En investissant chaque année 155 milliards USD dans le développement de ses infrastructures, le continent africain pourrait faire progresser la croissance annuelle de son produit intérieur brut (PIB) de 4.5 points de pourcentage, doublant ainsi son PIB à l’horizon 2040. Ces gains permettraient à l’Afrique de dépasser l’objectif de croissance annuelle de 7 % fixé dans le cadre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.
Une telle impulsion apparaît à la portée de l’Afrique. 155 milliards USD équivaut à 5.6 % du PIB du continent en 2024. Selon les dernières données comparables, l’investissement annuel dans les infrastructures – provenant de sources privées, publiques et de développement confondues – a représenté en moyenne 3 % du PIB (83 milliards USD) sur la période 2016-20, auquel les gouvernements africains ont contribué en moyenne 1.3 % de leur PIB national. En 2019-20, quatre pays africains consacraient déjà plus de 5 % de leur PIB (en dépenses publiques) à leurs infrastructures, se rapprochant ainsi des niveaux de la République populaire de Chine (6.7 %) et du Viet Nam (5.1 %). Une augmentation des dépenses totales au titre des infrastructures de 3 % à 5.6 % du PIB semble donc réalisable pour un plus grand nombre de pays africains.
Pour ce faire, une augmentation des financements de toutes les sources, et en particulier des capitaux privés, s’impose. En effet, pour l’heure, les investissements privés dans le financement des infrastructures en Afrique sont non seulement plus faibles que dans d’autres régions du monde (11 % des financements totaux), mais aussi inférieurs, en valeur absolue, aux montants que l’on pourrait escompter au vu des rendements potentiels.
La plupart des pays africains n’ont pas profité du triplement des investissements privés d’infrastructure à travers le monde entre 2013-22. Au cours de cette période, l’Afrique n’a ainsi attiré que 6 % à 8 % du total de ces investissements. Plus récemment, la hausse des coûts et la détérioration des conditions macroéconomiques ont même fait reculer les transactions de capitaux privés dans les infrastructures africaines, passant de 1.8 milliard USD en 2023 à 1.2 milliard USD en 2024.
Ce rapport estime que le coût moyen pondéré du capital pour les projets d’infrastructure en 2023 est le plus élevé en Afrique, à 13 % contre 10 % dans les pays en développement d’Asie et 8 % dans les pays de l’OCDE. Les coûts de la dette commerciale et des capitaux propres sont au moins 2.5 fois et 1.6 fois plus élevé, respectivement, en Afrique que dans les pays de l’OCDE.
Le faible niveau d’investissement privé dans les infrastructures du continent peut entraîner une hausse des coûts pour ses habitants. En 2024, le coût mensuel moyen de l’Internet haut débit pour les utilisateurs africains s’élevait par exemple à 56 USD, soit plus qu’en Amérique latine et dans les Caraïbes (46 USD), et que dans les pays en développement d’Asie (17 USD).
Les retours sur investissements des projets d’infrastructure en Afrique (jusqu’à 20 %) sont pourtant parmi les plus attractifs au monde.
Contribuant à hauteur de 41 % au financement des infrastructures du continent, les gouvernements africains y jouent un rôle central ; mais la réduction de leur marge de manœuvre budgétaire et le poids croissant de leur dette souveraine freinent leurs dépenses.
Outre les dotations budgétaires directes, les dépenses publiques d’infrastructure en Afrique s’opèrent également via les entreprises publiques (30 %) et les partenariats public-privé (10 %), modalités qui exigent toutes deux transparence, redevabilité, suivi et évaluation afin de limiter les interventions hors budget telles que les injections budgétaires ou les renégociations de contrats.
Entre 2009-13 et 2019-23, le nombre d'années nécessaires aux pays africains pour rembourser la dette publique à l’aide de leurs recettes fiscales est passé de 2.8 à près de 5, augmentant ainsi à un rythme plus rapide que dans les pays en développement d’Asie (+1.3 an) et dans les pays d’Amérique latine et des Caraïbes (+1.2 an). Les pays africains confrontés aux conditions budgétaires les plus contraignantes sont aussi ceux se situant au bas du classement de l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement : il leur faudrait plus de cinq ans pour rembourser leur dette. Sur la période 2019-23, les gouvernements africains ont en moyenne dépensé sept fois plus au titre du service de leur dette que dans leurs infrastructures et 15 d’entre eux ont alloué plus d’argent public au paiement des intérêts de leur dette qu’à leurs infrastructures.
Contribuant à hauteur de 48 % aux investissements d’infrastructure en Afrique, les partenaires de développement – bilatéraux et multilatéraux – en constituent actuellement la principale source de financement, mais les perspectives de ce mode de financement restent incertaines.
D’après les données de l’OCDE, les flux de financement du développement au titre des infrastructures africaines sont passés d’environ 10 milliards USD en 2010 à près de 15 milliards USD en 2023. Au cours de cette même période, les banques de développement ont doublé leurs décaissements liés aux infrastructures. En 2023, les infrastructures représentaient ainsi 19 % des transactions totales de financement du développement à destination de l’Afrique.
L’OCDE anticipe toutefois un nouveau recul – compris entre 9 % et 17 % – de l’aide publique au développement (APD) en 2025, qui viendra s’ajouter à la baisse de 9 % enregistrée en 2024. Les perspectives au-delà de 2025 restent en outre extrêmement incertaines. La diminution des financements bilatéraux et multilatéraux pourrait toucher de manière disproportionnée les pays africains les moins développés, qui reçoivent déjà moins d’APD que les pays à revenu intermédiaire.
Au vu des ressources limitées du continent, les investissements dans les infrastructures reliant ses pôles économiques sont à prioriser pour leur rentabilité sur la voie de la transformation productive. D’après notre analyse, c’est dans le domaine des routes (32 % des besoins totaux d’investissement), des chemins de fer (24 %), des câbles à fibres optiques (23 %) et de l’énergie solaire (17 %) que les besoins d’investissement de l’Afrique pour réussir sa transformation productive sont les plus importants. En fonction de leur parc initial les pays adapteront leurs priorités au regard des objectifs régionaux et continentaux. L’amélioration des infrastructures de transport, du numérique et d’énergie pourra notamment réduire les coûts des échanges commerciaux, dynamiser la participation de l’Afrique aux chaînes de valeur mondiales, approfondir les chaînes de valeur régionales et faire progresser l’industrialisation. Le renforcement des infrastructures intra- et inter-urbaines est également essentiel quand l’on sait que, d’ici 2050, deux Africains sur trois vivront en ville et la superficie urbaine aura plus que doublé.
L’intégration de la gestion des risques environnementaux et sociaux dans la planification des infrastructures peut contribuer à réduire leur coût et à améliorer leur durabilité. La conception et la mise en œuvre des politiques infrastructurelles gagneraient ainsi à mieux prendre en compte et gérer les vulnérabilités causées par les changements climatiques et les risques sociaux, notamment la pollution, la perte de biodiversité, la croissance démographique et l’exclusion des populations rurales et des femmes. Les pays africains auraient besoin de consacrer au moins 10 milliards USD par an pour compenser les pertes et dommages que subiront leurs infrastructures à cause des phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique.
Le développement des infrastructures nécessite des choix éclairés, fondés sur des données fiables, et une priorisation attentive des projets favorisant la transformation productive du continent. Cette édition 2025 des Dynamiques du développement en Afrique dégage ainsi deux grands axes d’action pour accélérer et amplifier le développement des infrastructures sur le continent :
L’alignement des priorités de développement des infrastructures sur les objectifs de transformation productive peut permettre un ciblage et une affectation optimisés des financements disponibles. Pour renforcer la transformation productive, les décideurs politiques peuvent notamment se concentrer sur les corridors de développement et les infrastructures urbaines favorisant l’essor des secteurs hautement productifs et des chaînes de valeur régionales, en s’appuyant en particulier sur le Plan d’action prioritaire du Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA). L’accès à des données plus complètes et de meilleure qualité sur l’avancée de la transformation productive, les objectifs de création d’emplois, l’offre de compétences, le développement des infrastructures et leur financement, les aiderait en outre à mieux suivre les progrès accomplis. Une meilleure coordination entre les différents niveaux territoriaux (via des plans directeurs, par exemple) peut par ailleurs renforcer l’appui institutionnel et financier. Accroître les capacités et les compétences – techniques et managériales – constitue enfin un prérequis indispensable au succès de la mise en œuvre des projets d’infrastructure.
Une gouvernance des infrastructures plus efficace peut accélérer la mise en œuvre des projets, réduire les coûts et améliorer leur viabilité opérationnelle. Mieux outillées, les unités de partenariat public-privé et les facilités de préparation des projets pourraient soutenir plus pertinemment les projets de grande envergure tout au long de leur durée, réduire les coûts et améliorer la division du travail entre acteurs publics et privés. L’amélioration du recouvrement des coûts et de la planification de l’entretien est par ailleurs essentielle à la viabilité opérationnelle des projets : globalement, 42 % des besoins estimés d’investissement devront être dédiés à l’entretien des infrastructures existantes. Enfin, la mise en place d’une certification crédible des infrastructures, menée par les institutions africaines, comme le label de qualité PIDA, peut contribuer à améliorer la qualité et la bancabilité des projets, en adéquation avec les contextes locaux.