Du 8 au 10 avril 2026, le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (OCDE/CSAO) a participé au deuxième Forum urbain africain à Nairobi, au Kenya. Il s’agit de la deuxième édition de ce rendez-vous crucial pour l’agenda urbain continental, la première s'étant tenue en septembre 2024 à Addis-Abeba. Organisé par ONU-Habitat et l’Union africaine, le Forum a proposé quatre jours de débats avec des décideurs politiques et des experts intervenant dans le domaine urbain à travers le continent.
Le CSAO a co-organisé deux sessions au cours du Forum, toutes deux axées sur les liens entre l'agenda des corridors et d’intégration régionale et l’urbanisation, thème de la prochaine édition de la série de rapports « Dynamiques de l'urbanisation africaine ». La première, intitulée « Les villes, moteurs de l’intégration : élaborer une réponse commune à l’urbanisation rapide de l’Afrique », a été co-organisée avec la Banque africaine de développement, tandis que la seconde, un événement de haut niveau intitulé « Aménagement urbain et développement des infrastructures dans les corridors », a été co-organisée avec ONU-Habitat, le CSAO/SWAC en assurant le rôle de rapporteur.
L’un des principaux enseignements tirés par les intervenants a été la nécessité pour les opérateurs de corridors de cesser de considérer les villes comme de simples maillons d’un corridor et de les reconnaître plutôt comme des nœuds stratégiques. Pour tenir ces promesses, les corridors doivent relier les personnes, et pas seulement les marchandises.
Une vision africaine commune pour le Forum urbain mondial
L'Afrique connaissant une urbanisation plus rapide que toute autre région, avec plus de 40 000 personnes s'installant chaque jour en ville, les discussions portent sur la manière dont une planification intégrée des corridors peut favoriser l'accès à des logements abordables, réduire les coûts de déplacement domicile-travail et permettre une croissance urbaine plus inclusive et résiliente face au changement climatique. Il est essentiel de définir une vision commune et de déterminer le rôle que les organisations continentales et régionales peuvent jouer pour soutenir cette croissance à travers leurs propres projets.
Les échanges menés lors du Forum ont abouti à l’adoption d’une déclaration commune, qui jouera un rôle déterminant dans la construction d’une vision africaine commune en vue du prochain Forum urbain mondial.
Les villes, moteurs de l'intégration : élaborer une réponse commune à l'urbanisation rapide de l'Afrique
Cet événement parallèle visait à répondre à la question suivante : Comment les villes contribuent-elles actuellement à l’intégration régionale en Afrique, et comment ce rôle peut-il être renforcé grâce à des stratégies de corridors qui placent le développement urbain au cœur de leur démarche ?
L'un des messages clés ayant émergé de ces discussions est l'absence de prise en compte systématique des villes dans le développement et la planification des infrastructures. La gestion actuelle des corridors ne considère pas les villes comme des partenaires et des opportunités, mais comme des obstacles à éviter. Une approche à plusieurs niveaux, reliant la planification locale, nationale et régionale, est indispensable à l’intégration des villes et à la pleine réalisation du potentiel des corridors. Les corridors qui prennent en compte le développement urbain peuvent stimuler la force d’intégration des villes. Les villes situées le long de ces corridors ne sont pas de simples points de transit : elles constituent des pôles d’ancrage pour les marchés, les chaînes d’approvisionnement, l’innovation et la coopération transfrontalière.
L’événement s’est ouvert sur une présentation-cadre de la dynamique d’urbanisation en Afrique et du rôle que les villes peuvent jouer dans l’intégration régionale, par Margherita Fadda, analyste politique au Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest. Un échange a ensuite réuni un panel d’experts animé par Anton Cartwright, chercheur associé à l’African Centre for Cities, composé de Jens Aerts, directeur général de l’Office for Sustainable Land & Urban Management, de Victoria Flattau, responsable principale du développement urbain à la Banque africaine de développement, de Vymala Thuron, directrice du Funder Management Group chez Shelter Afrique, et d’Ibrah Wahabou, responsable de la préparation des projets d’infrastructure à l’Agence de développement de l’Union africaine - Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (AUDA-NEPAD).
Ibrah Wahabou, de l’AUDA-NEPAD, a souligné la nécessité de considérer systématiquement les villes comme un élément clé du développement et de la planification des infrastructures. La gestion des corridors considère actuellement les villes comme des obstacles, des sources de complications. Cela doit changer si l’on veut que les corridors réalisent pleinement leur potentiel :
« Le décalage entre la dynamique d’urbanisation et la planification des corridors n’est pas un manque de connaissances ; l’OCDE l’a d’ailleurs rappelé à travers la publication Africapolis, qui démontre clairement depuis des années que les données sont disponibles et que les informations nécessaires pour prendre les bonnes décisions existent. Ce décalage tient davantage à la coordination, à la gouvernance et à la conception ; or, la conception commence dès la préparation du projet. C’est lors de la préparation du projet que la réponse commence. (..) Nous ne prenons pas en compte l’urbanisation comme un élément clé de ce développement et de cette planification des infrastructures. Par défaut, les études de faisabilité n’incluent pas les villes, et lorsqu’elles le font, les informations ne sont pas complètes. »
Vymala Thuron, directrice du groupe de gestion des bailleurs de fonds chez Shelter Afrique :
« Comment concilier la nécessité d’une mise à l’échelle et la sensibilité liée à l’emplacement et aux choix de lieu de vie des personnes ? En examinant la chaîne d’approvisionnement du logement, on peut dégager de nombreuses informations. Ce qui est frappant, c’est qu’aujourd’hui, l’intégration régionale et l’urbanisation s’accélèrent, alors que le système financier n’est pas structuré pour s’adapter à cette échelle. Lorsque nous parlons d’intégration régionale, comment penser localement tout en agissant à l’échelle mondiale ? Comment nous assurer de prendre en compte la production, la volatilité, ainsi que les facteurs macroéconomiques et géopolitiques qui influencent le coût des matériaux ? Comment intégrer tout cela dans la conception du projet, et comment structurer finalement l’opération à ce niveau ? »
Victoria Flattau, responsable principale du développement urbain à la Banque africaine de développement :
« Je travaille actuellement sur le corridor de Lobito, qui relie la Zambie et l’Angola, et en tant que point focal pour les questions urbaines, je peux apporter mon soutien à notre chef de projet, qui vient du sous-secteur des transports, en lui disant : « Nous devons réellement nous pencher sur la logistique le long de ce corridor, sur les municipalités et les communautés, et réfléchir à la manière dont nous pouvons faire entendre leur voix dans la conception et l’organisation de ce type d’investissement ».
Grâce à l’UMDF, nous pouvons identifier les lacunes et contribuer à faire entendre la voix des acteurs infranationaux. Souvent, cela passe par le secteur économique : il y a peut-être un manque de prise en compte des retombées pour les communautés, ou encore une lacune dans la création de ces pôles urbains, dans la manière dont ils peuvent se développer et s’interconnecter le long du corridor. (...) Si nous parvenons à présenter une analyse coûts-avantages, nous pourrons mettre en avant la dimension socio-environnementale de manière plus percutante, ce qui contribuera également à harmoniser les visions des acteurs politiques. Ceux-ci pourront alors affirmer : « Nous n’investissons pas seulement dans cette infrastructure, nous investissons dans notre population, nous investissons dans la croissance future du pays et de la région elle-même. »
Jens Aerts, directeur général de l’Office for Sustainable Land & Urban Management :
« Il est important de mettre en place une approche en cascade de la planification, impliquant tous les niveaux d’action. Il faut tirer parti de la multiplicité des acteurs : il ne s’agit pas seulement des villes ou des gouvernements nationaux, mais aussi des niveaux régional et national, avec un mécanisme permettant d’élaborer des plans conjoints, assortis de responsabilités clairement définies.
Je travaille actuellement au Pakistan avec la Banque mondiale, où nous intervenons dans un vaste corridor. Nous avons insisté non seulement pour qu’un plan économique régional soit mis en place, mais aussi pour que des plans de développement urbain soient élaborés dans les villes situées le long de ce corridor. Cela fonctionne très bien : il y a une coordination entre la Banque mondiale, les autorités provinciales et les collectivités locales. (...).
En Éthiopie notamment, tout repose sur des plans descendants, et les institutions financières internationales ont tendance à adopter elles aussi une approche descendante, car il s’agit d’un corridor continental à grande échelle. Il faut vraiment aider les villes et la région à élaborer leurs propres plans. Il faut également inclure dans ces plans ce qui constitue leur « ADN économique », les méthodologies et les mécanismes permettant de l’expliquer et de le prouver, ainsi que les calculs de retour sur investissement et les domaines dans lesquels le secteur privé peut être impliqué, à travers des programmes d’investissement très locaux et détaillés. »
Nous tenons à remercier chaleureusement nos principaux partenaires : le Groupe de la Banque africaine de développement, l’African Centre for Cities, l’Agence de développement de l’Union africaine (NEPAD), la Banque de développement Shelter Afrique, ONU-Habitat (Programme des Nations Unies pour les établissements humains) et OSLUM | Office for Sustainable Land & Urban Management, qui ont rendu ces échanges possibles.