De nombreux biens de consommation sont beaucoup moins chers aujourd’hui qu’il y a une génération. Les voitures et les appareils électroménagers, autrefois chers, sont aujourd’hui largement abordables, ce qui témoigne de véritables progrès induits par l’innovation, la concurrence et une production plus efficace.
Toutefois, la baisse des prix de ces biens n’est pas forcément le reflet de marchés sains. Lorsque les prix chutent de manière excessive ou brutale, au-delà de ce que les gains de productivité seuls peuvent expliquer, ils traduisent des déséquilibres profonds. Il peut s’agir d’une offre excédentaire alimentée par des aides publiques soutenues, susceptibles d’affaiblir la concurrence, de fragiliser les chaînes d’approvisionnement et d’entrainer une surconcentration de la production.
Ces dynamiques sont particulièrement visibles dans l’industrie solaire. La chute du prix des panneaux solaires contribue à accélérer la transition vers les énergies renouvelables, en les rendant plus accessibles aux ménages, aux entreprises et aux services publiques, tout en favorisant la réduction des émissions. Pourtant, derrière ces progrès, des décennies de subventions et une expansion rapide des capacités de production ont redéfini la géographie de fabrication des panneaux solaires, avec des conséquences de plus en plus lourdes pour les marchés et le commerce mondial.
La fabrication de panneaux solaires est le secteur industriel le plus subventionné au monde
À l’instar d’autres filières stratégiques, les aides publiques octroyées à l’industrie solaire ont initialement favorisé un déploiement rapide des capacités de production, une réduction des coûts significatifs, permettant un accès élargi à ces technologies. Toutefois, la pérennité et le volume de ces subventions ont également influencé durablement les flux d’investissement et les modèles de production, à l’échelle mondiale.
Au cours des deux dernières décennies, la fabrication de cellules et de modules solaires a bénéficié d’un niveau de subvention publique supérieur à celui des 15 autres secteurs industriels majeurs suivis par l’OCDE. Entre 2005 et 2024, les subventions au secteur photovoltaïque ont représenté en moyenne près de 3.2 % du chiffre d’affaires des entreprises concernées contre 0.9 % en moyenne pour l’ensemble des autres secteurs couverts.
La Chine domine désormais la chaîne mondiale d’approvisionnement en énergie solaire
Au cours de la même période, la République populaire de Chine est devenue le principal producteur sur l’ensemble de la chaîne de valeur du solaire. Cette position a été renforcée par la poursuite d’investissements importants dans les capacités de production, souvent indépendamment des réalités du marché. Si la demande mondiale en panneaux solaires a connu une croissance rapide, les investissements chinois dans leurs outils productifs ont suivi une trajectoire d’autant plus importante, notamment entre 2019 et 2024.
En effet, à partir de 2023, les fabricants chinois de modules solaires représentaient plus de 90 % des livraisons mondiales en volume, tandis que les producteurs de l’OCDE, comprenant notamment ceux d’Allemagne, du Japon et des États-Unis, ont vu leur part cumulée passer sous la barre des 10 %, alors qu’elle s’élevait à 80 % en 2005. En l’espace de 20 ans, une industrie relativement diversifiée a muté en une chaîne d’approvisionnement hautement concentrée et alimentant des inquiétudes en matière de commerce international, de concurrence et de risques accrus de perturbation des chaînes de valeur.
La baisse des prix des panneaux solaires reflète les déséquilibres croissants du marché
Pour les consommateurs, la baisse des prix est accueillie favorablement. Pour les fabricants, cependant, une baisse persistante peut traduire des déséquilibres structurels, qui entravent une concurrence saine.
Au cours des dernières décennies, le prix moyen des modules solaires a fortement diminué. Ainsi, en 2024, les prix sont même tombés en deçà des seuils de rentabilité pour de nombreux producteurs chinois, à tel point que leurs recettes ne couvraient plus les coûts opérationnels et financiers de ces entreprises. Ce phénomène dépasse largement les cadres des gains de productivité : il est symptomatique des surcapacités massives dans l’industrie solaire, alimentées par les subventions, lesquelles se manifestent par le déséquilibre entre l’offre et la demande, la faible utilisation chronique de l’appareil productif et la baisse de la rentabilité et des marges des entreprises chinoises.
Ces dynamiques de marché se sont traduites par des indicateurs économiques concrets. En 2024, en dépit du maintien des subventions à des niveaux élevés, les fabricants chinois de panneaux solaires ont enregistré une baisse de leurs chiffres d’affaires, des pertes et des suppressions d’emplois importantes.
La concentration de la chaîne d’approvisionnement solaire accroît les risques pour la sécurité énergétique
Ces évolutions ne concernent pas uniquement l’industrie photovoltaïque. La sécurité énergétique dépend, entre autres, de chaînes d’approvisionnement diversifiées et résilientes.
La part de la Chine dans la production mondiale d’énergie solaire varie aujourd’hui entre 80 % et 95 %, selon le segment de la chaîne de valeur. Cette concentration expose les utilisateurs finaux de panneaux solaires à un risque accru de perturbation.
Si la concurrence peut légitimement évincer du marché les producteurs les moins compétitifs, l’injection de subventions qui encouragent l’investissement, sans tenir compte de la demande, peuvent fausser les marchés, décourager l’entrée de nouveaux acteurs et affaiblir la résilience à long terme. A terme, de nombreux fabricants des pays de l’OCDE ont réduit leurs activités, ont quitté le marché ou ont été rachetés par des concurrents, ne laissant place qu’à leurs concurrents les plus subventionnés.
Les subventions industrielles façonnent les résultats à long terme de la fabrication d’énergie solaire
L’industrie des panneaux solaires met en évidence les avantages et les limites des subventions industrielles. Si un soutien bien calibré en faveur du solaire et de l’éolien peut accélérer le déploiement des énergies renouvelables, les subventions excessives et mal coordonnées peuvent générer des surcapacités, nuire à la rentabilité et accroître la concentration.
En l’absence de coopération internationale, la course aux subventions risque de renforcer les déséquilibres existants au lieu de les corriger. Afin de rééquilibrer les marchés mondiaux des panneaux solaires, il faudra remédier aux subventions excessives, tout en préservant les gains que l’énergie solaire a permis d’obtenir au regard des objectifs énergétiques et climatiques.
Pour plus d’informations sur les travaux de l’OCDE sur les subventions industrielles, voir :
https://www.oecd.org/fr/themes/subventions-industrielles.html