Nous vivons une époque de crises multiples, de chocs et d’incertitude. Aucun contexte présentant une fragilité élevée à extrême n'est en passe d'atteindre près de la moitié des objectifs des ODD. Pour relever ces défis avec assurance, les membres du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE et leurs partenaires ont besoin d’idées nouvelles. La première étape consiste à déterminer le niveau de résilience nécessaire pour faire face aux risques auxquels nous sommes tous confrontés, et c’est là le cœur même des travaux que l’OCDE consacre à la fragilité multidimensionnelle.
Les 177 contextes analysés dans le Cadre multidimensionnel de l’OCDE sur la fragilité sont exposés à un niveau ou un autre de fragilité. Dans cette édition 2025 du rapport États de fragilité, 61 contextes sont reconnus comme connaissant des niveaux élevés ou extrêmes de fragilité. En 2024 y vivaient 25 % de la population mondiale (soit 2.1 milliards de personnes), mais 72 % des personnes en situation d’extrême pauvreté de la planète – une proportion qui pourrait atteindre 92 % d’ici à 2040. Les profils de fragilité de ces contextes sont très divers. Pour certains d’entre eux, l’extrême fragilité est une réalité profondément ancrée qui piège des générations entières dans la pauvreté. Pour d’autres, la fragilité est accentuée par la survenue de conflits : les décès et les destructions vont de pair avec une insécurité alimentaire aiguë, un effet de distorsion du fait des économies en conflit et des déplacements forcés ; Plus de 100 millions de réfugiés et de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDI), soit 80 % du total mondial, proviennent de contextes caractérisés par des niveaux élevés ou extrêmes de fragilité. Les conflits au Moyen-Orient, dans la Corne de l’Afrique (Éthiopie, Soudan) et au Myanmar continuent d’avoir des effets dévastateurs, la violence accentuant des facteurs sous-jacents importants de fragilité tels que la pénurie d’eau ou l’exclusion économique. La dimension humaine de la fragilité, ajoutée au Cadre en 2022, pâtit également des conflits – l’absence de paix signifie que de vastes pans de la population restent hors de portée de mesures efficaces de réponse en matière de santé et d’éducation.
Il est également essentiel que les bailleurs comprennent la fragilité pour assurer la réussite de leurs interventions dans un paysage géopolitique concurrentiel. Tant de questions à traiter, qu’il s’agisse de la fiscalité ou du commerce, ou encore de l’éducation ou de la justice, sont interdépendantes. L’analyse de la fragilité met en évidence les facteurs de risque et de résilience et les liens d’importance entre les deux, ce qui aide les responsables de l’action publique à équilibrer et hiérarchiser l’application des instruments dont ils disposent en matière de diplomatie, de développement, d’action humanitaire, de paix et de sécurité, pour un effet optimal.
À long terme, ignorer les facteurs de fragilité revient à céder l’avantage politique et économique à autrui. Le maintien de l’engagement politique en faveur du développement réclame une réflexion plus avisée sur l’importance du développement – comment, pourquoi et où il est nécessaire. Ce rapport montre également que, sur fond de fragmentation croissante de l’ordre international et de transformation des dynamiques des relations entre bailleurs et partenaires, la capacité d’agir des contextes présentant une fragilité élevée ou extrême évolue, avec une volonté croissante de poursuivre des objectifs de développement via des partenariats qui sortent des systèmes et des cadres traditionnels. Cette évolution est symbolique d’une ère de contestation, mais aussi de concurrence, à laquelle les modèles de coopération internationale pour le développement doivent s’adapter rapidement. Les membres du CAD doivent redéfinir leurs offres stratégiques bilatérales et collectives et entrer dans le jeu de la concurrence pour démontrer leur utilité aux yeux des partenaires.
Enfin, le rapport recommande aux membres de l’OCDE de ne pas se concentrer trop étroitement sur la sécurité au détriment du développement dans le cadre de leur stratégie de soutien à la paix dans les pays partenaires. Si, dans les contextes exposés à une fragilité élevée ou extrême, l’instauration de politiques de développement stables, robustes et adaptatives présente un intérêt stratégique en soi, c’est aussi un moyen essentiel potentiel de mettre en place une politique extérieure équilibrée et économiquement avantageuse. Comprendre la fragilité permet de s’assurer que les budgets, lorsqu’ils sont restreints, sont alloués de manière optimale pour renforcer la résilience future, au niveau national comme international. Alors que le nombre de décès provoqués par la violence ne cesse de s’accroître et que 27 contextes parmi ceux exposés à une fragilité élevée ou extrême sont également confrontés à la violence organisée, il est beaucoup moins onéreux – financièrement et en termes de souffrance humaine – d’investir précocement dans la prévention des conflits plutôt que de payer par la suite pour en gérer les conséquences.
Ce rapport États de fragilité 2025 marque 25 ans de travaux de l’OCDE sur cette thématique. Au cours de ces années, l’Organisation s’est imposée comme un chef de file intellectuel et une source globale de connaissances en matière d’analyse de la fragilité. Elle n’a eu de cesse de remettre en question les hypothèses et de répondre aux remontées d’information des partenaires, en nouant directement le dialogue avec des dirigeants, des militants, des universitaires et la communauté des analystes des institutions multilatérales. Dans le respect de cette tradition, la présente édition propose un nouveau cadre de classification qui abandonne l’étiquette générique de « contexte fragile » pour se concentrer plutôt sur l’intérêt de l’analyse de la fragilité en tant que notion multidimensionnelle présente dans plus ou moins tous les pays, systèmes et communautés.
Comprendre la fragilité à l’échelle mondiale et locale – par exemple, les liens entre la sécurité et la résilience économiques, l’intensification de la crise climatique, les bouleversements liés au numérique et les difficultés créées par la dynamique démographique – est le point de départ pour promouvoir de manière stratégique les normes et les partenariats de l’OCDE à l’appui du développement durable. Les relations que l’OCDE noue avec des personnes et des organisations dans des contextes caractérisés par des niveaux élevés de fragilité apportent une contribution essentielle à la cohésion mondiale, une contribution fondée sur un dialogue stratégique inclusif, sur l’apprentissage mutuel et sur l’établissement de normes. Une telle approche vise à harmoniser les règles du jeu à l’échelle mondiale et à éviter l’instauration d’une économie mondiale fragmentée, régie par des normes contradictoires. Ces travaux concourent à la poursuite de l’objectif fondamental de l’Organisation, qui consiste à mettre en place « des politiques meilleures pour une vie meilleure ». Il s’agit également d’une composante essentielle de son offre à l’intention de forums internationaux comme le G20, le G7 et l’APEC, qui renforce par ailleurs son engagement auprès du système des Nations Unies.
María del Pilar Garrido Gonzalo
Directrice,
Direction de la coopération pour le développement, OCDE