L’idée d’associer une valeur monétaire à la vie humaine peut sembler contre-intuitive et empreinte de dureté ou d’insensibilité. De fait, la vie n’a pas de prix, du moins du point de vue de l’individu. Pourtant, les responsables de l’action publique sont régulièrement confrontés à des décisions qui influent sur le risque de décès des personnes. Par exemple, le durcissement des normes d’efficacité énergétique des véhicules peut alourdir les coûts supportés par les consommateurs et les entreprises, mais aussi sauver des vies en améliorant la qualité de l’air dans les agglomérations. On est alors en présence d’un arbitrage entre coûts économiques et valeur de la prévention de décès.
Les avantages économiques des décès évités peuvent s’exprimer par la « valeur d’une vie statistique » (VVS), qui est la valeur qu’une population donnée attribue au fait d’éviter le décès d’une personne non spécifiée, par exemple dans le contexte de la réduction du nombre de décès imputables à la pollution de l’air. Il importe de garder à l’esprit que, même si l’on n’attribue pas explicitement une valeur monétaire à une variation du risque de mortalité, cette variation est néanmoins évaluée implicitement au travers des décisions prises par les pouvoirs publics qui ont des conséquences économiques. Toutefois, ces valeurs implicites peuvent être très variables selon les cas, en fonction du degré d’information des décideurs et des particularités des processus politiques. Alors que les évaluations monétaires explicites suscitent souvent des réticences pour des raisons éthiques, l’utilisation de valeurs implicites est généralisée, même si celles-ci ne sont pas toujours observables. Les valeurs explicites, lorsqu’elles sont calculées à l’aide de techniques d’évaluation monétaire appliquées de façon rigoureuse, améliorent l’information dont disposent les décideurs en leur fournissant un indicateur cohérent et transparent applicable dans de nombreux domaines d’action.
L’analyse coûts-avantages (ACA) est un outil important pour promouvoir la cohérence dans l’élaboration des politiques. Elle consiste à comparer le total des coûts attendus d’une action donnée au total des avantages attendus, afin de déterminer si les seconds l’emportent sur les premiers. Étant donné que les décisions politiques ayant un impact sur la vie humaine sont une préoccupation majeure, l’évaluation économique des effets sur la santé humaine, dont l’estimation de la VVS, constitue un pilier de l’ACA.
La VVS peut être estimée à partir d’enquêtes dans lesquelles les personnes sont interrogées sur leur consentement à payer pour une légère diminution du risque de décès (on parle alors de méthodes de « préférences déclarées »). Elle peut aussi être estimée en observant les arbitrages effectifs que font les personnes entre le revenu ou le patrimoine et le risque de décès, par exemple en acceptant d’occuper un emploi qui leur fait courir plus de risques en échange d’une meilleure rémunération, ou en acceptant de payer plus cher un logement pour habiter dans un quartier plus sûr (on parle alors de « préférences révélées »). Étant donné que la VVS pèse lourd dans le total des avantages économiques attendus de beaucoup de politiques publiques, il est important d’utiliser les meilleures données et estimations disponibles.
Ce rapport constitue une version actualisée du rapport sur la VVS publié par l’OCDE en 2012, qui constituait alors la plus vaste étude jamais consacrée au sujet et qui est rapidement devenu un important ouvrage de référence international. Le rapport de 2012 reposait sur une méta-analyse des études VVS primaires publiées au cours de la période 1970-2008 et portait uniquement sur les études de préférences déclarées. En revanche, la présente étude repose sur un socle empirique largement amélioré et propose une méta-analyse de près de 4 000 estimations particulières tirées de 280 études réalisées dans 49 pays durant la période 1970-2023, dont quelque 2 400 estimations de la VVS pour la période 2009-23 qui ont servi pour établir les estimations de la VVS de base présentées dans cet ouvrage. Ce rapport actualisé constitue, comme le précédent, la plus vaste méta-analyse jamais consacrée à la VVS et bénéficie de plusieurs améliorations méthodologiques importantes. La majorité des études VVS primaires figurant dans la base de données proviennent certes d’Europe et d’Amérique du Nord, mais les études réalisées en Amérique latine, en Afrique, en Australie et en Asie sont également représentées en nombre dans l’ensemble de données.
Le rapport fournit des estimations de la VVS de base en indiquant les valeurs moyennes, les intervalles de confiance et les valeurs médianes calculées pour cinq groupes de pays. Ces groupes sont les pays membres de l’OCDE, l’Union européenne, les États‑Unis, les pays à revenu faible ou intermédiaire et les pays à revenu élevé, les estimations pour ces deux derniers groupes étant établies sur la base des catégories de pays telles que définies par la Banque mondiale. Les estimations de la VVS de base moyenne vont d’environ 1 million USD dans les pays à revenu faible ou intermédiaire à des valeurs comprises entre 7.1 millions USD et 8.5 millions USD dans les pays de l’OCDE et les pays à revenu élevé. Il convient en outre de noter que les résultats présentés dans ce rapport ne sont pas directement comparables à ceux figurant dans le rapport de 2012 de l’OCDE, étant donné l’utilisation de données plus récentes produites selon des méthodes améliorées, l’élargissement du champ géographique couvert et la prise en compte des études de préférences révélées en plus des études de préférences déclarées.
Les estimations de la VVS de base ci-dessus doivent être considérées comme un point de départ pour l’analyse des politiques publiques qui influent sur le risque de mortalité, et il convient de les adapter au contexte national et stratégique particulier chaque fois que c’est possible. Le revenu – mesuré comme le revenu des ménages ou le PIB par habitant – est peut-être le déterminant le plus important de la VVS. C’est ce que montrent à la fois la méta-analyse des études d’évaluation de l’ensemble des groupes de pays et l’analyse des travaux scientifiques publiés sur les déterminants de la VVS, également présentée dans ce rapport.
Les estimations de la VVS de base données ci-dessus sont assorties des recommandations suivantes concernant leur utilisation et leur ajustement :
Utiliser les estimations de la VVS de base du plus petit groupe de pays pertinent pour calculer les estimations nationales. Les pays qui ne disposent pas encore de données probantes ou de lignes directrices suffisantes pour calculer des estimations nationales de la VVS peuvent utiliser à la place les estimations de la VVS de base d’un groupe de pays auquel ils appartiennent. Sur la base d’estimations de l’élasticité de la VVS par rapport au revenu et d’une analyse des travaux antérieurs, il est recommandé d’adapter les estimations de la VVS de base du groupe de pays pertinent à un pays donné en leur appliquant le ratio entre le PIB par habitant du pays et celui du groupe. Lorsqu’un pays appartient à plusieurs des groupes décrits ci-avant, il est recommandé aux responsables de l’action publique de retenir comme point de départ les estimations de la VVS du plus petit de ces groupes. Il est en outre préconisé d’ajuster plus avant ces estimations pour prendre en compte, autant que possible, le contexte national et celui spécifique aux études (sous-ensembles de la population subissant des répercussions, secteurs d’emploi).
Utiliser les estimations de la VVS spécifiques au pays pour évaluer les politiques nationales. En présence de politiques publiques qui ont des incidences sur plusieurs pays, il est recommandé d’utiliser pour chacun d’eux les estimations de la VVS qui lui sont propres. Cependant, dans certains cas, il peut aussi être justifié d’appliquer une estimation de la VVS commune à plusieurs pays pour que des effets de mortalité similaires soient pris en considération de la même façon dans chacun d’eux (au sein de l’Union européenne, par exemple).
Prendre en compte et évaluer les effets de morbidité en plus de la mortalité. Dans la plupart des situations où le risque de mortalité est influencé, il y a également des effets sur la morbidité (douleurs et souffrances). Les incidences sur la morbidité devraient être prises en compte et évaluées séparément des coûts de la mortalité, à la fois en ce qui concerne la morbidité précédant les décès prématurés et celle sans issue fatale.
Il n’est pas recommandé d’ajuster les estimations de la VVS en fonction du type de risque de mortalité ou de l’âge de la population. Il ressort de ce rapport que, hormis dans le cas du cancer, le type de risque de mortalité n’a pas d’effet significatif sur les estimations de la VVS. Il n’est donc pas recommandé d’ajuster les estimations de la VVS en fonction du type de risque de mortalité considéré. Il est apparu que les études d’évaluation primaires mentionnant le cancer ont débouché sur des estimations de la VVS sensiblement plus élevées que celles ne le mentionnant pas. Cependant, le cancer est une maladie complexe qui peut prendre de nombreuses formes différentes et se caractériser par des symptômes, des durées et des issues très variables, dont les métadonnées utilisées pour ce rapport ne peuvent pas rendre compte en détail. Par conséquent, même si le cancer pourrait être, en principe, une base d’ajustement valable des estimations de la VVS, on ignore comment pourrait être opéré un ajustement général et il n’est donc pas recommandé de le faire. Dans le même ordre d’idées, il est largement admis que l’âge de la population étudiée peut avoir un impact notable sur l’estimation de la VVS. L’ajustement en fonction de l’âge est toutefois controversé, car il sous-entend que les politiques publiques et les résultats des analyses coûts-avantages pourraient varier en fonction des seules différences d’âge entre les populations étudiées, et il n’est pas d’usage de procéder à un tel ajustement. Par conséquent, il n’est pas recommandé d’ajuster la VVS en fonction des différents types de risque de mortalité ou en fonction de l’âge de la population concernée par les politiques analysées.
Conduire des analyses des incertitudes et de la sensibilité en utilisant différentes élasticités de la VVS par rapport au revenu lorsqu’il s’agit de transférer des avantages entre pays et/ou régions ou d’ajuster les estimations de la VVS au fil du temps. Comme les montrent les intervalles d’estimation de la VVS présentés dans ce rapport, ces estimations sont entourées de fortes incertitudes. C’est pourquoi il est recommandé de conduire des analyses de sensibilité en utilisant différentes hypothèses (plausibles) pour tester la solidité des analyses coûts-avantages faisant appel à la VVS.
Les résultats présentés dans ce rapport devraient être largement applicables aux analyses des politiques qui obligent à évaluer les avantages économiques de mesures publiques influant sur le risque de mortalité.