Une proportion considérable des aliments destinés à la consommation humaine est perdue avant même d’être mise sur le marché. Malgré l’enjeu, de nombreux pays, n’ont pas une idée claire de l’ampleur de ces pertes, ni d’où elles se produisent. Or, faute de mesure précise, les efforts pour réduire ces pertes risquent d’être en vains.
Chaque année, au moins 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont perdues ou gaspillées, soit près d’un tiers de la production destinée à la consommation humaine. Le chiffre réel est probablement encore plus élevé, notamment quand on prend en compte les pertes réelles au niveau des exploitations agricoles. Les conséquences économiques et environnementales sont considérables : quelques 4,5 milliards de personnes dans le monde tirent leurs revenus de la production et du commerce agroalimentaires.
Ces pertes réduisent les revenus des petits exploitants agricoles et les recettes nationales d’exportation. Les pertes et le gaspillage alimentaires affectent également l’environnement : en plus d’entraîner un gaspillage des ressources naturelles telles que l’eau, l’énergie et les terres, elles sont responsables de 8 à 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). D’après les analyses de l’OCDE, réduire de moitié les pertes et le gaspillage alimentaires d’ici 2030 pourrait diminuer les émissions agricoles de GES de 4 % et sortir 137 millions de personnes de la faim.
Il est essentiel de comprendre à quel stade les pertes ont lieu
Les pertes et le gaspillage alimentaires désignent la diminution de la quantité ou de la qualité des aliments tout au long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les pertes alimentaires surviennent entre la récolte, l’abattage ou la capture, et l’étape précédant immédiatement la vente au détail, tandis que le gaspillage intervient aux stades de la distribution et de la consommation.
Le gaspillage alimentaire bénéficie traditionnellement d’une plus grande attention de la part de décideurs. Toutefois, dans les pays en développement, les pertes sont un problème majeur, qui réduit l’offre de produits comestibles dans des contextes où de nombreuses personnes souffrent déjà d’insécurité nutritionnelle.
Alors que les pressions sur les systèmes agroalimentaires s’intensifient sous l’effet du changement climatique, de la croissance démographique, des tensions géopolitiques et de la volatilité des marchés, la réduction des pertes et du gaspillage tout au long de la chaîne d’approvisionnement est un aspect essentiel du renforcement de la sécurité alimentaire. Réduire ces pertes, c’est accroître la disponibilité globale des aliments, améliorer la stabilité de l’approvisionnement face aux chocs, renforcer les moyens de subsistance des petits exploitants agricoles et protéger l’environnement. En bref, rendre le systèmes alimentaires plus résilients et plus équitables.
Or, contrairement aux pays à revenu élevé, où le gaspillage alimentaire est principalement concentré au niveau de la consommation, les pays à revenu faible ou intermédiaire (PRFI) connaissent d’importantes pertes alimentaires aux étapes de la récolte, de la manutention post-récolte, du stockage et du transport. L’Afrique et l’Asie centrale et méridionale sont particulièrement touchées, notamment pour les produits périssables tels que les fruits, les légumes, les racines et les tubercules : dans ces régions, les pertes peuvent atteindre jusqu’à 50 % à différentes étapes de la chaîne de valeur.
En faute, des infrastructures insuffisantes, l’absence ou la faiblesse des politiques publiques et des cadres réglementaires relatifs aux pertes et au gaspillage alimentaires, un accès limité aux technologies et une mauvaise connexion aux marchés : des problèmes structurels plutôt que comportementaux. Les facteurs climatiques aggravent encore ces pertes : températures élevées, forte humidité et multiplication des événements météorologiques extrêmes – des sécheresses aux inondations – accélèrent la contamination, la détérioration et les dommages pendant le stockage et le transport. À cela s’ajoute la faiblesse des capacités institutionnelles, qui limite souvent les investissements dans les chaînes de valeur et les infrastructures.
Lever ces contraintes systémiques est essentiel non seulement pour réduire les pertes alimentaires, mais aussi pour améliorer l’efficacité, l’inclusivité et la résilience globales des systèmes alimentaires dans les pays en développement.
On ne peut pas gérer ce qu’on mesure mal …
Avant tout, les pays doivent être en mesure de quantifier précisément les pertes alimentaires afin de comprendre l’ampleur réelle du problème et d’identifier les domaines d’intervention prioritaire.
Dans les pays en développement, ce défi est accentué par la faiblesse des systèmes de données, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et d’autres contraintes de ressources. Une grande partie du système alimentaire fonctionne de manière informelle, ce qui complique le suivi des pertes et l’identification de leurs causes. L’application des cadres internationaux existants exige des financements, une expertise technique et des outils cohérents de collecte de données qui font souvent défaut. En outre, la variabilité saisonnière et la faible priorité accordée à cette question dans les politiques publiques compliquent l’établissement de rapports fiables. Ensemble, ces facteurs font de la mesure des pertes alimentaires un défi systémique de grande ampleur. Ainsi, une enquête de l’OCDE menée auprès de 42 ministères nationaux révèlent que les stratégies relatives aux pertes et au gaspillage alimentaires ne reposent souvent que sur des mesures incitatives souples. La plupart des pays disposent d’objectifs nationaux de réduction, mais ceux-ci ne sont pas toujours quantifiés ni assortis de niveaux de référence et d’échéances clairement définis.
Réduire les pertes alimentaires nécessite donc de combiner mesure, action publique et évaluation, investissements dans les infrastructures et renforcement des capacités. Mesurer constitue bien le point de départ, car il est impossible de gérer efficacement ce qui n’est pas quantifié. En priorité, il faut mesurer les pertes à la récolte et après récolte tout le long des chaînes de valeur, en particulier pour les produits de base, selon les contextes nationaux, car c’est souvent là que les pertes sont importantes mais largement non mesurées. En Asie du Sud-Est, la Thaïlande se distingue par sa volonté de mesurer les pertes alimentaires de manière plus systématique : son Plan d’action pour la réduction des pertes alimentaires dans la chaîne de production 2023–2027 fixe un niveau de référence de 3,79 % de pertes alimentaires en 2023 et vise à le ramener à moins de 3,3 % en 2027. Pour atteindre cet objectif ambitieux, il lui faut notamment renforcer l’utilisation des technologies dans la chaîne de production et améliorer les méthodes de conditionnement et de stockage.
Disposer d’une stratégie dédiée aux pertes alimentaires est particulièrement important dans les PRFI, où les mesures de prévention prises en amont peuvent générer des bénéfices significatifs en termes de sécurité alimentaire, de moyens de subsistance et de revenus. Toutefois, l’ampleur et la nature du défi ne peuvent être pleinement comprises qu’avec des données fiables.
Parmi les nouveaux outils qui permettent de mesurer plus facilement les pertes et le gaspillage, le Global Farm Loss Tool (développé par le WWF et ses partenaires) propose une méthodologie standardisée permettant d’évaluer directement les pertes sur le terrain. Concrètement, les cultures non récoltées sont répertoriées puis classées en trois catégories : comestibles et commercialisables ; comestibles mais non commercialisables ; non comestibles et non commercialisables. Une fois ces catégories pesées, on peut évaluer la quantité de production qui aurait pu être valorisée. Pour les agriculteurs et les entreprises agroalimentaires, cette démarche rend les pertes visibles – et donc exploitables. Ce qui passait auparavant inaperçu devient mesurable, révélant non seulement l’ampleur du problème, mais aussi ses implications économiques.
Par exemple, si un producteur de riz récolte chaque année 1 500 tonnes et que 10 % de cette production – qui serait normalement laissée dans les champs – est récupérée et commercialisée, cela représente 150 tonnes de riz comestible supplémentaires. À un prix de 400 dollars la tonne, cela correspondrait à une valeur potentielle de 60 000 dollars : même des taux de perte modestes peuvent avoir des conséquences importantes sur l’économie et la sécurité alimentaire.
Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’augmenter les revenus des agriculteurs, mais aussi de renforcer la sécurité alimentaire et de mieux valoriser les aliments déjà produits.
Intégrer la réduction des pertes alimentaires dans des systèmes plus larges
Pour mieux mesurer les pertes alimentaires, les décideurs publics doivent renforcer les systèmes de collecte de données, définir des objectifs clairs et créer des incitations à la réduction des pertes à chaque étape de la chaîne de valeur. Les gouvernements peuvent soutenir cette démarche grâce à des réglementations adaptées, des stratégies nationales et des incitations concrètes destinées aux producteurs, commerçants et transformateurs.
Dans les PRFI, ces mesures sont d’autant plus efficaces qu’elles tiennent compte des réalités locales, car aucun pays, aucune région ni aucun système de production n’est identique à un autre. Les stratégies de lutte contre les pertes et le gaspillage alimentaires sont donc d’autant plus viables qu’elles s’inscrivent dans les politiques locales de sécurité alimentaire, d’adaptation climatique et de développement rural.
Par ailleurs, il faut former les agriculteurs et les autres acteurs de la chaîne de valeur aux bonnes pratiques de plantation, de récolte, de manutention, de stockage et de transport, et leur fournir des conseils et des outils simples pour qu’ils puissent suivre les pertes et trouver les moyens de les prévenir. Ces formations doivent être pratiques, adaptées au contexte local et reliées aux services de vulgarisation agricole afin d’être appliquées de manière cohérente. Dans ce domaine, l’OCDE soutient les efforts des économies avancées et émergentes pour mieux mesurer les pertes et renforcer les capacités des acteurs à travers des initiatives telles que son enquête sur l’État de l’environnement, le Réseau pour l’analyse de la filière alimentaire et les Examens de la résilience des systèmes alimentaires.
Les bénéfices attendus des actions conjointes préconisées ci-dessus sont considérables : des approvisionnements plus stables, des revenus plus élevés pour les producteurs, et moins de pression sur les ressources foncières, hydriques et énergétiques. Dans un contexte marqué par l’intensification des contraintes climatiques, la croissance démographique et la volatilité des marchés, la réduction des pertes alimentaires n’est pas une préoccupation secondaire ; c’est une manière concrète, encore sous-utilisée, de rendre les systèmes agroalimentaires plus résilients et plus inclusifs.
Mais rien ne sera possible tant qu’on ne traduira pas le problème en chiffres.