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Comment empêcher l’avènement de la démocratie post-factuelle ?

 

La pénurie d’informations n’est pas pour demain. Comme le fait justement remarquer l’humoriste Joey Novick : « Chaque jour dans le monde, le volume des informations disponibles est multiplié par deux. Ce que l’on ne nous dit pas, c’est qu’en parallèle, notre sagesse diminue de moitié ».

 

Autrefois, la raréfaction de l’information était un moyen de prendre le pouvoir et de dominer. Aujourd’hui, le fait de noyer les utilisateurs, les citoyens et les électeurs sous un déluge d’informations, avérées ou non, peut aussi être un moyen de parvenir à ses fins, sur le plan social, économique ou politique.

 

Dernièrement, le Forum économique mondial a désigné la désinformation et la propagation de fausses rumeurs comme deux des principales menaces de notre époque : « La menace mondiale que représente la désinformation de masse par le biais des outils numériques est au cœur d’une myriade de risques technologiques et géopolitiques allant du terrorisme aux cyberattaques, en passant par l’échec de la gouvernance mondiale. »

 

De la même manière, le « Munich Security Report 2017 : Post-Truth, Post-West, Post-Order ? » a récemment ajouté au débat une maxime déconcertante caractérisant la situation de cette époque post-factuelle : « (Dés) Information : la fabriquer, la faire fuiter, la répandre » (« Dis) Information : Fake It, Leak It, Spread It »).

 

L’information est essentielle à la réflexion, à la prise de décision et à l’action. Mais pour qu’elle puisse étayer les décisions, il faut qu’on lui prête attention. Or, l’attention est une ressource rare et extrêmement précieuse, particulièrement dans le cyberespace. La consommation d’informations génère de l’attention, comme en témoigne le trafic en ligne.

 

Le trafic en ligne peut être source d’argent, de pouvoir politique ou d’influence idéologique, d’où des spéculations quant aux nouvelles politiques les plus susceptibles d’être largement partagées. Mais ce qui est viral n’est pas forcément vrai, et ce qui est vrai n’est pas forcément viral : la vérité peut donc être la première victime des nouvelles les plus diffusées. Et la perte de la vérité marque le premier pas vers une démocratie post-factuelle.

 

La plus grande crainte pour les démocraties occidentales est de devenir des sociétés post-factuelles, c’est-à-dire des sociétés où les discours politiques bien pensés remplacent les faits et les données pour étayer le débat politique, former les opinions et élaborer l’action publique.

 

Ce phénomène ouvre la voie à une stratégie politique, qui elle-même l’alimente. Cette stratégie, c’est le populisme, qu’on peut définir comme une méthode de mobilisation partisane fondée sur un discours d’opposition, de méfiance et d’exclusion, qui sélectionne certains faits et problématiques plutôt que d’autres.

 

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Ce discours peut être utilisé comme un moyen de faire passer des messages politiques d’exclusion, de défiance et de tribalisme. Il peut même être utilisé comme une arme. Ainsi, Brad Allenby et Joel Garreau expliquent :

« Les discours utilisés comme des armes visent à anéantir la culture, l’identité et la volonté d’un opposant en créant de la complexité, de la confusion et des fractures politiques et sociales. Il peut s’agir d’une tactique, dans le cadre d’un conflit militaire ou géopolitique, ou d’une stratégie visant à affaiblir, neutraliser et vaincre une civilisation, un État ou une organisation. Si cela est bien fait, ces discours limitent, voire suppriment la nécessité d’un recours à la force armée pour atteindre des objectifs politiques ou militaires. »

 

Ces stratégies consistent à encourager la polarisation, le matraquage médiatique, l’absence de réflexion, les prises de position extrêmes, l’ignorance collective, l’apathie, les effets en cascade, l’engrenage du silence ou de la colère, l’indignation, la peur, la partialité ou la dissonance cognitive. Tous ces phénomènes ont le pouvoir de mobiliser les foules ou d’influencer les électeurs dans un sens ou dans l’autre.

 

Les discours reposent sur l’information. Celle-ci peut être avérée, mais elle peut aussi être fabriquée ou manipulée, voire contenir des contre-vérités, faisant ainsi du discours relayé un outil – ou une arme – de désinformation. Toutefois, pour atteindre son objectif, la désinformation ne doit pas être trop facilement détectable, au risque de rendre la stratégie contre-productive. Mais la divulgation d’une nouvelle qui conjugue données concordantes et contenu non vérifié peut marquer les esprits, surtout si vous estimez que tout le reste n’est que « fausses informations ».

 

C’est pourquoi les organes de presse partisans et les autres canaux de propagande mélangent si souvent vérité et mensonges, en fournissant aux lecteurs certains faits objectifs et vérifiables et en laissant les préjugés, l’esprit partisan et la force de persuasion faire le reste. C’est ainsi que le doute laisse place à la certitude et que l’on se forge peu à peu une vision du monde qui correspond à ses convictions politiques antérieures (probablement biaisées), qui peut même être fondée sur la théorie du complot. Tel est le principe de la démocratie post-factuelle.

 

Les vraies informations

 

Que peut-on faire ? Si l’on se contente de demander aux utilisateurs, aux médias et aux hommes politiques de ne pas diffuser de fausses nouvelles, on adopte une attitude paternaliste à peu près aussi efficace que si l’on interdisait à des adolescents de boire de la bière. Même si un adolescent n’aime pas s’enivrer, il peut être convaincu, à tort, que ses camarades sont beaucoup plus disposés à boire qu’il ne l’est. C’est ainsi qu’un groupe peut, collectivement, faire quelque chose que chacun rejette sur le plan individuel. En psychologie sociale, ce phénomène est connu sous le terme d’« ignorance collective ».

 

On a démontré récemment que les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes dans l’attitude adoptée face au cyber-harcèlement. En privé, les adolescents condamnent ces pratiques mais ils pensent, à tort, que la plupart de leurs camarades sont plus tolérants à cet égard. L’erreur qu’ils commettent en se comparant ainsi peut aboutir à des résultats malheureux. Il a été démontré qu’il est plus efficace de s’appuyer sur des stratégies d’intervention fondées sur des normes, qui sensibilisent les jeunes aux mécanismes de l’ignorance collective.

 

 

Il faut appliquer les mêmes méthodes à la désinformation et à la propagation de fausses nouvelles. L’information pourrait être l’antidote à la désinformation : en expliquant à la population les tenants et les aboutissants de la désinformation, on peut faire une différence. Cela ne suffira peut-être pas à l’empêcher, mais cela pourrait contribuer à limiter la diffusion des informations fallacieuses. Cela prendra du temps, mais avec une coordination au niveau mondial, y compris de la part d’organisations comme l’OCDE, nous pourrons lutter contre la désinformation, et les divisions et la haine qu’elle engendre.

 

Références

Allenby, B. et Garreau, J. (2017), « Weaponized Narrative is the New Battlespace », Defense One, vérifié le 27 mars 2017 : www.defenseone.com/ideas/2017/01/weaponized-narrative-new-battlespace/134284/

Forum économique mondial (2016), « Digital Wildfires in a Hyperconnected World », WEF Report 2016, http://reports.weforum.org/global-risks-2013/risk-case-1/digital-wildfires-in-a-hyperconnected-world, vérifié le 16 mai 2016.

Hendricks, V.F. et Hansen, P.G. (2016), Infostorms : Why do we » like » ? Explaining Individual Behavior on the Social Net. Copernicus Books/Springer Nature, New York.

Hendricks, V.F. et Vestergaard, M. (2017), « VERLORENE WIRKLICHKEIT ? An der Schwelle zur postfaktischen Demokratie », Aus Politik und Zeitgeschichte, 13/ 2017: 4-10.

Munich Security Conference 2017: Post-Truth, Post-West, Post-Order, https://www.securityconference.de/en/discussion/munich-security-report/munich-security-report-2017/, vérifié le 23 mars.

Rendsvig, R.K., Alim, W. et Hendricks, V.F. (2017), « Cyberbullying Youths Exhibit Pluralistic Ignorance of Acceptance Factors », soumis à examen pour publication.

© L'Annuel de l'OCDE 2017

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Vincent F Hendricks  Professeur, Directeur, Center for Information and Bubble Studies (CIBS), Université de Copenhague, Danemark

© L'Annuel de l'OCDE 2017

 

 

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