Quand la parité dans les études se change en inégalité sur le marché du travail
Chaque année au mois de mars, la Journée internationale des droits des femmes invite à considérer les progrès accomplis en direction de l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’éducation, l’emploi et la société plus largement. En ce qui concerne les carrières dans la R-D, le tableau demeure toutefois contrasté.
Dans la plupart des économies de l’OCDE, les entreprises réalisent la majorité des activités de recherche et développement. Pourtant, les femmes restent nettement sous-représentées dans ce secteur. En moyenne, les femmes représentent seulement environ un quart des chercheurs dans la R-D des entreprises, une proportion qui a peu évolué au cours des deux dernières décennies. À l’inverse, la part des femmes parmi les chercheurs dans l’enseignement supérieur et les organismes publics a progressé régulièrement sur la même période, la parité étant déjà atteinte, voire dépassée, dans plusieurs pays.
La présence des femmes dans la recherche est importante à plus d’un titre. La R-D des entreprises est un moteur essentiel de l’innovation, de la croissance de la productivité et du développement de nouveaux biens et services. Lorsque les femmes y sont sous-représentées, leurs compétences, leurs perspectives et leur capacité d’impulsion sont moins présentes dans l’orientation du progrès technologique et de l’innovation commerciale.
Quand la parité dans les études ne se traduit pas par une participation équivalente à la R-D
À première vue, ces constats peuvent sembler paradoxaux. Dans les pays de l’OCDE, les femmes obtiennent aujourd’hui des diplômes d’enseignement supérieur avancé à des niveaux équivalents, voire supérieurs, à ceux des hommes. Depuis plus d’une décennie, elles constituent la majorité des diplômés des cycles supérieurs de l’enseignement supérieur dans l’ensemble de l’OCDE. En 2023, elles représentaient en moyenne près de trois titulaires de master sur cinq et un titulaire de doctorat sur deux. Le vivier de talents hautement qualifiés s’est donc considérablement élargi et diversifié.
Cependant, cette parité dans les études ne se traduit pas par une participation équivalente au sein de la main-d’œuvre de recherche. En 2023, les femmes ne représentaient qu’un peu plus d’un tiers (35.7 %) de l’ensemble des chercheurs dans les pays de l’OCDE, une proportion restée globalement stable au cours de la dernière décennie.
Les choix de spécialisation expliquent-ils les écarts ? En partie seulement
Les activités de R-D des entreprises reposent largement sur les compétences développées dans les disciplines scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématiques (STIM). Si les femmes représentent aujourd’hui plus de la moitié des diplômés de master et de doctorat au total, elles restent sous-représentées dans ces disciplines. Les pays où la part des femmes parmi les diplômés avancés en STIM est la plus faible tendent également à compter relativement peu de femmes parmi les chercheurs du secteur privé. La répartition des étudiants entre disciplines contribue donc à expliquer une partie des écarts observés.
Cependant, le choix d’une discipline ne suffit pas à lui seul à expliquer ces différences. Même dans certains pays où la part des femmes parmi les diplômés en STIM se rapproche de celle des hommes, leur présence dans les postes de recherche du secteur privé demeure sensiblement inférieure. De plus, des écarts persistent même à domaine scientifique et niveau de qualification comparables. Ces constats suggèrent l’existence d’autres facteurs structurels, notamment des pratiques institutionnelles et des normes sociales, qui influencent les trajectoires professionnelles dans la recherche après la fin des études.
À qualifications égales, conditions de carrière inégales
Les écarts entre femmes et hommes dans la recherche et l’innovation ne concernent pas uniquement l’accès aux postes de chercheurs. Parmi les titulaires de doctorat – le plus haut niveau de qualification en recherche – les femmes continuent en moyenne de connaître des conditions moins favorables sur le marché du travail, quelle que soit leur profession.
Dans les pays de l’OCDE disposant de données, les femmes titulaires d’un doctorat sont plus susceptibles que les hommes d’occuper un emploi temporaire plutôt qu’un poste permanent. Les contrats temporaires peuvent retarder la progression de carrière, limiter l’accès aux postes de direction et accroître l’insécurité financière, ce qui peut affaiblir les incitations à poursuivre ou à rester dans une carrière de recherche à long terme.
Les femmes titulaires d’un doctorat perçoivent également des rémunérations inférieures à celles des hommes possédant des qualifications équivalentes. Si l’ampleur de cet écart varie selon les pays, il est observé dans l’ensemble des pays pour lesquels des données sont disponibles. Ces différences de revenus ont tendance à s’accumuler au fil de la vie active, avec des conséquences pour les revenus à long terme, les droits à pension et l’indépendance économique.
La mobilité internationale est devenue une composante importante des carrières de recherche dans l’ensemble des secteurs. Une expérience à l’étranger favorise la circulation des connaissances, renforce les réseaux professionnels et s’accompagne souvent d’opportunités d’avancement professionnel.
Pourtant, les chercheuses participent moins fréquemment à ces mobilités que leurs homologues masculins. En 2023, les femmes représentaient 45 % des doctorants en mobilité internationale dans les pays de l’OCDE disposant de données, contre 42 % en 2014. Malgré cette progression, la parité n’est pas encore atteinte.
Lorsque l’expérience internationale devient un marqueur important d’excellence ou d’avancement professionnel, une participation moindre à la mobilité peut entraîner des désavantages durables pour les chercheuses et renforcer les écarts existants dans les systèmes de recherche et d’innovation.
Pourquoi avons-nous besoin de données probantes de meilleure qualité ?
Pris dans leur ensemble, ces constats montrent que l’égalité dans la participation à la recherche ne peut être considérée comme acquise du seul fait que la parité a été atteinte dans les études. Les femmes entrent aujourd’hui sur le marché du travail avec des niveaux de qualification équivalents – et souvent supérieurs – à ceux des hommes. Pourtant, leur potentiel reste sous-utilisé dans les systèmes de recherche et d’innovation, en particulier dans le secteur des entreprises. Les écarts persistants en matière de participation, de rémunération, de stabilité contractuelle et de mobilité témoignent de l’existence d’obstacles structurels qui dépassent la seule question de l’éducation.
Dans un contexte de transformations technologiques rapides et d’intensification de la concurrence mondiale, les systèmes de recherche et d’innovation ne peuvent se permettre de laisser une partie des talents de côté. Des données plus solides permettent de formuler de meilleures politiques publiques. Renforcer la base factuelle constitue donc une partie de la solution. L’Observatoire des carrières de la recherche et de l’innovation (ReICO), initiative conjointe de l’OCDE et de la Commission européenne, continuera de consolider et d’enrichir les données permettant de suivre l’évolution des parcours professionnels en R-D, afin d’aider les pays à identifier les progrès accomplis – et les défis qui subsistent.