 %, sans montrer de tendance à la baisse. Il est impossible de déterminer s’il a diminué ou s’il est resté élevé en 2024, car aucune enquête sur la pauvreté n’a été réalisée.
Pauvreté et croissance économique sont étroitement liées : une augmentation de 1.0 % du revenu peut réduire le taux de pauvreté de 1.1 % en moyenne. Ce chiffre dépend du seuil de pauvreté retenu, du niveau d’inégalité dans le pays et de l’emplacement géographique (Asie de l’Est et Pacifique, Afrique, Amérique latine ou Europe orientale). Le gouvernement timorais a lancé plusieurs initiatives visant à atténuer la pauvreté, notamment des transferts monétaires et des programmes de soutien en nature. Cependant, ils ne sont, pour le moment, guère efficaces : aucun recul significatif du niveau de pauvreté n’a été constaté.
Fragilité climatique et environnementale
Le Timor‑Leste est vulnérable aux catastrophes naturelles et aux effets du changement climatique. Par exemple, le 4 avril 2021, le cyclone tropical Seroja a causé des dommages importants : des pluies torrentielles ont détruit des routes, des habitations et divers biens dans différentes villes à travers le pays. Il a également entraîné une contraction de l’économie, la destruction de rizières et des distorsions au sein de la chaîne d’approvisionnement dans de nombreuses villes. Le changement climatique et l’environnement étant des sources majeures de la fragilité au Timor‑Leste, une attention particulière doit être accordée à ces domaines dès maintenant et à l’avenir.
Migration et déplacement forcé
En ce qui concerne le taux de migration à vie au sein du Timor‑Leste, les populations de toutes les communes à l’exception de Dili sont en déclin. La diminution la plus importante a été constatée à Viqueque, qui a perdu plus de 20 % de sa population. En revanche, à Dili, le nombre d’habitants a augmenté de 36.9 %. Au total, la migration à vie interne nette du Timor‑Leste est nulle, c’est-à-dire qu’il n’y a ni perte ni gain de population. Toutefois, la ventilation par commune des mouvements de population montre des différences marquées au sein du pays. Dili, la capitale, reçoit des migrants internes depuis tous les autres bourgs et villes du Timor‑Leste. La migration externe est principalement caractérisée par l’exode des jeunes vers d’autres pays, une tendance qui a débuté lors de la crise de 2006 et qui continue à ce jour. Initialement, les jeunes émigraient généralement en Irlande et au Royaume‑Uni en passant par le Portugal pour chercher un emploi et d’autres opportunités. Depuis peu, les migrants se rendent plutôt en Australie et en Corée, ces deux pays ayant ouvert leurs frontières aux travailleurs timorais non qualifiés. L’émigration devrait se poursuivre, les emplois et les opportunités étant limités au Timor‑Leste. Cette tendance pourrait devenir une cause de fragilité, car elle entraîne une fuite des compétences.
Aperçu de la concurrence entre les bailleurs
Les fournisseurs de coopération pour le développement jouent un rôle essentiel dans la reconstruction et le développement du Timor‑Leste depuis sa destruction en 1999. Les dépenses principales des bailleurs ont été enregistrées entre 1999 et 2005, durant les premières années de la reconstruction du pays, puis pendant la période de transition sous l’administration des Nations Unies, avant que les recettes pétrolières et gazières provenant de l’exploitation de la mer de Timor ne commencent à alimenter le Fonds pétrolier nouvellement créé. Mis à part quelques divergences mineures, les bailleurs et le gouvernement ont entretenu de bonnes relations au cours des 25 dernières années. Par conséquent, l’engagement des bailleurs ne représente pas une source de fragilité au Timor‑Leste, d’autant plus que le volume de l’aide s’est stabilisé à environ 200 millions USD par an depuis 2008.
Géopolitique et politiques régionales
Si le Timor‑Leste entretient des relations délicates avec le monde extérieur, il a su maintenir de bons rapports avec ses grands voisins, l’Australie et l’Indonésie, et avec les grandes puissances, à savoir la Chine, l’Union européenne et les États‑Unis. L’Australie et le Timor‑Leste ont signé un traité permanent portant sur leur frontière maritime, et des négociations sont en cours pour l’exploitation du gisement de gaz Greater Sunrise, qui pourrait à l’avenir générer des revenus importants pour le Timor‑Leste. Des différends résiduels persistent entre le Timor‑Leste et l’Indonésie, et bien qu’ils ne soient pas de première importance, il pourrait devenir nécessaire de les régler. Les rapports avec l’Indonésie sont cordiaux depuis la réconciliation, et celle-ci est l’un des principaux défenseurs de l’adhésion du Timor-Leste à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). L’adhésion imminente du Timor‑Leste à l’ASEAN permettra également de consolider ses relations avec les principales puissances mondiales et avec ses voisins directs. Néanmoins, il devra malgré tout continuer d’améliorer ses rapports avec les grandes puissances afin de régler des problèmes géopolitiques, car ceux-ci pourraient devenir des sources de tensions si les grandes puissances, et plus particulièrement la Chine et les États‑Unis, entrent en conflit. Il reste à espérer que le Timor‑Leste saura contribuer à dissiper ces tensions en maintenant de bonnes relations avec ces deux pays ainsi qu’avec l’Australie et l’Indonésie, ses voisins directs.
Implications de la fragilité en termes de valeur
Le profil de fragilité du Timor‑Leste n’a pas changé ces dernières années. Pour que le pays franchisse définitivement le cap d’un développement plus durable et de la paix, il sera essentiel de remédier aux vecteurs et aux sources de fragilité identifiés dans cet article. Des finances publiques à la préparation aux situations d’urgences, en passant par l’éducation et la consolidation de la paix, le Timor‑Leste aura besoin d’un soutien adapté et durable pour renforcer sa résilience et sécuriser son avenir.
Agir sur la fragilité multidimensionnelle de la Somalie à l’aide de politiques et d’actions macroéconomiques
Copier le lien de Agir sur la fragilité multidimensionnelle de la Somalie à l’aide de politiques et d’actions macroéconomiquesBihi Iman Egeh, ministre des Finances de la République fédérale de Somalie
La Somalie a été confrontée à l’un des conflits les plus difficiles et les plus longs de l’histoire moderne, et nous commençons seulement aujourd’hui à nous en remettre complètement. Notre pays a basculé dans une guerre civile en 1991, et le premier gouvernement reconnu à l’international a été instauré en septembre 2012, lorsque le président actuel, Hassan Cheikh Mohamoud, a été élu pour son premier mandat. Malgré tout, après seulement 13 ans, la Somalie est un exemple de réforme, de résilience et d’espoir.
Pendant près d’une décennie, la Somalie a appliqué des réformes budgétaires et socioéconomiques rigoureuses grâce auxquelles elle a pu remplir 90 critères clés imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et d’autres acteurs, notamment la Banque mondiale et l’Union européenne. Elle a ainsi obtenu un allègement de sa dette au titre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (Initiative PPTE) en décembre 2023, dès sa première tentative. L’avantage le plus important dont a bénéficié la Somalie après avoir atteint le point d’achèvement de l’Initiative PPTE est une réduction du service de la dette de 4.5 milliards USD, annulant une partie de ses dettes bilatérales et multilatérales insoutenables à la fin de l’année 2023. La dette somalienne est passée de 64 % à moins de 6 % du produit intérieur brut (PIB), soit environ 557 millions USD.
Grâce à ce parcours d’allègement de dette qui fera date, la Somalie a normalisé ses rapports avec les institutions financières internationales, notamment la Banque mondiale, le FMI et la Banque africaine de développement, pour la première fois en plus de 30 ans. Elle a en outre démontré sa capacité à mettre en place des réformes, ce qui lui a permis d’accéder à davantage de ressources financières sous forme de dons provenant de ces institutions et de bailleurs, à allouer à ses priorités clés, à savoir la réduction de la pauvreté extrême, la création d’emplois, le renforcement de la protection sociale et la croissance économique.
Les réformes économiques mises en place avec succès par le gouvernement somalien ont entraîné une hausse des recettes domestiques, qui sont passées de seulement 1.2 % en 2013 à 2.7 % en 2023. La Somalie poursuit ses réformes, en particulier pour moderniser sa politique fiscale et l’administration des impôts, notamment en recourant davantage à des solutions numériques innovantes et en consolidant le dialogue public-privé en vue d’accroître la transparence, la responsabilité et la confiance publique. En outre, les systèmes financiers nationaux somaliens s’améliorent de manière continue. La Banque mondiale, l’Union européenne et d’autres bailleurs de fonds majeurs y ont en effet déjà injecté plus de 2 milliards USD. Ce chiffre représente une hausse considérable par rapport aux 50 000 USD déposés sur le compte unique du Trésor de la Somalie il y a plus de dix ans.
Les fonds investis dans les services sociaux de base ont également augmenté, passant d’environ 8 USD par personne en 2013 à 48 USD en 2023, et le gouvernement fédéral somalien a recruté 6 000 nouveaux enseignants pour la première fois au cours des deux derniers cycles budgétaires. De plus, nous réalisons des progrès considérables sur plusieurs fronts, notamment le renforcement de la gestion des finances publiques, l’augmentation des financements, l’amélioration des données qui guident les prises de décisions et l’action publique, et la création d’un environnement plus propice aux investissements privés. Ces accomplissements historiques prouvent clairement que, malgré tous les défis externes et les fragilités multidimensionnelles identifiées dans le Cadre de l’OCDE sur la fragilité, la Somalie est capable d’atteindre des objectifs de transformation grâce à son unité nationale, à sa détermination et à une aide internationale efficace.
Fragilité et vulnérabilité de la Somalie : surmonter les défis post-allègement de la dette
Malgré les succès enregistrés jusqu’à présent, le niveau de fragilité de la Somalie reste extrêmement élevé. En réalité, d’après notre expérience, la réduction du service de la dette ne donne pas automatiquement une plus grande marge de manœuvre pour investir des fonds dans des mesures visant à accroître la résilience du pays. La situation après l’allègement de la dette au titre de l’Initiative PPTE pose des défis de taille pour des pays comme le nôtre : nos recettes nationales, certes croissantes, restent insuffisantes pour couvrir les coûts engendrés par la conduite des affaires publiques, la fourniture de services publics de base à grande échelle et la lutte contre la pauvreté, qui touche plus de la moitié de notre population. Nous éprouvons différentes difficultés liées à la mobilisation des recettes publiques, les principales étant l’étroitesse de l’assiette fiscale, le degré élevé d’informalité de l’économie, une forte dépendance aux droits de douane (bien qu’un plus grand pourcentage des recettes provienne à présent de sources intérieures et de revenus non fiscaux) et un contrat social fragile dû à plus de vingt ans de conflits civils. La vérité est que notre ratio impôts/PIB, qui se situe actuellement à environ 3 %, est l’un des plus bas au monde. Nous nous efforçons sans relâche d’améliorer ce ratio, année après année, grâce à notre Feuille de route nationale à moyen terme sur le revenu, qui vise à élargir l’assiette fiscale à l’aide d’un système d’imposition fiscal plus simple et progressif. Nous nous employons également à veiller au respect des règles et nous aidons les entreprises à renoncer à l’emploi informel. Nous sommes toutefois conscients que les réformes mettent du temps à produire des résultats. Nous et nos partenaires internationaux devons faire preuve de constance, de détermination et de patience.
La Somalie continue d’affronter différents chocs externes, comme les effets dévastateurs du changement climatique, les conflits régionaux et la crise de la mer Rouge. En parallèle, elle lutte contre le terrorisme international malgré des ressources nationales et externes limitées, et progresse continuellement dans ses processus politiques et de renforcement de l’État. Sur fond de sécheresses et d’inondations récurrentes, le gouvernement somalien se bat activement contre les Chabab, un groupe terroriste international affilié à Al-Qaida. Plusieurs villes et villages, auparavant aux mains des terroristes, ont été libérés, ce qui représente une grande victoire. De plus, le gouvernement a pris des mesures rapides pour stabiliser ces régions en y assurant la sécurité, l’ordre public et l’accès aux services publics de base. Il collabore également avec ses partenaires internationaux en vue de renforcer les capacités de son armée nationale, afin que celle-ci puisse achever le processus et reprendre le contrôle total de la sécurité du pays. Si combattre les foyers de terrorisme restants en Somalie représente un coût important, les lourdes défaites imposées au groupe terroriste ravivent l’espoir et relancent l’activité économique, ce qui accroîtra la résilience de nombreuses communautés récemment libérées et du pays tout entier.
Renforcement de la résilience
L’état de préparation de la Somalie à faire face aux chocs et aux répercussions de sa fragilité multidimensionnelle s’améliore. En effet, de nouvelles institutions nationales s’établissent, s’organisent et collaborent pour recueillir, partager et diffuser des données. Ces activités sont également guidées par le nouveau Plan national de transformation, sur lequel notre gouvernement travaille actuellement selon une approche englobant l’ensemble du pays, de la société et des systèmes.
Cependant, nos institutions chargées de la collecte des données n’en sont encore qu’à leurs débuts et sont activement soutenues par des partenaires bilatéraux et multilatéraux, notamment des institutions financières internationales, des bailleurs de fonds bilatéraux individuels et même des acteurs du secteur privé. Cette approche collective améliore non seulement notre accès aux données et notre aptitude à les utiliser pour orienter nos décisions, mais elle renforce aussi la capacité de notre pays à rapidement mettre en place des mesures après des événements graves, tels que des inondations ou des sécheresses.
Pour sortir la Somalie de sa fragilité multidimensionnelle, un financement externe prévisible et à long terme est indispensable, car notre gouvernement poursuit ses efforts pour ancrer et approfondir les réussites des réformes économiques déjà engagées, notamment avec un nouveau programme triennal de suivi avec le FMI, et induire une croissance de l’économie. Nous avons exhorté les partenaires bilatéraux et multilatéraux œuvrant dans le domaine de la fragilité à faire preuve d’optimisme et d’ambition, et leur avons demandé de consacrer des ressources spécifiques au soutien aux États les plus fragiles. Ces ressources pourraient par exemple prendre la forme de financements adaptés, abordables et accessibles, qui répondent aux besoins spécifiques de ces États en matière de renforcement de la résilience, y compris au niveau de la protection sociale, de l’éducation, de la santé, de la création d’emplois, ainsi que des infrastructures et de l’énergie.
Les partenaires pourraient profiter de la 21e reconstitution de l’Association internationale de développement (IDA), une institution de la Banque mondiale, pour accroître les financements sous forme de dons destinés aux pays fragiles ayant un espace budgétaire limité et une faible capacité d’endettement, comme la Somalie. Par suite, tous les partenaires au développement, les fonds dédiés au climat et les institutions financières internationales devront intensifier le financement climatique reposant sur des dons afin d’aider les pays les plus vulnérables à s’adapter aux effets du changement climatique, conformément au nouvel objectif chiffré collectif pour le financement de l’action climatique, qui devrait remplacer l’engagement annuel de 100 milliards USD pris dans le cadre de l’Accord de Paris et arrivant à échéance en 2025.
Pour les gouvernements comme le nôtre, qui se trouvent dans une situation particulièrement difficile et qui disposent de maigres ressources nationales, il n’est pas envisageable d’opérer continuellement des arbitrages douloureux entre financer les services publics de base urgents et vitaux pour renforcer leur résilience et réagir face aux répercussions des chocs externes structurels profonds, tels que le changement climatique.
Suite à l’allègement de sa dette, le gouvernement somalien a placé le développement tiré par le secteur privé au centre de ses priorités. Le littoral somalien est le plus grand d’Afrique et l’un des plus longs au monde, ce qui confère à notre pays un énorme potentiel en tant que plaque tournante commerciale entre l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient et l’Australasie. Nous pouvons également devenir un acteur majeur dans les domaines de l’agriculture, de l’élevage, de l’économie bleue et de l’énergie en Afrique et dans le monde. La Somalie possède aussi des ressources humaines inexploitées. Outre son emplacement stratégique, elle présente une population jeune et dynamique ainsi qu’une diaspora de plus de 2 millions de personnes dans le monde. Grâce à ces atouts et à ses capacités agricoles et d’élevage, la Somalie peut également devenir un pays où la sécurité alimentaire est assurée, ainsi qu’un centre régional logistique facilitant le commerce mondial. C’est pourquoi notre gouvernement travaille sans relâche à l’adaptation de la législation et à l’amélioration du dialogue public-privé en vue de créer un environnement plus propice aux investissements.
Afin que la Somalie puisse avancer dans la réalisation de ses ambitions commerciales, le pays a rejoint la Communauté d’Afrique de l’Est et travaille activement à son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce. Ces deux initiatives de politique étrangère et économique assureront la connectivité et la position centrale de la Somalie dans le commerce régional, la diplomatie économique et la stabilité, tout en générant des opportunités au niveau national, régional et mondial pour la création d’emplois et la croissance. De plus, ces mesures renforceront la participation de la Somalie à l’initiative Horn of Africa (Corne de l’Afrique). Soutenue par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et l’Union européenne, cette initiative vise à favoriser la connectivité et la résilience régionales par des investissements dans les infrastructures et le développement des capacités humaines.
En conclusion, pour un État fragile en phase de reconstruction après un conflit, le peuple somalien est extrêmement résilient et déterminé à construire un avenir meilleur, caractérisé par une politique inclusive, la sécurité, le commerce et la croissance économique. Cependant, l’architecture financière mondiale actuelle doit être repensée de manière à encourager et récompenser cet espoir et cette résilience, tout en favorisant des actions à long terme permettant de construire une base économique durable et prudente, propice à la croissance et aux opportunités à grande échelle dans les États fragiles d’aujourd’hui.
Mobiliser le secteur privé pour renforcer la résilience : l’exemple de la République démocratique du Congo
Copier le lien de Mobiliser le secteur privé pour renforcer la résilience : l’exemple de la République démocratique du CongoBasé sur les entretiens de l’OCDE avec Paul Ouma et Jules Ndambu, CrossBoundary Advisory
Enseignements pour transformer le secteur privé en source de résilience
Le secteur privé peut contribuer à créer des perspectives économiques pour les populations vivant dans des zones touchées par des conflits. Il est important que les bailleurs complètent les programmes humanitaires d’urgence par des programmes de développement économique qui remédient aux causes profondes des conflits. Les entreprises qui travaillent dans ce type de contexte ont besoin d’un soutien financier et technique. Or, il leur est difficile d’obtenir ce type de soutien au niveau des investissements, car le risque est toujours perçu comme élevé, bien que cette perception soit parfois exagérée. Par exemple, les entreprises dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) ont fait preuve d’une grande résilience, certaines étant actives dans cette région depuis des décennies. Malgré cela, elles ont des difficultés à accéder à des capitaux, à un soutien technique et aux meilleures pratiques internationales.
À cet égard, les investisseurs à impact ont un rôle à jouer. À Bukavu, dans le Sud-Kivu, nous avons collaboré avec une société appelée Pharmakina SA4, le principal producteur de quinine en Afrique centrale. Grâce à un accord de facilitation des investissements, un investisseur à impact a engagé des capitaux et pris une participation majoritaire dans l’entreprise, ce qui a permis de revitaliser cette dernière d’un point de vue financier et opérationnel et d’élaborer un plan d’expansion. C’est là un bon exemple d’un investissement qui créera des emplois et produira des effets positifs substantiels sur la chaîne de valeur des fournisseurs de l’entreprise.
Possibilités et défis commerciaux sur les marchés fragiles et mal desservis
Sur les marchés fragiles et mal desservis, risques et possibilités sont les deux faces d’une même médaille, et le secteur privé peut apporter des avantages concrets et significatifs. Investir dans des sources de développement durable en RDC est essentiel. Pour déverrouiller la croissance, des investissements doivent être réalisés dans six domaines.
Premièrement, investir dans les infrastructures importantes d’un point de vue stratégique est à la fois une nécessité et une opportunité, dans un pays qui présente une industrie extractive de grande taille. La RDC, qui est le dixième plus grand pays au monde, avec une superficie équivalant à plus de quatre fois celle de la France métropolitaine (My Life Elsewhere, 2025[46]), a pendant des décennies réalisé peu d’investissements publics tant dans l’entretien des infrastructures existantes que dans le développement de nouvelles infrastructures. Les infrastructures existantes sont soumises à une pression toujours plus forte en raison de la croissance démographique importante. Ce manque d’infrastructures essentielles en RDC entrave les progrès économiques, sociétaux et humains, qui sont des aspects clés de la résilience. Les routes, aéroports, ponts, infrastructures numériques et installations sportives sont largement sous-développés.
Deuxièmement, le secteur de l’énergie est confronté à des défis persistants, quoique ceux-ci créent également des opportunités, notamment dans le domaine des énergies renouvelables. En 2022, à peine plus de 20 % de la population de la RDC avait accès à l’électricité (Banque mondiale, 2024[47]). Le secteur de l’électricité a été libéralisé en 2014, mais l’Agence nationale d’électrification et des services énergétiques en milieux rural et périurbain (ANSER) et l’Autorité de régulation de l’électricité (ARE) n’ont été mises en place qu’en 2021. Cette évolution peuvent être utilisée pour stimuler la croissance et le développement humain, mais des investissements supplémentaires dans la production d’électricité sont nécessaires pour aider à combler les importants déficits énergétiques ressentis par l’industrie, qui recourt actuellement à des générateurs fonctionnant avec des combustibles fossiles. Selon les données des sociétés minières, le secteur minier à lui seul affiche un déficit énergétique de plus de 1.2 gigawatt (GW), chiffre qui devrait augmenter à 5 GW d’ici 2030.
Troisièmement, le secteur agricole présente un potentiel inexploité important, tant au niveau de l’usage commercial que de la sécurité alimentaire. Cette dernière est extrêmement faible en RDC. Le pays importe actuellement pour plus de 3 milliards USD de denrées alimentaires par an (Tschilombo, 2024[48]). L’agriculture vivrière, peu mécanisée, est la forme d’agriculture dominante. Investir dans les cultures vivrières destinées à la consommation et dans les cultures de rente pérennes destinées à l’exportation, comme le café ou le cacao, pourrait stimuler de manière déterminante le secteur de l’agriculture et produire des retombées positives sur d’autres filières agro-alimentaires. La récente relance des secteurs du café et du cacao en RDC témoigne de leur potentiel.
Quatrièmement, renforcer le domaine des services financiers, tant bancaires que non bancaires, peut dynamiser l’écosystème du secteur privé. Le crédit intérieur au secteur privé représente 7 % du PIB, l’un des taux les plus bas d’Afrique subsaharienne, ce qui constitue à la fois un défi pour les entreprises et une opportunité d’investissement très intéressante. Les institutions financières locales en particulier, telles que les banques commerciales, ont le potentiel de générer des rendements financiers à partir d’un secteur encore faible. Investir dans le secteur des services financiers pour renforcer le système bancaire et développer une plus large gamme de services financiers et d’intermédiaires au-delà des banques traditionnelles peut contribuer à dynamiser l’écosystème du secteur privé.
Cinquièmement, la RDC a le potentiel de devenir un leader de la transition écologique. Le pays est le plus grand producteur de cobalt au monde : en 2023, il représentait 74 % de la production minière mondiale et 55 % des réserves mondiales. C’est également de RDC que provient 41 % de la production mondiale de tantale, et le pays est aussi un important producteur de cuivre et d’étain. Il découle de cette situation que les chaînes de valeur pourraient être développées de façon à passer à des activités à plus forte valeur ajoutée, avec un accroissement des capacités de transformation. Pour y parvenir, il est nécessaire, comme mentionné ci-dessus, d’investir dans l’électricité et les infrastructures.
Enfin, de meilleures conditions d’activité des entreprises sont nécessaires pour que la RDC puisse attirer des investissements à grande échelle dans le développement durable. En effet, l’environnement général des entreprises n’est pas favorable au fonctionnement ou à la croissance du secteur privé et pose des problèmes transversaux. Ainsi, un cadre fiscal simplifié et une politique foncière (droits d’accès ou d’utilisation) sont nécessaires. En RDC, plus de 90 % des affaires portées devant les tribunaux concernent des litiges fonciers, et les retards qui en découlent perturbent l’activité économique. Un environnement des entreprises qui fonctionne mal peut accentuer les inégalités en laissant la porte ouverte à l’exercice d’un favoritisme envers certains secteurs ou certaines transactions, auxquels priorité est donnée en fonction des bénéfices attendus plutôt que de réglementations établies.
Développement du secteur privé et sensibilité aux conflits
Lorsque l’on se penche sur le développement du secteur privé, il apparaît que les effets immédiats, tels que la création d’emplois, les recettes fiscales et les bénéfices, comptent. Cependant, il est également essentiel de prendre en considération les effets qu’un investissement potentiel peut produire sur la dynamique des conflits, ceux-ci émergeant souvent dans des situations, réelles ou perçues, d’exclusion ou de marginalisation. De telles situations peuvent se produire autour de projets dans le secteur minier, mais aussi, par exemple, dans le secteur agricole. Si les activités nécessitant une surface importante de terres sont souvent des sources potentielles majeures de croissance, elles doivent être gérées avec précaution, car les désaccords sur la propriété ou l’utilisation des terres peuvent également engendrer des conflits. En effet, un conflit peut naître lorsque les communautés locales estiment qu’elles ne tirent pas profit de ces activités et que les dividendes en vont ailleurs.
La relation entre investissement et conflit est complexe, et la dynamique, difficile à analyser. Renoncer à investir n’est pas toujours la meilleure option, car le manque d’investissements et d’opportunités peut lui aussi exacerber ou créer des conflits. Ce scénario contrefactuel doit être pris en compte. Par exemple, lorsqu’une entreprise fait faillite par manque d’investissements, elle crée du chômage et pourrait donc générer des conditions qui avivent les conflits portant sur des ressources économiques qui font l’objet d’un différend ou sur d’autres opportunités de revenus.
Chez CrossBoundary Advisory, nous voyons les deux facettes de cette situation complexe. Avec plus de dix ans d’expérience sur les marchés mal desservis, CrossBoundary Advisory fournit des solutions de financement sur mesure et adaptées au contexte, structure les projets de manière innovante et prodigue des conseils d’experts aux entrepreneurs, investisseurs, entreprises, pouvoirs publics et fondations ambitieux. Plus de 80 % de nos effectifs sont présents sur les marchés où nous intervenons. Notre mission est de débloquer des capitaux pour favoriser une croissance durable et des rendements élevés sur les marchés mal desservis, y compris dans les contextes fragiles ou sortant d’un conflit. Nous pensons que le financement mixte peut induire un changement systémique sur des marchés généralement négligés.
Les exemples de réussite sont nombreux, notamment des exploitations agricoles commerciales qui génèrent des bénéfices aussi bien pour l’entreprise que pour la communauté locale. Cependant, il existe également des cas où les investissements ont entraîné des difficultés importantes, portant atteinte à la réputation de l’entreprise et forçant finalement les investisseurs à se retirer.
Il convient de se méfier des approches universelles. Ainsi, une grande entreprise minière peut avoir les ressources nécessaires pour travailler avec la communauté locale et lui fournir des biens et services publics. En revanche, les petites et moyennes entreprises, y compris dans les secteurs de l’agriculture et de l’extraction minière, peuvent avoir des difficultés à faire de même. En effet, opérer selon le modèle des grandes entreprises peut être une charge trop lourde pour elles. Dans ces cas-là, il est important de montrer les bénéfices sur le plan commercial, mais aussi sur le plan sociétal. Et à mesure que ces entreprises renforcent leurs capacités, ces pratiques peuvent s’ancrer durablement dans leur mode de fonctionnement. Elles produiront également un effet d’entraînement sur d’autres entreprises, non seulement dans un contexte comme celui de la RDC, mais aussi ailleurs.
La prise en compte des conflits est tout aussi cruciale dans les investissements non commerciaux. En RDC, par exemple, l’afflux de réfugiés en provenance des pays voisins a induit une hausse de l’aide humanitaire destinée principalement à ces populations déplacées. Bien qu’elle soit essentielle, cette aide peut involontairement créer des tensions avec les communautés d’accueil, qui peuvent se sentir négligées, surtout lorsqu’elles sont confrontées à des défis socioéconomiques similaires. Le rapport mondial 2022 de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) (2022[49]) indique, à propos de la RDC, qu’en Angola, au Burundi,en Ouganda, en République démocratique du Congo, en République-Unie de Tanzanie, au Rwanda et en Zambie, 84 600 réfugiés de la RDC ayant des besoins spécifiques ont reçu une aide matérielle non monétaire, et 1.1 million de réfugiés et de membres des communautés d’accueil ont eu accès à des services de santé de base. Cela montre qu’il est important d’appliquer des stratégies d’investissement inclusives qui répondent aux besoins des réfugiés aussi bien que des communautés d’accueil si l’on veut prévenir les tensions sociales.
Pour sa part, le DRC Eastern Recovery Project (STEP)5, financé par la Banque mondiale, montre comment une programmation inclusive peut atténuer ces difficultés. Cette initiative met l’accent sur le leadership des autorités locales et traditionnelles dans la promotion de l’intégration et de l’inclusion durables des réfugiés. En faisant participer les communautés d’accueil aux processus décisionnels et en veillant à ce que les investissements dans le développement profitent à tous les résidents, le projet contribue à réduire les conflits potentiels et favorise la cohésion sociale. Cette approche illustre l’efficacité des stratégies de développement intégrées dans les régions touchées par les déplacements.
Pour adopter une approche qui s’attache à ne pas nuire et qui tienne compte de la dimension de conflit, il convient de donner la priorité à la transparence, à la redevabilité et à la répartition équitable des ressources. Ces éléments peuvent contribuer à atténuer les conflits et à encourager les investissements propices à la paix. Il est également important d’intégrer la communauté locale et d’assurer une collaboration cohésive entre ses membres et l’entreprise. De plus, il est primordial de réinvestir judicieusement les recettes fiscales des entreprises privées. La construction d’infrastructures locales et la diversification de l’économie peuvent contribuer à établir un environnement pacifique, car les communautés peuvent constater les avantages tangibles des activités du secteur privé, tels que la préservation et la transmission de la richesse aux générations futures.
La transition écologique et les changements géopolitiques créent des défis et opportunités nouveaux sur les marchés fragiles et mal desservis
L’une des principales tendances que nous observons est la demande croissante de minéraux critiques pour la transition vers les énergies renouvelables. Cette demande représente une grande opportunité pour la RDC compte tenu de ses importantes réserves de cobalt et d’autres ressources minérales.
Si les revenus issus de l’exploitation de ces réserves sont investis de manière adéquate, ils peuvent contribuer à la construction d’infrastructures locales, à la diversification de l’économie et à la préservation de cette richesse minérale pour les générations futures. Prenons le potentiel de la forêt du bassin du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale du monde après la forêt amazonienne. Elle est le plus grand puits de carbone au monde et peut jouer un rôle clé dans la lutte contre le réchauffement climatique. Selon une étude du Center for Global Development, la forêt élimine chaque année 1.1 gigatonne (brute) de carbone de l’atmosphère, un service évalué à 55 milliards USD par an (Mitchell et Pleeck, 2022[50]). Cela équivaut à cinq fois le budget annuel du gouvernement de la RDC. Les projets de conservation des forêts communautaires et de reboisement des terres dégradées offrent des possibilités pour la finance carbone, à même de générer des revenus supplémentaires pour la RDC.
L’évolution du paysage économique et politique mondial constitue une autre tendance clé, qui offre à des pays comme la RDC une possibilité intéressante de diversifier leurs partenaires commerciaux. Ne pas dépendre d’un seul partenaire commercial est une situation gagnant-gagnant. Cependant, pour tirer pleinement parti de cette opportunité, il est essentiel d’établir un cadre réglementaire solide qui garantisse un respect strict des normes environnementales, sociales et de gouvernance. Un tel cadre est indispensable pour garantir que les investissements et les efforts de développement apportent des avantages équitables, en particulier aux communautés locales, favorisant ainsi une croissance durable et inclusive.
Le rôle des acteurs du développement
Les bailleurs de fonds, les institutions de financement du développement (IFD) et d’autres acteurs du développement ont un rôle important à jouer dans le développement du secteur privé et la promotion des investissements sur les marchés mal desservis. Premièrement, il est important qu’ils soutiennent les gouvernements des pays avec lesquels ils travaillent, y compris la RDC, en fournissant une assistance technique pour mettre en œuvre des réformes clés et qu’ils créent un environnement d’affaires favorable dans lequel les entreprises du secteur privé peuvent opérer. Deuxièmement, les IFD peuvent fournir des capitaux mixtes pour rendre les transactions réalisables grâce au partage des risques et à des mécanismes de première perte. L’Africa Resilience Investment Accelerator (ARIA), initiative soutenue par British International Investment et FMO, l’institution de financement du développement néerlandaise, en constitue un exemple intéressant. Investir sur des marchés fragiles requiert une intentionnalité, car la perception du risque est plus élevée et la taille des tickets est moins élevée que sur d’autres marchés. Sans cette intentionnalité, l’accent sera principalement mis sur des tickets d’investissement plus importants dans des environnements plus favorables au marché, où il est plus facile de réaliser des opérations. La mission de l’ARIA est donc de mettre des IFD en relation avec des possibilités d’investissement dans des entreprises opérant sur des marchés fragiles, en particulier celles qui n’ont pas de présence physique sur ces marchés. L’ARIA, dont les professionnels de l’investissement sont basés dans les marchés cibles, transmet aux équipes chargées des investissements au sein des IFD des informations locales supplémentaires et les assiste dans la recherche de transactions et les procédures de diligence raisonnable.
La RDC est un pays riche en possibilités. Elle offre un potentiel d’impact immense et des rendements attractifs pour les investisseurs. Notre plus grand souhait serait de voir les investisseurs prendre plus de risques et de réduire l’écart entre les risques réels et la perception qu’en ont les investisseurs. Nous observons beaucoup d’hésitations en ce qui concerne l’ampleur du projet, le secteur, ainsi que les risques réels et perçus. Mais sur ces marchés fragiles et mal desservis, le moindre investissement, qu’il s’agisse de 1 million USD ou de 20 millions USD, peut faire la différence. Notre travail dans le cadre de DRC Invest Activity, un programme de USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international, a permis de mobiliser au total plus de 70 millions USD d’investissements ces deux dernières années. Cela démontre que même dans des circonstances difficiles, y compris dans les chaînes de valeur agricoles mal desservies, il est possible d’investir, d’obtenir un rendement décent et de produire un impact. Chez CrossBoundary, nous continuerons à cultiver ces bases solides, et nous invitons les autres à en faire de même.
Faire face à la déforestation et aux conflits armés en Afrique subsaharienne
Copier le lien de Faire face à la déforestation et aux conflits armés en Afrique subsaharienneAmin Awad (Président du Conseil de fondation du DCAF — Centre pour la gouvernance du secteur de la sécurité - Genève)
Les communautés d'Afrique subsaharienne sont confrontées à une crise multidimensionnelle qui se situe à l'interface entre le climat et la sécurité. Les déplacements forcés de populations se poursuivent à des niveaux sans précédent du fait de la déforestation, des conflits armés et du manque chronique de moyens au sein des services forestiers locaux et nationaux, auxquels s’ajoutent les effets aggravants du changement climatique. Les communautés d'accueil d'Afrique subsaharienne sont fortement tributaires des ressources forestières comme le petit bois et le charbon de bois pour se chauffer et pourvoir à leurs besoins essentiels en énergie. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) estime que, d'ici 2050, 65 % de la région dépendra encore du bois de chauffage pour la cuisine (Nations Unies, 2019[51]). La déforestation massive combinée à une urbanisation rapide (OCDE, 2022[52]) a déjà entraîné une perte importante de biodiversité, comme en témoigne la destruction quasi totale des forêts de l'Afrique de l'Est et de l'Ouest (Aleman, Jarzyna et Staver, 2018[53]).
Cette déforestation n’est que le phénomène le plus visible : la difficulté d’accès au financement et la faiblesse des systèmes de gouvernance ont érodé la capacité des services forestiers nationaux à s’acquitter de leurs tâches quotidiennes, et a fortiori à assurer les indispensables fonctions de suivi et de surveillance de vastes étendues de forêt et de savane. Cette situation a contribué à l'effondrement d'une industrie agroforestière naissante, suscitant de vives rivalités entre les éleveurs et les agriculteurs autour des maigres ressources, y compris l'eau et les pâturages verts, et poussant les populations à quitter leurs terres.
Les conflits armés sont à la fois un symptôme et une cause du recul des forêts. Celles-ci assurent une double fonction pour les groupes armés, à qui elles servent à la fois de base d’où lancer leurs attaques et de source de ressources exploitables. Le crime organisé et la prolifération de la violence ont déchiré encore un peu plus un tissu social fragile, entretenu le mépris et accru les griefs entre les communautés locales et déraciné les familles en les arrachant à leurs foyers. Cette crise multidimensionnelle souligne qu’il est urgent pour les communautés d'accueil, les populations déplacées et les personnes de retour dans leur pays de collaborer de manière à promouvoir une bonne gestion de l'environnement et à favoriser dans le même temps la résilience sociale et économique.
Des solutions existent malgré le caractère complexe de la crise
Parmi elles figure une nouvelle alliance aux fins du reboisement de la région subsaharienne. Financée par des bailleurs multilatéraux, des institutions financières et des acteurs de l'environnement et du développement et avec le soutien galvanisant des groupes de lobbying et de défense du climat, cette alliance peut devenir un modèle de gouvernance forestière régionale. Avec une programmation, un financement et un soutien politique adéquats, une nouvelle alliance pour le reboisement de la région subsaharienne peut donner le coup d’envoi d’un cycle de développement en facilitant le retour de millions de personnes déplacées dans des forêts remises en état, en rétablissant des services de proximité et en créant des emplois rémunérateurs en lien avec le reboisement, la restauration de la biodiversité et la protection des réserves naturelles. En ce qui concerne la coordination des politiques et le pouvoir de rassemblement, le Forum économique mondial (2025[54]) offre un bel exemple de la manière dont une alliance réussie, sous la forme d'une coopération public-privé, peut réunir plusieurs acteurs régionaux sous une même bannière pour pérenniser le changement.
Le déploiement à grande échelle de programmes de bénévolat rémunéré dans les secteurs de l'environnement et de l'agriculture peut également faire partie de la solution. L’activité bénévole rémunérée permettrait de lancer le processus de régénération des forêts et de renforcer les capacités locales en matière d'agriculture biologique et biodynamique, d'agroforesterie et d’autres solutions naturelles éprouvées. En créant des emplois dans le secteur agroforestier local, une telle initiative pourrait faciliter davantage le retour des personnes déplacées en fournissant des emplois valorisants et rémunérés tout en renforçant la résilience sociale et économique des communautés d'accueil.
Les retombées sont multiples : en décongestionnant les zones urbaines surpeuplées, en instaurant une connectivité rurale-urbaine dynamique et en recréant des liens significatifs entre les communautés et la terre, un programme de reboisement coordonné peut également contribuer à promouvoir la solidarité et à empêcher la prolifération des groupes armés, et ainsi renforcer les capacités des institutions responsables de la gestion des ressources naturelles. Le Mécanisme pour les réfugiés, les migrants et les déplacés forcés, en faveur de la stabilité rurale (FARMS), une initiative du Fonds international de développement agricole (2023[55]), montre de manière pratique comment le fait d’offrir des emplois en lien avec l'utilisation durable des terres et le reboisement crée des perspectives d'emploi à long terme qui profitent à la fois aux populations déplacées et aux communautés locales, dont il favorise l'intégration sociale et économique tout en contribuant à la restauration de l’environnement.
Les initiatives de reboisement pilotées par les communautés et les femmes peuvent directement soutenir les communautés fragiles et déplacées les plus touchées par la déforestation et l'insécurité énergétique. Les femmes jouent un rôle central en ce qu’elles sont traditionnellement responsables de l'approvisionnement en bois et en énergie. Par exemple, en Afrique de l'Ouest, 80 % de la population béninoise dépend du bois de chauffage et du charbon de bois pour la cuisine, et les femmes sont les premières responsables de la collecte et de la gestion de ces ressources (Coalition mondiale des forêts, 2019[56]). La participation directe des femmes assure une gouvernance équitable des ressources naturelles et favorise le suivi effectif et la création réelle de revenus. La participation active, en masse, des femmes aux projets locaux de reboisement contribuera également à faire davantage entendre leur voix collective et à accroître leur sécurité et leur protection physiques.
Il est indispensable de renforcer les capacités et les compétences des services environnementaux au niveau des villages et des régions ainsi qu’à l’échelon national pour veiller à la bonne gouvernance des ressources naturelles. Sans le savoir-faire et les outils requis pour planifier et mobiliser les moyens nécessaires, il sera difficile de faire se développer des mécanismes de gouvernance et de suivi efficaces. Les départements forestiers nationaux et les services environnementaux doivent renforcer les capacités opérationnelles et la résilience de l'intérieur afin de pouvoir poursuivre leurs activités et prévenir l'exploitation illégale des forêts tout en restant sensibles à la demande et à la fragilité locales. Une fois que des cadres nationaux seront établis et complétés par des stratégies opérationnelles, y compris une présence sur le terrain, des gardes forestiers et agents techniques entièrement équipés pourront alors être déployés à des fins de reboisement et de surveillance et protection effectives de la forêt. Ces mesures favoriseront l'instauration de conditions propices à la croissance économique et de la confiance dans les institutions nationales.
Il est également impératif d’entretenir la résilience des communautés et de réduire les rivalités autour des ressources forestières toujours plus rares et d’adopter pour ce faire une approche multipartite à 360 degrés. Le fait d’inclure les chefs communautaires des groupes lésés, les femmes et les communautés déplacées dans les processus de réconciliation et de paix peut conférer une légitimité indispensable aux autorités locales, et ainsi contribuer à créer un contrat social fort. La Global EverGreening Alliance (2024[57]), la Grande muraille verte de l'Afrique (Nations Unies, 2024[58]), le Défi de Bonn (Restore our Future, 2020[59]) et l'initiative Trillion Trees (2024[60]) sont largement soutenus par les membres et les partenaires du CAD et permettent de mieux comprendre comment les forêts peuvent être reboisées à grande échelle.
Les initiatives climatiques locales et les consortiums associés pour le reboisement viendront également appuyer les programmes agroforestiers, incontournable outil pour parvenir à une plus grande sécurité alimentaire et énergétique. Ils peuvent encourager la réhabilitation et la restauration des prairies, de la savane et des réserves naturelles grâce à un pâturage contrôlé, rétablir les écosystèmes, renforcer la connectivité des habitats et améliorer les conditions de vie des communautés fragiles.
Le reboisement à cette échelle invite les acteurs du financement du développement, les groupes de lobbying en faveur de la lutte contre le changement climatique et les décideurs politiques à privilégier des approches durables, la cohésion et la résilience aux niveaux local, institutionnel et gouvernemental. En s’appuyant sur les systèmes de connaissances autochtones et le leadership des femmes au niveau local, les acteurs du développement et du financement peuvent parvenir à une gouvernance forestière, un suivi et une gestion plus efficaces des terres.
Le moment est venu de lutter contre la déforestation et les déplacements forcés. En donnant aux communautés d'accueil locales, en particulier aux femmes, les moyens d'agir, et en renforçant la gouvernance forestière, les efforts de reboisement peuvent régénérer les écosystèmes, réduire les conflits et rétablir les moyens de subsistance tout en entretenant les ressources vitales. Ces solutions permettront aux populations déplacées de retourner sur des terres revitalisées et favoriseront dans le même temps la paix et la stabilité à long terme.
Le Fonds d’adaptation aux changements climatiques des Îles Salomon : utiliser le modèle provincial de fonds de renforcement des capacités pour accroître la résilience climatique
Copier le lien de Le Fonds d’adaptation aux changements climatiques des Îles Salomon : utiliser le modèle provincial de fonds de renforcement des capacités pour accroître la résilience climatiqueWayne Ghemu,6 Momodou Swawaneh7 et Derek Futaiasi8 (ministère des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions des Îles Salomon)
Les Îles Salomon sont un magnifique État archipélagique voisin de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et niché au cœur de la région du Pacifique occidental. Ce remarquable pays du Pacifique se compose d'un large chapelet d'îles, chacune dotée de paysages, de cultures et d’écosystèmes qui leur sont propres. Comme pour bon nombre de pays insulaires du Pacifique, les défis auxquels sont confrontées les Îles Salomon sont multiples de par leur situation géographique, leurs conditions socio-économiques et leur paysage politique (Dinnen, 2008[61] ; McDonald, Miller et Smets, 2024[62]). Selon le Cadre de l'OCDE sur la fragilité, les Îles Salomon souffrent d’une grande fragilité, qui les expose à des risques notables dans les dimensions humaine et sociétale et à une fragilité extrême dans la dimension environnementale (OCDE, 2025[63]). En outre, 80 % des terres relèvent du droit coutumier et 68 % de la population résident à moins d'un kilomètre de la côte, ce qui signifie que la majeure partie de la population est vulnérable à l'élévation du niveau de la mer, aux grandes marées et aux ondes de tempête (Groupe de la Banque mondiale, 2021[64]).
Le changement climatique constitue désormais une crise
Les Îles Salomon subissent de plein fouet les conséquences les plus lourdes et les plus dévastatrices du changement climatique, qui menacent non seulement l'environnement, mais aussi les moyens de subsistance et le patrimoine culturel des habitants de l’archipel (Gouvernement des Îles Salomon, 2023[65]). En tant que l'un des pays les plus vulnérables aux effets du changement climatique dans le monde, les Îles Salomon sont aux prises avec la montée du niveau de la mer, la fréquence accrue des phénomènes météorologiques extrêmes et les changements écologiques qui mettent en péril leur biodiversité et leur environnement socioculturel (Groupe de la Banque mondiale, 2021[64]). Prenant acte de la gravité de ces menaces, les acteurs étatiques et non étatiques et autres parties prenantes concernées des Îles Salomon, en collaboration avec des acteurs internationaux, déploient des efforts importants pour élaborer et mettre en œuvre des stratégies robustes axées sur le renforcement de la résilience climatique. En adoptant des approches innovantes et en s'appuyant sur les connaissances locales, le pays vise à préserver son avenir et à protéger le bien-être de sa population face aux défis qui se profilent du fait du changement climatique.
À travers la plupart de ces activités, les parties prenantes ont pour objectif de développer leurs cadres respectifs afin de mettre en œuvre plusieurs programmes climatiques, chacun assorti de modalités distinctes, et de faciliter, entre autres, le transfert de ressources financières entre les bailleurs de fonds et les échelons infranationaux. Parmi ces initiatives notables figure le Mécanisme de financement de l’adaptation au niveau local (LoCAL), lancé dans la capitale, Honiara, le 1er novembre 2024.
LoCAL vient compléter les systèmes existants visant à renforcer les capacités gouvernementales et institutionnelles provinciales
LoCAL a été créé par le gouvernement et le Fonds d'équipement des Nations Unies (FENU) avec un financement initial du gouvernement de la Nouvelle-Zélande et de l'Union européenne d'environ 15 millions USD (Gouvernement des Îles Salomon, 2024[66]). Le FENU a conçu et gère LoCAL en coopération avec les institutions locales. Ce mécanisme, qui vise à intégrer la réponse au changement climatique dans les systèmes de planification et de budgétisation des autorités locales, conjugue des subventions basées sur les performances relatives à la résilience climatique et un soutien technique et de renforcement des capacités pour créer un système évolutif à l’appui du financement de l’action climatique par le biais des gouvernements locaux et pour également accroître les flux de financement climatique atteignant les communautés locales.
Il est important de noter que LoCAL est intégré au Fonds provincial de renforcement des capacités des Îles Salomon (PCDF), ce qui souligne le lien étroit qui existe entre ce nouveau mécanisme et le Projet de renforcement du gouvernement provincial (PGSP). Cette approche complète le système existant de financement du PCDF basé sur les performances dans le cadre du PGSP, puisque l’appui financier apporté par le biais des subventions du mécanisme LoCAL aux projets de résilience climatique menés au niveau local est entièrement fonction des résultats obtenus. Bien que pouvant financer la totalité des projets d'adaptation, le mécanisme sert principalement à apporter un financement complémentaire aux projets approuvés en finançant leurs volets relatifs à l'adaptation. Lors du lancement de LoCAL, le ministre des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions a annoncé que la création du mécanisme allait entrainer une augmentation du nombre des interventions et des investissements locaux en matière d'adaptation en permettant aux gouvernements provinciaux d’accéder au financement climatique dont ils ont besoin pour leurs projets de renforcement de la résilience.
Le Mécanisme de financement de l’adaptation au niveau local, […] vise à débloquer des financements et à ainsi permettre aux communautés locales et aux gouvernements provinciaux de jouer un rôle moteur dans l'adaptation au climat dans les domaines les plus critiques. Cette initiative […] améliorera non seulement le Fonds provincial de renforcement des capacités des Îles Salomon (PCDF) existant, mais elle aidera également nos neuf gouvernements provinciaux à accéder au financement climatique dont ils ont besoin pour leurs projets de renforcement de la résilience. Le projet permettra de sensibiliser davantage les gouvernements provinciaux à la question de l'adaptation au changement climatique et d’accroître leurs capacités en la matière. L'adaptation au changement climatique sera intégrée dans les plans des gouvernements provinciaux, et les interventions et les investissements au niveau local en matière d'adaptation seront plus nombreux. (Gouvernement des Îles Salomon, 2024[66])
Le gouvernement a institué un système de subventions basé sur les résultats en 2008 dans le but de renforcer la capacité des provinces à proposer une prestation de services efficace à la population des Îles Salomon. Le système repose sur trois piliers qui se renforcent mutuellement. Tout d’abord, les subventions discrétionnaires à l’appui du développement sont conçues et transférées aux provinces pour être investies dans les infrastructures sociales et économiques éligibles. Ensuite, un système d'évaluation de la performance est utilisé pour s'assurer que les provinces disposent des garanties fiduciaires de base requises et qu’elles sont donc éligibles aux subventions ; un processus d'incitations récompense les provinces qui obtiennent de bons résultats au regard d’éléments clés du processus de gestion des investissements, de la gouvernance et de la gestion des finances publiques. Enfin, un soutien au renforcement des institutions et des capacités est fourni pour combler les lacunes en matière de capacités qui existent au niveau des provinces, notamment celles qui ont été identifiées au cours du processus d'évaluation de la performance.
Depuis la mise en place de ce système, les neuf provinces des Îles Salomon ont mené à bien plus de 1 683 projets solides. La réussite de ces efforts tient à l'accent mis sur les sources clés de résilience et à une réelle volonté de coordonner leur mise en œuvre avec d'autres programmes financés par des bailleurs. Par exemple, en collaboration avec le Projet intégré de développement économique et de résilience communautaire financé par la Banque mondiale et lancé en 2022, les gouvernements provinciaux ont commencé à adopter et à appliquer le cadre environnemental et social national, qui vise à promouvoir une planification qui tient compte des risques au niveau infranational (Gouvernement des Îles Salomon, 2024[66]). LoCAL s’appuie sur ces initiatives pour veiller à ce que les projets d’infrastructure économique et sociale soient élaborés de façon à être adaptés et à résister aux effets du changement climatique (Gouvernement des Îles Salomon, 2024[66]).
Malgré des capacités limitées et d'autres contraintes, toutes les provinces ont présenté des états financiers au Bureau du vérificateur général avant la date butoir annuelle au cours des dix dernières années. Ce taux de présentation de 100 % est un véritable exploit pour l'approche axée sur les subventions basées sur les performances, surtout si on le compare à celui de la période 1993-2008, durant laquelle les neuf provinces ont présenté seulement deux états financiers pour vérification. Ce renforcement de la résilience institutionnelle permet la fourniture opérationnelle de services. Depuis la mise en place de cette approche, les institutions provinciales ont amélioré leur efficacité non seulement au moyen d’états financiers plus solides et de rapports d'audit de meilleure qualité, mais également grâce à 1) une appropriation, un engagement et une institutionnalisation accrus de la modalité PCDF ; 2) une plus grande confiance dans la modalité PCDF de la part des partenaires au développement, comme en attestent les subventions à l'appui du développement versées aux gouvernements provinciaux9 ; 3) une surveillance renforcée du PCDF par le Comité provincial de coordination des subventions budgétaires et le Comité mixte de surveillance ; et, surtout, 4) leur mise en œuvre de 1 683 projets d'infrastructure économique et sociale au cours des six dernières années sous le mandat des gouvernements provinciaux.
Ces réalisations reflètent également la collaboration et la mise en réseau des différentes parties prenantes aux niveaux international, national et local. Cette mise en réseau entre les diverses parties prenantes est déterminante parce qu’elle s’est développée à un moment particulièrement critique pour le gouvernement des Îles Salomon, confronté à une situation budgétaire complexe. De plus, le succès du PGSP a d'importantes conséquences pour la réforme et le renforcement de la loi de 1997 sur les gouvernements provinciaux, en ce sens qu'il pourrait apporter un soutien législatif qui permettrait de renforcer d'autres mécanismes afin d’obtenir des fonds pour les gouvernements provinciaux en complément des efforts déployés par le gouvernement national. Cependant, ce processus reste vulnérable face à des risques susceptibles d’avoir une incidence à long terme sur la durabilité du système de subventions basé sur les résultats. Divers facteurs – parmi lesquels la pandémie mondiale de COVID-19, les émeutes d'Honiara en 2021, les Jeux du Pacifique Sud et les élections générales de 2024 – ont donné lieu à des réserves de la part des parties prenantes, ce qui a eu des effets négatifs significatifs sur le budget national. Il est donc urgent de prendre des mesures financières stratégiques pour les programmes liés au changement climatique. Le manque de systématisation des contributions gouvernementales suscite en outre fréquemment des préoccupations quant à la durabilité à long terme. Depuis 2022, les fonds versés par les bailleurs semblent en effet avoir remplacé la contribution principale du gouvernement, ce qui compromet toute perspective de durabilité.
Associer le soutien de haut niveau et les initiatives locales
La collaboration sur laquelle reposent le mécanisme LoCAL et le PCDF souligne l'importance d’adopter une approche à l’échelle de l’ensemble de la communauté, reposant sur des interconnexions multiples, pour résoudre efficacement les questions pressantes et les problèmes les plus urgents. Le ministère des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions pourrait mettre à profit des plateformes spécifiquement adaptées aux besoins et au contexte d'une communauté pour faire face aux défis urgents avec une efficacité accrue et une sensibilité locale, et en veillant à la pertinence et à la durabilité des solutions. C'est dans ce contexte que le ministère, à travers ses programmes, s'emploie à renforcer les capacités du Comité de développement des quartiers, un niveau de gouvernance locale proche des villages et des communautés dans les zones rurales. Le plan d’action stratégique est conçu non seulement pour institutionnaliser la participation des communautés à la prise des décisions liées à la gestion du développement local, mais aussi pour maintenir ces communautés impliquées grâce aux subventions budgétaires versées par les provinces à l'appui de la mise en œuvre de microprojets dans les communautés.
Les incidences positives de l'initiative LoCAL coordonnée avec le Programme intégré de résilience économique et communautaire de la Banque mondiale seront probablement importantes et multiformes. En plus de renforcer les capacités institutionnelles et de libérer l'accès des autorités locales à un financement climatique essentiel pour les projets de renforcement de la résilience, le mécanisme favorise la création de partenariats visant à lutter contre les aléas climatiques qui affectent les populations rurales des Îles Salomon.
Conclusion
La crise climatique aux Îles Salomon est grave et, comme pour toute modalité, il reste des difficultés à résoudre en matière de gouvernance. Les initiatives PCDF-LoCAL constituent toutefois une étape positive significative vers la mise en place de politiques d'adaptation efficaces qui pallient les conséquences de la fragilité dans toutes ses dimensions. Le gouvernement des Îles Salomon et notre ministère reconnaissent que ces progrès doivent être appuyés par les enseignements tirés de la mise en œuvre des politiques. Les systèmes et procédures clés du PCDF feront ainsi prochainement l’objet d’un examen pour orienter les réformes à venir. Leur objectif sera de consolider les réalisations déjà obtenues et de raviver les engagements des parties prenantes en faveur de l’approche établie et largement appréciée des Îles Salomon, considérée comme permettant une allocation équitable des subventions en capital en fonction des besoins mis au jour et des résultats avérés.
Érosion côtière et perte des plages aux Comores
Copier le lien de Érosion côtière et perte des plages aux ComoresCarola Klöck et Ibrahim Mohamed (Science Po et Université des Comores)
Les Comores10 sont un archipel du canal du Mozambique. Petit État insulaire en développement, les Comores sont classées par l'OCDE comme un pays présentant une fragilité élevée, et une fragilité extrême dans les dimensions politique et économique qui accroît encore davantage les risques existentiels associés à la dimension environnementale (OCDE, 2025[63]). Les Comores appartiennent aux trois groupes de pays (petits États insulaires en développement, pays les moins avancés, pays africains), considérés comme étant particulièrement vulnérables aux effets négatifs du changement climatique tels que l'élévation du niveau de la mer, l'érosion côtière et la perte des plages. L'érosion des côtes est déjà clairement visible et lourde de conséquences. Environ la moitié des plages de sable du pays sont perdues (Mamaty et Bandar Ali, 2018[67]), et d'autres risquent de disparaître (Vousdoukos et al., 2020[68]). L'érosion côtière provoque l’intrusion d'eau salée, menaçant l'approvisionnement en eau douce (Mohamed, 2012[69]). La population des Comores est fortement concentrée le long du littoral exposé et pleinement consciente de ces impacts. Dans les enquêtes, les résidents insistent souvent, entre autres, sur les inondations récurrentes des habitations et des routes, et font part de leurs craintes que celles-ci ne disparaissent complètement sous cinq ou dix ans seulement11. La question de la relocalisation est donc sur la table et pourrait s’avérer inévitable. Il y a près de 20 ans, en 2006, le gouvernement estimait déjà que jusqu'à 10 % de la population pourrait devoir déménager d'ici 2050 (Union des Comores, 2006[70]).
L'érosion côtière et la perte des plages résultent de plusieurs facteurs, même si le changement climatique et en particulier l'élévation du niveau de la mer en sont des causes aggravantes. Parmi eux figure ce que l'on appelle la compression côtière, à savoir la construction de maisons et d'infrastructures à proximité du littoral, c’est-à-dire dans des zones à risque. L'extraction de sable, illégale depuis 1994 mais toujours largement pratiquée, constitue un autre facteur clé. La pauvreté et le manque de ressources poussent souvent les populations à utiliser du sable de plage pour le bâtiment, étant donné la cherté des matériaux alternatifs de bonne qualité, notamment la roche volcanique concassée.
La population locale et, davantage encore, les bureaucrates et les décideurs locaux sont, paradoxalement, conscients des effets négatifs de l'extraction de sable. Toutefois, les habitants, en particulier, considèrent les digues comme une réponse importante à l'érosion côtière et la perte des plages et réclament la construction de nouvelles digues. Celles-ci n’empêchent pourtant pas l'extraction de sable, d’autant plus qu’elles sont souvent mal construites et non entretenues et qu’elles s'effondrent ainsi peu de temps après leur construction – un problème qui est également répandu dans d'autres pays insulaires tels que ceux du Pacifique (Nunn, Klöck et Duvat, 2021[71]).
Construction et reconstruction de digues : pourquoi d’autres solutions ne sont-elles pas employées ?
De nombreux habitants appuieraient les efforts visant à faire respecter les lois existantes qui interdisent l'extraction de sable. Pourtant, comme l'a bien expliqué un répondant, « le maire n'est pas capable de mettre en place un mécanisme visant à assurer la conformité ». Il est difficile de faire appliquer la loi dans un contexte fragile comme celui des Comores où le gouvernement national a un pouvoir limité au niveau local, où les institutions sont généralement faibles et dotées de capacités limitées, et où la volonté politique fait défaut.
L'action non étatique semble plus prometteuse, corroborant les conclusions du Cadre de l'OCDE sur la fragilité, qui montre que la résilience de la société est associée à une confiance et une participation élevées de la société civile. Les Comores sont dotées d’une société civile dynamique au niveau local et comptent des groupes et associations (informels) de villageois tout aussi activement impliqués dans la gestion de l'environnement. Les communautés ont montré qu'elles étaient capables de décider de protéger leurs ressources, y compris leurs plages. Beate M.W. Ratter, Jan Petzold et Kamardine Sinane (2016[72]) ont indiqué que deux villages de l'île d'Anjouan (Ndzuani) ont collectivement décidé de mettre un terme à l’extraction de sable et qu’ils ont pu faire appliquer cette décision dans leurs villages. On peut trouver des exemples similaires de gestion réussie des ressources locales dans le secteur de la pêche (Freed et al., 2016[73] ; Hauzer, Dearden et Murray, 2013[74]). Les associations locales et les conseils de village peuvent combler les vides laissés par l'État national, lequel devrait pour sa part s’entretenir avec les acteurs locaux et les consulter.
Pour que les villageois puissent prendre des décisions éclairées et les mettre en œuvre, ils ont besoin d'informations et de ressources. Les capacités des Comores, qu'elles soient financières, humaines ou institutionnelles, sont généralement insuffisantes, en particulier au niveau local. Bon nombre de nos répondants, par exemple, font état de l’insuffisance des ressources pour mettre en œuvre des mesures d'adaptation. Il se peut qu’ils fassent référence aux ressources financières en particulier, mais nos connaissances sont également limitées. Les répondants ont tendance à en savoir peu sur les différentes mesures d'adaptation, outre les digues ou leurs coûts et avantages respectifs. Comme nous l'avons dit, ils reconnaissent les effets néfastes de l'extraction de sable et sont dans le même temps largement en faveur de la solution des digues. Dans ce contexte, il convient de recourir à l'éducation et au dialogue, notamment de favoriser le partage d'expériences et de tirer les enseignements des réussites et des échecs d'autres communautés. L’état dégradé des infrastructures de transport fait obstacle à un tel échange en ce qu’il rend les trajets entre les communautés compliqués, coûteux et dangereux, en particulier lorsqu’il s’agit de se déplacer entre les trois îles de l'archipel. En conséquence, la plupart des habitants savent peu de choses sur la manière dont les communautés d'autres régions du pays, et encore moins d'autres îles de l'océan Indien ou au-delà, luttent contre l'érosion côtière et la perte des plages. La gestion réussie des plages par la communauté d’Anjouan (Ndzuani) ainsi que les exemples que l’on trouve ailleurs restent largement méconnus, même s’ils sont source d’enseignements précieux pour les autres communautés.
Cet échange nécessite également des ressources financières, qui proviennent généralement de l'extérieur, en tout cas pour ce qui est des questions environnementales. En 2023, les Comores ont reçu 127 millions USD d'aide publique au développement visant des objectifs de développement (OCDE, 2025[75]), mais le financement des bailleurs a lui aussi des inconvénients, qui sont bien documentés. Il est par exemple difficile d'y accéder et les fonds sont souvent acheminés vers l'État central plutôt que vers les autorités locales, même lorsque les parties prenantes locales peuvent être mieux à même de gouverner et de mettre en œuvre les décisions. Les habitants regrettent donc que les « millions de francs », comme le disent les répondants, arrivés dans le pays, n’aient produit quasiment aucun résultat visible sur le terrain. Il pourrait donc s’avérer utile d’en simplifier l'accès et de faire acheminer davantage de fonds vers les acteurs non étatiques, notamment l'université locale (ce qui contribuerait au renforcement des capacités locales), les acteurs des communautés et le secteur privé. Le secteur privé pourrait ainsi aider à trouver et à mettre en œuvre des solutions comme la roche volcanique concassée – subventionnées par les bailleurs de fonds – pour rendre l'extraction de sable moins attrayante. Il pourrait également créer des opportunités d'emploi dans un contexte où le travail et la réussite reposent souvent sur les relations personnelles plutôt que sur le mérite.
Il va sans dire que les ressources financières ont toute leur importance, notamment pour améliorer le contexte global dans lequel s'inscrit la protection de l'environnement aux Comores. Elles sont par exemple nécessaires pour améliorer les infrastructures et les transports et, dans une plus large mesure, le système éducatif et les capacités du pays. Il importe pourtant de souligner que beaucoup peut être accompli avec très peu ou pas de ressources. La gestion communautaire des plages à Anjouan (Ndzuani) n’a nécessité aucun financement spécifique ; elle a simplement reposé sur les mécanismes collectifs de prise de décisions d’application déjà en vigueur. De même, il est facile d’éviter de construire dans les zones à risque et de réduire ainsi la vulnérabilité, même si certaines familles peuvent avoir besoin d’être aidées financièrement pour pouvoir acquérir des terres ailleurs. Au niveau local néanmoins, même de petites sommes d'argent peuvent aller loin.
Renforcer la résilience en Iraq
Copier le lien de Renforcer la résilience en IraqNeam Alqaseer (ministère de l'Environnement, Iraq)
Si l'Iraq continue d'être recensé comme extrêmement fragile par le Cadre de l'OCDE sur la fragilité, le pays montre des signes notables d'amélioration. Sortant d'une période de conflit, le pays s’emploie désormais à développer certains aspects clés de sa résilience, en particulier ceux liés à l'impact de la fragilité au regard du climat et de l’environnement.
L’Iraq est exposé à un niveau de fragilité extrême dans les dimensions économique, sociétale et environnementale, comme l’indiquent les statistiques nationales qui renvoient l’image d’une situation démographique complexe : la population croît à un taux de 2.3 % et devrait atteindre près de 80 millions de personnes d'ici 2050. 50 à 60 % de la population est âgée de moins de 30 ans, ce qui suscite de réelles préoccupations autour des inégalités extrêmes et des taux de chômage élevés. L’atout que représente la jeunesse pourrait se transformer en handicap, et provoquer de graves difficultés sociales et économiques si rien n’est fait pour investir à la fois dans les services essentiels et dans de nouvelles opportunités d'emploi afin d’assurer un avenir durable à la population grandissante. La question centrale qui transcende tous ces facteurs réside dans la capacité de l'Iraq à relever trois défis transversaux : sa crise climatique actuelle, son accès à l'énergie et son urbanisation.
Le manque de ressources en eau constitue désormais une menace existentielle du fait du changement climatique. L'utilisation inefficace des maigres ressources en eau exacerbe les problèmes liés à la réduction des flux transfrontaliers et à l'augmentation de la pollution, 87.8 % des ressources servant à l'irrigation, ce qui ne fait qu’aggraver la crise de l'eau. Les fleuves Tigre et Euphrate sont essentiels pour l'approvisionnement en eau et l'agriculture, mais leur niveau sont en baisse en raison des infrastructures situées en amont et du changement climatique. À l'échelle mondiale, l'Iraq représente environ 0.68 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES).
Le pays se heurte également à des difficultés de taille concernant son accès à l'énergie. La moitié de la population environ ne dispose pas d’un accès suffisant à l'énergie et les générateurs diesel sont devenus, par voie de conséquence, une solution incontournable, mais inadéquate, pour environ 60 % des citadins. Ces générateurs sont coûteux, gros émetteurs de CO2 dans l'environnement et à terme non durables. Les pressions énergétiques sont corrélées à la dimension économique de la fragilité à un moment où le pays est aux prises avec une diversification économique limitée en raison de sa trop grande dépendance aux revenus pétroliers, du développement limité de ses secteurs non pétroliers, de la faible participation de son secteur privé, de son manque d’infrastructures, de l'instabilité de son économie et de ses problèmes de sécurité. Les revenus pétroliers de l'Iraq sont également vulnérables aux fluctuations des prix mondiaux du pétrole.
L'urbanisation non planifiée se caractérise par la faiblesse de l’infrastructure de transport public, l’utilisation généralisée de générateurs diesel, une forte dépendance à l'air conditionné, des espaces verts limités et des systèmes d'assainissement et d'approvisionnement en eau inadéquats. L'urbanisation rapide de l'Iraq a également contribué à grandement accroître le risque de pollution, notamment par le biais des déchets, des matières plastiques, de la poussière et des produits chimiques. Plus de 70 % de la population vit aujourd’hui en milieu urbain. Il est urgent pour le pays de cibler ses efforts sur ces défis urbains au regard du taux de croissance annuel de sa population urbaine, qui s'élève à 2.6 %.
En résumé, il est impératif de s'attaquer aux sources de la fragilité pour assurer le bien-être de la population, promouvoir le développement durable et préserver le patrimoine naturel et la diversité culturelle de la région. Il est donc nécessaire d’adopter une approche globale qui prend en compte le changement climatique, le développement économique et l'équité sociale.
Déplacements provoqués par le changement climatique et renforcement de la sécurité climatique
La sécurité climatique fait référence aux répercussions de la crise climatique sur la paix et la sécurité. Tous les scénarios climatiques montrent que l'Iraq subira de graves effets du changement climatique, notamment dans le cas probable d’un échec de l'effort collectif visant à limiter le réchauffement climatique à 1.5 °C. Le changement climatique peut susciter des rivalités autour des ressources naturelles, rendre les moyens de subsistance moins sûrs et provoquer des déplacements massifs, augmentant ainsi le risque de tensions sociales et d'instabilité. Ces conséquences représentent une véritable menace pour la sécurité nationale. L'Iraq est l'un des pays au monde les plus touchés par le changement climatique. Environ 92 % des terres iraquiennes sont menacées par la désertification et la hausse des températures, deux phénomènes qui augmentent sept fois plus vite que la moyenne mondiale.
Les déplacements provoqués par le changement climatique augmentent déjà dans les régions du centre et du sud de l'Iraq d’année en année. En juin 2024, selon la Matrice de suivi des déplacements (DTM), environ 147 000 personnes étaient encore déplacées en raison de la sécheresse, de la dégradation des terres et d'autres facteurs climatiques et environnementaux. Elles représentent un afflux important, croissant et non planifié de personnes dans les communautés d'accueil, qui sont souvent des zones urbaines. Cet afflux crée des tensions autour de l'accès à des services et des ressources limités ; la lutte croissante pour accéder aux rares ressources naturelles, notamment l'eau, déclenche des conflits tribaux. En Iraq, le changement climatique, notamment son incidence sur la mobilité humaine, est étroitement lié à la fragilité et aux conflits. L'action climatique doit donc créer de fortes synergies avec les efforts de consolidation de la paix et de relèvement post-conflit, tout en veillant à garantir la sécurité humaine du peuple iraquien grâce aux initiatives de développement.
De la stratégie à la mise en œuvre : renforcer la résilience face à la fragilité multidimensionnelle
Les mesures d'atténuation et le secteur de l'énergie
Reconnaissant que les dimensions environnementales et économiques de la fragilité se recoupent, l'Iraq a élaboré une série de stratégies et d'initiatives visant à atténuer les risques prioritaires dans le secteur de l'énergie. Il s'agit notamment de l’initiative Zero Routine Flaring by 2030 (élimination du brûlage systématique de gaz à la torche à l’horizon 2030) soutenue par la Banque mondiale, qui vise à améliorer la déclaration du brûlage de gaz et comprend un engagement de l'Iraq à éliminer le brûlage systématique de gaz à la torche avant 2028. Dans le cadre de ce programme, l'Iraq a diminué le volume de gaz brûlé de 0.2 milliard de mètres cubes entre 2022 et 2023. L'Iraq a également renforcé ses engagements sur des questions telles que la réduction des émissions de méthane. Il a été le premier membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole à approuver le Pacte mondial sur le méthane, contribuant ainsi à l’effort collectif visant à réduire les émissions mondiales de méthane d'au moins 30 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 2020.
Ce processus implique de travailler avec le secteur privé, notamment sur les engagements à élaborer des pratiques optimales pour répondre aux notifications du Système d'alerte et d'intervention sur le méthane (MARS). À cet égard, les ministères iraquiens du Pétrole et de l'Environnement ont lancé plusieurs projets visant à réduire la production de méthane qui sont mis en œuvre avec le concours des compagnies pétrolières nationales. Ces efforts ont bénéficié de la collaboration de l'Iraq en matière de suivi, de détection et de réduction du méthane avec la Coalition pour le climat et l'air pur organisée par le PNUE, l'Observatoire international des émissions de méthane du PNUE, le Groupe de travail sur l'air pur et l'Agence internationale de l'énergie. Des efforts sont également déployés pour favoriser la coordination entre la Bahrain Petroleum Company et le Conseil suprême de l'environnement de Bahreïn, en se concentrant sur une source persistante d'émissions de méthane dans le pays. L'Iraq est également en train de finaliser son plan d’action national d'atténuation appropriée, qui englobe tous les processus d'atténuation qui seront mis en œuvre en Iraq dans l’ensemble des secteurs apparentés au cours des prochaines années.
Énergies renouvelables
En réponse à la nécessité de mettre en place des processus de transition efficaces, le gouvernement iraquien travaille sur une loi visant à réglementer les énergies renouvelables, dont le projet est en cours d'examen par la Commission de l'électricité et de l'énergie du parlement. La proposition actualiserait les lois existantes pour soutenir le secteur des énergies renouvelables et encourager l’investissement de manière à contribuer à l’instauration d'un développement durable et à renforcer la sécurité énergétique nationale. Le ministère de l'Électricité dirige les efforts visant à accroître la part des énergies renouvelables propres dans le bouquet énergétique du pays en mettant sur pied des projets d'énergie solaire dans différentes régions iraquiennes, l'objectif étant d'atteindre un total de 12 gigawatts d'énergie solaire par an d'ici 2030. La Banque mondiale, l'Agence internationale de l'énergie, le Centre régional pour les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique et le PNUD apportent un précieux soutien technique et commercial aux régions iraquiennes dans la mise en œuvre d’une production d'énergie solaire à échelle industrielle et l’installation de panneaux solaires sur les toits des bâtiments résidentiels.
Recours au développement pour préparer le pays aux chocs et crises futurs
Dans le document de stratégie Vision de l’Iraq à l’horizon 2030, le gouvernement souligne les avantages qu’il y a à intégrer les objectifs environnementaux dans les plans et politiques de développement pour améliorer la qualité de vie de ses citoyens, assurer la durabilité des modes de production et de consommation et réduire les effets de la pollution environnementale et du changement climatique. Un plan national d'adaptation (PNA) est également en cours d'élaboration pour aller de pair avec la stratégie 2030 dans le cadre des engagements pris par l'Iraq au titre de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et l'Accord de Paris, qui visent à réduire la vulnérabilité aux effets du changement climatique en renforçant les capacités d'adaptation et la résilience. Le PNA comprendra un Indice de vulnérabilité au changement climatique qui tient compte des scénarios RCP (« Representative Concentration Pathways ») de référence et futurs du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) (scénarios RCP 2.6, 4.5, 7.0 et 8.5). Il stipulera les risques que le changement climatique pose pour l'Iraq et proposera des solutions d’adaptation axées sur les secteurs clés environnementaux et socio-économiques. Les solutions présentées concerneront notamment les domaines suivants :
Agriculture – Introduction de variétés de cultures et de fourrages résistants à la sécheresse et au sel, éducation et formation des agriculteurs à de meilleures pratiques agricoles et apport de ressources financières pour moderniser leurs équipements.
Santé publique – Systèmes d'alerte précoce en cas de mauvaises conditions météo, éducation sur les risques sanitaires des phénomènes liés au climat et accès accru à l'eau potable et à l’approvisionnement en énergie stable en période de chaleur extrême.
Moyens de subsistance – Soutien aux agriculteurs par le biais d’une reconversion et de la diversification de leurs revenus, octroi de prêts et de subventions pour stimuler la création d’entreprises privées et le développement de nouvelles industries, notamment celle de l'énergie propre.
Ressources en eau – Pratiques d'irrigation agricole plus efficaces, amélioration de l'approvisionnement en eau en milieu urbain, réduction de la pollution agricole et industrielle, incitations à économiser l'eau avec comptage et tarifs appropriés, gestion coordonnée des ressources en eau dans les provinces et collaboration avec les pays voisins pour adopter une approche plus concertée.
Ressources foncières – Restauration généralisée des terres dégradées et prévention de la désertification grâce à des solutions technologiques et basées sur la nature, remise en état des marais avec des débits d'eau suffisants et élaboration de cadres réglementaires plus stricts pour l'utilisation des terres, l’urbanisme et les zones protégées, parmi lesquels l'initiative du Premier ministre de planter cinq millions d'arbres et de palmiers en Iraq pour lutter contre la désertification.
Mobilité humaine – Aide financière aux personnes déplacées à l'intérieur du pays pour faciliter leur retour dans leurs régions d'origine, formation débouchant sur des emplois dans les nouvelles communautés et accompagnement pour obtenir un logement sûr et un accès à l'eau potable, aux établissements de santé et à l'éducation.
Énergie – Mise à jour de la réglementation en matière de santé et de sécurité dans les installations de production d’énergie en activité, utilisation plus efficace de l'eau, réglementation de la pollution de l'eau et de l'air provenant des installations de production d’énergie et accès stable garanti à l'électricité pour tous.
Financement du développement et de la résilience
Avec le Fonds de développement pour l'Iraq, le gouvernement cherche à attirer des investissements dans le pays pour développer des ressources économiques non pétrolières, lancer un développement économique et social durable, et trouver des solutions aux crises économiques, sociales et environnementales en généralisant la technologie moderne et en attirant des capitaux et des ressources financières privés. Le gouvernement a réussi à obtenir jusqu’à 100 milliards USD d’investissements. La Banque centrale d'Iraq a appuyé cet effort au moyen d’une série d'initiatives visant à promouvoir la croissance économique, à accorder un soutien financier aux petites et moyennes entreprises et à stabiliser le niveau général des prix. Elle a également dirigé l'Initiative de soutien aux énergies renouvelables destinée à financer l'achat d'unités de production d'énergie électrique à partir de sources renouvelables, en lui allouant 1 000 milliards IQD (750 millions USD).
Pour répondre aux besoins en capital humain, l'Initiative Riyada pour le développement et l'emploi, lancée par le Premier ministre, vise à développer les compétences et les talents des jeunes et des demandeurs d'emploi en les formant et en les préparant au marché économique. Cette initiative permet aux jeunes d'apprendre à lancer leurs propres projets ; l'État leur apporte un soutien financier et délivre également des certificats de participation aux stagiaires.
Dans ce domaine également, la question du financement des initiatives climatiques est au premier plan des efforts du gouvernement. Le Plan d'investissement climatique prévoit la préparation d’un document d'investissement pour lutter contre les effets du changement climatique et favoriser la diversification économique, avec le soutien de l'Agence des États-Unis pour le développement international et du PNUD. La Stratégie nationale de croissance verte 2024 vise à faire de l’Iraq un pays d’avenir, plus vert et plus prospère, et bénéficie d'un soutien international pour la mise en œuvre de projets, de documents et de programmes nationaux de lutte contre le changement climatique. La Commission nationale de l'investissement cible les opportunités qui s'offrent aux entreprises du secteur privé d'investir dans divers secteurs en évaluant les besoins technologiques en matière d’atténuation du changement climatique et d’adaptation à ses effets dans les secteurs les plus vulnérables de l'Iraq, les mesures prises, les obstacles rencontrés et les conditions favorables, le marché ainsi que les effets et avantages associés.
Plusieurs projets sont actuellement mis en œuvre, dont 1) un projet visant à renforcer la résilience du secteur agricole au changement climatique (BRAC) dans les quatre provinces les plus pauvres d'Iraq (Dhi Qar, Maysan, Diwaniyah et Muthanna), financé par le Fonds pour l’adaptation en conjonction avec un projet plus vaste intitulé « Encourager les petites exploitations agricoles », financé par un prêt de 16 millions USD du Fonds international de développement agricole, et 2) un projet visant à renforcer la résilience de la population de Hor al-Hawizeh et à accroître sa résilience au changement climatique dans la province de Maysan (Hor al-Hawizeh), financé par l'Agence suédoise de coopération internationale au développement et mis en œuvre par le PNUD. D'autres projets sont en cours de développement grâce à un financement de 38.5 millions USD provenant du Fonds vert pour le climat, aux provinces de Muthanna, Najaf et Karbala, et à l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. D’autres projets, financés à hauteur de 10 millions USD par le Fonds vert pour le climat, sont également mis en œuvre à Bassorah et à Dhi Qar ainsi qu’à Qadisiyah avec le soutien du Programme alimentaire mondial.
Migration et déplacements forcés
La Stratégie nationale pour la protection et l'amélioration de l'environnement 2024-2030 lancée récemment en Iraq est la principale stratégie suivie par le ministère de l'Environnement pour gérer les problématiques environnementales, y compris les déplacements liés au changement climatique, dans les cadres nationaux de la politique de développement. En collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations, entre autres organisations, le gouvernement cherche à traiter la question de l’interaction entre le changement climatique, la paix, la sécurité et la mobilité humaine en Iraq en se concentrant sur les recoupements qui favorisent la mise en œuvre de plans et politiques d’action pour le climat, dont la prochaine série de contributions déterminées au niveau national et le chapitre consacré à la migration du PNA. Ces actions sont étroitement alignées sur les travaux du Conseil de la sécurité nationale visant à intégrer la sécurité climatique dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale (étant entendu que la sécurité climatique est une question de sécurité nationale).
Conclusion
L’Iraq figure parmi les pays les plus exposés au changement climatique. Les effets du changement climatique contribueront à raréfier ses ressources en eau et auront également des répercussions sur les moyens de subsistance. Ils transformeront dans le même temps l’économie, au moment même où le pays cherche à se diversifier en se détournant progressivement et raisonnablement des combustibles fossiles. Après des années de conflit, l’Iraq démontre son engagement à l’égard des efforts internationaux visant à atténuer le changement climatique à l’échelle mondiale et nationale. En prenant des mesures pour réduire ses émissions de GES et accroître sa résilience, le pays a obtenu de premiers résultats. La trajectoire à parcourir depuis les années de guerre et de conflit et une économie dépendante du pétrole vers un avenir plus durable, pacifique et vert sera longue, mais l’Iraq est déjà en chemin.
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Notes
Copier le lien de Notes← 1. Ana María Diez est une avocate vénézuélienne déplacée de force en Espagne. Elle est la présidente et cofondatrice de Coalición por Venezuela, plus grand réseau du monde regroupant des organisations non gouvernementales dirigées par des migrants et réfugiés vénézuéliens. Titulaire d’un master en relations internationales et diplomatie, elle est spécialiste de la gestion publique, des droits humains et des migrations. Ana María Diez a bénéficié de la bourse de Refugees International, a remporté le prix McCall-Pierpaoli de l’humanitaire en 2024, et conseille plusieurs dispositifs internationaux du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Il est possible de la contacter par courrier électronique aux adresses presidencia@coalicionporvenezuela.org et anadiez177@gmail.com, sur X à @AnaMariaDiez, et sur LinkedIn.
← 2. La personne à l’origine de cette contribution a souhaité rester anonyme.
← 3. Joao Saldanha University, décembre 2024.
← 4. Pour plus d’informations sur Pharmakina, veuillez consulter https://www.pharmakina.com/.
← 6. Ministre des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions aux Îles Salomon.
← 7. Conseiller technique en chef pour le ministère des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions aux Îles Salomon.
← 8. Secrétaire permanent du ministère des Gouvernements provinciaux et du Renforcement des institutions aux Îles Salomon.
← 9. Il s'agit des subventions basées sur les résultats du Projet intégré de développement économique et de résilience communautaire de la Banque mondiale ; des subventions basées sur les performances relatives à la résilience face aux aléas climatiques du FENU ; et du projet PGSD financé par l'Union européenne qui utilise la modalité PCDF pour verser des subventions sectorielles aux provinces.
← 10. Cette contribution s’appuie sur un document de recherche de 2023 de Carola Klöck, disponible à l’adresse : https://www.afd.fr/fr/ressources/ladaptation-cotiere-aux-comores-le-role-des-perceptions-et-le-risque-de-mal-adaptation.
← 11. Toutes les références aux perspectives de la population locale proviennent des enquêtes des auteurs, qui ont été menées dans plusieurs villages des Comores. Pour plus d'informations, voir : https://www.afd.fr/fr/ressources/ladaptation-cotiere-aux-comores-le-role-des-perceptions-et-le-risque-de-mal-adaptation et https://doi.org/10.4000/11pd7.