Les récentes tensions sur les approvisionnements en pétrole et en gaz nous rappellent une fragilité structurelle que la récente période de relative accalmie n'avait fait qu'atténuer. Entre 2020 et 2022, les prix mondiaux de l'énergie ont triplé, contraignant les pays de l'OCDE à mobiliser l'équivalent de 0,7 % de leur PIB pour amortir le choc pour les ménages et les entreprises. Aujourd'hui, avec de nouvelles pressions sur les routes d'approvisionnement, la question de l'efficacité énergétique des entreprises revient au premier plan, sous un jour nouveau.
Car la réalité est celle-ci : Les entreprises utilisent l'énergie de manière très inégale. Et combler même une partie de cet écart permettrait de réduire de plus de moitié la consommation et les émissions industrielles, sans perte de production et sans attendre de nouvelles technologies. Dans un contexte de marchés énergétiques volatils, cet enjeu dépasse la seule question environnementale et touche directement à la compétitivité et à la sécurité économique.
Comment mesurer la productivité énergétique des entreprises ?
La recherche repose sur des données officielles couvrant les entreprises manufacturières d'au moins 20 salariés dans neuf pays, sur la période 1995-2021. Pour chaque entreprise, la productivité énergétique est calculée comme la valeur ajoutée produite par unité d'énergie consommée, exprimée en joules plutôt qu'en coût monétaire, afin de s'affranchir des effets de prix. Cette approche permet de comparer directement l'efficacité avec laquelle les entreprises transforment l'énergie en richesse économique.
Des écarts considérables entre les entreprises
Les résultats sont saisissants. Dans les neuf pays étudiés, les entreprises les plus efficaces sur le plan énergétique produisent environ vingt fois plus de valeur ajoutée par unité d'énergie que celles au bas de la distribution. À consommation égale, une entreprise de pointe génère donc vingt fois plus de richesse qu'une entreprise à la traîne. Ces écarts sont quatre fois supérieurs à ceux que l'on observe pour la productivité des travailleurs.
Ce constat révèle un gisement d'économies d'énergie considérable et largement inexploité.
Que se passerait-il si les entreprises les moins efficaces progressaient ?
L'OCDE a modélisé un scénario délibérément prudent, consistant à porter le quart des entreprises les moins efficaces de chaque secteur au niveau du 25e percentile, un progrès modeste, très en deçà des meilleures pratiques. Résultat, une réduction de 42 % de la consommation d'énergie manufacturière, sans aucune perte de production. Si l'on portait l'ensemble de la moitié inférieure au niveau médian, la baisse atteindrait 61 %, avec des effets comparables sur les émissions.
Ces gains sont accessibles dans tous les secteurs manufacturiers, mais particulièrement importants dans les industries les plus émettrices comme les industries chimiques, du papier ou des matériaux de construction.
La conclusion s'impose: les solutions pour réduire la consommation industrielle d'énergie existent déjà et sont même déjà déployées par des entreprises de pointes opérant dans les mêmes secteurs et les mêmes pays que les moins performantes. Le vrai défi n'est pas d'inventer ces solutions, mais de les diffuser.
Pourquoi ces écarts persistent-ils ?
Plusieurs facteurs expliquent l'inertie des entreprises les moins efficaces. Les entreprises jeunes et celles ayant investi dans des équipements modernes affichent généralement de meilleures performances énergétiques. Les grandes entreprises, en revanche, sous-performent souvent. Leur taille leur permet de négocier des prix d'énergie avantageux, et elles bénéficient fréquemment d'exemptions ou de réductions de taxes énergétiques. Ces avantages tarifaires diminuent d'autant la pression qui pousse à s'améliorer, tout en pénalisant les concurrents plus petits et pourtant plus efficaces.
Par ailleurs, productivité du travail et productivité énergétique évoluent de concert. Les entreprises qui investissent dans le management, les compétences et l'adoption de nouvelles technologies en récoltent un double bénéfice, produisant davantage par salarié tout en consommant moins d'énergie par unité de production.
Quels leviers pour les décideurs publics ?
Deux leviers principaux se dégagent.
Le premier est une tarification juste de l'énergie et du carbone. Lorsque les prix de l'énergie augmentent de manière générale, les écarts de productivité énergétique entre entreprises se resserrent, preuve que le signal-prix fonctionne, à condition qu'il s'applique à tous. Subventionner l'énergie des secteurs intensifs peut sembler protecteur à court terme, mais cela revient à retarder les gains d'efficacité, à fausser la concurrence au détriment des entreprises les plus vertueuses et à alourdir la facture publique. Une tarification carbone et énergétique large, assortie d'un soutien ciblé aux investissements d'efficacité, est une voie bien plus solide.
Le second levier est la dynamisation du tissu économique et la diffusion des bonnes pratiques. Les secteurs où la concurrence est vive, le financement accessible et l'innovation active affichent une bien moindre dispersion des performances énergétiques. Quand les entreprises inefficaces sont exposées à une vraie pression concurrentielle, elles se modernisent ou reculent. Quand les plus performantes peuvent croître, leurs pratiques se propagent. Abaisser les barrières à l'entrée, renforcer la politique de concurrence et soutenir la diffusion des technologies sont des orientations qui servent à la fois la croissance et la résilience.
L'urgence est réelle. Les technologies existent. Les entreprises exemplaires aussi. Il reste à créer les conditions pour que leur exemple fasse école.