Les conséquences de la pollution de l’air sur la santé sont bien connues – d’après Santé Publique France, près de 40 000 personnes décèdent chaque année de la pollution de l’air. Cependant, une bonne qualité de l’air n’est pas seulement essentielle pour la santé publique, elle l’est aussi pour la productivité économique. L'exposition à la pollution est responsable de nombreuses maladies qui entraînent de l'absentéisme au travail. Elle altère également les capacités cognitives des individus, réduisant ainsi directement la productivité des travailleurs. Une nouvelle étude de l'OCDE examine l’impact de la pollution de l'air sur la productivité du travail à partir des données de millions d'entreprises dans 22 pays européens.
Comment la pollution de l'air est-elle mesurée ?
La pollution de l'air est généralement mesurée par les concentrations de particules fines, appelées PM2.5, exprimées en microgrammes par mètre cube (µg/m3). Les particules PM2.5 sont invisibles (environ 30 fois plus petites qu'un cheveu humain), ce qui leur permet de pénétrer à l’intérieur des bâtiments et de contourner les défenses naturelles de notre organisme pour atteindre les poumons. L'Organisation Mondiale de la Santé recommande une concentration annuelle moyenne de PM2.5 inférieure à 5 µg/m³. Cependant, plus de la moitié de la population des pays de l'OCDE est encore régulièrement exposée à des niveaux supérieurs à 10 µg/m³.
D'autres polluants existent, mais les PM2.5 ont le plus grand impact sur la mortalité et la santé. Les PM2.5 affectent également le comportement, la prise de décision, les performances cognitives et la productivité. Ces effets touchent tous les individus, pas seulement les populations vulnérables, et se manifestent même à des niveaux de pollution relativement faibles.
L'Europe a réalisé des progrès significatifs au cours des dernières décennies, les niveaux moyens de pollution atmosphérique ayant diminué de 23 % entre 2000 et 2022. Néanmoins, la pollution de l’air y dépasse encore fréquemment les recommandations de l'OMS. De plus, la situation varie considérablement selon les régions : l'air est généralement de meilleure qualité dans les pays scandinaves et le long de la côte atlantique, tandis que les concentrations sont plus élevées en Europe centrale et orientale, dans le nord de l'Italie et sur le littoral méditerranéen. Depuis 2000, l’amélioration de la qualité de l’air a été particulièrement importante en Europe centrale et orientale.
L'effet de la pollution atmosphérique sur la productivité du travail
Un problème évident pour qui souhaite analyser l’impact de la pollution atmosphérique sur la productivité du travail est celui de la « causalité inverse » : une productivité plus élevée peut entraîner une augmentation des émissions et de la pollution. Pour obtenir des résultats causaux, l'étude utilise des phénomènes météorologiques indépendants de l'activité humaine (les variations aléatoires de la hauteur de la « couche limite planétaire ») qui entraînent des changements aléatoires de la pollution de l'air. Les polluants s'accumulent entre la surface terrestre et la couche limite planétaire ; par conséquent, une couche limite plus élevée certains jours permet aux polluants de se dissiper plus facilement, réduisant ainsi la pollution atmosphérique à la surface.
Notre analyse économétrique démontre un impact négatif très clair de la pollution atmosphérique sur la productivité du travail. Plus précisément, une augmentation de 1 µg/m3 de la concentration de PM2.5 (correspondant à une augmentation de 7 % par rapport à la moyenne de l'échantillon de 14,8 µg/m3) entraîne une baisse de 0,55 % de la productivité du travail. Les pertes de productivité résultent à la fois d'une augmentation de l'absentéisme et d'une diminution des performances cognitives et physiques au travail.
Les effets négatifs sont plus prononcés dans certains types d'entreprises, notamment :
- Les entreprises de taille moyenne avec des effectifs plus importants.
- Les entreprises de construction, où les travailleurs passent beaucoup de temps à l'extérieur.
- Les entreprises à faible intensité capitalistique, qui disposent de moins de ressources pour atténuer les effets négatifs de la pollution atmosphérique sur les travailleurs ou s'y adapter.
- Les entreprises qui emploient une part plus élevée de travailleurs hautement qualifiés, dont la productivité repose sur les performances cognitives.
Quantification de l'impact économique de la pollution atmosphérique
Nos résultats montrent qu’une réduction de seulement 1 µg/m3 de la concentration de PM2.5 peut augmenter la productivité d'une entreprise de 0,55 %. Ces effets peuvent paraître faibles, mais ils sont significatifs. Entre 2010 et 2019, la productivité du travail en Europe a augmenté en moyenne de 0,75 % par an. Au cours de la même période, la diminution annuelle d'environ 0,4 µg/m3 de PM2.5 a stimulé la croissance de la productivité d'environ 0,22 % par an. Autrement dit, environ un tiers de la croissance de la productivité du travail en Europe au cours de cette période pourrait être attribué à l'amélioration de la qualité de l'air.
Cette contribution de la réduction de la pollution de l’air à la croissance de la productivité n’a pas été homogène à travers l'Europe. Les concentrations de PM2.5 ont diminué de manière plus importante dans le nord de l'Italie, le nord de l'Espagne et en Europe centrale et orientale (notamment en Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie et Bulgarie). Dans ces pays ayant connu les plus fortes baisses de pollution depuis 2000, la productivité du travail a augmenté de près de 5 % grâce à l'amélioration de la qualité de l'air. Par conséquent, la baisse de la pollution a non seulement contribué à la croissance économique récente en Europe, mais aussi à la convergence économique entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest.
Quelles implications pour les politiques publiques ?
Les résultats de l’étude montrent que les politiques visant à améliorer la qualité de l'air sont non seulement bénéfiques pour la santé publique, mais peuvent également améliorer la productivité, stimuler la croissance économique et favoriser une plus grande convergence économique en Europe. Ces résultats sont importants compte tenu de la récente révision des directives européennes sur la qualité de l'air ambiant, qui imposent des normes de qualité de l'air plus strictes d'ici 2030.
L'intégration des considérations de productivité dans les politiques environnementales pourrait aider les gouvernements à atteindre simultanément leurs objectifs économiques et de santé publique. Un air pur est plus qu'un impératif sanitaire ; c'est aussi un investissement rationnel dans la productivité de la main-d'œuvre et la résilience économique.