Nous traversons une période d’incertitude. Les progrès rapides de l’IA générative – l’un des principaux moteurs de l’accélération de la révolution numérique – suscitent à la fois optimisme et inquiétude. D’un côté, ils nourrissent l’espoir d’un regain de productivité, de créations d’emplois et de marchés du travail plus inclusifs. De l’autre, ils font craindre des suppressions d’emplois et un creusement des inégalités, à mesure que les algorithmes prennent en charge non seulement les tâches répétitives, mais aussi des tâches complexes et gratifiantes. En parallèle, alors qu’elle doit être menée d’urgence, la transition vers une économie plus durable ne se poursuit que par à-coups. Comme si ces transformations structurelles n’étaient pas suffisamment difficiles, les perspectives économiques à court terme deviennent de plus en plus incertaines. Face au renforcement des obstacles aux échanges et au durcissement des conditions financières, l’investissement des entreprises et la confiance des consommateurs sont ébranlés, tirant la croissance vers le bas.
Dans un environnement aussi complexe et instable, on distingue une certitude encourageante : partout dans le monde, les individus vivent plus longtemps et en meilleure santé que jamais auparavant. Cette avancée majeure s’accompagne d’un recul de la fécondité, d’où des changements démographiques importants qui favorisent l’avènement d’une nouvelle ère. La période actuelle offre une occasion inédite de repenser le travail, la retraite et l’espérance de vie, mais les difficultés qu’elle entraîne pour l’emploi et l’économie dans son ensemble sont considérables et ne sauraient être ignorées.
L’année 2025 était attendue depuis longtemps par les démographes, nombreux à considérer que le milieu de la décennie marquerait un tournant : celui où la population d’âge actif (définie généralement comme la population âgée de 20 à 64 ans) cesserait de croître dans les pays de l’OCDE, pour commencer à diminuer.
Et c’est ce qui s’est passé. La fécondité est orientée à la baisse depuis plusieurs décennies et se situe désormais bien en deçà du seuil de renouvellement des générations dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE. À l’heure où les baby-boomers quittent le marché du travail, la population d’âge actif des pays de l’OCDE commence déjà à diminuer, et cette tendance devrait se poursuivre jusqu’en 2060 selon les estimations. Tous les pays ne sont pas concernés, mais la main-d’œuvre potentielle va chuter non seulement dans la majorité des pays d’Europe, mais aussi dans de nombreuses économies asiatiques, notamment au Japon et en Corée.
Parallèlement, le taux de dépendance des personnes âgées – défini comme le ratio de la population des personnes de 65 ans et plus et de la population d’âge actif – s’est envolé et restera orienté à la hausse à l’avenir. Selon les projections à moyen terme des Nations Unies, le taux de dépendance des personnes âgées dans l’OCDE atteindra 52 % en 2060, soit près de trois fois plus qu’en 1980. Dans certains pays, il dépassera même 70 %. Concrètement, cela signifie que, dans le pays de l’OCDE moyen, chaque personne en âge de travailler devra subvenir à ses besoins tout en contribuant à hauteur de 50 % au revenu d’une personne âgée à la retraite, voire à hauteur de plus de 70 % dans certains pays.
Les conséquences du vieillissement démographique menacent le moteur même de la croissance économique, qui dépend des ressources humaines pour produire. Les pays de l’OCDE sont entrés dans une nouvelle ère économique, où la problématique n’est plus la pénurie d’emplois, mais bien la pénurie de main-d’œuvre.
Ce nouvel ordre économique mondial reste encore mystérieux. La période actuelle est troublante, et marquée par des indicateurs apparemment contradictoires. Selon les données présentées dans ces Perspectives, face à la stagnation du nombre de personnes d’âge actif dans les pays de l’OCDE, des emplois ne sont désormais plus pourvus alors même que des travailleurs perdent leur emploi et que les salaires peinent à suivre l’inflation. Dans la zone euro par exemple, en avril 2025, une entreprise sur six dans l’industrie et une sur quatre dans les services citait le manque de main-d’œuvre comme l’un des facteurs limitant la production. S’ils sont bien inférieurs aux pics observés au lendemain de la crise du COVID‑19 (une entreprise sur quatre dans l’industrie et une sur trois dans les services), ces chiffres sont supérieurs aux niveaux d’avant la pandémie en 2019, en dépit d’une situation conjoncturelle qui se dégrade. La persistance de pénuries de main-d’œuvre en dépit du ralentissement de la croissance pourrait nous offrir un aperçu déroutant de l’avenir qui se prépare.
Aux côtés des problématiques transformatrices du changement climatique et de la révolution numérique, dont on parle beaucoup, le vieillissement démographique dans les économies de l’OCDE constitue la troisième mégatendance, quelque peu oubliée, qui requiert toute l’attention des responsables publics.
D’après les simulations présentées ici, si les gains de productivité se maintiennent aux niveaux actuels, la croissance du PIB par habitant pourrait ralentir de 40 % environ dans les pays de l’OCDE, passant d’un taux annuel déjà modeste de 1 % en 2006‑19 à 0.6 % en 2024‑60 en moyenne. Faute de mesures adaptées, tous les pays de l’OCDE, à l’exception de l’Irlande et des États-Unis, verront leur croissance par habitant diminuer.
L’heure n’est ni à l’autosatisfaction ni à la facilité. Certains balayent le défi démographique en considérant que la solution viendra des progrès de l’intelligence artificielle, à la faveur d’une sorte de coïncidence historique fortuite où les robots remplaceront la main-d’œuvre humaine qui fait défaut. L’IA peut certes doper la productivité, mais elle ne peut en aucun cas combler une pénurie de main-d’œuvre humaine ni offrir de solution miracle. La décroissance ou le ralentissement de la croissance peuvent avoir certains avantages (notamment en facilitant la lutte contre le changement climatique), mais ces phénomènes ne sont pas compatibles avec les besoins croissants d’une population vieillissante. S’il ne découle pas d’un consensus largement partagé à l’échelle des sociétés, le ralentissement de la croissance risque de mettre en péril la viabilité sociale et économique. D’un point de vue historique, le ralentissement de la croissance observé depuis les années 70 est en effet allé de pair avec un mécontentement social croissant. En d’autres termes, les pouvoirs publics ne peuvent continuer à ignorer cette tendance, qui va aller en s’accélérant.
Il convient au contraire d’opérer des choix politiques difficiles, mais judicieux. Heureusement, des mesures concrètes peuvent être adoptées. Les pays de l’OCDE disposent de plusieurs viviers de talents inexploités auxquels ils peuvent faire appel pour renforcer leur main-d’œuvre : les jeunes, les immigrés, les femmes et les travailleurs seniors. Certains des changements à mettre en œuvre peuvent déclencher des controverses politiques et sociétales, et il ne sera peut-être pas facile de définir les politiques adaptées pour mobiliser ces ressources. Pour autant, il faut lever les obstacles à l’emploi de ces travailleurs, sans hésiter à recourir à des mesures audacieuses.
La mobilisation de ces ressources aurait des avantages non seulement économiques, mais aussi sociaux, qui compenseraient dans une large mesure la contraction attendue de la croissance du PIB par habitant et remédieraient aux disparités intergénérationnelles et aux obstacles sur le marché du travail. Il s’agit notamment de donner aux jeunes les moyens dont ils ont besoin, d’envisager les migrations de travail régulières de manière proactive, de résorber l’écart entre les genres en matière d’emploi et d’encourager les travailleurs seniors en bonne santé à travailler aussi longtemps qu’ils le peuvent et le souhaitent. La panoplie de mesures et de solutions à mettre en œuvre varie d’un pays de l’OCDE à l’autre, mais pour plus de la moitié d’entre eux, la clé réside dans la mobilisation des travailleurs seniors. Et dans tous les pays, il est crucial de mobiliser l’ensemble des ressources pour préserver la croissance et continuer d’améliorer les niveaux de vie.