Étant donné les changements géopolitiques et les obstacles socioéconomiques qui entravent l’action urgente à mener face au changement climatique, on peut se demander si la planète pourra un jour atteindre la neutralité carbone. À vrai dire, la transition vers zéro émission nette est non seulement possible, elle a déjà commencé. Et elle est porteuse de débouchés économiques.
Une analyse publiée cette année par l’OCDE montre ainsi qu’une accélération de l’action climatique pourrait se traduire par un léger gain de PIB d’ici à 2040 par rapport à un scénario de politiques inchangées. À plus long terme, les avantages économiques d’une action renforcée sont plus évidents encore, puisque ses bénéfices en termes de dommages climatiques évités l’emporteraient largement sur son coût.
Bien sûr, la situation actuelle n’est pas faite pour rassurer les pessimistes. L’année dernière, la hausse de la température moyenne mondiale a pour la première fois dépassé temporairement le seuil critique de 1.5 °C. Les engagements climatiques actuels sont insuffisants pour empêcher un réchauffement supérieur à ce seuil, et on constate un ralentissement de l’action climatique qui compromet les scénarios de réduction des émissions que nous avons établis. Qu’il s’agisse des inondations dévastatrices qui ont touché l’Espagne ou des feux de forêt qui ont ravagé Los Angeles, les catastrophes climatiques survenues au cours des derniers mois et des dernières années donnent un aperçu très concret des aléas auxquels nous serons confrontés à défaut d’accélérer la réduction des émissions et le renforcement de la résilience.
Malgré cette situation peu réjouissante, l’initiative Zéro émission nette+ de l’OCDE sur la résilience climatique et économique apporte une lueur d’espoir. Faisant la synthèse d’un vaste ensemble de recherches et d’analyses de l’OCDE, sa phase II montre qu’on peut hâter les progrès en mettant en œuvre plus rapidement et de façon plus déterminée des politiques climatiques bien conçues et ambitieuses. Le message le plus important qui s’en dégage est qu’atteindre la neutralité carbone reste possible.
La croissance rapide des énergies solaire et éolienne montre que des politiques ambitieuses peuvent faire évoluer les choses
Les énergies propres commencent à être compétitives face aux combustibles fossiles, ce qui marque un tournant dans le paysage énergétique mondial. En 2023, le solaire photovoltaïque, l’éolien, les véhicules électriques et les autres technologies propres ont représenté un marché de plus de 700 milliards USD. Il ressort des projections qu’à l’horizon 2035, ce chiffre pourrait être équivalent à celui du marché du pétrole brut aujourd’hui. Depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015, la puissance photovoltaïque installée a augmenté de plus de 400 %, tandis que la capacité de stockage par batteries stationnaires a fait un bond de 2 500 %. La baisse des coûts de l’hydrogène propre pourrait atteindre 60 % d’ici à 2030. Ces chiffres tendent à montrer que l’ampleur et le rythme des changements nécessaires à un avenir énergétique durable sont atteignables, pourvu que les pouvoirs publics prennent les bonnes décisions.
Le soutien public a joué un rôle déterminant dans la croissance des énergies propres en favorisant les économies d’échelle et l’apprentissage par la pratique, et en stimulant ainsi la baisse des coûts et le déploiement rapide des nouvelles technologies. Le coût du solaire photovoltaïque a diminué tous les dix ans de 80-90 % depuis les années 60, et de 20 % à chaque doublement de la puissance installée. Ces avancées illustrent combien des interventions publiques ciblées peuvent stimuler l’innovation et le déploiement à plus grande échelle des solutions énergétiques propres. À l’inverse, des politiques mal conçues peuvent être synonymes de stagnation. Un subventionnement par trop zélé, même s’il part d’un bon sentiment, risque de créer des distorsions sur le marché et de déboucher sur des surcapacités et des prix artificiellement bas qui ont pour effet d’évincer des fournisseurs plus efficients, innovants et respectueux du climat, ainsi que de faire obstacle aux échanges internationaux de technologies des énergies propres. Il y a des raisons de penser que c’est peut-être déjà le cas dans les domaines du solaire photovoltaïque, de l’éolien et des véhicules électriques à batterie, ce qui remet en cause l’idée de franchissement de points de bascule technologiques positifs.
La conception des politiques est primordiale
Pour prévenir ces risques, il peut être très avantageux pour les pouvoirs publics de diversifier les approches appliquées, ainsi que de regrouper et d’échelonner efficacement les différentes mesures. La plupart des mesures donnent de bons résultats lorsqu’elles sont intégrées dans des stratégies plus globales, et l’ordre et la chronologie constituent des facteurs importants. Un échelonnement approprié des mesures peut permettre de maximiser les synergies, d’éviter certaines conséquences indésirables et de créer des conditions propices à des changements transformateurs. Cela suppose que les gouvernements mettent à profit tout l’éventail des moyens d’action à leur disposition, des instruments réglementaires et fiscaux aux investissements publics en passant par les incitations à modifier les comportements.
Les comportements de consommation sont un facteur important
Les pouvoirs publics devraient axer leurs efforts sur les domaines dans lesquels ils ont potentiellement le plus fort impact. Les actions ciblant la demande – comme l’amélioration de l’efficacité énergétique, la promotion des transports durables ou la modification des modes de consommation – pourraient faire baisser les émissions mondiales de gaz à effet de serre des secteurs de consommation finale de 40-70 % d’ici à 2050. Elles restent pourtant sous-exploitées. Pour atteindre la neutralité carbone, il faudra multiplier par quinze les économies d’énergie par habitant par rapport aux engagements annoncés, ce qui ne sera pas possible sans une évolution des comportements de consommation. Cela étant, comme les choix de consommation reposent sur des critères d’accessibilité financière, de disponibilité et de praticité, les politiques climatiques doivent tenir compte de ces critères pour être efficaces.
Réduire les émissions de méthane pour mettre un coup de frein au réchauffement
La réduction des émissions de méthane est l’un des moyens les plus rentables de mettre rapidement un coup de frein au réchauffement de la planète. De fait, leur abaissement de 30 % au niveau mondial d’ici à 2030 pourrait diminuer le réchauffement à l’horizon 2050 de 0.2 °C. Dans le secteur de l’énergie, une réduction de 75 % est nécessaire d’ici à 2030 pour rester dans les clous de la limitation du réchauffement à 1.5 °C. Les technologies pour y parvenir existent et elles sont bon marché, puisque leur coût représente moins de 5 % du chiffre d’affaires annuel des industries pétrolière et gazière. Les instruments réglementaires se sont avérés un moyen efficace de faire en sorte que ces technologies soient appliquées.
Les pouvoirs publics ne doivent pas perdre de vue les objectifs à long terme
Les arbitrages complexes que doivent opérer les pouvoirs publics appellent de nouvelles approches de gouvernance. En plus d’atteindre les objectifs climatiques, il s’agit de sauvegarder la biodiversité, de favoriser la croissance économique et de promouvoir l’équité sociale, ce qui nécessite une coordination minutieuse et une planification à long terme qui transcende les cycles politiques. Cela passe par l’innovation institutionnelle : il faut renforcer les capacités nationales, élaborer des stratégies intégrées et veiller à ce que les administrations soient suffisamment agiles pour répondre aux nouveaux défis sans perdre de vue les objectifs à long terme.
Les gouvernements disposent des outils nécessaires pour accélérer les progrès. Mais en dernier ressort, la mise en œuvre de politiques climatiques efficaces dépend du facteur humain. La transition vers la neutralité carbone doit être juste et bénéficier de l’appui du public. Autrement dit, il faut susciter l’adhésion des citoyens, autonomiser les travailleurs et s’assurer que personne n’est laissé pour compte. Les moyens d’y parvenir seront examinés dans le prochain billet de blog consacré à la phase II de l’initiative Zéro émission nette+.