Les administrations fiscales des pays des Caraïbes sont plus sollicitées qu’elles ne l’ont jamais été auparavant. Alors que les États s’efforcent de mobiliser des recettes intérieures, d’accroître leur résilience et de favoriser l’instauration d’une croissance économique durable, ils attendent des administrations fiscales qu’elles mettent en œuvre un programme d’action toujours plus complexe, malgré des ressources limitées.
Les pressions sont d’autant plus intenses dans les petits États insulaires en développement (PEID), dont les économies sont généralement très ouvertes et les capacités administratives limitées, et qui sont fortement exposées aux chocs externes. Décider des réformes qu’il convient de mener et de la manière dont il convient de les conduire concrètement est rarement chose aisée. Ce que d’autres juridictions confrontées à des défis similaires ont appris de leur expérience peut donc constituer un point de départ utile pour s’engager sur cette voie.
Les recettes perçues sont également le reflet des structures économiques et des conditions d’ensemble diverses observées dans la région. D’après la dernière édition des Statistiques des recettes publiques en Amérique latine et dans les Caraïbes (ALC), le ratio moyen impôts/PIB dans la région des Caraïbes a reculé de 0.2 point en 2024, pour s’établir à 22.3 %, tout en restant supérieur à la moyenne de la région ALC depuis 2017. Les évolutions sont très contrastées selon les économies caribéennes : le ratio impôts/PIB a augmenté à la Barbade et à Antigua-et-Barbuda consécutivement à des réformes fiscales alors qu’il a baissé à Trinité-et-Tobago et au Guyana sous l’effet de facteurs économiques très différents.
Ces contrastes traduisent le fait qu’il n’existe pas une seule trajectoire possible pour intensifier la mobilisation des ressources intérieures. Disposer de données comparables peut aider les juridictions à comprendre l’évolution de leur système de recouvrement des recettes tandis que le dialogue régional permet aux responsables d’étudier ce qui se cache derrière les chiffres, de comparer des stratégies et d’identifier des réponses possibles adaptées aux circonstances propres à chaque juridiction.
En dehors de ces échanges d’expérience, une demande croissante de soutien concret, ancré dans le réel, s’exprime dans la région des Caraïbes. En témoigne l’intérêt grandissant porté à l’Initiative du PNUD et de l’OCDE « Inspecteurs des impôts sans frontières » (IISF), laquelle a vocation à procurer une assistance sur mesure aux administrations fiscales pour les aider à acquérir une expertise, à traiter des questions complexes de fiscalité internationale et à accroître la mobilisation des ressources intérieures.
Afin de compléter cet appui technique par une offre de solutions d’apprentissage entre pairs, l’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes a été mise en place : elle fonctionne comme une plateforme collaborative au service des administrations fiscales des pays de la région. En 2026, plus de 950 participants issus de 22 juridictions des Caraïbes ont pris part à cinq événements virtuels consacrés aux thèmes de la facturation électronique, du civisme fiscal, de l’application de la TVA au commerce numérique, des prix de transfert et des données fiscales, au cours desquels ils ont pu mettre en commun les enseignements de leurs expériences respectives ainsi que des solutions pratiques sur ces questions de fiscalité qui sont prioritaires à l’échelon régional.
Faire face à des défis communs dans un paysage fiscal en mouvement
Dans l’ensemble de la région des Caraïbes, les administrations fiscales évoluent dans un environnement de plus en plus complexe. Nombre de juridictions s’efforcent de moderniser leur système fiscal, d’améliorer le respect de la législation fiscale et de s’adapter aux nouvelles normes internationales tout en veillant à ce que l’État réussisse à lever les recettes nécessaires pour pouvoir financer les priorités nationales.
Les difficultés rencontrées découlent souvent de mutations de plus grande ampleur qui touchent les administrations fiscales des pays du monde entier. La transformation numérique et l’intelligence artificielle modifient les modes de fonctionnement des entreprises et redéfinissent les interactions entre les contribuables et l’administration. Les nouvelles normes internationales continuent de remodeler le paysage fiscal à l’échelle mondiale. Les juridictions des Caraïbes sont de plus en plus souvent parties prenantes aux efforts engagés au niveau international pour améliorer la transparence fiscale, gérer les risques fiscaux transfrontaliers et mettre en application les normes internationalement convenues au moyen de plateformes comme le Cadre inclusif OCDE/G20 sur le BEPS et le Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales. Parallèlement, les administrations fiscales sont appelées à améliorer les services qu’elles fournissent ainsi que l’efficacité de leur fonctionnement.
Beaucoup d’entre elles sont confrontées à des problématiques similaires, mais les occasions de débattre entre pairs des solutions concrètes envisageables sont souvent assez rares. Les responsables d’administrations fiscales se posent fréquemment les mêmes questions : en quoi les outils numériques peuvent-ils améliorer le respect des obligations fiscales et l’efficacité ? Que peuvent nous apprendre les juridictions qui ont déjà mis en œuvre des réformes ? Comment s’y prendre pour affecter des ressources qui se raréfient vers les domaines dans lesquels leur utilisation aura le plus d’impact ?
Depuis son lancement en 2025, l’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes offre aux responsables des administrations fiscales des juridictions caribéennes un espace où explorer, aux côtés d’homologues, certains de ces sujets d’interrogation concrets.
« L’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes a démontré tout l’intérêt de la collaboration entre administrations fiscales au sein de notre région. Le fait qu’elle ait permis de réunir un nombre élevé de participants durant les sessions témoigne de son ancrage dans l’actualité, de sa pertinence et de son intérêt pour les membres de la COTA. Ces sessions ont offert une précieuse plateforme d’échange de connaissances, d’expériences et d’enseignements, et ont toutes contribué à la réaffirmation de l’importance de la coopération régionale.
En travaillant ensemble et en partageant des solutions concrètes face à des défis communs, nos administrations fiscales se donneront les moyens d’être mieux équipées pour bâtir des systèmes plus efficaces, plus résilients et plus réactifs au service de notre développement durable. »
Mme Felicia Ellie, Contrôleur adjoint de l’administration fiscale de Sainte-Lucie et Présidente de la COTA (2024 – 2026)
Pilotée par la Communauté des Caraïbes et l’Organisation des administrations fiscales des Caraïbes (CARICOM/COTA), l’initiative est portée par l’Association des administrations fiscales du Commonwealth (Commonwealth Association of Tax Administrators, CATA), le Centre interaméricain des administrations fiscales (Centro Interamericano de Administraciones Tributarias, CIAT), le Fonds monétaire international via son Centre régional d’assistance technique des Caraïbes (FMI/CARTAC), le Groupe de la Banque mondiale et l’OCDE. La COTA est une plateforme bien établie dédiée au recensement des défis communs et à la recherche de possibilités de renforcement de la collaboration entre les administrations fiscales des pays des Caraïbes.
De l’apprentissage entre pairs aux solutions concrètes
Une des caractéristiques essentielles de l’initiative a été le souci de se focaliser sur les réponses concrètes à apporter aux difficultés réelles rencontrées par les administrations fiscales. Dans le cadre de discussions sur l’administration de la TVA, la fiscalité de l’économie numérique, les prix de transfert, la transformation numérique et l’Impôt minimum mondial, les participants ont étudié les approches qui ont déjà produit des résultats dans des juridictions connaissant des situations similaires. À l’occasion d’une série de manifestations organisées en 2026, les Bahamas et la Barbade ont présenté leurs régimes de TVA applicables aux services numériques, le Belize et le CIAT ont partagé des éléments éclairants tirés de leur collaboration sur la facturation électronique, et la République dominicaine et la Jamaïque ont attiré l’attention sur les progrès qu’elles ont accomplis dans la consolidation de leurs cadres régissant les prix de transfert.
Pour les juridictions caribéennes, ces échanges ont contribué à élargir la palette de solutions à disposition, tant en termes de politique fiscale que d’administration de l’impôt, pour répondre à l’évolution des défis fiscaux.
Ces échanges ont également été enrichis par des retours d’expérience venus d’autres régions du monde. Maurice a fait part des leçons tirées de son parcours de mise en œuvre de la facturation électronique, et a ainsi offert des informations pratiques aux juridictions envisageant des réformes comparables. Les Maldives ont souligné à quel point le soutien dispensé au titre de l’Initiative conjointe de l’OCDE et du PNUD Inspecteurs des impôts sans frontières avait facilité la gestion des risques liés aux prix de transfert dans le secteur du tourisme, et ont indiqué avoir, grâce à cette maîtrise des risques, perçu 4.5 millions USD de recettes supplémentaires. Le Rwanda a partagé son expérience de l’amélioration de la collecte de données fiscales au service du renforcement de la politique fiscale et de l’administration de l’impôt.
Ces exemples montrent que les PEID d’autres régions du monde affrontent un grand nombre des défis que les juridictions caribéennes doivent elles aussi relever. Plus important encore, ils démontrent que des solutions ayant fait la preuve de leur efficacité pourraient être une source d’inspiration pour d’autres régions et être adaptées à des contextes spécifiques aux Caraïbes. C’est grâce à la présentation aux participants de réformes ayant déjà produit des résultats tangibles que l’Initiative a facilité le passage de la phase de dialogue à celle de l’apprentissage par la pratique et de l’accroissement de la capacité des administrations fiscales de réagir face à des défis communs, et de déterminer dans quels domaines un soutien sera peut-être nécessaire.
« Pour les administrations fiscales des pays des Caraïbes, la coopération régionale ne sert pas simplement à échanger des idées ; elle est un moyen d’accroître notre capacité collective de protéger nos bases d’imposition, de mobiliser les recettes nécessaires au financement du développement et de faire en sorte que les règles fiscales internationales soient établies en prenant en considération les réalités propres aux économies de petite taille, ouvertes et très vulnérables.
La réunion qui s’est tenue au Guyana a ouvert aux administrations fiscales un espace important pour aller au-delà des discussions de portée générale et dialoguer en toute franchise sur les difficultés concrètes que nous rencontrons, les stratégies que nous nous employons à définir et les domaines dans lesquels une coopération plus poussée s’impose. L’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes donne à cette dynamique une ossature en même temps qu’elle l’inscrit dans une continuité. »
M. Godfrey Statia, Directeur général de l’administration fiscale du Guyana et Président de la COTA
Bâtir une coopération qui dure
L’efficacité des systèmes fiscaux est fondamentale pour que les États soient en mesure de mobiliser des ressources intérieures afin de financer les services publics, d’investir dans les infrastructures et de favoriser une croissance économique durable. Elle est également un outil d’accompagnement des juridictions appelés à devenir des acteurs plus engagés au sein d’un environnement fiscal international qui se caractérise par une interdépendance grandissante.
L’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes fait partie intégrante de l’effort de plus large portée engagé par l’OCDE dans le domaine de la fiscalité et du développement. En alliant l’appropriation à l’échelon régional, l’apprentissage entre pairs et l’expertise internationale, elle offre aux juridictions participantes la possibilité de répertorier des solutions et de les adapter en fonction des priorités et des circonstances qui leur sont propres, au lieu de promouvoir un modèle de renforcement des capacités qui soit le même pour toutes.
L’un des apports les plus précieux de l’Initative est le réseau de relations qu’elle a contribué à resserrer au sein de la région. Bien que cette contribution puisse paraître modeste, établir des relations durables entre institutions est une chose qui compte. C’est un moyen d’ouvrir des perspectives de collaboration suivie, d’échanges informels et d’apprentissage permanent même après la fin d’une manifestation. En rassemblant des individus, l’Initiative a facilité la création de réseaux dignes de confiance par lesquels la transmission de l’expertise, des leçons de l’expérience et des solutions concrètes peut se poursuivre. Tout aussi important, ces liens contribuent à garantir que la coopération internationale soit structurée autour des points de vue, des priorités et des réalités des juridictions qu’elle est censée servir.
« L’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes a été extraordinairement utile à l’administration fiscale jamaïcaine au sens où elle a créé de précieuses possibilités d’apprentissage entre pairs, de partage de connaissances et d’échange d’expériences pratiques avec nos collègues de la région.
La pertinence des sujets traités et les informations partagées nous ont confortés dans la démarche que nous avions engagée tout en favorisant une collaboration et un renforcement des capacités plus intenses dans toute la région des Caraïbes. Il s’agit d’une initiative importante, arrivée à point nommé, qui continue de générer une valeur ajoutée pour la Jamaïque et le reste de la région. »
M. Ainsley Powell, Directeur général de l’administration fiscale jamaïcaine
Outre qu’elle a facilité les échanges entre pairs, l’Initiative a aussi aidé les administrations des pays de la région à prendre part plus activement aux efforts de coopération internationale en matière fiscale. À mesure que les pays commencent à mettre en œuvre les normes en matière de transparence, de prix de transfert et d’imposition des entreprises à l’échelle internationale, le dialogue régional peut permettre de recenser des problématiques communes, de partager des stratégies axées sur l’action concrète, et de faire en sorte que les points de vue des Petits États insulaires en développement soient pris en considération dans les discussions se déroulant au niveau mondial. À ce titre, l’Initiative de sensibilisation fiscale pour les Caraïbes n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, elle a aussi vocation à établir un pont entre les priorités régionales et l’architecture fiscale internationale dans sa globalité.
Quelles perspectives pour la coopération en matière fiscale dans les Caraïbes ?
Alors que les juridictions de la région continuent d’évoluer dans un paysage fiscal international en mouvement, la coopération, l’apprentissage entre pairs et la mise en place d’un soutien coordonné ne peuvent devenir que plus nécessaires. L’Initiative constitue une structure au sein de laquelle des responsables peuvent mettre leurs idées à l’épreuve de l’expérience, repérer les domaines dans lesquels une assistance supplémentaire est requise, et continuer à dialoguer avec des partenaires régionaux et internationaux.
L’assistance technique demeure essentielle, mais un renforcement efficace des capacités passe aussi par la confiance, l’appropriation au niveau régional et des échanges permanents de savoir et d’expertise. Et lorsque cette coopération concourt à éclairer les décisions, à accroître les capacités des administrations et à pérenniser davantage les recettes, elle est importante au-delà du seul cercle des responsables réunis autour d’une table. Elle concerne les individus, les entreprises et les communautés que le système fiscal a précisément pour fonction de servir.