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Gouvernance publique

Débusquer la fausse nouvelle : la propagande informatique sous les projecteurs

 

Voilà qui surprendra peut-être la plupart des décideurs sérieux : ce que l’on appelle « nouvelle » n’est pas toujours soumis à une vérification des faits. Pire, on trouve souvent dans les articles des « non-faits » présentés comme des faits. Bienvenue dans le nouveau monde de l’information, un espace déstabilisant, de mauvaise augure pour la solidité de l’action publique. Comment réagir ?

 

La pratique de la désinformation sur les plateformes des réseaux sociaux a transformé (certains diront détruit) le débat politique. En mettant l’automatisation au service de la propagande, on peut modeler l’opinion publique. Le problème est le suivant : comment distinguer les faux faits des faits réels et, de surcroît, des vrais mensonges ?

 

C’est la question à laquelle Samantha Bradshaw et ses collègues du Computational Propaganda Project de l’université d’Oxford ont entrepris de répondre, en analysant la distribution des informations fabriquées – fausses nouvelles, propagande informatique et contenus idéologiquement extrêmes, hyperpartisans et conspirationnistes – sur la plateforme de réseau social Twitter au cours de la campagne présidentielle américaine de 2016, dans le Michigan. Leurs résultats montrent que les informations fabriquées ont été autant partagées que les informations professionnelles étayées par des faits.

 

Au cours de ces travaux pionniers de recherche quantitative sur la désinformation, Mme Bradshaw et ses collègues ont étudié les conversations tenues sur Twitter du 1er au 11 novembre 2016, pendant la campagne présidentielle américaine, dans l’État du Michigan (dit « pivot », c’est-à-dire dont le vote peut faire basculer le résultat à l’échelle nationale). Pour identifier les nouvelles et les informations politiques partagées par les internautes, ils ont collecté les tweets avec adresses de sites web (URL), qu’ils ont classés en trois catégories : médias professionnels (sites majeurs et mineurs), contenus politiques professionnels (partis politiques, experts, think tanks, gouvernement), et autres nouvelles politiques, dont les informations fabriquées et les contenus d’autres sous-catégories comme WikiLeaks et les liens relatifs à certains pays, notamment la Russie. Les chiffres obtenus indiquent qu’informations fabriquées et contenus professionnels ont circulé sur Twitter en quantité égale (ratio de un pour un). 

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Samantha Bradshaw, Computational Propaganda Project de l’université d’Oxford

 

À titre de comparaison, les ratios mesurés pendant les campagnes présidentielles allemande et française de 2017 sont beaucoup plus faibles : un pour quatre en Allemagne et un pour deux en France. Cela signifie-t-il que les Européens sont moins crédules ? Probablement pas. La pratique de la désinformation, apparue dans un pays, s’étendra sans doute aux autres.

 

Combler la fracture de l’information factuelle

Selon Mme Bradshaw, « la prolifération de la désinformation menace le cœur de la démocratie. Nous avons besoin d’un espace où recueillir des informations véridiques et solides, et faire des choix politiques. » Avec la diffusion des fausses nouvelles sur les médias sociaux, il est difficile de se forger des opinions claires, faute de disposer d’informations correctes sur lesquelles les étayer en toute connaissance de cause. Plusieurs votants ont signalé cette confusion à l’occasion d’élections récentes. La situation actuelle pourrait créer une « inégalité de l’information » entre ceux qui peuvent accéder à des contenus étayés par des faits et ceux qui consomment de la désinformation sur la politique et l’action publique.

 

Que faire pour limiter la diffusion des fausses nouvelles ? Selon Mme Bradshaw, les inquiétudes croissantes suscitées par la désinformation doivent amener les organisations internationales, les centres de recherche et le secteur privé à coopérer. Elle juge qu’il y a là une occasion réelle pour des organisations comme l’OCDE et des établissements de recherche comme le sien de travailler avec le secteur privé et les médias sociaux qui possèdent de gros volumes de données sur ce que les gens lisent et partagent.

 

Cependant, Mme Bradshaw et ses collègues ont découvert que la plupart des entreprises maintiennent la stricte confidentialité des données pertinentes. Au cours de ses recherches, l’équipe de l’Institut Internet d’Oxford n’a pu utiliser que l’interface de programmation de Twitter, qui couvre 1 % des tweets. Il est encore plus difficile de travailler avec celle de Facebook. Si la confidentialité en ligne est une préoccupation majeure, il est également crucial d’accéder aux données pour comprendre et améliorer la relation entre information en ligne, comportement électoral et position politique. Pour Mme Bradshaw, il est urgent que les organisations internationales, les établissements de recherche et le secteur privé renforcent leur collaboration pour faire reculer les fausses nouvelles au profit des faits.

 

Références et lectures complémentaires

Bradshaw, S. et al. (2017), « Junk News and Bots during the U.S. Election : What Were Michigan Voters Sharing Over Twitter ? » Data Memo 2017.1. Oxford, Royaume-Uni : Project on Computational Propaganda, http://comprop.oii.ox.ac.uk/wp-content/uploads/sites/89/2017/03/What-Were-Michigan-Voters-Sharing-Over-Twitter-v2.pdf.

Pour des synthèses sur les élections française et allemande, voir http://comprop.oii.ox.ac.uk/

Howard, P. N. et al. (2017), « Junk News and Bots during the German Federal Presidency Election : What Were German Voters Sharing Over Twitter ? » Data Memo 2017.2. Oxford, Royaume-Uni : Project on Computational Propaganda, http://comprop.oii.ox.ac.uk/wp-content/uploads/sites/89/2017/03/What-Were-German-Voters-Sharing-Over-Twitter-v6-1.pdf

Bradshaw, S. et al. (2017), « Junk News and Bots during the French Presidential Election : What Are French Voters Sharing Over Twitter ? » Data Memo 2017.3. Oxford, Royaume-Uni : Project on Computational Propaganda, http://comprop.oii.ox.ac.uk/wp-content/uploads/sites/89/2017/04/What-Are-French-Voters-Sharing-Over-Twitter-v9.pdf

© L'Annuel de l'OCDE 2017

‌‌‌‌Rory Clarke

Balázs Gyimesi

L'Annuel de l'OCDE 

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