Allocution du Secrétaire général de l'OCDE, M. Mathias Cormann, à l’occasion du lancement des Perspectives économiques intermédiaires de l’OCDE à Paris, France.
Seul le prononcé fait foi.
Bonjour,
Je vous souhaite la bienvenue au lancement des Perspectives économiques intermédiaires de l’OCDE.
Elles sont intitulées « Surmonter des chocs successifs ».
Et c’est exactement ce qu’a fait l’économie mondiale.
Ces dernières années, elle a traversé une pandémie, une flambée d’inflation et, l’année dernière, une brusque augmentation des droits de douane et de l’incertitude liée à la politique commerciale.
Et elle est aujourd’hui confrontée à un nouveau choc majeur : le choc énergétique provoqué par les conflits en cours au Moyen-Orient.
Elle a absorbé ce choc aussi, mieux qu’on ne s’y attendait.
J’ai trois messages à vous communiquer ce matin.
L’économie mondiale s’est ajustée. Mais elle demeure exposée. Et les choix de politique publique faits aujourd’hui par les gouvernements détermineront dans quelle mesure nous parviendrons à surmonter le prochain choc.
Premièrement, penchons-nous sur l’ajustement.
En rythme annualisé, la croissance mondiale a reflué de 3.6 % au second semestre de l’année dernière à 2.6 % au premier semestre de cette année.
Ce chiffre est néanmoins nettement supérieur aux 2.0 % que nous avions prévus en juin.
Deux facteurs expliquent cette résilience.
Les marchés de l’énergie se sont ajustés rapidement – tant du côté de l’offre que de la demande.
Du côté de l’offre, l’augmentation de la production en dehors du Golfe, l’utilisation d’autres voies d’exportation et d’amples prélèvements dans les stocks sont autant de facteurs qui ont contribué à combler le déficit.
Ensemble, ils ont compensé environ la moitié des pertes d’exportations de pétrole dues à la réduction du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
Le reste a été compensé en grande partie par une baisse de la demande. La consommation des ménages et des entreprises a diminué. La Chine, en particulier, a nettement réduit ses importations d’énergie et sa consommation de pétrole.
Cela a contribué à équilibrer le marché. Mais cela signifie aussi que les prix pourraient augmenter encore si la demande se redressait plus rapidement que prévu.
Et l’intelligence artificielle a fortement stimulé la croissance.
Entre juillet 2025 et juillet 2026, la fabrication de produits informatiques et électroniques a augmenté de 10 % dans l’Union européenne et de 12 % aux États-Unis.
Cette croissance est plus de dix fois supérieure à celle du reste de l’industrie.
Près de deux tiers de la croissance des échanges mondiaux de biens sont aujourd’hui imputables aux produits liés à l’IA.
Deuxièmement, examinons la question de l’exposition.
Les marges de manœuvre qui ont permis d’absorber le premier choc sont aujourd’hui plus réduites.
En août, les stocks mondiaux de pétrole étaient inférieurs de 507 millions de barils à leur niveau de février, ce qui représente une baisse de l’ordre de 6 %.
La réserve stratégique de pétrole des États-Unis est à son plus bas niveau depuis 1982.
Les stocks de gaz de l’Europe se situent leur plus bas niveau pour cette période de l’année depuis plus de 15 ans.
Or, les prix de l’énergie recommencent à augmenter alors même que ces marges de manœuvre s’épuisent.
Ce mois-ci, le cours du baril de pétrole a de nouveau franchi la barre des 100 dollars des États-Unis, après être redescendu aux alentours de 70 dollars au début de juillet.
Les prix du gaz ont augmenté encore plus fortement.
En Europe, ils s’établissent à leur plus haut niveau depuis 2022.
En Asie, ils sont aussi montés en flèche.
En conséquence, l’inflation est de nouveau orientée à la hausse.
Plus de la moitié des pays du G20 enregistrent actuellement une inflation supérieure à l’objectif de leur banque centrale.
Et ce choc n’appartient pas au passé. Il continue de se propager dans l’ensemble de l’économie.
Les perturbations de la production et des exportations des économies du Golfe se sont intensifiées ces dernières semaines. Et de nouvelles menaces pèsent sur le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb.
Les goulets d’étranglement dans le secteur du raffinage créent des coûts supplémentaires, qui s’ajoutent au renchérissement du pétrole brut. Les marges de raffinage sont aujourd’hui plusieurs fois supérieures à leur niveau de février, et les prix à la pompe s’en ressentent.
Les prix du gaz ont atteint des niveaux encore plus élevés que ceux que nous avions envisagés dans notre « scénario de perturbations prolongées » en juin. La trajectoire que nous retenons maintenant comme hypothèse correspond à une hausse de 60 % environ.
L’épargne des ménages et les stocks des entreprises ne pourront amortir le choc indéfiniment.
Nous nous attendons par conséquent à ce que l’effet de freinage de la croissance soit maximal vers la fin de l’année, et à ce que l’inflation atteigne un point culminant au dernier trimestre de 2026, avant une décrue de ces deux phénomènes parallèlement à la baisse des prix de l’énergie.
Qu’est-ce que cela implique pour les perspectives ?
Cette année se profile sous un jour un peu plus favorable que nous l’anticipions en juin. Mais l’activité économique mondiale reste plus faible que l’année dernière.
Nous prévoyons une croissance mondiale de 2.9 % cette année et de 3.0 % l’année prochaine, alors qu’elle a été de 3.4 % en 2025.
Par rapport à nos projections de juin, cela représente 0.1 point de pourcentage de plus cette année, et 0.1 point de pourcentage de moins l’année prochaine, le choc énergétique s’avérant plus persistant qu’on ne l’anticipait.
Dans les économies du G20 considérées dans leur ensemble, le tableau reste globalement inchangé.
L’inflation va s’y hisser de 3.4 % l’année dernière à 4.1 % cette année, avant de refluer à 3.6 % l’année prochaine.
Cela représente 0.1 point de pourcentage de plus que dans nos projections de juin pour cette année, et 0.5 point de pourcentage de plus pour l’année prochaine.
Les risques demeurent élevés. Permettez-moi de mettre en relief quatre d’entre eux.
Le plus immédiat réside dans une nouvelle réduction des approvisionnements énergétiques en provenance du Moyen-Orient.
Nos projections reposent sur l’hypothèse que les prix de l’énergie évoluent en phase avec les anticipations du marché intégrées dans les contrats à terme à la date du 14 septembre.
Sur cette base, le prix du baril de pétrole s’établit en moyenne à 105 dollars au dernier trimestre de cette année, et à 85 dollars l’année prochaine.
Mais cette trajectoire est loin d’être garantie.
Des dégâts subis par des installations de production, des restrictions persistantes du trafic dans le détroit d’Ormuz, ou des perturbations affectant d’autres points de passage, comme le détroit de Bab el-Mandeb, sont autant de facteurs qui pourraient provoquer des pénuries.
Un second risque réside dans les prix des produits alimentaires.
Depuis la fin de mai, les prix des contrats à terme sur produits alimentaires arrivant à échéance au premier semestre de l’année prochaine ont augmenté de 8 % environ.
Des conditions météorologiques chaudes et sèches ont dégradé les perspectives de récolte. Et la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine continue de perturber les exportations de céréales via la mer Noire.
Par ailleurs, la probabilité que se produise avant la fin de cette année un épisode El Niño très intense – qui pourrait être préjudiciable aux récoltes dans plusieurs régions – est de 95 %.
Troisièmement, les risques budgétaires et financiers se sont accentués.
Les rendements des obligations d’État à trente ans sont à leur plus haut niveau depuis 15 ans, voire davantage, dans six des économies du G7.
Cela se traduit par une augmentation du coût du service de la dette pour des États dont le budget est déjà sous tension.
Et cela implique un alourdissement des coûts d’emprunt des entreprises et des ménages.
Quatrièmement, l’intelligence artificielle peut jouer dans les deux sens.
Une adoption plus rapide de l’IA pourrait tirer vers le haut la productivité et la croissance.
Mais les attentes des investisseurs sont très fortes, et les volumes de capitaux nécessaires aux infrastructures d’IA sont énormes.
Si la rentabilité escomptée ne se concrétise pas, les investissements pourraient ralentir brusquement et les prix des actifs pourraient diminuer.
Si certains de ces risques se matérialisaient ensemble, cela serait lourd de conséquences.
Dans notre scénario défavorable présenté à titre indicatif, la persistance de prix plus élevés des produits énergétiques et alimentaires et des conditions financières plus restrictives amputent la croissance mondiale de 0.7 point de pourcentage en 2027 et ajoutent 1.1 point de pourcentage au taux d’inflation.
Ce n’est pas notre scénario de référence.
Mais il montre avec quelle rapidité des vulnérabilités distinctes peuvent se renforcer mutuellement.
Cela m’amène à mon troisième message, qui concerne les politiques publiques.
Commençons par la politique budgétaire.
Le renchérissement de l’énergie pousse les pouvoirs publics à prolonger, ou à remettre en place, des aides destinées aux ménages et aux entreprises.
Lorsqu’un soutien est nécessaire, il doit être ciblé et temporaire, et il doit préserver les incitations à économiser l’énergie et à diversifier les approvisionnements.
Pourtant, aujourd’hui, environ la moitié seulement des mesures d’aide énergétique en vigueur dans 50 pays sont ciblées.
Or, les aides non ciblées alourdissent les dépenses publiques alors que la dette est déjà élevée, et que les coûts liés au vieillissement démographique, à la défense et au service de la dette sont tous en augmentation.
Dans tous les pays du G20 sauf l’Allemagne et la Türkiye, la dette publique mesurée en pourcentage du PIB est plus élevée aujourd’hui qu’elle ne l’était à la fin de 2007.
Les gouvernements doivent maîtriser et redéployer les dépenses, rendre le secteur public plus efficient et améliorer le fonctionnement des systèmes d’imposition.
Et ils doivent protéger les investissements sur lesquels repose la croissance future – dans l’éducation, les compétences et les infrastructures numériques.
Passons maintenant à la politique monétaire.
Le choc énergétique de cette année a mis fin au cycle mondial de baisses des taux d’intérêt.
Environ une banque centrale sur trois dans le monde a relevé ses taux au cours des six derniers mois, soit la proportion la plus élevée observée depuis 2023.
Les banques centrales doivent maintenir les anticipations d’inflation fermement ancrées.
Elles ne doivent pas nécessairement réagir à des hausses temporaires de l’inflation, dues au renchérissement de l’énergie.
Mais elles doivent intervenir si les tensions sur les prix se généralisent, ou si la croissance ralentit nettement.
Penchons-nous enfin sur les réformes structurelles.
Il est essentiel de gérer les tensions actuelles. Mais les gouvernements doivent aussi construire la résilience et la croissance de demain.
Cela implique de diversifier les approvisionnements énergétiques, de favoriser le redéploiement des travailleurs et des capitaux vers les entreprises et les activités les plus productives, et de préparer les individus aux changements technologiques.
Dans ce domaine, les fondations se fragilisent.
Les derniers résultats de notre Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), publiés voilà deux semaines, montrent que dans les pays de l’OCDE considérés dans leur ensemble, les résultats en compréhension de l’écrit et en culture mathématique n’ont jamais été aussi bas.
Le renforcement de la productivité et de la croissance passe par une amélioration des compétences, des marchés plus dynamiques et une adoption plus rapide des nouvelles technologies.
En conclusion,
L’économie mondiale a surmonté un nouveau choc mieux que prévu.
Mais sa capacité d’absorption des chocs n’est pas illimitée.
Les réserves d’énergie ont diminué.
Les marges de manœuvre budgétaire se réduisent.
Les coûts de financement augmentent.
Et la résilience à elle seule ne suffit pas.
La croissance reste trop modeste dans la zone OCDE.
C’est une croissance plus forte qui ouvre des perspectives et améliore les niveaux de vie.
Notre tâche est donc double : il faut rester résilient, et accélérer la croissance.
Cela passe par des politiques budgétaire et monétaire saines.
Un renforcement de la sécurité énergétique.
Des marchés concurrentiels
Une amélioration des compétences.
Et des réformes rehaussant la productivité.
L’OCDE se tient prête à aider les gouvernements à cet égard.
Je vous remercie de votre attention. Sur ce, je cède la parole à notre Chef économiste, Stefano Scarpetta, afin qu’il vous présente en détail notre analyse.
Coopérant avec plus d’une centaine de pays, l’OCDE est un forum stratégique international qui s’emploie à promouvoir des politiques conçues pour préserver les libertés individuelles et améliorer le bien-être économique et social des populations dans le monde entier.