Au cours des deux dernières décennies, l’Asie est devenue un des principaux moteurs de la croissance mondiale, alimenté par l’industrialisation, le progrès technologique et une intégration plus poussée dans les marchés mondiaux. Représentant désormais près d’un tiers du PIB mondial, la région joue un rôle majeur sur les marchés financiers mondiaux. Les marchés de capitaux régionaux financent les entreprises nouvelles et en expansion, soutiennent l’entrepreneuriat et l’innovation, et contribuent à diversifier les sources de financement au-delà des prêts bancaires traditionnels. Leur action explique l’essor de nombreuses entreprises asiatiques compétitives à l’échelle mondiale. Toutefois, le développement des marchés de capitaux dans la région est inégal et, dans de nombreux pays, le système bancaire et les marchés de capitaux restent sous-développés, ce qui limite la marge de manœuvre financière des entreprises et bride leur potentiel de croissance.
Les marchés de capitaux en Asie se trouvent à des stades de développement différents ; il convient de poursuivre les efforts afin de les approfondir et de les renforcer.
Le nombre de sociétés cotées en Asie a pratiquement doublé au cours des 25 dernières années, atteignant pratiquement 29 000 en 2024, alors qu’il a baissé en Europe et aux États-Unis pendant la même période. Par conséquent, l’Asie accueille aujourd’hui 55 % des sociétés cotées du monde et représente 27 % de la capitalisation boursière mondiale. Les économies asiatiques ont également créé des marchés d’actions dédiés aux entreprises en croissance et de plus petite taille. Les marchés asiatiques de la dette d’entreprise ont eu aussi connu une forte expansion, atteignant une valorisation de 13 900 milliards USD en 2024, soit près d’un quart de la dette des entreprises au niveau mondial pour l’ensemble des marchés obligataires, des prêts syndiqués et du crédit privé. Les entreprises asiatiques ont tendance à recourir davantage à l’endettement pour financer l’investissement réel (par opposition aux opérations financières) que les entreprises d’autres régions. La République populaire de Chine (ci-après, « la Chine ») est un vecteur essentiel de cette tendance. Dans l’ensemble, les économies asiatiques dotées de marchés de capitaux plus développés innovent plus que celles dont les marchés sont moins développés.
Toutefois, si certaines économies de la région bénéficient de marchés larges et liquides et d’infrastructures financières solides, beaucoup d’autres se caractérisent par des marchés peu actifs et des environnements réglementaires plus fragiles qui sapent la confiance des investisseurs et limitent l’attrait du marché. En dehors de la Chine et du Japon, les capitaux mobilisés sur les marchés publics d’actions sont en recul en pourcentage du PIB. En outre, l’activité sur les marchés de la dette d’entreprise reste concentrée dans cinq économies seulement, et la Chine est à elle seule à l’origine de plus de 75 % des émissions d’obligations d’entreprise. Par ailleurs, le financement par l’emprunt des sociétés non financières en Asie repose en grande majorité sur les prêts bancaires plutôt que sur les titres de dette, qui représentent seulement 14 % du total du financement par l’emprunt.
Le financement demeure limité, surtout pour les entreprises qui se trouvent aux stades initiaux de leur développement
Bien que les marchés publics d’action aient connu un développement rapide en Asie, les entreprises manquent toujours de financements à divers stades de leur développement. Ce problème est particulièrement aigu pour les entreprises de plus petite taille. Malgré le succès des marchés d’actions asiatiques ciblant ces entreprises, l’accès demeure compliqué en raison d’une réglementation complexe et d’un manque d’intérêt des investisseurs. Les entreprises de plus petite taille ont également du mal à accéder aux marchés obligataires, ce qui bride encore plus leur potentiel de croissance. Le financement par capital‑investissement, une source essentielle de fonds pour les entreprises en phase de démarrage ou en croissance, reste lui aussi sous-développé dans l’ensemble de la région, et les actifs sous gestion n’y représentent que 22 % du total mondial.
Pour combler ces déficits de financement, il faut élaborer des stratégies nationales sur mesure visant à simplifier les procédures d’admission à la cote, à élargir la base d’investisseurs et à aligner la réglementation sur les normes internationales. Pour les entreprises de plus petite taille, des cadres d’admission à la cote proportionnés et flexibles, conjugués à des garanties de crédit et à des systèmes d’évaluations ciblées des risques pour l’émission d’obligations, pourraient faciliter l’accès aux financements de marché. Pour stimuler le développement du financement par capital‑investissement, les autorités pourraient soutenir le financement de démarrage et lever les obstacles réglementaires. Les technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle (IA) offrent également des moyens prometteurs de mettre en relation les entrepreneurs en quête de capitaux avec les investisseurs.
Les faiblesses du cadre de gouvernance d’entreprise et la concentration de l’actionnariat continuent de peser sur la confiance des investisseurs sur certains marchés asiatiques
Malgré les efforts déployés pour améliorer les cadres de gouvernance d’entreprise, l’application de la réglementation reste problématique, surtout sur les marchés émergents disposant de ressources limitées. En outre, l’actionnariat y est très concentré, puisque les trois premiers actionnaires détiennent plus de la moitié du total des participations dans 46 % des sociétés asiatiques cotées en bourse. Une difficulté supplémentaire tient au rôle majeur joué par le secteur public en qualité de propriétaire d’entreprises cotées. La région abrite 70 % de toutes les entreprises publiques cotées au monde, et ces entreprises représentent plus d’un quart de la capitalisation boursière de l’Asie, contre seulement 5 % dans le reste du monde. De nombreuses entreprises publiques se heurtent à des difficultés de gouvernance, avec notamment une indépendance limitée du conseil d’administration et des lacunes dans la protection des actionnaires minoritaires.
Bien que de nombreuses entreprises asiatiques soient entrées en bourse, les responsables publics doivent continuer de renforcer les cadres de gouvernance d’entreprise, les capacités d’application et les pratiques du marché. Compte tenu de la domination exercée par les grands actionnaires de contrôle, il reste indispensable de protéger les actionnaires minoritaires en renforçant l’indépendance des conseils et en améliorant la diffusion d’informations. Améliorer la gouvernance des entreprises publiques et encourager les entrées en bourse stratégiques peut aider ces acteurs clés du marché à diffuser les bonnes pratiques et à élargir la participation des investisseurs.
Une base d’investisseurs limitée et concentrée pénalise la résilience du marché et freine la croissance dans la région
Les investisseurs institutionnels sont moins présents sur les marchés asiatiques des actions et des obligations d’entreprise que dans d’autres régions, en raison de la faible participation des investisseurs étrangers et de la taille réduite de la base d’investisseurs institutionnels nationaux. Les investisseurs institutionnels détiennent seulement 18 % des marchés boursiers de la région (contre 47 % à l’échelle mondiale). En général, leur présence est plus forte sur les marchés où la liquidité est plus abondante et l’actionnariat moins concentré. L’investissement étranger est beaucoup plus faible sur les principaux marchés asiatiques des obligations d’entreprise qu’aux États‑Unis et dans la zone euro, et les banques y jouent un rôle beaucoup plus marqué. En outre, les investisseurs nationaux restent des acteurs de petite taille. En Asie, les actifs de retraite représentent seulement 10 % des actifs de retraite au niveau mondial, ce pourcentage s’élevant à 14 % pour les actifs des fonds d’investissement. Seul le secteur de l’assurance, avec 28 % des actifs mondiaux, se rapproche de la contribution de l’Asie au PIB mondial.
Si certaines économies asiatiques avancées ont mis en place d’importants systèmes de retraite par capitalisation, beaucoup d’autres sont encore en train de passer d’un système par répartition à un système par capitalisation. En outre, des stratégies d’investissement trop prudentes limitent la participation d’investisseurs institutionnels nationaux aux marchés de capitaux. La participation des investisseurs particuliers se heurte à de nombreux obstacles, liés à une culture financière limitée et à un faible capacité d’épargne dans de nombreux pays. Malgré un accès plus aisé à la finance numérique, de nombreux adultes dans les pays émergents d’Asie n’ont toujours pas les connaissances de base des produits financiers et de la gestion de l’argent.
Pour étoffer la base d’investisseurs nationaux, il convient d’étendre la couverture des fonds de pension et d’autoriser des mandats de gestion plus flexibles. La liquidité du marché peut être améliorée en durcissant les règles relatives aux actions en circulation et en mettant fin aux participations croisées. Accélérer l’adoption intégrale des IFRS et soutenir les réformes qui encouragent l’inclusion dans un indice contribuera à attirer les capitaux étrangers. Il est tout aussi important de promouvoir la participation des investisseurs particuliers au moyen de produits d’épargne simples et d’outils d’investissement numériques qui peuvent réduire le coût d’accès aux marchés de capitaux de cette catégorie d’investisseurs.
La finance durable se développe rapidement, mais il faut renforcer la diffusion de l’information et la réglementation afin de protéger l’intégrité du marché
Les économies émergentes et en développement d’Asie sont confrontées à un important déficit de financement de la transition climatique, les fonds disponibles étant insuffisants, ce qui menace la croissance durable. Les marchés de capitaux peuvent aider à combler ce déficit en jouant un rôle crucial dans le financement du passage à une économie bas carbone et sobre en ressources, ce qui exige des investissements publics et privés considérables.
Les entreprises asiatiques recourent de plus en plus aux obligations durables ; entre 2015 et 2024, celles‑ci représentaient 29 % des émissions au niveau mondial. Les émissions des États et des organismes multilatéraux ont suivi une tendance similaire, même si elles ne représentent que 17 % du total. Les obligations vertes sont l’instrument le plus répandu, et la plupart d’entre elles adhèrent aux principes de l’ICMA et s’appuient sur des évaluations indépendantes. Pourtant, les règles de diffusion d’informations sur l’utilisation des fonds ne sont pas cohérentes, et les émissions obligataires prévoient rarement des pénalités contractuelles en cas d’utilisation abusive des fonds.
Pour renforcer le marché des obligations durables, il est impératif de durcir les normes de diffusion d’informations en imposant des règles claires sur l’utilisation des fonds et en s’alignant sur les cadres internationaux. Introduire des pénalités contractuelles en cas d’infraction peut dissuader les pratiques d’écoblanchiment et renforcer la confiance des investisseurs. La surveillance réglementaire des évaluateurs indépendants, similaire à celle applicable aux auditeurs ou aux agences de notation financière, renforcerait la responsabilité. En outre, promouvoir l’harmonisation des taxonomies favorisera la croissance du marché.
L’innovation technologique, notamment l’IA, remodèle la finance, mais des cadres réglementaires coordonnés sont nécessaires pour pérenniser les progrès
Les avancées technologiques telles que l’IA transforment rapidement les marchés financiers en Asie. Les investissements dans les infrastructures liées à l’IA ont connu une forte accélération dans la région. Pour accompagner cette expansion, les bacs à sable réglementaires et les laboratoires d’innovation sont devenus des outils importants.
Toutefois, la conception et l’efficacité de ces mécanismes de facilitation sont très variables, et faute de garde-fous appropriés, les approches fragmentées peuvent entraîner des inefficiences et menacer l’intégrité du marché. Il est donc important de sélectionner des modèles de facilitation adaptés à chaque pays, d’évaluer leurs performances et d’encourager une implication active des parties prenantes. La coordination nationale et la coopération internationale peuvent aussi accroître l’impact global de ces mécanismes. Investir dans une expertise pluridisciplinaire pourrait améliorer encore la gouvernance de l’IA et le niveau de préparation réglementaire afin de favoriser une innovation sûre, évolutive et durable dans l’ensemble de la région.