Dans un monde qui cumule progrès technologiques effrénés, transition vers la neutralité carbone et évolution démographique, la capacité d’épanouissement des adultes repose de plus en plus sur leurs compétences fondamentales. Les progrès technologiques, dont l’automatisation et les dernières avancées en matière d’intelligence artificielle générative, sont en train de transformer la plupart des secteurs et des emplois. Associée aux engagements en faveur de la neutralité carbone, cette transformation donne naissance à de nouvelles fonctions qui requièrent de nouveaux éventails de compétences. L’intelligence artificielle et la transformation numérique révolutionnent également la façon dont les compétences de base sont employées au quotidien, qu’il s’agisse de gérer ses finances personnelles ou de s’appuyer sur des données pour prendre des décisions dans un cadre professionnel. Quant au vieillissement démographique, il entraîne l’allongement de la vie active et une évolution de la demande de biens et de services, qui se matérialise notamment par une pression accrue sur les systèmes de santé.
Plus que jamais, au-delà des compétences spécialisées propres à certaines professions, les compétences en traitement de l’information (littératie, numératie et résolution adaptative de problèmes) sont indispensables pour ne pas perdre pied face à ces profondes transformations. La littératie donne les moyens de traiter l’information, de communiquer au mieux et de participer à la vie civique. La numératie étaye les décisions, la culture financière et la capacité à interpréter des données complexes. Les compétences en résolution de problèmes permettent de s’adapter, d’innover et de tirer parti de la technologie.
En plus d’être essentielles à la réussite économique, toutes ces compétences sont primordiales pour réduire les inégalités, améliorer la résilience et favoriser la cohésion sociale.
Alors que les compétences recherchées par les entreprises évoluent à une vitesse sans précédent, l’Évaluation des compétences des adultes de 2023 souligne que les systèmes d’éducation et de formation doivent redoubler d’efforts pour s’adapter au plus vite. L’enquête a évalué les compétences en littératie, en numératie et en résolution adaptative de problèmes d’environ 160 000 adultes âgés de 16 à 65 ans dans 31 pays et économies, représentant 673 millions de personnes. Les données confirment le rôle essentiel de ces compétences si l’on veut obtenir des résultats économiques et sociaux positifs. Les adultes très compétents en numératie, par exemple, sont plus susceptibles de travailler, d’avoir des revenus plus élevés et d’indiquer être en bonne santé et satisfaits de la vie que leurs homologues moins compétents en la matière. Dans certains pays, les adultes très compétents en numératie ont aussi bien plus le sentiment de comprendre et d’exercer une influence sur les affaires politiques.
Malgré les efforts faits par les pouvoirs publics et les partenaires sociaux pour renforcer les systèmes d’éducation et de formation des adultes au cours des dix dernières années, l’enquête révèle un paysage de compétences extrêmement contrasté, où un nombre toujours plus important de personnes sont mal préparées aux changements qui s’annoncent.
Sur les dix dernières années, seuls le Danemark et la Finlande ont connu une hausse significative des compétences en littératie chez les adultes ; dans tous les autres pays et économies participant à l’enquête, celles-ci ont stagné ou baissé. Le constat est moins morose du côté des compétences en numératie : huit pays ont vu leur score moyen s’améliorer. C’est en Finlande et à Singapour que les hausses ont été les plus marquées.
Cette baisse du niveau de compétences moyen cache une hausse des inégalités à l’échelle nationale. Dans l’ensemble des pays participants, un adulte sur cinq n’est pas en mesure de faire plus que comprendre des textes simples ou résoudre des problèmes arithmétiques de base, mais cette proportion varie beaucoup d’un pays à l’autre. Ce constat est particulièrement préoccupant dans la mesure où les évolutions économiques et technologiques rapides ont toujours plus tendance à tirer vers le haut les personnes dotées de compétences avancées en littératie, en numératie et en résolution de problèmes et à laisser les autres pour compte.
Cette situation soulève des questions pressantes sur la façon dont les sociétés peuvent veiller à ce que le progrès technologique et économique profite à l'ensemble de la population. Les résultats invitent à régler ces inégalités au moyen de mesures politiques ciblées, notamment par un accès accru à l’éducation et à la formation, des systèmes d’apprentissage pour adultes plus robustes et des mesures visant à doter chaque individu des compétences nécessaires à son épanouissement.
Les données mettent également en exergue les domaines où des interventions sont nécessaires. En l’occurrence, l’enquête montre une baisse plus marquée des compétences en littératie chez les hommes que chez les femmes, mais les hommes continuent à être plus performants en numératie. En parallèle, dans la quasi-totalité des pays, les adultes issus de l’immigration présentent des niveaux de compétence inférieurs à ceux des adultes nés dans le pays. Dans certains pays, une hausse de la proportion des adultes nés à l’étranger coïncide avec une baisse du score moyen de compétence en littératie. Ces évolutions certes notables demeurent relativement modestes, et tiennent en majeure partie au manque de familiarité des immigrants avec la langue du pays.
La résolution de ces problèmes n’est pas qu’une question d’équité ; c’est un enjeu essentiel dans une optique de résilience économique et de cohésion sociale. Pour y parvenir, il est impératif de repenser l’employabilité et l’apprentissage tout au long de la vie. Loin d’être une simple question de financement, il s’agit de favoriser le recyclage et le renforcement des compétences, tout particulièrement chez les travailleurs peu qualifiés.
L’adaptabilité est fondamentale ; l’éducation et la formation doivent devenir plus accessibles en facilitant l’apprentissage tout au long de la vie, notamment grâce à des formations plus modulaires, ciblées et pouvant être suivies en ligne. Cette flexibilité, en rendant la formation et l’apprentissage plus intéressants aux yeux des travailleurs et des employeurs, a le potentiel de faire évoluer les mentalités : l’accent ne sera plus tant mis sur l’obtention d’un diplôme que sur notre capacité à choisir ce que nous apprenons et à décider des conditions (modalités, lieu, moment) de cet apprentissage. L’amélioration de la visibilité et de la reconnaissance des compétences, ainsi qu’une utilisation adequate de l’intelligence artificielle seront appelées à jouer un rôle déterminant dans cette mutation.
Dans l’ensemble, les résultats de l’enquête font ressortir que les pays doivent, de toute urgence, réévaluer l’ensemble de leur système d’acquisition des compétences. En investissant dans les compétences, les pouvoirs publics favoriseront la résilience et la diversité de la main-d’œuvre, au service de la prospérité de toutes et tous.
Andreas Schleicher
Directeur, Direction de l’éducation et des compétences, et Conseiller spécial du Secrétaire général en charge de l’éducation
Stefano Scarpetta
Directeur, Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales