La sécheresse apparaît aujourd’hui comme l’un des défis environnementaux les plus complexes et les plus importants du XXIe siècle. Si les situations de sécheresse périodiques sont, dans de nombreuses régions, un phénomène naturel, leurs caractéristiques connaissent à l’échelle mondiale de profondes modifications. Autrefois épisodiques, ces phénomènes deviennent plus fréquents, plus longs et plus intenses (voir le chapitre 2), ce qui représente un défi croissant pour les sociétés du monde entier. Ces difficultés sans précédent exacerbent les risques existants, en particulier dans les régions arides et semi-arides qui sont déjà en proie à une pénurie d’eau chronique.
Les données scientifiques récentes mettent en évidence une accélération critique des tendances à la raréfaction de l’eau. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le réchauffement global de 1.1 °C au-dessus des niveaux pré-industriels a déjà intensifié les phénomènes hydrologiques extrêmes tels que les sécheresses (GIEC, 2023[1]). La superficie terrestre mondiale affectée par les sécheresses a plus que doublé depuis 1900, et les phénomènes de sécheresse extrême sont devenus plus fréquents ces dernières années dans de nombreuses régions (voir le chapitre 2). Pourtant, à l’opposé des catastrophes survenant rapidement comme les tempêtes ou les inondations, les phénomènes de sécheresse se déploient progressivement, mettant silencieusement à mal la résilience et prenant souvent par surprise les communautés, les écosystèmes et les économies.
L’exacerbation des situations de sécheresse est intrinsèquement liée au changement climatique. La hausse des températures mondiales accélère l’évaporation, ce qui entraîne une diminution de l’humidité des sols et un épuisement des ressources en eau douce ; parallèlement, la modification des schémas de circulation atmosphérique donne lieu à des précipitations de plus en plus irrégulières (GIEC, 2023[1]). En conséquence, certaines régions sont aujourd’hui confrontées à des périodes de sécheresse de plus en plus longues, alors que d’autres connaissent des phénomènes de précipitations extrêmes et d’inondations. Des études récentes montrent que le changement climatique a accru de 42 % l’intensité de la mégasécheresse1 qui sévit actuellement en Amérique du Nord, et qu’il a rendu jusqu’à six fois plus probable la survenue de la sécheresse de 2022 en Europe occidentale (Williams, Cook et Smerdon, 2022[2] ; Schumacher et al., 2022[3]). Outre l’influence du climat, d’autres facteurs comme le changement d’usage des sols, notamment l’urbanisation et l’utilisation non durable de l’eau exacerbent encore ces défis (voir le chapitre 2).
Les impacts des sécheresses ne connaissent pas de limites sectorielles et se propagent au-delà des frontières, avec des répercussions sur les moyens de subsistance et le bien-être de milliards d’êtres humains. La majorité des coûts économiques des sécheresses sont liés à leurs impacts sur le secteur agricole. Lors des années particulièrement sèches, les rendements des récoltes peuvent diminuer de plus de 20 % par rapport à des conditions normales (voir le chapitre 3). Des épisodes de sécheresse même modérée peuvent donc avoir de lourdes conséquences sur l’économie des régions agricoles. De plus, l’impact économique des sécheresses s’étend bien au-delà du secteur agricole et touche la production énergétique, les activités industrielles et les services de base des municipalités. Ainsi, les sécheresses extrêmes survenues en Europe centrale ont récemment entraîné une diminution des échanges par voie fluviale – jusqu’à 40 % – et une baisse de la production hydroélectrique de plus de 25 % pourrait être enregistrée lors des sécheresses les plus graves (Rossi et al., 2023[4] ; Tikoudis, Gabriel et Oueslati, 2025[5]).
Les coûts économiques des sécheresses vont augmenter d’après les projections. À l’échelle mondiale, les pertes et préjudices économiques liés aux sécheresses s’accroissent à un taux annuel de 3-7.5 % (voir le chapitre 3). Cela signifie qu’un épisode de sécheresse survenant en 2025 pourrait être au minimum deux fois plus coûteux qu’en 2000, et qu’il sera en 2035 au moins 35 % plus coûteux qu’aujourd’hui. Les sécheresses ont des impacts sociaux tout aussi graves, qui touchent de façon disproportionnée les communautés défavorisées. Les populations à faible revenu et les travailleurs agricoles des régions en situation de pénurie d’eau n’ont souvent pas les ressources nécessaires pour s’adapter à des périodes de sécheresse et de manque d’eau prolongées. Il arrive, dans certains cas, que la persistance des sécheresses dans le temps oblige les familles à migrer pour trouver de l’eau et des moyens de subsistance, ce qui déstabilise des communautés tout entières et provoque des mouvements sociaux, de l’instabilité politique et des tensions entre pays frontaliers liés au manque d’eau (voir le chapitre 3).
Outre ces dimensions socio-économiques, les sécheresses ont également des conséquences environnementales majeures. Depuis 1980, une perte significative de l’humidité des sols est relevée sur 37 % de la surface terrestre mondiale, tandis que le niveau moyen des cours d’eau et des eaux souterraines est en baisse dans de nombreuses régions (voir le chapitre 2). Cette moindre disponibilité de la ressource en eau aggrave la dégradation des sols, nuit à la productivité végétale et perturbe les services écosystémiques essentiels comme la purification de l’eau, ce qui engendre des boucles de rétroaction pouvant à leur tour intensifier les risques de sécheresse futurs (voir le chapitre 3).
Les impacts des sécheresses ne sont pas répartis de manière égale sur la planète. Des régions vulnérables comme l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et certaines parties d’Amérique latine sont particulièrement touchées, car elles manquent souvent de ressources et d’infrastructures pour faire face à des phénomènes de sécheresse de plus en plus extrême. Les pays très industrialisés sont eux aussi de plus en plus concernés par l’accroissement du risque de sécheresse. À titre d’exemple, les sécheresses extrêmes survenues récemment en Europe, en Amérique du Nord et en Australie ont fortement perturbé l’approvisionnement en eau, bouleversé les systèmes alimentaires et causé plusieurs milliards de dollars de pertes économiques (voir le chapitre 3).
À mesure que le réchauffement climatique va se poursuivre, la fréquence et l’intensité2 des sécheresses devraient continuer d’augmenter, entraînant une intensification des impacts et des coûts dans la plupart des régions du monde. La hausse des températures, la modification des régimes des précipitations, la diminution de la couverture neigeuse et la fréquence accrue des phénomènes météorologiques extrêmes vont aggraver les sécheresses. D’après les projections tenant compte du changement climatique futur, elles pourraient devenir jusqu’à sept fois plus fréquentes et plus intenses (GIEC, 2021[6]). Ce risque croissant menace non seulement les régions déjà exposées à la raréfaction de l’eau, mais aussi les zones traditionnellement relativement épargnées par les sécheresses, ce qui accroît la complexité et l’ampleur des impacts futurs.