Allocution inaugurale du Secrétaire général de l'OCDE, Mathias Cormann, à l’occasion du forum « Future-Ready Economy 2026 » à Bangkok, Thaïlande.
Seul le prononcé fait foi.
Bonjour à toutes et à tous,
Monsieur le Premier ministre Anutin Charnvirakul,
Khun Piyachart Isarabhakdee,
Excellences,
Mesdames et Messieurs, chers collègues, chers amis,
Sawasdee khrap.
Je vous remercie de m’avoir invité à prononcer l’allocution d’ouverture du forum « Future-Ready Economy 2026 ».
Cette semaine, le débat économique mondial s’est déplacé jusqu’à Bangkok.
Pour la première fois en trente-cinq ans, la Thaïlande accueille les Assemblées annuelles du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale.
C’est là une reconnaissance explicite du chemin parcouru par la Thaïlande, et de l’importance que revêt l’Asie du Sud-Est pour l’économie mondiale.
J’ai suivi de près l’évolution de ce parcours pendant des décennies. Au fil de mes diverses fonctions publiques en Australie, en tant que sénateur et en tant que ministre des Finances, j’ai vu la Thaïlande devenir l’un des grands exemples de réussite de notre région.
Le pays s’est ouvert, s’est développé et a amélioré les conditions de vie de dizaines de millions de personnes.
C’est un réel plaisir pour moi d’y être de retour.
Et force est de reconnaître que le moment est opportun pour poser la question qui est au cœur de ce forum.
Pas seulement : quel rythme de croissance pouvons-nous atteindre ?
Mais : nos économies sont-elles parées pour l’avenir ?
Je commencerai donc par une proposition simple :
une économie parée pour l’avenir n’est pas une économie qui permet de prédire avec exactitude ce que sera l’avenir.
C’est impossible.
Si l’histoire nous a appris quelque chose, si la dernière décennie nous a appris quelque chose, c’est que même lorsque nous nous préparons à plusieurs scénarios d’avenir plausibles – et nous devons le faire –, l’avenir continue de nous prendre par surprise.
Une économie parée pour l’avenir est une économie qui est en mesure de s’adapter.
Rapidement.
Quoi que nous réserve l’avenir.
Et les données recueillies au cours de la dernière décennie nous indiquent que l’adaptabilité n’est pas une question de chance.
L’adaptabilité est un choix.
Elle se construit.
Et comment se construit-elle ? : par les choix que font les pouvoirs publics.
Par les mesures prises pour permettre le bon fonctionnement des marchés.
Par les compétences individuelles.
Par la solidité de nos institutions.
J’ai donc trois objectifs ce matin.
Tout d’abord, vous présenter l’état de l’économie mondiale tel qu’évalué par l’OCDE.
Ensuite, en tirer des enseignements sur les mesures à prendre de façon à être paré pour l’avenir.
Je passerai par la suite en revue les cinq dimensions du capital inscrites à l’ordre du jour de ce forum pour guider nos échanges.
Enfin, je dirai quelques mots sur la collaboration étroite instaurée par l’OCDE avec la Thaïlande et d’autres pays de la région pour parcourir ce chemin.
Où en est l’économie mondiale aujourd’hui ?
L’économie mondiale a été confrontée à une série exceptionnelle de chocs.
Une pandémie inédite en un siècle a paralysé les économies.
La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a provoqué un choc énergétique majeur.
L’inflation s’est envolée,
provoquant le resserrement de la politique monétaire le plus rapide et le plus synchronisé depuis des décennies.
Puis les droits de douane ont augmenté, et l’incertitude liée aux échanges et à l’action publique s’est fortement accentuée.
À cela sont venus s’ajouter, cette année, les conflits au Moyen-Orient, qui ont à nouveau mis à rude épreuve l’économie mondiale.
Fin août, la perte cumulée des exportations de pétrole transitant par le détroit d’Ormuz équivalait à 2.8 milliards de barils, soit près d’un mois de consommation mondiale de pétrole.
Certes, la croissance mondiale a ralenti, passant d’un taux annualisé de 3.5 % au second semestre de l’année dernière à 2.7 % au premier semestre de cette année.
Mais l’important,
c’est qu’elle a mieux résisté que prévu.
En juin, nos prévisions tablaient sur une croissance de 2.4 % pour le premier semestre de cette année. Elle s’est établie à 2.7 %.
Pourquoi ? Parce que les économies se sont adaptées.
Les marchés du pétrole et du gaz se sont adaptés :
Du côté de l’offre, l’augmentation de la production dans d’autres pays que ceux du Golfe, les autres voies d’exportation, les déstockages massifs et la libération coordonnée des réserves stratégiques ont réduit la pénurie.
Selon nos estimations, ces adaptations du côté de l’offre compensent un peu plus de la moitié des pertes d’exportations de pétrole.
Du côté de la demande, les consommateurs et les entreprises ont réduit leur consommation et se sont tournés vers d’autres sources d’énergie à mesure que les prix augmentaient.
Près d’un tiers de la réduction mondiale de la demande de pétrole est imputable à la Chine.
L’intelligence artificielle (IA) a été la deuxième source de résilience.
Entre juillet 2025 et juillet 2026, la production d’ordinateurs et d’appareils électroniques a augmenté de 11 % aux États-Unis, de 18 % dans l’Union européenne, de 19 % en Chine et de 12 % en moyenne dans les autres grandes économies asiatiques.
À chaque fois, cette croissance a été nettement plus rapide que celle de la production industrielle globale, qui a stagné en Europe et a progressé de 1 % seulement aux États-Unis.
Entre janvier et mai de cette année, la croissance de la valeur des échanges mondiaux de biens a été tirée à hauteur de 70 % par les produits fondés sur l’IA.
Ainsi, ce qui était au départ une percée technologique se mue progressivement en une transformation économique inédite en une génération.
Et la région où nous sommes est au cœur de cette transformation.
Les enseignements de 2026 sont les mêmes que ceux de ce forum.
Les économies qui résistent sont celles qui s’adaptent.
Les perspectives
Pour l’avenir, nos projections tablent sur une croissance mondiale de 2.9 % cette année et de 3 % l’année prochaine.
De nombreuses économies de marché émergentes continuent d’enregistrer une croissance beaucoup plus rapide que la moyenne mondiale.
L’Inde devrait connaître une croissance de 7.1 % cette année ; l’Indonésie, de 5.2 % ; et la Chine, de 4.5 %.
Ici, en Thaïlande, la croissance devrait s’établir à environ 2.1 % l’année prochaine.
Je reviendrai sur les mesures à prendre pour rehausser ce chiffre.
La hausse des prix de l’énergie fait grimper l’inflation.
Plus de la moitié des pays du G20 enregistrent actuellement un taux d’inflation supérieur à l’objectif de leur banque centrale.
Selon nos projections, l’inflation dans les pays du G20 devrait passer de 3.4 % l’année dernière à 4.1 % cette année, avant de refluer à nouveau à 3.6 % l’année prochaine.
Les risques qui entourent ces perspectives sont élevés et vont dans le sens d’une divergence à la baisse.
Le risque le plus immédiat serait une nouvelle réduction des approvisionnements énergétiques en provenance du Moyen-Orient.
Les amortisseurs qui ont permis d’absorber le premier choc sont plus faibles aujourd’hui.
En août, les stocks mondiaux de pétrole étaient inférieurs de 507 millions de barils à leur niveau de février.
La réserve stratégique de pétrole des États-Unis est à son plus bas niveau depuis 1982. Les stocks de gaz s’épuisent également.
Les prix des produits alimentaires représentent un autre risque majeur, sur fond de sécheresses dans l’hémisphère Nord, de perturbation des approvisionnements en céréales en provenance de la mer Noire et d’un épisode El Niño particulièrement intense attendu avant la fin de l’année.
En outre, les pouvoirs publics disposent d’une marge de manœuvre plus réduite qu’avant pour faire face à ces situations.
Dans tous les pays du G20, à l’exception de l’Allemagne et de la Türkiye, la dette publique en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) est plus élevée aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2007.
Les investisseurs ont élevé leurs niveaux d’exigence pour l’octroi de prêts aux gouvernements.
En septembre, les rendements des obligations d’État à 30 ans ont atteint leur plus haut niveau depuis au moins quinze ans dans toutes les économies du G7, hormis l’Italie.
Cette hausse alourdit le service de la dette. Elle accroît les risques de refinancement. Et elle augmente le coût de l’emprunt pour les ménages ainsi que le coût de l’investissement pour les entreprises.
Selon nos estimations, si les prix de l’énergie et des produits alimentaires restent élevés et si les conditions financières se durcissent encore, la croissance mondiale l’an prochain sera inférieure de 0.7 point de pourcentage et l’inflation sera supérieure de 1.1 point de pourcentage à notre projection centrale.
Par conséquent, la tâche qui incombe aux décideurs dans l’immédiat est claire :
Préserver l’ancrage des anticipations d’inflation.
Maintenir un soutien ciblé et temporaire dans le domaine de l’énergie –
parce qu’un soutien non ciblé est coûteux sur le plan budgétaire et amoindrit les incitations à réduire la consommation d’énergie et à diversifier l’offre.
Enfin, reconstituer des marges de manœuvre budgétaires, de sorte qu’il soit possible de faire face au prochain choc.
Toutefois, un défi plus profond, plus structurel, nous attend.
Certes, gérer les tensions est essentiel, mais il ne faut pas que cela nous empêche de nous préparer à relever les défis et à saisir les possibilités de demain.
Parce que derrière les chocs se dessine un défi à l’évolution plus lente.
La croissance s’essouffle.
À environ 3 %, la croissance mondiale est bien inférieure à la moyenne de 3.7 % enregistrée au cours des deux décennies qui ont précédé la pandémie de COVID-19.
Selon nos estimations, à politiques inchangées, la croissance mondiale pourrait chuter et passer de 2.9 % aujourd’hui à 1.7 % d’ici à 2050, comme illustré plus tôt par le diagramme présenté par Arm.
Pourquoi ?
Pour deux raisons.
La première est d’ordre démographique.
Depuis une dizaine d’années environ, la croissance est en grande partie attribuable à l’augmentation de la population active.
Le taux d’activité est en hausse. Le chômage a diminué.
Mais en raison du vieillissement de la population, ces progrès seront difficiles à perpétuer.
Entre 2023 et 2060, la population d’âge actif devrait diminuer de 8 % dans l’économie moyenne de l’OCDE.
En Thaïlande, les projections tablent sur une baisse de 29 %.
Or, un nombre moins élevé de travailleurs signifie que chacun doit produire plus, rien que pour éviter de reculer.
Ce qui m’amène à la deuxième raison.
Les gains de productivité sont également moins rapides.
Dans l’économie médiane de l’OCDE, la croissance de la productivité est passée de 2 % par an entre 2001 et 2007 à seulement 0.8 % au cours des quatre dernières années.
Soit moins de la moitié de son taux antérieur.
La Thaïlande illustre autant les réalisations possibles que les défis à relever.
Elle a accompli des progrès remarquables.
Le PIB par habitant y est passé de 30 % de la moyenne de l’OCDE en 2000 à 40 % en 2013.
Toutefois, en 2024, il se situait toujours à 40 %.
Avec le ralentissement de la croissance de la productivité, qui est passée de 4.8 % par an au début des années 2000 ici en Thaïlande à 1.7 % par an depuis 2020, la convergence vers des niveaux de vie plus élevés a marqué le pas.
Cet écart entre la situation actuelle de la Thaïlande et le niveau qu’elle pourrait et devrait atteindre ne doit pas être considéré comme un problème.
C’est plutôt une occasion pour le pays.
Pour saisir cette occasion, il faut, une fois de plus, faire de la productivité le principal moteur de la croissance.
Ce forum nous invite donc à appréhender plus largement le capital, au-delà de la seule dimension financière.
Les données de l’OCDE vont dans le sens d’une telle approche.
Certes, la dimension financière du capital est importante.
Mais ce capital porte ses fruits uniquement lorsqu’il va de pair avec des marchés concurrentiels, des institutions solides, une main-d’œuvre qualifiée et des partenariats fondés sur la confiance.
Permettez-moi donc d’aborder tour à tour les cinq dimensions du capital examinées à l’occasion de ce forum et de vous présenter le point de vue de l’OCDE sur chacune d’elles.
Le capital au service de la croissance commence par la concurrence.
La concurrence stimule la productivité.
Elle récompense l’innovation, l’efficience et l’adoption de nouvelles technologies.
Elle donne aux entreprises appelées à devenir les chefs de file de demain l’occasion de s’imposer dès aujourd’hui comme des acteurs de premier plan.
Les indicateurs de réglementation des marchés de produits de l’OCDE montrent qu’il est possible de renforcer considérablement la concurrence dans les pays émergents d’Asie.
La Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie disposent toutes de cadres réglementaires plus restrictifs que l’économie moyenne de l’OCDE.
Les principales préoccupations portent sur les barrières à l’entrée, la complexité des exigences administratives et les restrictions dans les secteurs de réseau.
En Thaïlande, les conditions d’entrée sur le marché sont particulièrement restrictives, et l’État reste fortement présent dans les secteurs de réseau tels que l’électricité, les transports et les télécommunications.
Lorsque ces secteurs ne sont pas exposés à la concurrence, les coûts plus élevés qui en découlent se répercutent sur toutes les entreprises et sur tous les ménages.
Toutefois, l’objectif n’est pas simplement de réduire la réglementation.
Il faut aussi l’améliorer :
Simplifier les procédures, réduire les barrières à l’entrée et harmoniser les règles du jeu entre les entreprises publiques et privées.
Le capital au service de la croissance est également synonyme de capital plus productif.
Les marchés de capitaux asiatiques ont déjà une envergure mondiale.
La région abrite 56 % des sociétés cotées dans le monde et représente 30 % de l’encours de la dette obligataire des entreprises.
Les fondations sont donc bel et bien en place. Pourtant, la valorisation de ces entreprises reste souvent faible.
Dans six pays d’Asie du Sud-Est, la moitié des sociétés cotées ont une valeur boursière qui est inférieure à la valeur de leurs actifs, déduction faite de leur dette.
Cette situation reflète la concentration de l’actionnariat, la faiblesse des dividendes, l’ampleur des liquidités détenues par les entreprises et les doutes des investisseurs quant à la bonne utilisation des capitaux.
L’expérience de l’OCDE montre quelles sont les mesures utiles à cet égard :
Renforcer la redevabilité des conseils d’administration.
Accroître la transparence en ce qui concerne les actionnaires de contrôle.
Améliorer la protection des actionnaires minoritaires.
Et offrir davantage de possibilités aux entreprises qui ne sont pas encore prêtes à entrer en bourse.
L’Asie génère 31 % du PIB mondial, mais représente 20 % seulement des actifs mondiaux de capital-investissement.
Améliorer l’information sur les entreprises et resserrer leurs liens avec les investisseurs peuvent contribuer à combler cet écart.
Troisièmement, le capital au service de la croissance suppose de tirer parti de l’IA à l’échelle de l’économie tout entière.
L’IA offre d’immenses possibilités en termes de productivité.
Certes, elle comporte des risques et crée des perturbations qui devront être dûment gérés.
Mais elle ouvre des perspectives considérables pour accroître la productivité.
Les gains dépendront toutefois de l’ampleur de son adoption.
Selon nos estimations, une adoption lente de l’IA entraînerait une hausse de 0.2 point de pourcentage par an de la croissance de la productivité dans l’économie moyenne du G20 au cours de la prochaine décennie.
Avec une adoption rapide et une IA plus performante, ce chiffre passe à 0.8 point de pourcentage par an. Soit quatre fois plus.
Et la différence entre ces deux chiffres tient à l’action publique.
À l’infrastructure numérique.
À une gouvernance des données digne de confiance.
À la sécurité numérique.
Ainsi qu’à l’adoption de l’IA par les petites et moyennes entreprises, et pas seulement par les grandes.
La connectivité continue de conditionner les possibilités.
Les débits du haut débit fixe en milieu urbain sont supérieurs de 18 % à ceux observés en zone rurale en Thaïlande et de 61 % en Indonésie.
Une entreprise située en dehors des grandes villes ne peut pas tirer parti de l’infonuagique et de l’IA si elle ne dispose pas de la connectivité nécessaire.
Capital humain
Tout cela est au service de la population, mais dépend aussi d’elle.
La technologie n’est puissante que dans la mesure où les individus la maîtrisent.
Et c’est au niveau des compétences que les plus grandes possibilités s’offrent à la Thaïlande.
Les résultats de l’édition 2025 de l’enquête PISA de l’OCDE ont été publiés le mois dernier.
Ils montrent qu’en Thaïlande, 41 % des élèves de 15 ans n’atteignent pas le niveau de compétence de base en sciences, contre 26 % pour l’ensemble de la zone OCDE.
Cette proportion est de 63 % en Indonésie, de 46 % en Malaisie, de 29 % au Viet Nam et de 10 % à Singapour.
Seuls 1 % des élèves thaïlandais atteignent le niveau le plus élevé de compétences en sciences, contre 7 % sur l’ensemble de la zone OCDE et 26 % à Singapour.
Autrement dit, la Thaïlande n’est pas le seul pays confronté au défi des compétences.
La zone OCDE a obtenu, pour cette édition 2025, les scores moyens de compréhension de l’écrit et de mathématiques les plus faibles depuis que le PISA existe.
Pour une économie comme la Thaïlande, qui, dans un contexte de diminution de la population active, a besoin que chaque travailleur produise plus, l’amélioration des acquis scolaires constitue l’investissement le plus rentable.
Les efforts doivent commencer au niveau des apprentissages précoces.
Se maintenir au niveau des écoles et de l’enseignement professionnel.
Et se poursuivre tout au long de la vie active, parce que chaque carrière sera désormais marquée par plusieurs vagues de bouleversements technologiques.
Investir dans le capital humain, c’est aussi guider davantage d’individus vers de bons emplois.
Avec moins de personnes en âge de travailler, la Thaïlande ne peut pas se permettre de négliger certains talents.
Il faudrait que les femmes et les seniors aient des taux d’activité plus élevés et qu’il soit moins coûteux de créer des emplois formels, afin de faire reculer le travail informel au profit d’emplois assurant aux travailleurs une protection, une formation et un accès au crédit.
Comme indiqué dans ce forum, il s’agit bel et bien de renforcer les échelons intermédiaires.
L’objectif est d’obtenir des gains de productivité qui se traduisent par une augmentation des salaires. Et de mettre en place un marché du travail ouvert à un plus grand nombre d’habitants.
Capital de transition
Après le choc énergétique de cette année, une chose est parfaitement claire.
Des sources d’énergie sûres, diversifiées et abordables influent sur la compétitivité, et jouent même un rôle crucial en la matière.
Les économies les moins exposées étaient celles qui avaient des approvisionnements diversifiés, une bonne efficience énergétique et la souplesse nécessaire pour passer d’une source d’énergie à une autre.
La transition n’est donc pas seulement une affaire d’émissions. Elle permet aussi de gagner en sécurité énergétique, de bénéficier de meilleurs tarifs et d’être résilient.
Cette transition implique de diversifier les sources d’énergie, y compris en misant sur les énergies renouvelables, d’investir dans les réseaux et le stockage, d’accroître l’efficience énergétique et de faire évoluer les règles applicables, y compris fiscales, pour favoriser l’autosuffisance et limiter les coûts.
Cette transition implique aussi de s’adapter.
L’agriculture de la Thaïlande, ses infrastructures et ses villes côtières sont exposées aux risques climatiques.
Il est beaucoup moins coûteux d’investir dans la résilience aujourd’hui que de réparer les dégâts demain.
Et il faut aussi agir de façon équitable.
Il faut assurer un soutien ciblé à ceux qui en ont besoin, plutôt que de verser des subventions indifférenciées qui sont coûteuses, et qui réduisent les incitations à s’ajuster et à s’adapter.
Capital de résilience
Assurer sa résilience, c’est d’abord mettre en place des fondements macroéconomiques solides.
Les flux transnationaux de capitaux favorisent l’investissement et permettent à l’épargne d’aller là où elle est la plus productive.
Toutefois, ils peuvent s’inverser brutalement quand les niveaux mondiaux de risque s’élèvent.
En mars de cette année, les économies de marché émergentes ont enregistré 86 milliards USD de sorties nettes au titre des investissements de portefeuille (obligations et actions).
Il est toutefois encourageant de constater que les économies émergentes d’Asie sont beaucoup plus résilientes qu’avant la crise financière mondiale.
Nos travaux d’analyse montrent que les pays dotés de banques centrales plus indépendantes et d’une dette publique moindre enregistrent nettement moins de sorties de capitaux pendant les périodes de tensions mondiales.
Des cadres d’action robustes font la différence.
C’est pourquoi l’ouverture et la résilience ne sont pas des objectifs concurrents.
Ce sont les deux faces d’une même pièce.
Telle est la philosophie du Code de la libération des mouvements de capitaux de l’OCDE.
C’est le seul instrument international contraignant consacré à l’ouverture et à la transparence des politiques relatives aux flux de capitaux.
Ce Code favorise la levée progressive des restrictions tout en permettant aux pays de réagir aux situations d’instabilité, du moment que leurs mesures sont transparentes, non discriminatoires, proportionnées et temporaires.
Il serait possible d’accroître encore l’ouverture des économies d’Asie du Sud-Est.
L’investissement dans les actions et obligations étrangères y reste nettement plus encadré que dans la zone OCDE.
Ces restrictions visent à conserver l’épargne sur le territoire.
Or, conserver l’épargne dans le pays ne signifie pas la transformer en investissements productifs.
Bien sûr, il faut réformer de façon graduelle, tout en renforçant les piliers macroéconomiques, financiers et institutionnels sur lesquels repose la vie du pays.
La résilience passe aussi par la création d’une marge de manœuvre budgétaire.
Les pays qui ont le mieux traversé le choc de cette année sont ceux qui avaient une marge d’action pour y répondre.
Reconstituer une marge de manœuvre budgétaire, ce n’est donc pas rechercher l’austérité. C’est s’assurer face à l’avenir.
Capital de sécurité
Enfin, il convient de bâtir sa sécurité.
Des tensions géopolitiques et commerciales sont en train de bouleverser les flux mondiaux d’échanges et d’investissements.
Les pays ont raison de se demander où se situent leurs sources de vulnérabilité.
Les éléments probants de l’OCDE fournissent une réponse claire.
La concentration est source de vulnérabilité. Et la diversification protège.
Prenons l’exemple des minéraux critiques.
Le nombre de restrictions à l’exportation de matières premières critiques a plus que quintuplé par rapport à 2009.
Plus l’offre est concentrée, plus l’exposition est importante.
L’économie la plus sûre n’est pas celle qui cherche à tout faire elle-même.
C’est celle qui dispose du plus grand éventail d’options.
Des partenaires de confiance.
Des fournisseurs diversifiés.
Des marchés ouverts et encadrés par des règles robustes.
Si l’investissement direct étranger est si important, c’est aussi pour une autre raison.
Cet investissement apporte du capital, mais aussi des technologies, des compétences, une expertise en matière de gestion et l’accès à des marchés.
Dans toute l’Asie du Sud-Est, même en excluant Singapour, le stock d’investissement direct étranger entrant est passé de 40 % du PIB il y a dix ans à environ 60 % de nos jours.
Désormais, la région concentre une plus grande part de l’investissement étranger mondial que l’Amérique latine et les autres régions émergentes dynamiques.
Toutefois, nos données montrent aussi que les restrictions réglementaires à l’investissement étranger restent, dans tous les pays d’Asie du Sud-Est, plus élevées que la moyenne OCDE, surtout dans l’immobilier, la construction, le transport, les télécommunications, les médias et la finance.
La diversification de la chaîne d’approvisionnement est en train de faire évoluer la géographie de l’investissement.
L’Asie du Sud-Est est bien placée pour en tirer parti.
Ce sont les politiques menées qui détermineront l’ampleur de cet avantage.
Et c’est pourquoi l’intégration commerciale est importante.
Des réformes visant à faciliter les échanges ont déjà permis de réduire de 6 % les coûts des échanges à l’échelle de l’Asie du Sud-Est.
Il est possible d’aller plus loin en agissant sur les douanes, la documentation numérique et la gestion des frontières.
Par ailleurs, l’intégration régionale passe de plus en plus par les services, les données et les paiements numériques.
Selon notre analyse, un accord-cadre ambitieux sur l’économie numérique au niveau de l’ASEAN pourrait accroître de 24 % les échanges de la Thaïlande avec ses partenaires régionaux, et de 5 % ses échanges totaux.
En d’autres termes, pour bâtir sa sécurité, il faut procéder à une ouverture fondée sur la confiance.
Et non miser sur des barrières.
Le rôle possible de l’OCDE
Ces cinq capitaux se renforcent mutuellement.
La concurrence incite à l’innovation.
La finance et l’infrastructure numérique favorisent l’investissement. Les échanges et l’investissement étranger facilitent l’accès aux marchés, aux technologies et aux idées.
Grâce aux compétences, tous ces éléments favorisent des gains de productivité.
Et des institutions robustes permettent à tous ces éléments de fonctionner.
Aucune politique ne se suffit à elle-même. Et aucun pays ne peut réussir seul.
C’est là qu’intervient l’OCDE.
Nous fournissons les données et les analyses qui permettent de fonder l’action publique sur des éléments probants plutôt que sur des affirmations.
Nous produisons les normes qui sont nécessaires.
Des normes en matière de concurrence, de gouvernance d’entreprise, d’investissement, de fiscalité, de lutte contre la corruption, de politique du numérique ou encore d’intelligence artificielle.
Des normes qui donnent confiance aux investisseurs et qui offrent des éléments de référence aux autorités.
Nous offrons aux pays un espace où apprendre les uns des autres, y compris dans le cadre de notre Programme régional pour l’Asie du Sud-Est.
La Thaïlande est membre de ce programme depuis le début. Et vous l’avez co-présidé avec la Corée de 2018 à 2022.
Et, bien sûr, avec leur processus d’adhésion à l’OCDE, nous sommes désormais engagés dans la plus intensive des formes de coopération et de dialogue avec la Thaïlande et l’Indonésie.
M. le Premier ministre, la Thaïlande s’est pleinement engagée dans ce processus, ce que nous avons grandement apprécié à chaque étape.
Le Conseil de l’OCDE a invité la Thaïlande à entamer des discussions d’adhésion en juin 2024.
En décembre de l’année dernière, vous avez personnellement présenté le Mémorandum initial de votre pays.
Cette auto-évaluation à l’aune de l’intégralité des normes et bonnes pratiques de l’OCDE a ouvert la phase technique du processus d’adhésion de la Thaïlande à l’Organisation.
Et cette année, M. le Premier ministre, vous avez placé ce processus d’adhésion sous votre supervision directe, avec un comité national qui rassemble vos vice-premiers ministres et chacune des grandes agences de l’État thaïlandais.
Vous assurez avec beaucoup de sérieux et de détermination le pilotage de ce projet.
Ces efforts porteront leurs fruits. Et je vous remercie de votre engagement personnel au service de ce processus.
Dans le processus d’adhésion, ce n’est pas seulement la ligne d’arrivée qui compte. Des avantages se concrétisent à chaque étape.
Le processus d’adhésion permet de fonder les réformes sur les priorités du pays, tout en recherchant systématiquement l’alignement sur les meilleures pratiques internationales.
Vingt-cinq comités de l’OCDE œuvrent en partenariat avec la Thaïlande à un examen en profondeur de ses lois, politiques et pratiques pour assurer leur conformité aux meilleures pratiques internationales dans un large éventail de domaines, y compris la concurrence, l’investissement, la gouvernance d’entreprise, la politique du numérique, l’éducation, les échanges, l’environnement et la gouvernance publique.
L’expérience montre que l’adhésion à l’OCDE accélère les réformes, donne confiance aux investisseurs, renforce le développement, stimule la croissance, accroît la résilience et, à terme, améliore les revenus et le niveau de vie des habitants du pays candidat, ainsi que les possibilités qui s’offrent à eux. Tel sera le cas pour les Thaïlandais dans le cadre du processus d’adhésion de leur pays.
Les pays qui sont arrivés au bout de ce processus vous le diront : le chemin parcouru est lui-même riche d’avantages.
Et, pour la Thaïlande, ce processus arrive au moment idéal.
Il peut servir de socle à votre programme de réformes au service de la productivité, de la concurrence et des compétences.
Il peut contribuer à l’intégration de la Thaïlande à une économie mondiale fondée sur des règles.
Et il peut en faire une destination encore plus attractive pour les investissements de qualité que les pays de la région s’emploient à attirer.
Bien sûr, ce processus sera également bénéfique pour l’OCDE.
Ses travaux seront enrichis par le point de vue et l’expérience de la Thaïlande.
L’Asie du Sud-Est concentre une grande partie de la croissance mondiale, et il en ira de même encore longtemps.
Nous voulons bénéficier de ses éclairages quand nous élaborons nos normes.
À chaque étape de ce processus d’adhésion, l’OCDE se tiendra aux côtés de la Thaïlande.
Votre réussite sera la nôtre.
Permettez-moi maintenant de conclure.
Nous traversons une période marquée par de profonds bouleversements.
La technologie est en train de transformer nos modes de production et de travail. Une mutation démographique change la donne du côté de nos populations actives. La géopolitique rebat les cartes du commerce et de l’investissement. Et les pays font face à ces transformations avec moins de marge de manœuvre budgétaire qu’avant.
Nous ne pouvons pas empêcher certaines de ces évolutions.
Mais nous pouvons décider de nous y préparer.
Préparer l’avenir, ce n’est pas faire de la prospective. C’est se doter des capacités requises.
Il faut s’appuyer sur une concurrence récompensant ceux qui innovent.
Sur des capitaux allant aux entreprises qui en feront le meilleur usage.
Sur une énergie sûre et abordable.
Sur des fondements macroéconomiques suffisamment solides pour que le pays résiste à la tempête sans se fermer aux autres.
Sur des chaînes d’approvisionnement et des partenariats de confiance et diversifiés.
Et, surtout, sur une population dotée des compétences nécessaires pour transformer toute nouvelle technologie en occasion à saisir.
L’OCDE a été créée sur le fondement d’une idée simple. Les pays sont plus forts quand ils travaillent ensemble, qu’ils apprennent les uns des autres et qu’ils fondent leurs décisions sur des données et des éléments probants.
Cette idée est toujours aussi valable en 2026 à Bangkok.
La Thaïlande a décidé de s’engager dans cette voie. Et l’OCDE est fière de cheminer à ses côtés.
Tous mes vœux de succès pour ce forum « Future-Ready Economy 2026 », qui sera, j’en suis sûr, très productif et positif.
Khop khun khrap.
Coopérant avec plus d’une centaine de pays, l’OCDE est un forum stratégique international qui s’emploie à promouvoir des politiques conçues pour préserver les libertés individuelles et améliorer le bien-être économique et social des populations dans le monde entier.