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Lorsque la croissance ne profite qu'à une minorité

 

La « croissance inclusive » compte parmi ces concepts auxquels il est évidemment difficile de s’opposer. Comme le « développement durable », c’est une de ces idées non controversées, à laquelle même le public le plus nanti des ventes de charité pourrait lever son verre de champagne. Mais que signifie-t-elle au juste ?


C’est Deng Xiaoping, un homme qui, incontestablement, fit plus que tout autre pour lutter contre la pauvreté au XXe siècle, qui proposa de permettre à quelques Chinois de s’enrichir. L’économie communiste désastreuse s’en trouva libérée et certains – que ce soient les plus sensés, les plus impitoyables ou simplement ceux qui avaient un réseau – sont sortis du lot. La fracture économique en fut sévèrement creusée. La Chine actuelle est terriblement inégalitaire, mais des centaines de millions de Chinois ont échappé à la pauvreté.

 
En Inde, les mérites de la « croissance inclusive » sont l’enjeu d’une querelle féroce qui voit s’affronter deux des plus éminents économistes du pays, Amartya Sen et Jagdish Bhagwati. Le premier, lauréat du Prix Nobel, s’interroge sur le résultat de deux décennies de croissance. Les indicateurs sociaux du pays, de la mortalité infantile à la malnutrition et à l’éducation des filles, sont faibles, même par rapport au Bangladesh, pourtant beaucoup plus pauvre. M. Sen considère qu’un niveau basique en matière de santé et d’autonomisation n’est pas seulement un impératif moral, mais une condition préalable à un développement soutenu. À l’inverse, M. Bhagwatti, défenseur du libre-échange et de la libéralisation, voit dans la croissance un préalable à la lutte contre la pauvreté. Co-auteur de l’ouvrage Why Growth Matters, il soutient que la redistribution ne remplace pas la création de richesse.

 
L’idéal est de générer de la croissance et de l’utiliser pour instaurer l’égalité des chances, sinon des résultats. Le Japon, le Taipei chinois et la Corée ont tous développé des modèles économiques qui, loin d’être des paradis socialistes, ont privilégié l’égalité. Mais avec l’intensification de la concurrence mondiale, même leur modèle est mis à rude épreuve. Hong Kong (Chine) est un cas bien plus extrême. Avec un revenu par habitant de plus de 30 000 USD, la région a tout d’une économie avancée. Mais son offre sociale est si indigente, et l’accès à la richesse si dépendant de la propriété foncière, que les inégalités, mesurées par le coefficient de Gini, y sont même pires qu’en Inde.

 

En Thaïlande, les inégalités ont engendré des troubles sociaux. Le conflit entre « chemises rouges » et « chemises jaunes » tourne surtout autour du partage des gains de la croissance. Dans les zones rurales, bon nombre des partisans de Thaksin Shinawatra, ancien Premier ministre qui s’est lui-même exilé, se sentent exclus des privilèges dont bénéficient les populations urbaines. Toutefois, les tentatives d’institutionnaliser la croissance inclusive, comme la discrimination positive en faveur des Bumiputera en Malaisie, peuvent également poser des problèmes. Elles ont nourri le ressentiment de la population chinoise de Malaisie, et ont certainement aussi engendré des distorsions qui ont entamé la vigueur de l’économie.

 
Pour Hans Rosling, professeur de santé internationale à l’institut suédois Karolinska, il ne s’agit là que d’une crise de croissance vers un monde globalement plus équitable. Les pays pauvres, soutient-il, rattrapent rapidement leur retard sur les pays riches en maîtrisant les maladies évitables ainsi que leur natalité. Même dans les pays les plus pauvres, les populations sont plus nombreuses à accéder au minimum requis pour le décollage économique. Rosling cite des statistiques : 84 % des enfants dans le monde reçoivent les vaccins essentiels, 84 % des adultes savent lire et écrire, et la pauvreté extrême a diminué de moitié en 30 ans. Des centaines de millions d’individus évoluent dans un monde que Rosling décrit comme situé « quelque part entre l’ampoule électrique et le lave-linge ».

 
Une certaine croissance des inégalités semble inévitable à mesure que les pays passent de l’extrême pauvreté à un revenu moyen. Tout le monde ne peut pas quitter en même temps sa campagne pour la ville. Il est rare que des pays extrêmement pauvres puissent assurer d’emblée des services universels d’éducation ou de santé. L’astuce consiste à utiliser aussi vite que possible la croissance au profit du plus grand nombre. Ce qui signifie : un système fiscal approprié ; des infrastructures sociales et physiques solides ; probablement aussi une redistribution ciblée (plutôt qu’un gaspillage d’aides généralisées) ; un capitalisme sans népotisme, qui donne aux pauvres une chance d’échapper à la pauvreté même sans réseau relationnel ; voire enfin des mesures plus radicales, comme une réforme agraire, s’il s’agit d’abolir de vieux privilèges. Il semble finalement que le concept de croissance inclusive soit loin d’être consensuel.

 

*David Pilling est l’auteur de Bending Adversity: Japan and the Art of Survival, édité par Penguin Books en 2014.

 

Références

Bhagwati, Jagdish (2005), « Aide au développement : Quand trop… n’est pas assez », L’Observateur de l’OCDE n° 249, mai.

Rosling, Hans, « Hans Rosling’s 200 countries, 200 years, 4 minutes », BBC, www.youtube.com/watch?v=jbkSRLYSojo

Voir aussi :

www.ft.com

Les travaux de l'OCDE sur le développement

L'édition 2014 du Forum de l'OCDE

 

David Pilling

David Pilling,
Rédacteur en chef Asie Financial Times*

 

© OCDE


© L'Annuel de l'OCDE 2014

 

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