À un véritable tournant de leur histoire, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest sont confrontés à des défis toujours plus nombreux qui mettent à rude épreuve leur gouvernance, leur développement et leur unité régionale. La montée des violences terroristes, la prolifération des groupes armés et l’instabilité politique ébranlent profondément la région, laissant États et populations en proie à l’incertitude et l’insécurité. Ce sont des problèmes complexes qu’aucune approche superficielle ne saurait solutionner, et que seules des perspectives nuancées, étayées par les données, peuvent désamorcer en aidant les décideurs à comprendre les clés de ce paysage interconnecté, ne cessant d’évoluer.
Conscients de cet impératif, les ministres de la Coalition pour le Sahel ont appelé, dès 2022, à l’adoption d’une perspective plus large qui, au-delà du seul Sahel, englobe aussi l’Afrique du Nord, l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Ils pointaient ainsi l’importance d’une vision élargie pour relever les différents défis systémiques par-delà les spécificités locales, nationales et régionales. A l'heure où l’instabilité mondiale croissante bouleverse les cadres régionaux et multilatéraux au Sahel, cette nécessité se fait encore plus impérieuse et plaide en faveur d’une analyse et d’un suivi attentifs de l’évolution des grands enjeux transnationaux et transversaux qui menacent la stabilité de l’ensemble de la région.
C’est précisément dans cette optique que notre rapport, Routes et conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest, se propose d’examiner le rôle des réseaux de transport dans les dynamiques de violence, de gouvernance et de résilience de la région. Infrastructures essentielles, les routes, lignes ferroviaires et ports permettent la circulation des personnes et des marchandises, facilitent l’activité économique et relient les communautés. Ces infrastructures deviennent aussi souvent des théâtres d’opération à part entière, cibles de groupes d’insurgés cherchant à déstabiliser l’État, isoler les communautés et étendre leur influence. Les données livrent sur ce plan un constat sans appel : en Afrique du Nord et de l’Ouest, 70 % des événements violents et 65 % des victimes sont répertoriés dans un rayon d’un kilomètre d’une route. Dans le Sahel central, le bassin du lac Tchad et l'ouest du Cameroun, différents axes de transport stratégiques sont ainsi devenus de véritables épicentres de violence, les attaques y entravant le commerce, isolant les populations et sapant la gouvernance. Dans le même temps, les insurgés adaptent leurs tactiques et mènent de plus en plus d’activités dans des territoires reculés, moins bien connectés, déstabilisant des zones rurales où la présence de l’État est déjà limitée.
En outre, cette évolution des dynamiques de violence ne concerne plus que les foyers de conflit traditionnels, des pays côtiers comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo se trouvant désormais confrontés à des attaques sporadiques. Cette extension de la violence témoigne donc de la propagation des conflits et de l’urgence d’y apporter des réponses régionales coordonnées. Car, comme le révèle le rapport, une fois un conflit implanté, son profond enracinement rend encore plus ardu tout effort de rétablissement de la paix et de la sécurité.
Bien plus que de simples infrastructures physiques, les réseaux de transport constituent de véritables atouts stratégiques. Ils permettent à l’État de projeter sa puissance, d’assurer la fourniture des services essentiels et de renforcer sa cohésion. Sans infrastructures de transport fiables, les communautés marginalisées restent ainsi isolées, les opportunités économiques, diminuées, et le contrôle de l’État, entravé. Le renforcement de ces réseaux apparaît dès lors indispensable pour inscrire l’ensemble de la région dans une trajectoire de résilience et de stabilité.
À l’heure où la région connaît d’importantes transformations géopolitiques, ce rapport fournit aux décideurs politiques de précieuses informations pour les guider. La protection des axes de transport, l’investissement dans les infrastructures et la promotion de la coopération transfrontalière se démarquent à ce titre comme autant de mesures décisives pour endiguer la violence, favoriser l’intégration économique et permettre un développement durable. Le défi est certes de taille, mais une action stratégique coordonnée offre la clé d’une résilience, d’une confiance et d’une cohésion renforcées.
S.E. M. Hamadi Meimou
Haut Représentant
Coalition pour le Sahel