Ce chapitre expose les approches méthodologiques retenues pour répondre aux trois grandes questions de cette étude : Existe-t-il une plus forte concentration des conflits à proximité des infrastructures de transport ? Comment l’intensité des violences en lien avec ces infrastructures évolue-t-elle dans le temps ? Quelles sont les zones les plus touchées par les violences ciblant ce type d’infrastructures ? L’examen des liens spatiaux et temporels entre violences politiques et infrastructures de transport s’appuie sur les données sur les infrastructures routières du Global Roads Inventory Project (GRIP) et celles sur les conflits du projet Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) entre 2000 et 2024. L’analyse quantitative des événements violents en fonction de leur distance aux différentes catégories de routes au fil du temps est complétée par une analyse qualitative des événements violents en lien avec les infrastructures de transport. L’étude s’appuie également sur l’indicateur des dynamiques spatiales des conflits, développé par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE (OCDE/CSAO), pour identifier les foyers de violence de la région.
3. Quelles données pour cartographier infrastructures de transport et conflits ?
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Messages clés
Copier le lien de Messages clésLa concurrence pour le contrôle des routes, des lignes ferroviaires et d'autres réseaux de transport entre les acteurs étatiques et non étatiques engendre divers schémas de violence, qui façonnent le paysage des conflits en Afrique du Nord et de l'Ouest.
La violence autour des infrastructures évolue. Au cours des deux dernières décennies, l'intensité et la proximité de la violence par rapport aux voies de transport ont évolué, mettant en évidence la façon dont les acteurs du conflit adaptent leurs stratégies en réponse à l'infrastructure.
Certains corridors de transport, comme ceux du Sahel central et du bassin du lac Tchad, font l'objet d'attaques récurrentes, soulignant que les actes de violence localisés s'inscrivent dans une dynamique de conflit plus large et interconnectée.
La combinaison de l'analyse spatiale et des études de cas sur la violence liée aux transports permet d'acquérir des connaissances utiles pour orienter les stratégies de protection des infrastructures et d'atténuation des conflits.
Les rivalités pour le contrôle des routes, des lignes ferroviaires et d’autres infrastructures de transport entre acteurs étatiques et non étatiques produisent des dynamiques de violence qui façonnent le paysage des conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest. L’analyse des liens entre cette géographie des violences et les infrastructures de transport permet de mieux appréhender l’évolution spatiale et temporelle des conflits armés dans la région. Trois questions sont posées : Existe-t-il une plus forte concentration des conflits à proximité des infrastructures de transport ? Comment l’intensité des violences en lien avec ces infrastructures évolue-t-elle dans le temps ? Quelles sont les zones les plus touchées par les violences ciblant ce type d’infrastructures (Tableau 3.1) ?
Tableau 3.1. Questions, approches et outils retenus pour l’analyse des liens entre violences et infrastructures de transport
Copier le lien de Tableau 3.1. Questions, approches et outils retenus pour l’analyse des liens entre violences et infrastructures de transport|
Questions |
Approches |
Outils |
|---|---|---|
|
1. Les zones situées à proximité des infrastructures de transport sont-elles plus violentes que les autres ? |
Analyse du nombre relatif d’événements violents en fonction de leur distance aux routes |
Distance de chaque événement violent à la route la plus proche |
|
2. L’intensité de la violence à proximité des infrastructures de transport augmente-t-elle au fil du temps ? |
Analyse de l’évolution de la proportion d’événements violents en fonction de leur distance aux routes |
Distance de chaque événement violent à la route la plus proche |
|
3. Certains corridors de transport sont-ils plus violents que d’autres ? |
Identification des maillons routiers particulièrement violents et contextualisation des liens entre infrastructures de transport et conflits |
Analyse qualitative des incidents violents en lien avec les infrastructures de transport, illustrée par différentes attaques violentes de ce type |
La première question vise à déterminer si une tendance se dégage entre la localisation des événements violents survenus en Afrique du Nord et de l’Ouest entre 2000 et 2024 et la proximité des infrastructures de transport. En d’autres termes, les zones situées près des infrastructures de transport sont-elles plus violentes que les autres ? La deuxième question examine si les violences politiques augmentent à proximité des infrastructures de transport au cours des 24 dernières années. La troisième question s’intéresse aux maillons du système de transport les plus touchés par les violences, en se demandant si certains corridors sont plus violents que d’autres.
Les approches méthodologiques retenues sont similaires à celles adoptées par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE (OCDE/CSAO, 2023[1] ; 2022[2]), dans ses analyses du rôle des frontières et des villes dans les dynamiques de conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest. Elles s’appuient sur une combinaison d’analyses quantitatives des données de conflits et d’études qualitatives de zones de conflit et d’événements violents.
Pour déterminer si les violences politiques se concentrent à proximité des infrastructures de transport, le rapport analyse le nombre relatif d’événements violents en fonction de leur distance géographique par rapport à différentes catégories de routes. Si les infrastructures de transport sont, comme l’expose le chapitre 2, à la fois cible et vecteur de violence, la concentration la plus forte d’événements violents devrait alors s’observer à proximité des routes et diminuer de manière significative à mesure que l’on s’en éloigne.
Le rapport utilise une approche similaire pour déterminer si la concentration des violences politiques augmente à proximité des infrastructures de transport. Il analyse l’évolution temporelle de la proportion d’événements violents à diverses distances de différentes catégories de routes. Une augmentation de la concentration des violences à proximité des routes pourrait alors indiquer une tentative par les forces gouvernementales de reconquérir une région rebelle, ou un ciblage croissant par les militants des convois empruntant certains axes routiers. À l’inverse, un éloignement des événements violents par rapport aux infrastructures de transport pourrait illustrer une expansion des activités des militants dans les zones rurales.
Enfin, le rapport identifie plusieurs corridors de transport le long desquels la prévalence des violences politiques est particulièrement forte. Une analyse qualitative des incidents violents en lien avec ces infrastructures permet alors de mieux comprendre les dynamiques locales de violence le long de ces corridors. L’analyse est illustrée par une sélection d’événements violents ayant touché les infrastructures de transport.
Ce rapport adopte une approche multiscalaire pour l’analyse des liens entre infrastructures de transport et violences en Afrique du Nord et de l’Ouest. Au niveau régional, 21 pays sont couverts : Algérie, Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Leone, Tchad, Togo et Tunisie (Carte 3.1). Cette perspective régionale est complétée par l’étude de deux zones transnationales où les infrastructures de transport sont particulièrement impactées par les violences depuis le début des années 2010 : le Mali et le Sahel central, d’une part, et le Nigéria et la région du lac Tchad, d’autre part. Par rapport aux études précédentes (OCDE/CSAO, 2023[1] ; 2022[2]), la zone d’étude du Sahel central est étendue au sud afin d’intégrer la progression des groupes djihadistes vers le golfe de Guinée (Encadré 3.1).
Carte 3.1. Régions, pays et études de cas couverts dans ce rapport
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Encadré 3.1. Pays sahéliens et côtiers : une dichotomie toujours d’actualité ?
Copier le lien de Encadré 3.1. Pays sahéliens et côtiers : une dichotomie toujours d’actualité ?L’expansion actuelle de la violence en Afrique de l’Ouest est souvent considérée comme un glissement des pays « sahéliens » vers ceux « côtiers » (KAS, 2022[3]). Cette dichotomie mérite d’être utilisée avec prudence, étant donné l’étroitesse des liens géographiques et historiques qui unissent le Sahel et la côte du golfe de Guinée.
Si le Sahel est, sur le plan purement technique, défini comme une zone de transition entre le Sahara et la savane, recevant en moyenne entre 200 et 600 mm de précipitations par an, la variabilité de ces précipitations rend néanmoins difficile toute tentative d’utilisation des isohyètes pour en délimiter les frontières. Tous les « pays sahéliens » transcendent les zones bioclimatiques. Une partie importante de la Mauritanie, du Mali, du Niger et du Tchad se situe ainsi dans la zone saharienne, qui reçoit moins de 200 mm de précipitations annuelles, tandis que le sud du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal est typique de la zone soudanienne, caractérisée par des précipitations annuelles moyennes entre 600 et 1 300 mm. Ces facteurs appellent à envisager le Sahel davantage comme « un espace de circulation dans lequel l’incertitude est depuis toujours surmontée par la mobilité » (Walther et Retaillé, 2013, p. 15[4]), que comme une simple zone bioclimatique ou un ensemble de pays.
La même prudence s’applique aux « pays côtiers », que la littérature sur le djihadisme désigne comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo (Financial Times, 2024[5] ; Clark et Zenn, 2023[6]). L’avancée des djihadistes au Sénégal, en Mauritanie et leurs nouvelles formes d’expansion au Nigéria est moins documentée. Une partie importante de ces « pays côtiers » se situe en outre dans des régions dont le climat est plus proche de celui du Sahel que de celui du domaine guinéen, qui reçoit en moyenne 1 300 mm de précipitations par an.
Enfin, le Sahel entretient des liens de longue date avec le golfe de Guinée, que ce soit sur le plan économique, social ou religieux. Le nord du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Togo est ainsi ponctué de plus de 20 vastes marchés frontaliers, tels que Malanville, Tengréla, Bawku et Cinkansé, qui facilitent la circulation des produits agricoles et manufacturés à travers les zones climatiques (OCDE/CSAO, 2017[7]). Dans ces régions situées à plus de 600 km au nord du golfe de Guinée, les liens ethniques avec le Sahel sont extrêmement forts, comme en témoignent les mouvements saisonniers et conjoncturels de population. Plusieurs langues véhiculaires sont par ailleurs utilisées dans la région, sous l’influence des régimes politiques précoloniaux, des réseaux commerciaux, des migrations ou des groupes pastoraux transnationaux. Le Sahel et le nord des pays côtiers partagent, qui plus est, un héritage religieux commun, marqué par la prédominance du sunnisme et les épisodes passés de djihad qui transcendent les zones climatiques depuis le début du XVIIIe siècle (Miles, 2018[8]).
Données sur les infrastructures de transport
Copier le lien de Données sur les infrastructures de transportIl est difficile de trouver des données fiables sur l’évolution des infrastructures de transport en Afrique. La classification des routes et la couverture spatio-temporelle variant considérablement entre les données existantes (Tableau 3.2), toute comparaison internationale s’avère complexe. En outre, dans certains pays africains, très peu d’informations sont disponibles sur le type et l’état des routes, deux facteurs clés du calcul de la vitesse moyenne des utilisateurs de l’infrastructure de transport. Pour l’heure, il n’existe ainsi aucun ensemble de données routières à même de fournir des informations actualisées sur l’étendue géographique et l’état du réseau routier au cours des 20 dernières années.
Tableau 3.2. Comparaison des ensembles de données sur les infrastructures routières dans le monde
Copier le lien de Tableau 3.2. Comparaison des ensembles de données sur les infrastructures routières dans le monde|
Global Roads Inventory Project (GRIP) |
OpenStreetMap (OSM) |
Global Roads Open Access Data Set, Version 1 (gROADSv1) |
|
|---|---|---|---|
|
Couverture spatiale |
Mondiale : normalisation dans tous les pays. Classification particulièrement précise du réseau routier local |
Mondiale : surreprésentation de l’Amérique du Nord et de l’Europe. Représentation particulièrement précise du réseau routier urbain |
Mondiale |
|
Longueur du réseau routier couvert |
21.6 millions km (2018) |
95 millions km (2021) |
9.1 millions km (2010) |
|
Couverture temporelle |
2000-18 (agrégation de plusieurs années). Plus de la moitié des routes ont été incluses à compter de 2010 |
Annuelle depuis 2004 |
1980-2010 (agrégation de plusieurs années) |
|
Méthodologie |
Intégration d’ensembles de données routières géoréférencées accessibles au public. Palliation des discontinuités au sein des pays et entre eux |
Production participative : collecte des données par des bénévoles |
Extraction de la carte vectorielle de niveau 0 (VMAP0) de l’Agence nationale de renseignement géospatial des États-Unis |
|
Types de routes |
6 : autoroutes, routes principales, routes secondaires, routes tertiaires, routes locales, non spécifié. Types normalisés à partir de la classification du Pôle logistique de l’Organisation des Nations Unies (ONU) |
26 : routes principales, routes secondaires, routes tertiaires, routes résidentielles, chemins, pistes, voies rapides, voies d’accès, voies piétonnes, non classifié, etc. |
8 : autoroutes, routes principales, routes secondaires, routes tertiaires, routes locales/urbaines, sentiers, voies privées, non spécifié |
|
Format |
Ensembles de données vectorielles et matricielles sur la longueur et la densité du réseau routier à une résolution de 5 minutes d’arc |
Données vectorielles |
Données vectorielles |
Source : Meijer et al. (2018[9]) ; contributeurs OpenStreetMap (2024[10]) ; CIESIN et ITOS (2013[11]).
Compte tenu de ces divers éléments, les travaux utilisent la base de données du Global Roads Inventory Project (GRIP). Cet ensemble exhaustif et harmonisé à l’échelle mondiale se prête bien aux études transnationales sur le continent africain (Meijer et al., 2018[9]). Le GRIP intègre les données de diverses sources sur les réseaux routiers urbains, nationaux et supranationaux, et tente de remédier aux discontinuités de classification routière au sein des pays et entre eux. Il classe les routes en 6 catégories, à partir de la classification du Pôle logistique des Nations Unies, contre 8 pour le Global Roads Open Access Data Set (gROADS) et 26 pour OpenStreetMap (OSM). Dans une région où la plupart des routes ne sont pas revêtues, cette catégorisation simplifiée facilite l’analyse des dynamiques spatiales de la violence. Cependant, l’agrégation dans GRIP des données routières de 2000 à 2018 réduit considérablement la capacité à repérer les changements intervenus au sein du réseau au fil du temps. Cette limite ne vient que partiellement compenser le fait que la plupart des données routières aient été incluses à compter de 2010.
Les données GRIP sont disponibles à la fois sous forme de données vectorielles et matricielles sur la longueur et la densité du réseau routier à une résolution de cinq minutes d’arc. Ce rapport utilise les données spatiales vectorielles GRIP pour le continent africain, et ses sous-ensembles respectifs pour les 21 pays couverts. Huit sources de données différentes sont intégrées dans GRIP pour ces pays, la plupart utilisant deux ou trois sources de données chacune, d’OpenStreetMap au Comité directeur international de la cartographie mondiale des Nations Unies. La Gambie, la Guinée-Bissau et le Libéria sont des exceptions pour lesquelles ne figure qu’une seule source (carte vectorielle du monde, niveau 1).
La longueur totale des réseaux routiers de tous les pays de l’ensemble de données GRIP atteint presque 1 million km, répartis en cinq catégories : autoroutes (2 031 km), routes principales (58 155 km), routes secondaires (98 295 km), routes tertiaires (765 223 km) et routes locales (74 568 km). La longueur du réseau routier varie considérablement entre les pays étudiés, d’un minimum de 4 769 km en Gambie à un maximum de 117 932 km en Libye (Tableau 3.3). Une projection conique équivalente des données GRIP est utilisée pour croiser les données sur l’infrastructure routière et celles sur la localisation des conflits.
Tableau 3.3. Longueur du réseau routier (en km), par pays et type de route selon GRIP (2000-18)
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Pays |
Autoroutes |
Routes principales |
Routes secondaires |
Routes tertiaires |
Routes locales |
Total |
|---|---|---|---|---|---|---|
|
Nigéria |
761 |
6 803 |
8 096 |
67 812 |
8 233 |
91 705 |
|
Algérie |
481 |
8 275 |
6 877 |
39 846 |
4 322 |
59 801 |
|
Tunisie |
362 |
3 784 |
2 143 |
9 624 |
4 264 |
20 177 |
|
Maroc |
328 |
4 581 |
2 993 |
33 483 |
4 224 |
45 609 |
|
Sénégal |
47 |
2 008 |
5 518 |
64 653 |
2 977 |
75 203 |
|
Ghana |
27 |
2 120 |
8 035 |
12 898 |
5 021 |
28 101 |
|
Cameroun |
14 |
1 584 |
3 557 |
64 478 |
2 905 |
72 538 |
|
Guinée |
11 |
467 |
8 542 |
90 792 |
2 066 |
101 878 |
|
Libye |
0 |
7 261 |
5 600 |
81 523 |
23 548 |
117 932 |
|
Côte d’Ivoire |
0 |
7 003 |
7 251 |
28 120 |
2 231 |
44 605 |
|
Mali |
0 |
3 432 |
3 265 |
49 419 |
4 233 |
60 349 |
|
Niger |
0 |
2 817 |
2 352 |
38 257 |
1 155 |
44 581 |
|
Bénin |
0 |
2 176 |
5 121 |
13 577 |
679 |
21 553 |
|
Burkina Faso |
0 |
2 010 |
9 880 |
15 697 |
3 191 |
30 778 |
|
Mauritanie |
0 |
1 738 |
2 165 |
43 068 |
929 |
47 900 |
|
Togo |
0 |
817 |
904 |
2 501 |
2 634 |
6 856 |
|
Libéria |
0 |
443 |
4 589 |
19 567 |
1 |
24 600 |
|
Sierra Leone |
0 |
419 |
4 796 |
27 169 |
850 |
33 234 |
|
Tchad |
0 |
280 |
1 963 |
49 183 |
1 083 |
52 509 |
|
Guinée-Bissau |
0 |
71 |
3 286 |
10 230 |
7 |
13 594 |
|
Gambie |
0 |
66 |
1 362 |
3 326 |
15 |
4 769 |
|
Total |
2 031 |
58 155 |
98 295 |
765 223 |
74 568 |
998 272 |
Source : GRIP (Meijer et al., 2018).
D’autres sources de données sur les infrastructures routières de la région ont été envisagées, mais jugées inadaptées pour ce projet au regard de différents critères : précision de la localisation, exhaustivité du réseau routier, cohérence transnationale des informations d’attribut, couverture temporelle. Les données d’OpenStreetMap manquent de cohérence dans leur couverture spatiale en dehors des zones urbaines et sont très lacunaires sur le plan des attributs routiers. Les données gROADS présentent d’importants problèmes de localisation et sont inadéquates pour l’étude de l’évolution de la violence au cours des 20 dernières années du fait de l’agrégation de plusieurs années entre 1980 et 2010.
Parmi les sources envisagées figurent également les cartes Michelin, dont les versions papier de 1966 à 2017 sont numérisées par Müller-Crepon (2023[12]) et Müller-Crepon, Hunziker et Cederman (2021[13]). La possibilité de suivre l’évolution des informations dans le temps et la relative cohérence de la couverture de l’ensemble du continent depuis les années 1960 est un de leurs atouts. Dans la pratique, ces cartes routières, produites à une échelle de 1:4 000 000, restent très générales par souci de lisibilité. La localisation des routes n’y est, par conséquent, pas aussi précise que sur la plupart des cartes de haute résolution et des erreurs d’environ cinq kilomètres sont à anticiper lorsque les données sont géoréférencées. Ce manque de précision spatiale n’est pas compatible avec le calcul de la distance entre infrastructures de transport et événements violents. Dans l’éventail des options disponibles, les données GRIP s’avèrent donc les moins lacunaires.
La carte 3.2 indique la localisation des autoroutes, routes principales et routes secondaires de la région, d’après GRIP. Elle illustre certaines des principales difficultés auxquelles sont confrontés les ensembles de données routières mondiales :
La catégorisation des routes par le GRIP ne reflète pas toujours la réalité du réseau routier. Dans l’ensemble de données, très peu de routes sont ainsi classées dans la catégorie des « autoroutes », même dans les pays d’Afrique du Nord où le réseau autoroutier est pourtant bien développé. Au Maroc, seul le segment Casablanca-Rabat, achevé à la fin des années 80, figure par exemple dans la catégorie des autoroutes. Les tronçons entre Rabat et Tanger et entre Casablanca et Marrakech, achevés à la fin des années 2000, ainsi que les extensions récentes du réseau vers Oujda, Beni Mellal et Safi, en sont absents. En Algérie, une grande partie de l’extension récente du réseau autoroutier, de la frontière marocaine à celle tunisienne, est également manquante. Ces constats pointent une catégorisation fréquente des autoroutes en « routes principales » par le GRIP.
Les extensions récentes du réseau routier ne sont pas toujours visibles, conséquence de l’agrégation par le GRIP de données allant de 2000 à 2018. Plusieurs grandes routes principales construites au cours des 20 dernières années figurent ainsi dans la catégorie des routes secondaires ou tertiaires, à l’instar de la route Nouakchott-Nouadhibou, inaugurée en 2004.
La couverture spatiale varie considérablement d’un pays à l’autre. Le Sénégal, la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone présentent un réseau très dense de routes tertiaires, tandis que leurs pays voisins en ont peu. Ces différences reflètent selon toute probabilité un manque d’harmonisation régionale entre les ensembles de données routières. Certaines des routes classées dans la catégorie des routes tertiaires par le GRIP devraient probablement être reclassées dans celle des routes locales, en particulier dans les zones fortement boisées de la Guinée, du Libéria et de la Sierra Leone. Ces éléments expliquent que la présente analyse ne s’attarde pas sur le lien entre violences et types de routes.
Carte 3.2. Réseaux routiers d’Afrique du Nord et de l’Ouest, d’après le GRIP (2000-18)
Copier le lien de Carte 3.2. Réseaux routiers d’Afrique du Nord et de l’Ouest, d’après le GRIP (2000-18)
Note : Par souci de lisibilité, les routes locales et non spécifiées ne sont pas représentées.
Source : Données GRIP (Meijer et al., 2018[9]). Cartographie réalisée par les auteurs.
Données sur les conflits et Indicateur des dynamiques spatiales de conflit
Copier le lien de Données sur les conflits et Indicateur des dynamiques spatiales de conflitCe rapport s’appuie sur les données géoréférencées désagrégées du projet Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) sur les événements violents survenus depuis 1997 sur le continent africain (Raleigh et al., 2010). Suivant les travaux antérieurs de l’OCDE/CSAO (2023[1] ; 2022[2] ; 2021[14] ; 2020[15]), sur la géographie des conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest, huit catégories d’acteurs sont identifiées en fonction de leur structure et de leurs objectifs communautaires, ethniques ou politiques et, si possible, de leur « dimension spatiale et leurs rapports avec les populations locales » (ACLED, 2023, p. 25[16]).
Ces acteurs peuvent être des organisations formelles impliquées dans des activités violentes, des groupes informels ou des non-combattants (Tableau 3.4). Les organisations formelles comprennent les « forces étatiques », définies comme des acteurs collectifs exerçant de facto la souveraineté de l’État sur un territoire donné, tels que les forces militaires et les forces de police de la région. Les « groupes rebelles » sont un autre type, dont l’objectif consiste à renverser un État ou à en faire sécession. Les organisations extrémistes violentes affiliées à l’État islamique ou à Al-Qaïda, comme l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Islamic State West Africa Province [ISWAP]) ou le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat al-Islam wa-l-Muslimin [JNIM]), relèvent de cette catégorie. Les factions ou groupes dissidents se formant à partir d’un groupe rebelle sont recensés comme autant d’acteurs distincts, à l’instar d’Ansar Dine, du Front de libération du Macina (FLM), d’Al-Mourabitoune et de la branche saharienne d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), tous répertoriés individuellement avant leur fusion en 2017 pour former le JNIM. Les groupes informels sont définis sur la base des caractéristiques sociales, ethniques ou régionales, à l’instar des « milices ethniques peul ».
Tableau 3.4. Acteurs impliqués dans des événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, par catégorie, 1997-2024
Copier le lien de Tableau 3.4. Acteurs impliqués dans des événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, par catégorie, 1997-2024|
Catégorie d’acteurs |
Nombre |
Exemples |
|---|---|---|
|
Forces étatiques |
167 |
Forces militaires du Ghana, forces de police du Nigéria |
|
Rebelles |
128 |
Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) |
|
Milices politiques |
557 |
Force d’intervention civile conjointe (Civilian Joint Task Force [CJTF]), Groupe d’autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA) |
|
Milices identitaires |
2 407 |
Milice ethnique kanouri (Nigéria), milice communale d’Abéché (Tchad) |
|
Émeutiers et manifestants |
11 |
Émeutiers (Nigéria) |
|
Civils |
965 |
Civils (Guinée-Bissau) |
|
Forces extérieures |
104 |
Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), Force du G5 Sahel (G5S) |
|
Autres et inconnu |
87 |
Nigeria Petroleum Development Company |
|
Total |
4 425 |
Note : ACLED répertorie les forces étatiques sous des appellations différentes selon le régime qu’elles servent et l’unité impliquée dans l’événement violent. Ces différentes appellations ont été fusionnées dans le tableau ci-dessus, à l’exception de la Libye, pour laquelle cette étude conserve des entités distinctes entre les « Forces militaires de Libye », les « Forces militaires de Libye, faction de Haftar » et les « Forces militaires de Libye, gouvernement d’accord national ». ACLED répertorie également de nombreuses catégories de civils (pêcheurs, agriculteurs, professionnels de santé, enseignants, femmes, entre autres). Là encore, ces différentes catégories sont, dans cette étude, fusionnées en une seule globale (« civils ») par pays. Ces ajustements expliquent le nombre plus faible d’acteurs étatiques et civils dans cette analyse par rapport aux études antérieures (OCDE/CSAO, 2023[1] ; 2020[15]).
Source : Auteurs, à partir des données d’ACLED (2024[17]), accessibles au public et disponibles jusqu’au 24 mai 2024.
ACLED distingue deux types de milices : celles s’organisant autour d’un motif identitaire et celles poursuivant des objectifs politiques. Les « milices identitaires » sont des groupes hétérogènes de militants structurés autour d’une appartenance ethnique, d’une religion, d’une région, d’une communauté et de moyens de subsistance. Elles portent souvent le nom de la localité ou de la région où elles opèrent, à l’instar de la milice ethnique du Borno, au Nigéria. Les groupes d’auto-défense, tels que les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), au Burkina Faso, ou Dan Na Ambassagou, au Mali, sont répertoriés dans cette catégorie des milices identitaires. Les « milices politiques » sont quant à elles des organisations dont l’objectif est d’influer sur la gouvernance, la sécurité et la politique d’un État donné par des moyens violents, à l’instar du Groupe d’autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA) au Mali. Contrairement aux groupes rebelles, les milices politiques « ne cherchent pas l’élimination d’une autorité nationale, mais sont généralement soutenues ou armées par une élite politique alliée, et œuvrent à la réalisation d’un objectif fixé par cette élite ou des mouvements politiques de plus grande envergure » (ACLED, 2023, p. 27[16]).
ACLED identifie plusieurs catégories d’acteurs civils. Les « émeutiers » sont des individus ou groupes d’individus non armés se livrant à des violences désorganisées contre des civils, des forces gouvernementales ou d’autres groupes armés lors de manifestations. Les « manifestants » sont des individus non armés prenant part à une manifestation publique de façon pacifique. Les « civils » sont des individus non armés et non organisés, victimes d’événements violents, dont le recensement se fait par pays d’origine. Les « forces extérieures » ou « autres forces » comprennent les organisations internationales, forces militaires étrangères, sociétés de sécurité privées et mercenaires indépendants prenant part à des événements violents. La base de données d’ACLED ne précise pas qui est l’auteur ou la victime des attaques, à l’exception des civils, non armés par définition et ne pouvant donc pas commettre de violences politiques.
L’analyse se concentre sur trois types d’événements violents représentatifs des conflits armés de la région : les combats entre groupes armés et/ou forces étatiques, les explosions et les violences perpétrées à distance, et les violences contre les civils (Tableau 3.5). L’étude portant sur la violence politique, les actions non violentes, telles que les déploiements stratégiques, ne sont pas prises en compte.
Un combat est défini comme « une interaction violente survenant à un moment et en un lieu donnés entre deux groupes armés politiquement organisés » (ACLED, 2023, p. 12[16]). Les combats peuvent se produire entre n’importe quels acteurs étatiques et non étatiques ; ils impliquent au moins deux acteurs armés et organisés. Cette catégorie se subdivise en trois sous-catégories, selon que les acteurs non étatiques ou les forces gouvernementales prennent un territoire, ou qu’aucun changement territorial ne s’opère. Les combats ont fait plus de 124 000 morts dans la région entre janvier 1997 et juin 2024, lors de près de 30 000 événements violents. Les affrontements armés sont de loin le type de combat majoritaire, comptant pour plus de 90 % des victimes. Les combats sont le type d’événement violent le plus meurtrier, avec en moyenne 4.2 personnes tuées par événement, bilan atteignant même 5.7 victimes par événement pour les prises de territoire par des acteurs non étatiques.
Les explosions et les violences perpétrées à distance sont « des incidents lors desquels l’une des parties utilise des types d’armes qui, de par leur nature, sont de longue portée et extrêmement destructrices » (ACLED, 2023, p. 16[16]). Elles peuvent être perpétrées à l’aide de bombes, de grenades, d’engins explosifs improvisés (EEI), de tirs d’artillerie ou de bombardements, d’attaques au missile, de tirs de mitrailleuse lourde, de frappes aériennes ou de drones, ou encore d’armes chimiques. Elles représentent 15 % des événements violents et des victimes en Afrique du Nord et de l’Ouest depuis 1997, soit plus de 36 000 morts, au cours de près de 11 000 incidents. Elles font en moyenne 3.4 victimes par événement, bilan atteignant même 9.5 victimes par événement pour les attentats-suicides, sous-catégorie d’événement violent la plus meurtrière selon ACLED au cours de la période d’observation.
Les violences contre les civils renvoient à « des événements violents lors desquels un groupe armé organisé inflige des violences à des non-combattants non armés […] Les auteurs peuvent en être les forces étatiques et leurs alliés, des rebelles, des milices ou des forces extérieures/autres » (ACLED, 2023, p. 18[16]) Ce type de violences représente 45 % des événements violents et 35 % des victimes recensés en Afrique du Nord et de l’Ouest depuis la fin des années 90. La grande majorité des 85 600 victimes civiles et des 33 000 incidents observés à travers la région (soit une moyenne de 2.6 civils tués par événement violent) résultent d’attaques directes.
Tableau 3.5. Nombre d’incidents et de décès par type d’événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, 1997-2024
Copier le lien de Tableau 3.5. Nombre d’incidents et de décès par type d’événements violents en Afrique du Nord et de l’Ouest, 1997-2024|
Type d’événements violents |
Sous-catégorie d’événements |
Nombre d’incidents |
Nombre de décès |
|---|---|---|---|
|
Combats |
29 390 |
124 356 |
|
|
Affrontement armé |
27 545 |
114 548 |
|
|
Reprise d’un territoire par le gouvernement |
980 |
4 890 |
|
|
Prise de territoire par un acteur non étatique |
865 |
4 918 |
|
|
Explosions/violences perpétrées à distance |
10 724 |
36 113 |
|
|
Frappe aérienne/de drone |
4 140 |
18 692 |
|
|
Grenade |
99 |
91 |
|
|
Explosif à distance/mine terrestre/engin explosif improvisé |
4 131 |
10 359 |
|
|
Bombardement/tir d’artillerie/attaque au missile |
1 822 |
1 903 |
|
|
Attentat-suicide à la bombe |
532 |
5 068 |
|
|
Violences contre les civils |
32 792 |
85 562 |
|
|
Enlèvement/disparition forcée |
7 332 |
0 |
|
|
Attaque |
25 108 |
84 553 |
|
|
Violence sexuelle |
352 |
1 009 |
|
|
Total |
72 906 |
246 031 |
Source : Auteurs, à partir des données d’ACLED (2024[17]), accessibles au public et disponibles jusqu’au 30 juin 2024.
ACLED couvre également les manifestations et les émeutes. Ces événements représentent toutefois un type de processus politique fondamentalement différent de celui des conflits armés et ne sont pas incluses dans cette étude. Au global, les données d’observation recensent 72 906 événements violents et 246 031 décès entre le 1er janvier 1997 et le 30 juin 2024. Les données routières du GRIP n’étant disponibles que depuis 2000, l’analyse des liens entre infrastructures de transport et conflits se limite à la période entre le 1er janvier 2000 et le 30 juin 2024, au cours de laquelle on dénote 233 624 personnes tuées lors de 70 095 incidents (Encadré 3.2).
Encadré 3.2. Les ensembles de données sur les conflits mondiaux et leurs limites
Copier le lien de Encadré 3.2. Les ensembles de données sur les conflits mondiaux et leurs limitesÀ l’instar des études antérieures du CSAO sur la géographie de la violence politique, ce rapport s’appuie sur les données désagrégées d’ACLED sur les conflits (Raleigh et al., 2010[18]), à l’heure actuelle les plus largement utilisées, complètes et à jour à disposition des chercheurs et des décideurs politiques.
Par sa définition adaptative de la violence et son inclusion d’un large éventail d’acteurs étatiques et non étatiques, ACLED est particulièrement adapté à l’étude des formes émergentes de violence politique en Afrique. Les événements violents signalés par la presse, les médias sociaux, les rapports et d’autres médias y sont intégrés manuellement, décrits et codés de manière cohérente au fil du temps (Raleigh, Kishi et Linke, 2023[19]), avec une mise à jour hebdomadaire de plus de 13 600 sources dans plus de 100 langues. ACLED a établi de nombreux partenariats avec des observatoires locaux et des chercheurs du monde entier afin de minimiser le nombre de faux positifs, de doublons et d’infox susceptibles de gonfler artificiellement le nombre d’événements violents et de victimes recensés. Ces collaborations permettent également de veiller au bon signalement de la plupart des événements violents survenus dans des régions éloignées ou peu documentées.
Malgré les progrès considérables réalisés dans la production de données géospatiales, aucune donnée mondiale sur les conflits n’est parfaite. Toutes les bases de données, comme l’Uppsala Conflict Data Project - Georeferenced Event Data (UCDP-GED) ou l’Integrated Crisis Early Warning System (ICEWS), présentent des limites et ACLED n’échappe pas à ce constat. ACLED ne donne par exemple aucune indication sur la direction des attaques, ne permettant donc pas d’identifier les auteurs et les victimes, à l’exception des violences contre les civils.
La précision géographique est une autre limite. Chaque événement violent recensé par ACLED est assorti d’un « code de précision spatiale », qui indique le degré de précision de ses coordonnées géographiques. Si la source mentionne une partie spécifique d’une région, comme « la zone de Tanwalbougou » au Burkina Faso, l’événement violent est alors rattaché à une ville représentant cette zone (Tanwalbougou). Ce degré de précision concerne 36 % des événements violents recensés par ACLED en Afrique du Nord et de l’Ouest depuis 1997. Dans les cas où la source indique une région plus vaste, comme « l’État de Zamfara » au Nigéria, et non un lieu, l’événement violent est en revanche rattaché au site naturel le plus proche mentionné ou à la ville provinciale la plus proche (ici, Gusau, capitale de cet État) (ACLED, 2023[16]). Ce moindre degré de précision spatiale ne concerne heureusement que 1.5 % des incidents recensés par ACLED.
Compte tenu des améliorations notables qu’ACLED a apportées au fil du temps à sa collecte de données, la prudence est de mise pour l’utilisation de celles recueillies à la fin des années 90. Enfin, plus récemment, les juntes militaires ont suspendu plusieurs médias internationaux et menacé ou emprisonné des journalistes indépendants dans des pays comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ces mesures font de certaines régions de véritables « déserts d’information », avec toutes les répercussions qui en découlent pour la couverture des incidents violents. Ce constat vaut particulièrement quand les forces gouvernementales sont impliquées dans des exactions contre des civils ou attaquées par des groupes rebelles, le nombre exact de victimes étant alors souvent difficile à déterminer. C’est pourquoi cette étude fait le choix de se baser principalement sur le nombre d’événements violents, moins sujet aux manipulations politiques que celui de victimes.
Pour son analyse de l’évolution de la géographie de la violence politique dans l’espace et le temps, ce rapport s’appuie sur l’indicateur des dynamiques spatiales des conflits ou SCDi (Walther et Retaillé, 2021[20]). L’indicateur est conçu pour mesurer deux propriétés spatiales de la violence : l’intensité des conflits et la distribution spatiale des zones de conflit. Comme l’illustre le graphique 3.1, la distribution spatiale des événements violents les uns par rapport aux autres est une variable différente de leur intensité. Le nombre d’événements violents peut ainsi être identique dans deux zones, mais leur distribution spatiale tout à fait distincte, selon qu’ils sont plutôt dispersés ou concentrés. Le SCDi a déjà été appliqué à l’ensemble de l’Afrique du Nord et de l’Ouest (OCDE/CSAO, 2023[1] ; 2022[2] ; 2020[15]) sur la base d’un quadrillage uniforme de la zone à l’étude en cellules de 50 km x 50 km. Il est calculé année par année pour chacune de ces cellules depuis 1997 et peut être consulté sur la plateforme « Cartographier les transformations territoriales en Afrique » (CARTA), gérée par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (OCDE/CSAO, 2024[21]).
Graphique 3.1. Une même intensité de violence, mais une distribution spatiale distincte
Copier le lien de Graphique 3.1. Une même intensité de violence, mais une distribution spatiale distincteMesurer l’intensité de la violence
La première propriété spatiale mesurée par le SCDi, l’intensité des conflits (IC), identifie le nombre total d’événements violents survenus dans une cellule donnée de 50 km x 50 km du quadrillage susmentionné au cours d’une année donnée. Ce nombre est ensuite divisé par la superficie de la zone afin de permettre des comparaisons régionales. Le score IC ainsi obtenu a une valeur minimale de 0 en l’absence d’événements violents dans une zone donnée au cours d’une année donnée, et n’a pas de valeur maximale. Plus le score IC augmente, plus l’intensité spatiale de la violence est forte dans la zone étudiée (Graphique 3.2).
Graphique 3.2. Densité des événements violents
Copier le lien de Graphique 3.2. Densité des événements violentsOutre le calcul du score IC brut de chaque cellule, le SCDi caractérise l’intensité des conflits selon qu’elle est plus élevée ou plus faible que prévu. La valeur prévue de l’indice est appelée « moyenne générationnelle » de l’IC, car elle correspond à la moyenne de l’intensité des conflits sur 20 ans, entre 1997 et 2016. Cette moyenne générationnelle est de 0.0017 événement violent par km2, soit 4 événements violents par cellule. Une zone est donc considérée de forte intensité de violence si 4 événements violents ou plus s’y produisent au cours d’une année donnée, et de faible intensité dans le cas contraire.
Mesurer la concentration des violences
La deuxième propriété spatiale mesurée par le SCDi, la concentration des conflits (CC), s’attache à la distribution spatiale des lieux de conflit les uns par rapport aux autres. Le calcul du ratio de la distance moyenne au plus proche voisin permet de déterminer si cette distribution spatiale est concentrée ou dispersée. Il est obtenu en divisant la distance moyenne observée entre les événements violents d’une zone donnée par la distance moyenne escomptée entre eux si leur distribution était aléatoire (ESRI, 2019[22]). La mesure de la concentration des conflits, comme celle de leur intensité, a une valeur minimale de 0 et n’a pas de valeur maximale théorique. Un ratio de la distance moyenne au plus proche voisin inférieur à 1 dénote une concentration des événements violents, tandis qu’un ratio supérieur signale leur dispersion. À titre d’exemple, la distribution spatiale des événements violents de la partie gauche du graphique 3.3 est concentrée (ratio de 0.5), celle de la partie centrale est aléatoire (même nombre d’événements, mais ratio de 1), et celle de la partie droite est dispersée (ratio de 1.5) (Graphique 3.3).
Graphique 3.3. Distribution spatiale des événements violents, mesurée par le ratio de la distance moyenne au plus proche voisin
Copier le lien de Graphique 3.3. Distribution spatiale des événements violents, mesurée par le ratio de la distance moyenne au plus proche voisinTypologie et cycle de vie des conflits
Le SCDi identifie quatre types de conflits, selon que les événements violents sont dispersés ou concentrés, et de forte ou faible intensité (Graphique 3.4). Le type 1 est caractéristique des conflits où les événements violents sont d’intensité supérieure à la moyenne et concentrés spatialement, dynamique témoignant d’une intensification de la violence au niveau local. Le type 2 est de son côté caractéristique des conflits où les événements violents sont d’intensité supérieure à la moyenne et dispersés spatialement, dynamique témoignant d’une accélération de la violence. Le type 3 s’applique aux conflits où les événements violents sont moins nombreux et se déroulent pour la plupart à proximité les uns des autres, dynamique pouvant dénoter une diminution du nombre de groupes violents. Enfin, le type 4, qui associe intensité des événements violents inférieure à la moyenne et distribution spatiale dispersée, témoigne de l’enlisement d’un conflit. Cette dynamique peut signaler l’extrême mobilité des belligérants ou l’absence d’opposition forte sur un territoire donné.
Graphique 3.4. Combinaison des mesures d’intensité et de distribution spatiale des événements violents pour l’identification des types de conflits
Copier le lien de Graphique 3.4. Combinaison des mesures d’intensité et de distribution spatiale des événements violents pour l’identification des types de conflitsCes quatre configurations correspondent à autant d’étapes distinctes du cycle de vie des conflits (Walther et Retaillé, 2021[20] ; Walther et al., 2023[23]). Ainsi, une distribution spatiale dispersée des événements violents dans une zone donnée marque souvent l’émergence ou le recul des violences. À l’inverse, dans une zone de conflit persistant, sans signe d’atténuation, depuis plusieurs années, la distribution spatiale des événements violents est souvent fortement concentrée. De même, les zones de conflit de longue durée sont souvent caractérisées par des foyers de violence de forte intensité spatiale, avec à leur périphérie des zones de violences de moindre intensité spatiale. L’observation de violences de faible intensité peut alors devenir un marqueur de l’extension spatiale des conflits. Si elles permettent de mieux comprendre la dynamique du cycle de vie d’un conflit type en Afrique du Nord et de l’Ouest, ces quatre catégories ne dépeignent toutefois que des tendances générales. Toutes les localités ne présentent pas toujours les mêmes cycles de vie entre les différentes catégories du SCDi.
Nouvelles mesures locales du SCDi
Depuis son lancement en 2020, le SCDi appuie le suivi des grandes évolutions de la géographie de la violence politique en Afrique du Nord et de l’Ouest. De nouvelles dimensions l’enrichissent depuis (Radil et Walther, 2024[24]). L’une d’elles permet de repérer et suivre l’historique des conflits au sein de chaque cellule, en y calculant le nombre d’années de conflit, de quelque type qu’il soit. Cette nouvelle mesure permet d’identifier tout éventuel basculement dans la violence d’une cellule auparavant pacifique, et donc de cartographier la propagation des conflits.
Une autre nouvelle dimension du SCDi permet de comparer les scores IC et CC actuels d’une cellule à leurs moyennes historiques. Ceci permet d’identifier les dynamiques d’intensification/d’atténuation et de concentration/dispersion des conflits. À l’instar de la mesure du nombre d’années de conflit, celle-ci repère ainsi précisément, pour chaque cellule, toute amélioration ou détérioration de la situation des violences, donnant du même coup une indication de l’étape du cycle de vie du conflit où elle se trouve (Chapitre 4).
L’analyse des liens entre infrastructures de transport et conflits armés est conduite à l’aide d’un système d’information géographique mettant en correspondance la localisation des événements violents et la présence de différentes catégories de routes. Les données d’ACLED sur les événements violents et celles du GRIP sur les infrastructures routières sont ainsi recoupées afin d’examiner, au niveau régional, le lien spatial entre violences politiques et infrastructures routières (Graphique 3.5). Les événements violents observés dans la région sont cartographiés en fonction de leur distance relative par rapport aux infrastructures de transport. Si les violences tendent à se concentrer à proximité des routes, les résultats doivent mettre en évidence une dynamique nette de diminution du nombre d’événements violents à mesure que l’on s’éloigne des routes. Une ventilation par année est ensuite conduite afin d’analyser l’évolution temporelle de l’intensité des violences à proximité des infrastructures de transport. Cette analyse met en évidence l’évolution au fil du temps de la proportion d’événements violents en fonction de leur distance géographique aux routes. Finalement, une ventilation par pays permet la mise au jour d’éventuelles variations intrarégionales.
Graphique 3.5. Recoupement des données sur les infrastructures de transport et celles sur les conflits
Copier le lien de Graphique 3.5. Recoupement des données sur les infrastructures de transport et celles sur les conflits
Pour les régions du Sahel central et du lac Tchad, une analyse qualitative est conduite sur la base de la description de chaque événement violent recensé par ACLED. Cette approche utilise différents mots-clés en lien direct avec les infrastructures de transport, les personnes qui les empruntent ou les véhicules utilisés pour s’y déplacer, comme « route », « autoroute », « convoi », « embuscade » ou encore « véhicule ». Le 17 avril 2024, ACLED consigne par exemple qu’un convoi des Forces armées maliennes (FAMa) heurte un EEI probablement placé par des militants du JNIM sur la route entre Bandiagara et Bankass dans la région de Mopti (incident # MLI32366). Le repérage, puis la cartographie, de ces incidents en lien avec les infrastructures de transport permettent une compréhension plus fine des stratégies déployées par les acteurs étatiques et non étatiques pour le contrôle de la mobilité au niveau infrarégional.
Références
[17] ACLED (2024), Armed Conflict and Location & Event Data project (base de données), https://acleddata.com/.
[16] ACLED (2023), Armed Conflict and Location & Event Data (ACLED) Codebook, https://acleddata.com/knowledge-base/codebook/.
[11] CIESIN et ITOS (2013), Global Roads Open Access Data Set, Version 1 (gROADSv1), Palisades, NASA Socioeconomic Data and Applications Center.
[6] Clark, C. et J. Zenn (2023), « Jihadist terrorism encroaching on coastal West Africa », Lawfare, 5 mai.
[22] ESRI (2019), How Average Nearest Neighbor Works, https://pro.arcgis.com/en/pro-app/tool-reference/spatialstatistics/h-how-average-nearest-neighbor-distance-spatial-st.htm.
[5] Financial Times (2024), The Islamist Insurgents Threatening West Africa, 21 janvier.
[3] KAS (2022), The Jihadist Threat in Northern Ghana and Togo: Stocktaking and Prospects for Containing the Expansion, Konrad Adenauer Stiftung.
[9] Meijer, J. et al. (2018), « Global patterns of current and future road infrastructure », Environmental Research Letters, vol. 13/6, 064006.
[8] Miles, W. (2018), « Jihads and borders. Social networks and spatial patterns in Africa, present, past and future » , dans Walther O. et W. Miles (eds), African Border Disorders. Addressing Transnational Extremist Organizations, Routledge, London, pp. 187-205.
[12] Müller-Crepon, C. (2023), « State reach and development in Africa since the 1960s: New data and analysis », Political Science Research and Methods, vol. 11/3, pp. 663-672.
[13] Müller-Crepon, C., P. Hunziker et L. Cederman (2021), « Roads to rule, roads to rebel: Relational state capacity and conflict in Africa », Journal of Conflict Resolution, vol. 65/2-3, pp. 563-590.
[21] OCDE/CSAO (2024), Cartographier les transformations territoriales en Afrique, https://mapping-africa-transformations.org/fr/accueil/?lang=en.
[1] OCDE/CSAO (2023), Urbanisation et conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/4044c408-fr.
[2] OCDE/CSAO (2022), Frontières et conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/325c4747-fr.
[14] OCDE/CSAO (2021), Réseaux de conflit en Afrique du Nord et de l’Ouest, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/80c03df7-fr.
[15] OCDE/CSAO (2020), Géographie des conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/4b0abf5e-fr.
[7] OCDE/CSAO (2017), Coopération transfrontalière et réseaux de gouvernance en Afrique de l’Ouest, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/9789264265974-fr.
[10] OpenStreetMap (2024), Railways, https://www.openstreetmap.org/.
[24] Radil, S. et O. Walther (2024), « Appréhender les dynamiques locales des conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest », Notes ouest-africaines, no. 42, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/862ddcbd-fr.
[19] Raleigh, C., R. Kishi et A. Linke (2023), « Political instability patterns are obsucred by conflict dataset scope conditions, sources, and coding choices », Humanities and Social Sciences Communications, vol. 10/1, pp. 1-17.
[18] Raleigh, C. et al. (2010), « Introducing ACLED: An armed conflict location and event dataset », Journal of Peace Research, vol. 47/5, pp. 651-660.
[23] Walther, O. et al. (2023), « Introducing the Spacial Conflict Dynamics indicator of political violence », Terrorism and Political Violence, vol. 35/3, pp. 533-552.
[20] Walther, O. et D. Retaillé (2021), « Mapping the Sahelian Space » , dans Villalón, L. (dir.pub.), The Oxford Handbook of the African Sahel, Oxford University Press, Oxford.
[4] Walther, O. et D. Retaillé (2013), « Conceptualizing the mobiloity of space through the Malian conflict », Annales de Géographie, vol. 694/6, pp. 595-618.